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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LYON, MON AMOUR CHAPITRE 6
LE TRAITRE PUNI

Il n'y avait plus qu'un mois avant la fin des cours et l'examen final de ma licence. J'étais en salle d'étude avec Billel et deux autres copains pour réviser ensemble quelques points et les discuter entre nous. De la fenêtre ouverte venaient des bouffées d'air chaud et le bruit du trafic.

Quand les deux autres partirent, tandis qu'on rangeait nos livres, Billel me dit : "Farid m'a dit de te demander si demain après midi ça te dit d'aller à la Mulatière..."

"Oui, volontiers. Ça fait quatre jours qu'on ne se voit pas. Encore un mois et puis... je dois rentrer en Italie. Je le regrette..."

"Comment, tu n'es pas content de rentrer chez toi ? Dans tes terres ?

"Chez moi... Lyon est devenu chez moi, durant ces trois ans. Mais aussi... je regrette de devoir quitter Farid... Je suis... très attaché à lui."

"Et lui à toi, même si ces derniers jours il est bizarre. Alors qu'avant il ne faisait que me parler de toi... quand aujourd'hui il m'a donné ce message pour toi, il semblait... presque... je ne sais pas... triste. C'est sans doute que lui aussi regrette que tu doives partir."

"Oui. Peut-être... si j'étais... si j'étais amoureux de lui, je ferais quelque chose pour qu'on reste ensemble. Je l'aime bien, mais... Je ne pourrais pas l'emmener en Italie et même si je restais ici... on se verrait de temps en temps et ce ne serait pas facile d'aller vivre ensemble."

"Je te comprends. Si vous étiez tous deux arabes ou tous deux européens, ce serait plus facile de trouver un logement ensemble. Au moins tant que vous êtes jeunes tous les deux, parce qu'après les gens commenceraient aussi à soupçonner, à chuchoter... Vous avez un double problème : votre homosexualité et votre différence de couleur."

"Je... il y a plusieurs semaines que je me pose la question de... d'essayer de rester ici à Lyon, pour voir si entre Farid et moi... si ça a un sens de penser s'installer ensemble, ou si j'essaie de l'oublier et que je rentre en Italie. Mais même si je restais ici... comme tu dis... vivre ensemble serait quasi impossible... On devrait continuer à se voir de temps en temps... en nous cachant à tous..."

"Cette... souffrance est la seule raison pour laquelle j'espère, quand j'aurai des enfants, qu'aucun ne soit homosexuel."

"Mais si l'un l'était ?" lui demandais-je.

"J'essaierai de lui rendre la vie acceptable..."

"Mon ami Bernard est tombé amoureux d'un garçon et son père, qui savait pour son fils et avait accepté, a fait venir Bernard s'installer chez eux, et ils vivent ensemble..."

"Oui... moi aussi je pourrais le faire, et je le ferais... mais que si l'amoureux de mon fils était arabe... Si pour un arabe, épouser une française est extrêmement difficile, ça l'est à peine moins pour un français et une arabe... alors imagine pour deux garçons ou deux filles de couleurs différentes. Un des deux serait toujours regardé de travers par la communauté de l'autre. Ce racisme absurde ne disparaîtra-t-il jamais ?"

"Parfois j'ai peur que non... mais j'espère que si..." lui dis-je.

"Quand tu penses que tu es mon seul ami pas arabe... alors que je suis né ici, je suis citoyen français... J'ai fait toute ma scolarité avec des garçons pas de ma communauté. Tu sais, peut-être que toi et moi avons pu devenir amis parce que tu es étranger et que ta famille n'est pas là. Et moi, je ne t'ai jamais invité chez moi... Tu sais pourquoi ? Parce que mes parents n'auraient ni compris ni accepté que j'ai pu me lier d'amitié avec quelqu'un qui n'est pas des nôtres... Il y a du racisme de la part des tiens envers les miens, mais les miens en ont autant à votre égard."

"C'est ce que je m'étais dit... Mais ce n'est pas ta faute."

"Moi je crois que ça l'est un peu... J'aurais sans doute dû... imposer au miens notre amitié, même s'il fallait me battre pour ça. Tant que personne n'aura le courage de le faire, comment les choses peuvent changer ? Et puis, 'les tiens', 'les miens' 'ma race', 'ta race'... tout ça est ridicule !"

"Oui, ça l'est. N'est-on pas tous les enfants de Dieu ?"

"Ou les descendant de la même souche de singes ?" me demanda Billel en souriant.

Le lendemain, après les cours, je déjeunais au restau U, je montais dans mon pot de yaourt et je filais à La Mulatière. Je me garais comme d'habitude après le perron de la rue de l'Eglise et je montais rue du Pensionnat. Je sonnais chez les Kezzal.

Farid vint très vite ouvrir. Il avait l'air sérieux : "Ah... tu es venu..."

"Oui..." répondis-je pas très sûr, "tu n'avais pas dit à Billel de me dire de venir ?"

"Si, bien sûr. Viens, montons à ma chambre..."

"Si tu as changé d'idée... Il y a un problème ?" lui demandais-je.

"Non !"

Je le suivais dans les escaliers en pensant qu'il était peut-être triste parce que notre séparation approchait, et j'en fus triste moi aussi.

Arrivé dans sa chambre, il commença à se déshabiller. D'habitude, on se prenaient dans les bras, s'embrassait... et on se déshabillait l'un l'autre avec de longues et tendres caresses...

"Mais... tu es pressé aujourd'hui ?" lui demandais-je un peu déconcerté.

"Oui... on a peu de temps..." murmura-t-il et je sentis de la tristesse dans sa voix.

Je me déshabillais.

Farid, avec seulement son maillot de corps, était sur le lit. J'y montais moi aussi et tout de suite il releva ses jambes sur sa poitrine. Bizarrement, remarquais-je, il n'était pas excité. Moi, par contre, je l'étais rien qu'à le voir.

"Allez..." murmura-t-il et il mit ses jambes autour de ma taille, prêt à ce que je le prenne, et il ferma les yeux.

Je m'étais accroupi sur le matelas, devant lui et je glissais sur les genoux vers ma cible. Contrairement à son habitude, Farid semblait préoccupé. Pourtant, je l'avais pris très souvent, je ne comprenais pas d'où venait ce comportement.

"Tout va bien, Farid ?" lui demandais-je.

Il fit oui, sans ouvrir les yeux. J'avançais encore mon sexe dressé vers son trou et je commençais à pousser, à entrer en lui. Son habituel sourire comblé n'apparut pas. Je m'arrêtais et je lui redemandais : "Tout va bien, Farid ?"

"Oui... Allez... Pousse..." murmura-t-il et il me passa les bras dans le dos, par dessous mes aisselles.

Quand je fus tout en lui, Farid murmura "Voila !" et il ouvrit les yeux, mais il ne me regardait pas, il avait l'air de regarder par dessus mes épaules, et il me serra fort, avec les bras et les jambes, si bien que je ne pouvais absolument pas commencer à bouger en lui.

"Qu'y a-t-il ?" lui demandais en essayant de comprendre la raison de son comportement étrange.

"Bien, bien, bien ! Maintenant c'est mon tour !" fit une voix dans mon dos.

Je sursautais et j'essayais de me libérer, de me tourner. Je reconnus Moussa, le frère de Farid, que je n'avais vu qu'en photo. Il était à moitié nu, pantalon et slip aux genoux, le sexe dressé dans sa main et il me regardait avec un sourire narquois.

"Eh... laisse-moi !" dis-je à Farid en le regardant et en essayant de me libérer de son étreinte. "C'est quoi cette histoire ?"

Il avait refermé les yeux, serrés, et il son visage avait l'air contracté et il s'agrippait énergiquement à moi.

Moussa vint sur mon dos. J'essayais de m'échapper de toutes mes forces, mais l'étreinte de Farid était puissante, convulsive et les mains de Moussa m'attrapèrent et me poussèrent contre son frère, empêchant tout mouvement de ma part.

"Tu es prêt, garçon ? Tu aimes ça, enculer mon petit frère, hein ? Alors je vais t'enculer. C'est question de justice." Et il riait.

"Laissez-moi... laissez-moi partir... Farid ! C'est quoi comme blague, ça ? Pourquoi tu fais ça ?"

"Il ne fait rien, lui... C'est moi qui vais te faire quelque chose que tu n'es pas près d'oublier. Personne n'encule un algérien impunément."

"Mais Farid ! Dis-lui que je ne t'ai pas forcé !" criais-je.

Farid se taisait et des larmes coulaient de ses paupières violemment serrées.

Moussa enleva aussi son pull et se posa sur mon dos, pointant de la main son sexe entre mes fesses, en riant. Je tentais désespérément de me libérer, mais Moussa me donna une claque violente sur la fesse et se mit à pousser.

"Voila, garçon, un beau zob arabe, d'un vrai homme, pas d'une demie femelle comme toi et mon frère ! Profites-en bien, sale pédé ! Tu verras, tu me remercieras, après !"

"Laisse-moi ! Arrête !" hurlais-je à pleins poumons.

Moussa, en réponse, sans lâcher de la main son sexe qui continuait à pousser en moi, me ferma la bouche de l'autre main. Je beuglais encore, de toutes mes forces, et j'essayais encore de me libérer. A ces cris Farid ouvrit les yeux et me regarda... et j'ai lu de la douleur, de l'épouvante dans ses yeux, mais à cet instant j'étais trop furieux pour le réaliser pleinement.

"Laisse-le... faire..." gémit Farid. "S'il te plait... laisse-le faire..."

"Brave petit frère. Dis à ton petit copain qu'il n'y a rien à faire ! Dis-lui que plus il serre le cul plus ça lui fera mal..."

"Laisse-le faire..." murmura Farid d'un ton suppliant et il referma les yeux, dont coulaient toujours des larmes.

Moussa poussa avec plus de force et, quand j'arrêtais de résister, il sombra subitement en moi et il me fit mal. J'avais cessé de râler et la main de Moussa s'éloigna un peu de ma bouche.

"Vas-y doucement, au moins ! Tu me fais mal..." dis-je à voix basse, en cherchant à me contrôler, résigné à mon sort.

Moussa rit : "Et qu'est-ce que j'en ai à foutre, moi. Ah... voila... tu sens comme elle entre bien... Tu en as déjà pris combien, pédé ? Plein, je parie. Mais combien de bites arabes tu as fait jouir dans ton cul, hein ?"

J'étais furibard, jamais je n'aurais imaginé que Farid me fasse un aussi sale coup. Et moi qui tombais amoureux de lui ! Sincèrement, à cet instant les larmes qui coulaient de ses yeux ne m'inspiraient que de la rage, je ne me demandais même pas quelle en était la cause.

Moussa m'enculait violemment, et même si sur l'heure je n'ai senti qu'un forte malaise et peu de douleur, j'étais dégoûté d'être "utilisé" de la sorte. Je me sentais violé et profané.

"T'es mieux qu'une pute !" me siffla Moussa à l'oreille. "Et faut même pas que je paye..." dit-il en riant. "Je ne me suis jamais autant amusé à baiser ! Tu as un cul chaud et étroit..."

Il donna un coup plus fort et je criais. Il me ferma la bouche de nouveau en y appuyant la main. Je grognais et je cherchais encore à me libérer, en sentant la fureur monter en moi. Peut-être que ces efforts désespérés précipitèrent l'orgasme de Moussa, qui, dans un cri de triomphe se poussa à fond et déchargea en moi, meuglant et haletant.

"Ah... et voila !" s'exclama-t-il. "Ça t'apprendra à enculer un algérien ! On vous enculera tous, sales colonialistes ! Du premier au dernier. Et on fera des putes de toutes vos femmes !"

Il se retira de moi. Il me regardait haineusement. Il remit ses habits avec un ricanement narquois.

"Tu peux le lâcher, maintenant, Farid. Et toi, habille-toi et disparais, si tu ne veux pas que je te passe une raclée jusqu'au sang!" me dit-il en saisissant un bâton qu'il frappait vicieusement sur son autre main.

Farid me lâcha. Je me détachais de lui et, en silence, je me rhabillais en regardant Moussa, en faisant des efforts pour me retenir et ne pas lui sauter dessus. Je jetais un coup d'œil à Farid. Il s'était retourné et s'était couvert avec le drap.

Une fois habillé, je sortis de sa chambre, je descendais l'escalier, et j'entendis la voix de Moussa dire quelque chose à voix haute, en arabe, et Farid répondre d'une voix aiguë. Je sortais de la maison en claquant la porte et je montais dans ma Fiat 500.

J'étais vraiment bouleversé, surtout de ce que Farid se soit prêté à cette violence. Pourquoi ? Je conduisais jusqu'à la Maison des Etudiants, encore bouleversé par la violence subite.

A peine arrivé, je prenais une douche, pour me calmer, pour me laver de ma rage et de la déplaisante sensation du corps moite de Moussa s'agitant sur moi.

Pourquoi Farid m'avait-il fait ça ? Pourquoi m'avait-il tendu ce piège ? Peut-être parce que je partais, pour "me punir" de le quitter ? Mais il ne m'en avait jamais parlé... et s'il 'avait dit qu'il voulait rester avec moi, qu'il voulait que je reste avec lui, peut-être qu'on aurait encore pu essayer quelque chose...

Revenu dans ma chambre, je me jetais nu sur le lit. Je n'ai pas pu trouver la paix. Pas tant à cause de ces violences, mais pour la part que Farid y avait pris.

Je ne sais pas quand je me suis endormi... je ne me souviens que de mon réveil. Je sais juste que la nuit s'est passée plutôt mal que bien... Au matin, je n'avais aucune envie d'aller à la fac, mais je ne pouvais pas sécher.

J'ai pris une autre douche. Je m'habillais et je prenais un petit déjeuner. Puis j'allais à La Catho.

Quand je rencontrais Billel, j'essayais de ne pas lui laisser voir mon état, mais il le remarqua immédiatement.

"Qu'est-ce qui t'arrive, mon ami ?" me demanda-t-il l'air inquiet.

"Rien, Billel... j'ai juste mal dormi... tu sais... la chaleur..."

"Ça ce n'est pas la tête de quelqu'un qui a eu trop chaud pour dormir. Que t'est-il arrivé, Osvaldo ?"

"Mais rien..." insistais-je à voix basse, en évitant son regard, comme si je craignais qu'il lise la vérité dans le mien.

"On est amis ou non ? Ne me dis pas qu'il n'y a rien quand ton cœur est aussi inquiet. Quoi que ce soit, tu dois me le dire, ou je serais très mal moi aussi." Me dit-il d'un ton vraiment navré.

Je ne me sentais pas de lui raconter ce qui était arrivé la veille. Je ne pouvais pas lui dire la violence subie, ça aurait été comme la revivre et j'en avais honte. Je ne voulais pas lui avouer la trahison de son cousin Farid, parce que je savais qu'il s'en sentirait coupable, puisqu'il nous avait présentés...

Alors je lui ai fait un demi mensonge : "Hier... Farid et moi... on a décidé qu'il valait mieux ne plus nous voir."

"Quoi ? Et pourquoi ? Même si... même si tu as décidé de rentrer en Italie... vous avez encore un mois... ça veut dire quoi ?"

"Sachant que ça doit finir... ç'aurait été... de plus en plus difficile..." dis-je en espérant de tout mon cœur qu'il me croit.

"On sait tous qu'on doit mourir un jour, mais est-ce une raison pour se suicider ?" me demanda Billel. "Vous avez décidé de ne plus vous voir... pour ne pas être trop malheureux, tu dis... mais tu es déjà malheureux... tu crois que c'était la bonne décision ?"

"Oui, Billel. On en a parlé et on est arrivés à cette décision." Dis-je et, sachant que si je ne le regardais dans les yeux il ne me croirait pas, je fis l'effort et je le fixais.

Il secoua la tête lentement, plusieurs fois, et je sentais qu'il essayait de trouver mon âme à travers nos regards. Il soupira et, par chance, il détourna les yeux : je ne crois pas que j'aurais supporté plus longtemps son regard inquisiteur.

Pendant deux jours il n'y revint plus et j'étais en train de retrouver ma sérénité, et je me concentrais sur la dernière épreuve, l'examen final.

Mais au troisième jour, alors qu'on sortait de La Catho, Billel me prit par le coude et me dit : " Suis-moi, Osvaldo."

"Où ?"

"Place Bellecour."

"D'accord..." lui dis-je.

On y allait souvent, se balader sous les arbres en bavardant. J'étais un peu étonné parce que je trouvais qu'il m'avait plus donné un ordre que fait une proposition, mais je le suivais quand même.

Il y avait une petit bureau de l'office du tourisme, une sorte de kiosque info en fait. On est passés derrière et je me retrouvais nez à nez avec Farid. Je m'arrêtais net. Il baissait la tête et il regardait par terre, mais je n'ai pas manqué son œil au beurre noir, le sparadrap sur ses sourcil et l'autre sur la lèvre.

"Que lui est-il... arrivé ?" demandais-je à Billel.

"C'est moi qui l'ai frappé !" me répondit-il.

"Toi ? Et pourquoi ?" lui demandais-je stupéfait.

"Tu me demandes pourquoi ? Tu me demandes pourquoi ? Ton histoire ne m'a pas convaincue, alors je l'ai obligé à me dire... tout ! Il ne devait pas faire ça, pas une telle chose. A personne, et surtout pas à mon ami... et à toi encore moins, à toi spécialement !" s'écria-t-il, puis il se tourna vers son cousin : "Toi, viens ici !" lui ordonna-t-il.

Farid fit les deux ou trois pas qui nous séparaient encore et il s'arrêta devant moi. Je vis qu'il pleurait.

"Demande-lui pardon !" lui ordonna Billel.

"Pardon..." bredouilla Farid.

"Pourquoi... pourquoi tu as fait ça ?" lui demandais-je dans un souffle.

Et j'ai vu que ses bras, sous les manches courtes de sa chemise, étaient couverts de bleus.

"Mon Dieu, que lui as-tu fait ?" demandais-je à Billel.

"Il a eu ce qu'il méritait." Répéta mon ami.

"Pardon..." murmura encore Farid, la voix étranglée de sanglots.

"Dis-moi pourquoi tu as fait ça ?" dis-je terriblement ému.

Farid secoua la tête lentement. Il tremblait.

"Son frère, Moussa... ce cochon... un jour il vous a surpris." M'expliqua Billel. "Sur le moment il n'a rien dit, il ne s'est pas fait voir, mais après il a dit à Farid que ou il faisait... ce qu'il a fait, ou il dirait tout à leur père, qui l'aurait battu jusqu'au sang et chassé de la maison."

"Alors ce n'est pas Farid que tu devais frapper, mais Moussa." Dis-je, en commençant à comprendre, et pris de pitié pour Farid.

"Non. Farid aurait dû affronter la colère de son père plutôt que de te trahir toi ! Sa trahison est plus grave que ce que son frère Moussa a fait, bien plus grave."

"Mais son frère l'a fait chanter." Dis-je.

"Il n'aurait pas dû me demander de te dire de le rejoindre ! Il aurait dû me dire la vérité. Il aurait pu dire à son frère que tu ne voulais plus de lui... il avait mille échappatoires, s'il avait voulu. Ce n'est plus un gamin, Farid ! Non, cette trahison n'a pas d'excuses."

"Il a eu peur de son père..." le défendis-je encore.

"Et c'est moi qui lui ai donné sa raclée, et pas son père !"

Je regardais Farid, qui continuait à pleurer et à trembler, le regard fixe sur ses chaussures.

"Farid..."

"Pardonne-moi..."sanglota le pauvre garçon.

Je l'aurais embrassé là, Place Bellecour...

"Pardonne-moi" demanda-t-il encore, d'une toute petite voix.

"Oui, Farid... je te pardonne.. Je te pardonne... Maintenant j'ai compris pourquoi... Billel a raison, tu aurais dû en parler avec lui... ou alors avec moi... mais je te comprends... et je te pardonne, Farid." Dis-je et je me mis à, pleurer moi aussi. Puis je demandais à Billel : "Mais, le père, lui, il n'est pas au courant, hein ?"

"Non, il ne sait rien."

"Et comment... comment tu as expliqué l'état où tu l'as mis ?'"

"Il a dit qu'il s'était battu avec d'autres garçons." Me dit Billel tranquillement.

"Je suis désolé, Farid..." murmurais-je.

Farid secoua la tête.

"Alors, tu vois ! tu vois !" dit Billel presque violemment à son cousin, "après ce que tu as fait, il dit qu'il te pardonne... il dit qu'il est désolé ! Tu vois qui tu as trahi ?"

Farid acquiesça.

"Billel..." lui dis-je alors, "... toi aussi tu devrais lui pardonner, maintenant."

Il me lança un regard courroucé.

Je lui souris et lui dis : "S'il te plait..."

Billel dit alors quelque chose en arabe à son cousin, qui de temps en temps acquiesçait. Il parla quelques minutes. Puis il se retourna vers moi.

"C'est bon, je lui ai pardonné moi aussi."

Farid reniflait. Il avait arrêté de trembler mais les larmes coulaient encore sur son visage tuméfié. Je sortais mon mouchoir et le lui tendais. Il essuya ses larmes, se moucha puis, pour la première fois il me regarda de son seul œil encore ouvert et il me demanda à voix basse : "Je peux... le garder ?"

"Oui, Farid, tu peux le garder."

"Merci."

"Bien," dit Billel, "Maintenant nous deux on rentre chez nous. On se voit demain, Osvaldo ?"

"Bien sûr. Salut Billel. Salut, Farid."

J'étais vraiment secoué. Tout ça m'avait profondément troublé. Je comprenais Farid, je comprenais Billel... et j'approuvais ce qu'il avait fait, à part la raclée. J'éprouvais une profonde peine pour Farid.

Le lendemain, quand je revoyais Billel à la fac, je lui dis : "Je n'ai fait que penser à ce pauvre Farid..."

"Ce pauvre Farid ? Il a eu de la chance : tu lui as pardonné, je lui ai pardonné et son père n'a rien su."

"Je... je l'aime bien..."

"Oublie-le !" me dit-il d'un ton décidé.

"Tu ne crois pas être trop dur avec lui?"

"Dur? Non. Je l'aime bien. Je veux qu'il apprenne la leçon. Je veux qu'il devienne un homme, qu'il grandisse. Tu voudrais faire quoi? A part que tu t'en vas... Mais même si tu restais, lui avoir pardonné ne veux pas dire faire comme s'il n'avait pas fait ça."

"Mais ce qui ne me paraît pas juste..." lui dis-je.

"Quoi ça ?"

"Que... ce n'est pas juste que Moussa, qui est au moins aussi coupable que lui, qui l'a fait chanter et m'a violé..."

"S'en tire bien ?" me demanda Billel.

"C'est ça. Ce n'est pas juste."

"Bah..." fit Billel avec un petit sourire, "tu dis ça parce que tu n'as pas vu dans quel état je l'ai mis, Moussa..."

"Oh, mon Dieu! Qu'est-ce que tu lui as fait?" lui demandais-je un peu inquiet.

"Mais... rien..." dit Billel l'air angélique, "mais il ne s'aventurera plus à faire chanter son frère ou à violer un de mes amis, je te le jure !"

"Dis-moi ce que tu lui as fait !" demandais alarmé.

"Rien d'irréparable, sois tranquille."

"Une fois pour toute, tu lui as fait quoi ?"

"Si tu tiens tant à le savoir, va le voir. Mais pas chez lui... Il ne sera pas chez lui avant un mois... Il est à l'hôpital... il a eu... un accident."

"Mon Dieu, Billel... mais tu me fais presque peur. Je t'ai toujours pris pour quelqu'un de très gentil et doux. Je ne te savais pas aussi... aussi... violent."

"Je ne le suis pas, crois-moi. Mais quand les bornes sont passées..."

"Mais tu ne crois pas que Moussa pourrait se venger ?"

"Non. Il sait très bien qu'il n'a eu que ce qu'il mérite. Si tu le dénonçais, il serait vraiment dans la merde, bien pire qu'à l'hôpital, crois-moi. Et Moussa le sait très bien."


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