Noël approchait. J'avais décidé de retourner à Turin, passer Noël en famille et de ne rentrer à Lyon que début janvier.
Un jour, passant place Bellecour et arrivant rue Chambonnet pour prendre le pont Bonaparte, je passais devant un magasin d'articles religieux. Je remarquais dans la vitrine une crèche provençale avec des santons polychromes de quatre centimètres, vraiment gracieux. Comme j'avais toujours eu un faible pour les crèches, d'ailleurs pour l'artisanat en général, je décidais d'entrer et d'en acheter un, si ce n'était pas trop cher.
Une bonne sœur m'accueillit avec un sourire et me demanda ce qu'elle pouvait faire pour moi.
"J'ai vu ces petits santons provençaux en vitrine. Ils sont très beaux. C'est cher ?"
"Ils sont en argile cuite, peints à la main à la gouache. Ce sont de santons de Marcel Carbonel, de Marseille. Le prix varie selon la taille, mon père..."
Elle m'avait pris pour un prêtre ! Enfin, c'était ça se comprenait, j'avais un sous pull noir et un pantalon noir...
Je répondis en souriant : "Je ne suis pas prêtre..."
"Ah, séminariste ?" me demanda-t-elle, toujours souriante, tandis que nous allions vers la vitrine des santons.
"Non... non... je pourrais me marier..." dis-je en cherchant à dissiper le malentendu.
La sœur était imperturbable : "Ah, vous êtes prêtre orthodoxe, je comprends."
"Non, ma sœur, je suis laïc..." dis-je en souriant.
"Oh, bien... aucun problème !" déclara-t-elle, angélique.
"J'espère bien." Rétorquais-je en essayant de ne pas rire.
Je sortis de la boutique avec une douzaine de pièces et la crèche, bien emballée, et la sœur avait voulu m'offrir aussi "monsieur le curé" et "l'homme à la vielle", ce qui fait que j'avais les quatorze personnages. J'étais très content.
Une fois dans ma chambre, je déballais le tout sur une étagère de la bibliothèque, avec en dessous un carton vert clair et derrière un autre bleu ciel. Je terminais quand on frappa à ma porte. J'allais ouvrir : c'était Bernard.
"Mariano m'a dit que tu rentrais en Italie pour Noël." Dit-il en entrant.
"Oui, pour une quinzaine. Tu vas quelque part ?"
"Non, je reste ici. J'espérais qu'on pourrait passer les fêtes ensemble. Tu as une copine, en Italie ?"
"Non."
"Et tu pars en train ou avec ton pot de yaourt ?"
"Avec le pot de yaourt." Répondis-je en souriant.
"Mais il y aura de la neige, en montagne..."
"J'ai des chaînes. Et puis, je prends le tunnel de Fréjus. Je mets l'auto dans le train à Modane et j'en descends à Bardonecchia. Quand il fait meilleur je préfère passer par le Montcenis : la route est plus longue, mais plus belle."
"Ça fait quelle distance ?"
"A peu près 300 kilomètres...avec ma Fiat 500, y compris les arrêts, j'en ai pour au plus cinq hures."
"Cinq heures ? Tu ne dépasses pas le 60 à l'heure ?"
"Monsieur, elle peut faire des pointes à 90 ! ... mais entre la montagne et les arrêts..."
"Un vrai plaisir !"
"J'aime bien conduire. Bien sûr, ce serait mieux à deux, en pouvant se relayer au volant, mais..."
Bernard jeta un coup d'œil à mes santons : "Tu es catholique ?"
"Comme tous les italiens... mais plus de nom que de fait. Je ne fréquente pas vraiment les prêtres, et les églises uniquement pour leur côté artistique."
"Alors comme moi." Dit-il en s'asseyant.
Il était assis détendu, les jambes un peu écartées, et comme il portait un jeans moulant, je ne pus éviter de remarquer l'agréable renflement sous sa braguette. J'essayais de ne pas regarder trop effrontément... mais mon regard était attiré comme par un aimant...
"Pour les prêtres, tout ce qui touche au sexe est farine démoniaque... Mais le pain que fait cette farine me plait trop..." dit-il avec un petit rire.
"Qui n'aime pas goûter à certaines... baguettes ?" lui demandais-je en pensant que je me serais volontiers mis à table devant celle que cachait son pantalon.
Il rit et acquiesça. Il se passa, je crois sans s'en rendre compte, une main sur la braguette... Comme j'aurais voulu pouvoir la caresser ! Ça m'excitait et, pour éviter une situation embarrassante, je pris l'autre siège et m'assis.
"Comment tu as fait pour avoir deux chaises, Osvaldo ? Ici on en a tous qu'une... Où as-tu chourrée l'autre ?"
"Je ne l'ai pas volée. J'ai découvert qu'il y en avait quelques unes au grenier, j'ai choisi la moins abîmée, je l'ai réparée avec deux ou trois clous, j'ai acheté du vernis et... et maintenant j'en ai deux."
"Pourquoi, tu as souvent des visites ?"
"Non... d'habitude j'en utilise une comme table de nuit, là à côté du lit, pour ne pas devoir déplacer tous les jours celle du bureau."
"Tu as bien arrangé ta chambre, toi. Là dessous, chez moi, c'est un vaste bordel... Ça fait combien de temps que tu n'as pas baisé, toi ?"
Je le regardais un peu ahuris par cette question, puis je répondis en haussant mes épaules : "Trop longtemps..."
"Ça fait toujours trop longtemps..." répondit-il avec un petit sourire. "Moi... même une heure après avoir baisé, si je tombe sur un beau paysage... j'ai de nouveau envie !"
"Et tu n'as pas de copine, toi ?" lui demandais-je, définitivement intéressé.
"Quoi ! Une copine... et quoi encore ? Il faudrait lui faire des cadeaux, l'emmener dîner, faire le chevalier servant, passer des heures à faire les magasins avec elle... Non, je ne suis pas un de ces pantins ! Et puis, tu sais : Tu m'aimes ? Mais comment tu m'aimes ? Mais tu m'aimes vraiment ? Jusqu'à ce qu'arrive enfin la vraie question : tu m'épouses quand ? Non ! Non, je ne suis pas fait pour m'attacher à une fille. Je les fuis comme le diable fuit l'eau bénite !"
Et les garçons ? La question me brûlait les lèvres, mais évidemment je me gardais bien de la poser. Mon érection refusait de disparaître. Heureusement mes habits dissimulaient mon état. Bernard repassa sa main sur sa braguette. Cette fois-ci je me demandais si ce n'était pas un signal... puis je me suis dit de ne pas prendre mes désirs pour des réalités.
"Tu ne fumes pas, hein ?" me demanda-t-il.
"Peu. Jamais dans ma chambre. Deux ou trois cigarettes par jour, dans la rue."
"Moi je n'ai pas ce vice... les autres me suffisent."
"Quels autres ?" demandais-je.
"Principalement... faire du pain avec la farine du diable." Dit-il en riant. "Tu sais : pétrir, attendre que ça monte... et puis enfourner !" me dit-il en joignant le geste - éloquent - à la parole...
"Je parie que tu es un bon boulanger..." dis-je en riant.
"J'ai plutôt de l'expérience..." admit-il avec un sourire malicieux. "Oui, je dirais que je m'en sors pas mal. Je tiens boutique depuis que j'ai quatorze ans..."
"Et je parie que tu te donnes à fond... de tout ton être."
"Oh oui, ça tu peux le dire !"
Il passa une main sur sa poitrine, comme une caresse. Ou était-ce pour lisser sa chemise de flanelle ? Etait-ce vraiment un geste inconscient ? Oh zut... comme ce beau fut m'attirait ! Mais comment lui faire comprendre, le sonder sans trop de risque ? Sans découvrir mes cartes ?
"Tu ne m'as toujours pas appris à cuire les pâtes." Me dit-il à un moment.
"Et toi... tu vas peut-être m'apprendre à faire le pain ?" répondis-je.
Il me lança un regard malicieux et me dit : "D'abord tu m'apprends à faire les pâtes, après... on verra. Tu es déjà allé aux putes, toi ?" demanda-t-il après.
"Non, jamais. Et toi ?"
"Tu crois que j'en ai besoin ? Et puis, je préfère dépenser mes sous autrement."
On parla d'autre chose, puis il me salua et me demanda de passer lui dire au revoir avant de partir en Italie, puis il s'en alla. Je fermais la porte à clé, je me suis mis sur mon lit, j'ai ouvert mon pantalon et je me suis masturbé pour me calmer un peu, en pensant à lui... Je ne l'avais jamais vu nu, mais son corps devait être grand et beau... Peut-être qu'au printemps je pourrais lui proposer de venir à la piscine avec moi. Il y en avait une à deux pas, quai du Rhône, entre le pont de l'Université et celui de la Guillotière.
Je rentrais en Italie passer Noël et Nouvel An. Ma famille m'offrit une machine à écrire neuve, ma première Olivetti, une Lettera 22. J'avais rapporté à mes sœurs des friandises, des spécialités de Lyon, comme les "pavés de Lyon", les "Coussins" et les "Cocons" avec un assortiment des meilleurs pâtés en croûte.
Quand je rentrais à Lyon, en plus de ma machine à écrire dans sa valise semi-rigide, j'avais dans ma voiture quelques livres et deux boites de chocolats Gianduiotti, une pour Billel, l'autre pour Bernard.Je suis parti assez tôt le matin. En sortant ma voiture du train à Modane, je passais la douane. Je ne sais pas pourquoi, mais ils m'ont fait descendre et ils ont fouillé ma Fiat 500 de fond en comble, et ils m'ont fait porter tous mes bagages au bureau, où un douanier les a fouillés.
"La machine à écrire est neuve, vous devez payer une taxe." Me dit-il.
"Mais c'est un effet personnel, je suis inscrit à l'université et j'en ai besoin. Je suis rentré chez moi et je l'ai prise. Il ne s'agit pas d'une importation."
"Non, vous devez payer des droits de douane, ce n'est pas un objet usagé."
Je n'avais aucune idée de si la taxe était importante, mais je me braquais.
"Mais non, elle n'est pas neuve ! C'est la mienne, celle que j'utilise pour mes études. Regardez..." dis-je au douanier en lui montrant les papiers de l'université et ma carte de séjour "... vous voyez ? Je suis étudiant et..."
"Non, elle est neuve : elle est trop propre pour être usagée. N'essayez pas de me la faire !"
"C'est ça !" répondis-je sèchement, "Parce que selon vous, les français, nous autres italiens nous sommes tous sales et malhonnêtes, non ? Je n'accepte pas ce racisme !" lui dis-je avec une expression dure.
Bizarrement, il fit marche arrière : "Mais non, je ne suis pas raciste, mais... si cette machine à écrire est vraiment la vôtre, montrez-moi comment vous vous en servez..."
Je l'ouvrais, lui demandais une feuille et je me mis à taper un texte quelconque... Je ne suis pas un expert, je tape avec trois doigts par main... et pas très vite...
Le douanier me dit : "Vous savez aussi bien taper que moi !" d'un ton qui indiquait que lui ne savait pas.
Je lui répondis du tac au tac : "Dois-je prendre cela pour un compliment ou une offense ?" Je me sentais vraiment agressif.
"Ça va, ça va." Dit-il sèchement....
Et finalement, après près d'une heure, il me laissa partir sans rien me faire payer ! A peine éloigné, j'éclatais de rire : je l'avais eu ! Mais enfin, quel sens ça avait de me faire payer des droits de douane sur un objet personnel ? On m'a dit en suite que j'avais raison, que ce douanier n'aurait jamais dû me demander le moindre paiement. Sans doute avait-il juste voulu me casser les pieds ! Va savoir pourquoi !
De retour dans ma chambre, ou "chez moi", comme j'y pensais maintenant, je montais tous mes bagages dans ma chambre. Puis j'allais frapper chez Bernard, pour lui donner ses chocolats. Personne ne répondit et je remontais chez moi. Je lui écrivais un billet en disant que j'étais rentré et qu'il passe chez moi, puis je redescendais et je le glissais sous la porte. J'allais partir quand je le vis arriver, avec un garçon qui n'habitait pas la Maison des Etudiants.
"Tu es rentré ? Comment vas-tu, mon ami !" Il me salua avec un grand sourire et me tendit la main.
Je la serrais : "Je t'ai mis un billet sous la porte, je viens d'arriver."
"Alors je monterai chez toi tout à l'heure. Voici Jean, et lui c'est Osvaldo, mon ami italien." Dit-il.
Le garçon me serra la main, sans rien dire, avec juste un signe de la tête et l'ébauche d'un sourire. Puis Bernard l'emmena dans sa chambre. En remontant, je me demandais qui était ce garçon : il n'était pas mal, au moins physiquement... Il devait avoir à peu près l'âge de Bernard, il portait un anorak blanc et un pantalon noir en laine épaisse. Quand il m'avait serré la main, j'avais remarqué un anneau d'or à sa main droite. Ce n'était pas très commun, pour les garçons de nôtre âge, en France.
Quand je refermais la porte de ma chambre, je me demandais déjà si ce garçon... Mais que vas-tu chercher ! Juste parce que tu espères que Bernard serait comme toi... me répondis-je.
Mais... suggéra une petite voix en moi, ça pourrait bien... Et peut-être bien qu'ils sont en train de se déshabiller sur le lit de Bernard et qu'ils vont baiser comme des lapins....
Je pensais à descendre pour espionner par le trou de la serrure... Mais évidemment je n'en fis rien. Si jamais un autre garçon m'avait surpris, comme aurais-je pu me justifier ? Et puis, tout cela n'était que fantasmes, je n'avais aucun élément pour penser que mon ami et ce garçon étaient vraiment homosexuels et qu'ils étaient en train de baiser...
Une petite heure plus tard, Bernard arriva. Je remarquais qu'il s'était changé. Je lui donnais la boîte de Gianduiotti et je lui fis mes vœux pour la nouvelle années. Il me remercia.
"C'est presque l'heure de dîner. Ça te dit de m'accompagner au restau U ?"
"Oui, volontiers. Et ton ami Jean ? Il fait quoi ?"
"Il est rentré chez lui. C'est un copain de la fac... Mets ta veste de sport et descendons, allez, on pose les chocolats chez moi et on y va."
Au second, il ouvrit sa porte, jeta les chocolats sur son lit et ressortit. Mais j'eu le temps de voir que son lit était tout défait... Bien sûr, Bernard n'était pas, comme moi, du genre ordonné, mais... Et la façon dont il l'avait emmené chez lui, avant... comme en hâte... Je me répétais de tenir la bride à mon imagination...
"Il habite dans le coin ?" demandais-je en sortant.
"Qui, Jean ? Non, à Bron, dans les HLM."
"Avec sa famille ?"
"Oui. Mais parle-moi de ton voyage..."
Je me trompais... ou il n'aimait pas me parler de ce Jean ? Enfin, nous avons parlé d'autre chose et je n'y pensais plus.
Les cours reprirent, je revis Billel et je lui donnais les chocolats et mes bons vœux pour la nouvelle année. Il me remercia chaleureusement et me dit qu'il était désolé de n'avoir pas pensé à me faire un cadeau. Je lui dis qu'il ne devait pas y penser que le plaisir était plus pour celui qui offrait que pour celui qui recevait.
Voir Billel tous les jours était autant un plaisir qu'un supplice : ce garçon me plaisait trop ! Je me disais qu'ou bien je rencontrais rapidement quelqu'un, ou bien j'explosais : entre mon copain algérien et Bernard, c'était trop pour un seul homme. Surtout quand j'étais avec Billel, soit que je le voyais plus souvent, soit qu'il était, d'une certaine façon, plus sensuel. Son sourire, en particulier, me faisait littéralement fondre.
Fin Mars, dans mon pot de yaourt, j'allais au Parc de la Tête d'Or. On m'avait dit qu'il y aurait un spectacle de Guignol, la marionnette traditionnelle de Lyon, et j'étais curieux d la connaître. Je me garais Porte du Lycée et j'allais assister au spectacle : je n'en ai compris qu'une partie, parce qu'il était en argot lyonnais, mais je m'amusais bien.
Avant de rentrer, j'allais faire un saut aux toilettes. En sortant je remarquais un beau garçon qui me plut pas mal avant que je ne reconnaisse Jean.
"Salut, Jean !" lui dis-je.
Il ne parut pas me reconnaître, mais il me rendit mon salut.
"Je suis l'ami Italien de Bernard."
"Ah oui, je te remets, maintenant..."
"Tu es venu voir Guignol ?"
"Non, je me promenais... J'habite près d'ici, aux Brotteaux..."
Tiens, tiens... il n'habitait pas Bron ? Et je lui demandais : "Tu fais quoi, des études ou tu travailles ?"
"Je travaille à l'Hôtel des Postes... Au triage."
"Place Poncet ?"
"Oui, c'est ça."
"Tu connais bien Bernard ? Tu le vois souvent ?"
"Non... on s'est rencontré au réveillon. Après, je l'ai vu trois ou quatre fois."
"Toujours chez lui ? Tu vis dans ta famille, il m'a dit."
"Oui, c'est ça."
Alors je me lançais : "Bernard m'a dit que tu lui plaisais beaucoup... tu as... des intentions sérieuses ?"
"Mais non... on s'amuse... Mais il ne m'a pas dit que tu étais aussi de notre bord... Il disait que ça lui aurait plu, mais qu'il n'avait pas le courage d'essayer avec toi..."
"Bah, j'ai compris ce jour là. Tu sais, il faut que tu sois prudent..." lui dis-je en souriant. "Tu attends quelqu'un, peut-être ?"
Jean regarda sa montre : "Un garçon... on devait se retrouver à peu près maintenant... s'il ne m'a pas posé un lapin..."
"Et bien, bonne chance, Jean. On se reverra peut-être... qui sait. Salut."
"Salut..."
Je triomphais ! J'exultais ! En revenant à mon pot de yaourt j'avais envie de danser ! Je rentrais à la Maison des Etudiants en chantant "Libre" de Modugno, comme un fou, et je m'époumonais en changeant les paroles, et je chantais...
Et voilà !
Ce jour annonce déjà
Une belle rencontre
J'écoute un doux écho
Qui m'appelle
Et c'est la vie qui m'appelle
Libre, je veux vivre libre
Avec Bernard
Je veux baiser dans son lit !
Libre,
Je veux m'en aller
Libre, ne me cherchez pas
Et les attentes,
Les attentes
Je les jette au fond de la mer.
Cours ma vie
Cours, faire l'amour
Qui t'arrêtera jamais !
Embrasse-moi, embrasse-moi, embrasse-moi !
Prends-moi, prends-moi, prends-moi
Et ensemble baisons en toute liberté...
Libre,
Je veux vivre
C'est fantastique, c'est incroyable ! (*)
J'exultais : non seulement Bernard était pédé comme moi, mais il avait dit à Jean qu'il aimerait le faire avec moi ! Ah, béni soit Guignol qui m'avait fait tomber sur Jean ! Et mon intuition que Bernard m'avait mené en bateau... le con ! Et que cet ingénu de Jean m'ait raconté tout....
Je garais ma voiture et je montais les marches quatre à quatre et je frappais chez Jean. Aucune réponse. Alors je me souvenais qu'il m'avait dit avoir un dîner ce soir avec ses copains de fac et ses profs... que faire ? L'attendre ? Peut-être rentrerait-il tard et un peu bourré.
Le lendemain était un samedi et il n'y avait pas cours, on aurait toute la journée... et même tout le week-end pour nous... Je pensais à lui jouer un tour, une lettre de menaces anonymes, qu'il trouverait en rentrant... Mais ça lui ferait passer une sale nuit... ce serait une mauvaise blague. Non, l'idée me plaisait mais ... la lettre je la glisserais sous sa porte demain matin... Les magasins ouvraient entre huit et neuf... le fleuriste d'à côté, je crois, était toujours ouvert à huit heures, souvent avant...
Je descendais à la cuisine, au rez-de-chaussée, préparer quelque chose pour dîner. Je mettais mon plan au point en mangeant. Puis je remontais à ma chambre, je m'assis au bureau, je mis une page dans la machine à écrire, je pensais un peu au texte et je me lançais :
"Sale pédé ! Tu emmène des garçons dans ta chambre pour baiser, hein ? Ou tu me paies sans rechigner, ou je te fais jeter de la Maison des Etudiants et de la fac. Fais attention, je ne plaisante pas. J'ai des preuves. Tu n'as pas intérêt à faire le malin avec moi. Aujourd'hui, tu vas te promener toute la journée avec une rose rouge à la boutonnière de ta veste pour me montrer que tu es prêt à payer. Je t'enverrai de nouvelles instructions."
Puis j'ai pris une autre feuille et j'écrivais :
"Moi aussi, comme toi, je suis un sale pédé... et j'ai une envie folle de baiser avec toi, depuis le jour où je t'ai rencontré. Tu ne m'emmènes pas dans ta chambre ?"
Puis je pliais en quatre la première feuille et je la mettais dans une enveloppe blanche. Je pliais en huit le seconde et je la mettais dans mon portefeuille. Parfait. Je liasis un peu avant de dormir puis j'ai mis le réveil et je me suis mis au lit. En m'endormant, je souriais en pensant à mon succès du lendemain.
Le lendemain matin je m'habillais en hâte et à sept heure et demie j'étais au second et je glissais l'enveloppe sous la porte, je frappais avec force et je courrais à ma chambre en souriant, amusé, et je me mettais à la fenêtre pour le voir sortir...
Je le vis sortir à grands pas et aller vers le fleuriste... Il était huit heures moins le quart. Il ne devait même pas s'être lavé... Pauvre Bernard... Mais il allait avoir sa récompense... et moi la mienne. Alors je descendais aussi et, lentement, j'allais vers le fleuriste.
Je le vis qui allait sortir du magasin, une rose rouge à la boutonnière. Il paraissait tendu et nerveux...
"Eh, salut Bernard ! Déjà debout ?" lançais-je joyeusement.
"Oui..." répondit-il, sérieux.
"Quelle belle rose... tu me l'offres ?"
"Non... je ne peux pas..."
"Allez..."
"Je viens de l'acheter..." dit-il, nerveux.
"D'accord, je te la paie..." dis-je angélique en sortant mon portefeuille. Combien ?"
"Non, je ne peux pas te la donner... Tu allais chez le fleuriste, non ?"
"Mais c'est celle-là que je veux... Ça te va comme prix ?" lui dis-je en lui tendant l'autre billet, plié en huit.
Il ouvrit le papier, le lut, me regarda...
"Tu es un fils de pute !" cria-t-il, mais il éclata de rire, il enleva la rose de sa boutonnière et me la pressa contre les lèvres en l'agitant et en appuyant fort et, toujours en riant, il dit : "Et bien mange-la, maintenant, mange-la, bandit que tu es ! Mais quoi, c'est des blagues à faire, ça ?"
Je cherchais à retirer la tête, en riant à mon tour, mais il me bloqua en passant un bras autour de mon cou : "Tu dois la manger, maintenant, tu dois la manger !"
Des deux mains j'éloignais sa main et la rose qui se délitait, je me libérais de son étreinte et je lui dis : "Eh, mais que fais-tu, c'est quoi ces embrassades en public ? Tu ne serais pas un peu pédé, par hasard ?"
Il me regardait avec des yeux rieurs, il me lâcha et me demanda : "Mais comment diable... comment as-tu fait pour comprendre ? Pour être sûr que... Et moi qui depuis des mois je croyais que tu étais... Ah, c'était un test, en allant acheter la rose je me trahissais... C'est ça ? Mais comment t'es-tu douté, hein ? Qu'est-ce qui t'a fait comprendre..."
Alors je lui racontais le Parc de la Tête d'Or, la veille, ma rencontre par hasard avec Jean, et comment j'avais compris qu'il m'avait raconté un sac de bobards et comment j'avais réussi à tirer les vers du nez à Jean.
Il rit encore, sans doute pour éliminer la tension que lui avait value ma lettre anonyme : "Et tu ne pouvais pas te contenter de me le dire sans me faire faire dans mon froc ?" me reprocha-t-il, les yeux riant.
"Tu ne m'emmènes pas dans ta chambre ?"
"Non..."
"Non ?"
"Non, c'est trop le bordel, chez moi... C'est moi qui viens chez toi."
"Mais les autres garçons, tu les y emmènes, non ? Et puis je ne vais pas ranger, j'ai plus important à faire, avec toi..."
"Chez toi c'est plus beau... pour notre première fois."
"Notre première fois..." je répétais, en savourant le son de ces mots.
"Mais avant... je veux t'offrir un croissant chaud et le petit déjeuner... On doit faire les choses bien..."
"En fait, j'ai plutôt hâte d'attaquer ta baguette..."
"Plus tard, sois tranquille, tu ne manqueras de rien. Et moi aussi je salive à l'idée de la tienne."
"Nous ferons une belle fournée... Nous les ferons bien lever, la tienne comme la mienne..."
"La mienne monte déjà..." me dit-il avec un sourire sournois.
"Et puis on enfourne ?
"Tu peux en être sûr... il chauffe déjà, ton four ?"
"Tu parles. Et le tien ?"
"Sûr ! Allez, on se le prend, ce petit déjeuner, et puis on va jouer aux petits mitrons."
"Il est parfait, ton programme. C'est mieux que de jouer au docteur..."
"Ohh, ça c'est un jeu de gamins. Nous on est des grands."
"Tu es libre, ce week-end, non ?" lui demandais-je alors qu'on entrait dans le bistrot pour le petit déjeuner.
"Complètement, totalement et absolument libre."
"Menteur !"
"Pourquoi ?"
"Tu vas être très occupé... avec moi !"
(*) Voici, pour ceux qui ne la connaissent pas, l'originale de Domenico Modugno et sa traduction: