Les rues de Lyon sont désormais mes artères : elles sortent de mon cœur comme mes veines y mènent. Et Lyon, pour moi, comme Parme où je suis né et Turin où j'ai grandi, c'est "chez moi". Et cela... surtout parce que j'y ai trouvé l'amour.
J'y suis allé quand j'avais 19 ans, en 1963. C'était l'année de l'assassinat de Kennedy. J'avais réussi (de justesse) l'examen pour être admis aux cours de lettres à la Catho, l'université catholique. Je voulais un diplôme de lettres modernes en français et, avec l'accord de ma famille, j'avais décidé de le passer en France plutôt qu'en Italie. On avait choisi Lyon parce que ce n'était pas trop loin de Turin.
Etant encore mineur (en ce temps la majorité était à vingt et un ans), mon père m'avait accompagné à Lyon pour signer les papiers. On y était allé avec sa Fiat 1100. Il m'avait aussi trouvé une chambre dans une maison pour étudiants, place d'Aguesseau, une vieille maison de la fin du XIXème (enfin, je crois) plutôt anonyme. Elle était gérée par un organisme qui avait quelque chose à voir avec le rectorat et avec La Catho.
Au rez-de-chaussée il y avait la cuisine commune, la salle à manger, la buanderie et la pièce commune, avec radio et tourne-disque. Il y avait aussi la chambre de la concierge, une vieille dame d'un autre temps... Au dessus il y avait trois étages de petites chambres. La mienne était au dernier étage, longue et étroite, à peu près deux mètres et demi sur quatre. Le tout faisait modeste, mais était tenu assez propre.
Puis Papa m'avait trouvé une banque vers la Place des Jacobins et il m'y avait ouvert un compte où m'envoyer de l'argent chaque mois. Ils avaient commencé par faire des histoires, mais grâce à l'intervention du secrétariat de La Catho, tout s'était arrangé.
Puis, laissant mes valises dans ma chambre, nous sommes retournés à Turin, j'y suis resté deux jours puis, avec la Fiat 500 blanche d'occasion que Papa m'avait achetée pour mes dix-huit ans, chargée de tout ce que je voulais emporter, j'ai passé les Alpes et je suis revenu à Lyon et mon aventure commença.
J'étais excité : pour la première fois je me libérais des ailes hyper protectrices de ma mère et du contrôle, discret mais incessant, de mon père. Et aussi du cirque que menaient à la maison mes trois petites sœurs.
Arrivé à ma chambre de la Maison des Etudiants, place d'Aguesseau, j'y montais mes affaires et je me mis à déplacer les quelques meubles de ma chambre pour la "personnaliser" un peu. J'ai placé le lit à côté de la porte, le bureau devant la fenêtre, avec la bibliothèque à droite. L'armoire, je l'ai mise au pied du lit, contre la tête du lit. En tendant une corde de là à la porte, je pouvais mettre un rideau pour cacher le lit.
A l'arrière de l'armoire, côté lit, j'aurais accrochés quelques posters. Sur le mur gauche, complètement libre, j'avais aussi l'intention de mettre quelques posters, mais le règlement interdisait punaises et adhésif, alors je décidais de fabriquer un grillage où je pourrais accrocher tout ce que je voulais.
Puis je commençais à défaire mes bagages et à remplir l'armoire, la bibliothèque et les tiroirs du bureau. Quand j'ai eu fini, il était presque l'heure du dîner, j'avais juste le temps de prendre une douche. Chaque étage avait soit des toilettes soit une salle d'eau commune, avec une douche. Le premier étage était réservé aux filles et pour y accéder il y avait une porte fermée à clé... sans doute pour éviter que les garçons y aillent.
Le second et le troisième étages, où était ma chambre, étaient entièrement pour les garçons. J'ai pris mes affaires de toilette et je suis allé prendre ma douche. En sortant, j'ai croisé un autre garçon : il était costaud, le visage plein de tâches de rousseurs, un peu plus grand que moi, une espèce d'armoire à glace ambulante. On échangea un salut.
Il me serrait la main en disant : "Mariano Casas y Moreno, espagnol."
J'ai dû prendre toutes mes affaires dans l'autre main pour lui serrer la main et répondre : "Osvaldo Fiorito, italien."
"Je vais à l'Université d'Etat, et toi ?" me demanda-t-il en m'observant.
"Non, La Catho... En lettres.."
"Ah. Moi c'est Maths. J'ai vingt ans, et toi ?"
"Dix-neuf."
"Je suis à la chambre trois, et toi ?"
"A la cinq."
"Je n'ai pas encore de copine à Lyon, et toi ?"
"Je viens d'arriver..." répondis-je, un peu agacé de ses "Et toi ?" "Bon, je vais à ma chambre. Salut."
"Je vais dîner dans un bistrot près d'ici, le restau-U n'est pas encore ouvert. Et toi ?"
"Ma mère m'a préparé un tas de sandwich, je mange dans ma chambre."
"Bon, alors salut." Dit-il et il s'en alla.
Je pensais que ce "Mariano Et-toi" n'était ni bien ni mal... Mais vraiment pas mon type de garçon. Parce que si je n'avais pas de copine, ce n'était pas parce que je venais d'arriver, mais parce que je m'intéressais aux garçons.
Je l'avais découvert, ou plutôt compris, deux ans plus tôt à la fin du lycée, un soir où je faisais du stop pour rentrer de Milan à Turin, quand le type qui m'avait pris en stop, après quelques propos banals, m'avait posé une main entre les jambes.
J'avais rougi et je lui avait dit d'arrêter, mais lui, imperturbable, avait continué et j'ai eu une érection. Bref, je vous passe les détails mais quelques instants plus tard on s'arrêtait à un parking et, dans l'obscurité, le type m'a sucé comme une pompe industrielle... et ça m'a plu... et ça m'a plu aussi de le toucher, le sentir durcir... et finalement de lui rendre la faveur.
Cette première fois en resta là, mais pour moi ce fut une espèce de révélation : je comprenais enfin pourquoi les filles ne m'intéressaient pas tant, ou au plus comme amies. Et si jusqu'alors je m'étais masturbé sans pensées particulières, il en était désormais tout autre.
Au début, l'idée d'être homosexuel me causa une sorte de malaise, je pensais que ce n'était pas bien, pas "naturel" et je commençais à comprendre ce que voulaient dire mes copains du lycée en traitant quelqu'un de femmelette ou de pédé. En fait je n'avais rien d'efféminé. Mais... les garçons savent être très cruels entre eux et j'avais peur qu'ils comprennent pour moi... maintenant que moi j'avais compris.
Ça ne changea absolument rien pour mes copains et amis, mais quelques temps je n'arrivais plus à être moi-même. Jusqu'à ce que je trouve mon premier copain, Carlo, un copain de classe avec qui j'étudiais et qui un jour a eu le courage de s'ouvrir à moi. Je lui avouais que j'étais comme lui, on en a parlé longtemps et on s'est aperçus qu'on était bien ensemble, lui, contrairement à moi, avait déjà pas mal d'expérience.
La première fois qu'il a pris ma main entre les siennes et qu'il m'a dit qu'il avait envie de moi, j'ai été ému et ça a été beau de réaliser que j'éprouvais aussi du désir pour lui. Le premier baiser que nous nous sommes donnés a été mon tout premier baiser et il m'a envoyé en orbite. Et quand il m'a conduit à son lit, je l'ai suivi, ému et avide de faire enfin quelque chose que j'imaginais moins sordide que mon unique expérience de quelques mois avant.
Non seulement ce fut très plaisant, mais ça m'a mis en paix avec moi-même : j'étais un pédé... et alors ? Certainement que l'admiration et l'attirance pour Carlo, mon copain, mon premier et unique copain, m'ont aidé à m'accepter pleinement. Lui avait dépassé les mêmes doutes et les mêmes problèmes deux ans plus tôt, ayant su trouver son propre équilibre et il m'a aidé à trouver le mien.
Nous sommes restés ensemble jusqu'au bac : nous n'étions pas vraiment amants, nous n'étions pas vraiment amoureux, nous étions plutôt deux meilleurs amis qui partagent beaucoup de chose, y compris le lit et le sexe, en se donnant du plaisir l'un à l'autre. C'était simplement une relation... pimentée par un peu de romantisme. Puis Carlo s'inscrivit en philo à Turin et moi je suis allé à Lyon, alors on s'est séparés.
"Tu te feras un garçon, à Lyon ?" m'a demandé Carlo la dernière fois où on avait été ensemble.
"Je ne sais pas... Ça se peut..."
"Tu y seras au moins trois ans, sinon plus... Si j'étais toi, j'essaierais de me faire un français."
"Pourquoi un français ? Qu'est-ce qu'ils ont de spécial ?" je demandais.
Il rit : "Rien, je crois... Mais en toute logique tu verras beaucoup plus de français que d'étrangers. Et avoir un copain français peut t'aider à t'acclimater mieux et plus vite. C'est tout."
"Tu m'écriras ?"
"Tu sais que je suis un peu paresseux de la plume, non ? Mais oui, deux ou trois fois par an, peut-être..."
"Et tu viendras me voir ?"
"Qui sait ? Peut-être bien."
Et me voilà à Lyon. Avant que les cours ne commencent, je commençais à arpenter la ville, surtout le centre, pour m'orienter. Au centre, entre le Rhône et la Saône, dans la Presqu'île, il y a un quadrillage de routes, comme dans le vieux Turin. Puis, sous la colline de Fourvière où trône la basilique que les locaux appellent "l'éléphant renversé", à cause de ses quatre tours rondes et un peu trapues, se trouve le quartier le plus ancien, appelé le "Vieux Lyon" et où domine une architecture gothique et de la Renaissance.
Un jour, j'étais assis sur un siège pliant de bois et de fer, à l'ombre des arbres qui entourent la belle et grande place Bellecour, pas loin du Cheval de Bronze, c'est à dire de la statue équestre de Louis XIV, quand s'arrêta devant moi une vieille et corpulente Madelon avec un béret et une sacoche comme les contrôleurs du tram. Elle me dévisagea et marmonna quelque chose entre ses dents.
"Pardon ?" lui dis-je.
"L' frais d' fesses !"
"Pardon ?" demandais-je encore un peu confus.
"Le-frais-des-fesses, monsieur !" scanda-t-elle en me regardant comme un imbécile, puis elle ajouta : "On paye, ici, pour s'asseoir !"
L'expression "le frais des fesses" que je venais de comprendre me fit sourire. Je payais, elle me donna un billet et s'éloigna en trottinant vers une autre personne à faire payer.
En allant et en revenant de ma chambre au centre, je devais traverser le pont de la Guillotière au moins deux fois par jour. Tout du long du parapet de pierre, d'un bout à l'autre, il y avait une main courante trapézoïdale, un long tube fait d'une lame de métal travaillée à chaud, soutenu de temps en temps par un cylindre, métallique aussi.
J'avais découvert qu'en percutant sa surface avec une clé, un anneau ou tout objet métallique, on en tirait un long et vibrant "uiiinnnn..." qui semblait courir le long du tube et revenir avant de s'amortir. Et je m'amusais à le faire sonner à chaque fois que je passais le pont.
Il était évident que beaucoup de gens connaissaient le phénomène, parce que le vernis au dessus de la main courante était plein de petites écorchures dues aux coups que les gens y donnaient. Mais jamais je n'ai entendu personne d'autre le faire résonner pendant que j'étais sur le pont.
Ces petites choses, et bien d'autres accumulées au fil des années, c'est ce qui a contribué à me faire sentir chez moi dans cette ville.
L'entrée de la fac de lettre de La Catho était - et est toujours - rue du Plat. Aussi, après le pont de la Guillotière, je prenais la rue de la Barre, je traversais la place Bellecour en diagonale, je prenais la rue Alphonse Fochier et enfin je tournais dans la rue du Plat. Parfois, mais quand j'avais le temps, j'aimais prendre un autre chemin, mais c'était là le plus direct et rapide.
Le cours avaient commencé. Avec Kathy O'Connor, une irlandaise qui arrivait de Londres, j'étais le seul étudiant étranger. Kathy parlait français avec un fort accent anglais, ridicule, pensais-je... puis je me suis demandé à quel point mon accent italien pouvait l'être. Je scrutais du regard les autres étudiants : une soixantaine en tout, dont seulement une quinzaine de filles. Je n'allais pas m'en plaindre, loin de là...
Mais parmi tous ces garçons, il n'y en avais pas dix que je trouvais attirants, et à peine plus que dix "passables". Moins de vingt sur quarante cinq garçons. Tous les autres... nuls. Je me demandais si parmi les beaux et les passables il y avait au moins un "pédé" et j'espérais que oui... Entre ces français, il y avait un garçon né en France mais de parents algériens que j'avais classé dans les attirants... d'ailleurs dans les plus attirants.
Kathy et moi avions éveillé la curiosité de nos copains de cours, surtout Kathy. Les filles semblaient plus intéressées par moi... les pauvres. Enfin, comme amies, volontiers, mais mon esprit obsédé avait bien d'autres espérances. Je continuais, de temps en temps, à jeter un coup d'œil au bel algérien : il avait des yeux lumineux soulignés par de très longs cils noirs, un sourire espiègle et d'un blanc éclatant, des cheveux noirs, courts et à peine frisés... Il s'appelait Billel Moussouni mais j'avais entendu que les copains l'appelaient Billy, à l'américaine.
Peu à peu j'en vins à savoir que son père était journaliste et que sa mère travaillait dans un centre social, qu'il était l'aîné de sept frères et sœurs, tous nés en France et qu'il faisait du kayak comme hobby... Il était sympathique et il souriait aux rares blagues racistes que lâchaient les autres et sa façon de bouger avait quelque chose d'élégant... et il me plaisait de plus en plus.
A la Maison des Etudiants, il y avait un autre garçon qui me plaisait beaucoup. Il s'appelait Bernard Fournier, il avait vingt et un ans et sa chambre était au second. Il étudiait l'anthropologie à l'université d'Etat. Il avait les cheveux châtain tendant sur le blond, les yeux verts, les lèvres douces et droites et un fort et agréable sens de l'humour.
La première fois qu'on s'est vus, je venais de garer ma Fiat 500, j'en étais descendu et j'allais entrer dans la Maison quand il est arrivé. Il est entré avec moi et m'a demandé : "C'est à toi le pot de yaourt, là dehors ?"
"Pardon ?"
"Oui, la Fiat blanche. On dirait vraiment un pot de yaourt, avec même le couvercle..."
J'ai ri : "Ben... oui. Une voiture parfaite, elle coûte très peu, consomme très peu et ne tombe jamais en panne"
"Alors tu es l'Italien."
"Oui."
"Je m'appelle Bernard Fournier."
"Enchanté, Osvaldo Fiorito. Ma chambre est au troisième, et toi ?"
"Au second. Tu as un bon accent, pour un italien... on te croirait du Midi. Tu étudies quoi ?"
"Lettres, à La Catho."
"Moi anthropologie, à la fac d'Etat. Si tu es italien, tu sais faire cuire les macaronis, non ?"
"Oui, bien sûr."
"Alors un de ces jours tu m'apprendras : quand j'en fais, je ne les mange que pour ne pas les bazarder. Une fois je suis allé en Italie, à Gênes, et là qu'est-ce qu'ils étaient bons ! Jamais je n'ai réussi à faire de pareils. Il faut que tu me révèles le secret."
"Volontiers. Tu fais toujours la cuisine tout seul ?"
"Non, parfois seulement. D'habitude je vais au restau U. Mais là les pâtes sont encore pires que les miennes !" dit-il en riant.
On s'est salués au second et je montais à ma chambre. Je me disais qu'avec lui j'aurais bien d'autres idées que de lui apprendre à faire cuire les pâtes... Je le verrais bien mijoter, à feux doux, sur un lit accueillant.
Mais à part mes rêves de pouvoir faire quelque chose avec Billel ou Bernard, il y avait maintenant deux mois que j'e devais me contenter des bons vieux plaisirs solitaires de mon adolescence. Je n'avais le courage d'essayer avec aucun des deux, malgré tout mon désir. Je me demandais comment comprendre si un autre garçon était ou non comme moi, homosexuel. Même leur connaître une petite amie ne voulait pas dire grand chose : après tout "mon" Carlo avait eu quelques copines, comme "paravent"... Même s'il s'était toujours contenté avec elles de choses vraiment beaucoup moins intimes que ce qu'il faisait avec moi.
Moi, à part un bref flirt de deux mois à quinze ans, donc avant de "savoir" ce que j'étais vraiment, je n'avais jamais eu de copine. Je n'avais aucune envie de bercer une fille d'illusions. Et puis moi, les filles j'aimais leur parler, pas les palper !
Par contre, j'aurais très volontiers palpé... enfin pour commencer... soit Billel soit Bernard. Je me demandais lequel je choisirais, si tant est qu'un tel choix se pose... Sincèrement, je n'aurais pas su dire. Peut-être... peut-être Billel, sans doute parce qu'il était plus "exotique"...
Carlo me manquait, le sexe me manquait, il me manquait un ami avec qui être moi-même et peut-être parler librement de tel acteur ou tel athlète ou même un beau passant croisé dans la rue avec qui j'aurais aimé pouvoir faire des choses torrides.
Quelqu'un qui s'intéresse aux filles peut en trouver tout de suite et il peut se lancer sans risque : le pire qu'il puisse craindre c'est un refus. Pour nous les homosexuels c'est différent : on ne sait pas si le garçon qui nous plait est comme nous ou pas et si on se lance, on peut aussi bien essuyer un refus qu'un poing dans la gueule et même d'être dénoncé à tous ses copains.
D'ailleurs dans les années 60 il n'y avait pas de lieu de rencontre pour les gens comme moi, à part des pissotières plus ou moins malodorantes, des parcs parfois dangereux, des cinémas où d'habitude on assistait – ou participait – à des scènes de sexe anonyme, plutôt qu'au film... Et puis, dans ces endroits, on risquait de tomber sur la police des mœurs, ou sur des voyous qui s'appliquaient à vous dérober voire à vous rosser, ou sur de dangereux pervers...
C'était un autre temps. Il n'y avait pas de revues gay, mais commençaient à arriver d'Amérique les premières revues officiellement dédiées aux culturistes ou aux artistes, comme Body Beautiful, Physique Pictorial et d'autres, mais qui en fait se vendaient sous le manteau aux homosexuels. La plupart étaient en noir et blanc, parfois la couverture seule était en couleurs. On ne les trouvait pas dans tous les kiosques mais, à Turin du moins, que à ceux de la gare et à un ou deux au centre ville.
Dans ces conditions trouver un partenaire était un véritable défi, cela exigeait de la patience, du temps, de l'esprit d'observation, de l'expérience... et il était souvent plus facile de repérer un compagnon possible parmi les inconnus qu'entre ses amis, ce qui faisait que le résultat était plus souvent un coup rapide qu'une vraie relation.
Bien sûr, il y avait des gigolos, mais pour un étudiant sans le sou comme moi, c'était hors de portée. Et comme c'était souvent des garçons pas très propres et qui s'intéressaient plus au portefeuille du client qu'au client, cela ne m'attirait pas vraiment, même si certains étaient très beaux garçons. Et puis, aller avec un gigolo pouvait aussi être dangereux, pas que pour le risque de MST, mais parce que certains voulaient juste vous voler ou vous faire chanter.
Bref, à moins de trouver un ami avec qui se voir et coucher tranquillement, entre une aventure et un petit coup rapide, on passait de longues périodes d'abstinence, ou plutôt de plaisirs solitaires. Et même quand on trouvait quelqu'un, il y avait le problème du lieu, et souvent les rencontres se faisaient de nuit, en plein air, dans les buissons d'un parc ou, au mieux, en voiture loin de la ville...
Ce qui fait que quand tout se passait bien les rencontres étaient surtout une histoire de sexe : il y avait peu de place pour quoi que ce soit de romantique, moins encore pour de l'amour. Aussi l'homosexualité était-elle perçue, chez les hétérosexuels mais souvent aussi chez les homosexuels, comme une simple affaire de sexe sans sentiments ni affection. Et les gays, que l'on n'appelait pas encore comme ça, étaient perçus comme des gens très obsédés.
Ce que renforçait le fait que les seuls "modèles" de relations homosexuelles étaient ceux des prisons, des bateaux et des collèges... rien que des lieux où, exceptés peut-être les collèges, le sexe n'était jamais l'expression d'une affection mais celle d'une domination ou au mieux d'un soulagement, où le plus fort "se mettait sur" le plus faible ou alors le plus vieux se faisait rendre "des services" par le plus jeune.
Et pourtant, dans ce désert affectif, il arrivait parfois que fleurisse une belle relation, sinon d'amour, au moins d'amitié et de plaisir et de respect mutuel. Mais comme une fleur dans le désert, c'était rare et sa vie était difficile et souvent brève...
Tout cela faisait que les quelques histoires d'amour, neuf fois sur dix, commençaient comme une simple rencontre de sexe et, si tout allait bien, se transformaient en affection : exactement le contraire de ce qui se passe d'habitude entre un garçon et une fille.
Parfois, les garçons qui n'ont pas connu cette réalité, n'ont pas la moindre idée de combien les choses ont changé en quarante ans, même s'il reste beaucoup de chemin à faire, et de ce que c'était qu'être homosexuel en ce temps-là.
Et pourtant, au moins en ce qui me concerne, j'ai vécu ces années avec une sérénité notable, et même eu quelques belles expériences... et pas qu'au lit ou dans les buissons.
Mais revenons à ma vie à Lyon.
Donc je me sentait très attiré tant par Bernard que par Billel.
Avec le bel algérien je n'avais, au début, que les relations normales entre deux compagnons de fac, renforcées par le fait que Billel sentait qu'il n'y avait en moi, à la différence de beaucoup d'autres, pas le moindre racisme à son égard. Non que les autres le "persécutent", mais ils sortaient souvent des blagues idiotes et on sentait parfois chez eux des traces de discrimination et un brin de mépris pour quelqu'un qu'ils considéraient, consciemment ou non, comme d'une "race" inférieure.
Comme en réaction à ce racisme rampant, et aussi à cause de mon attirance pour lui, chaque fois que je le voyais j'étais toujours gentil avec lui, souvent le premier à le saluer, avec un beau sourire, et je bavardais volontiers avec lui. Aussi avons-nous fini par nous asseoir presque toujours côte à côte sur les bancs de la faculté.
Le cours qui me plaisait le plus c'était celui de phonétique et phonologie : en appliquant tout ce que j'apprenais et en faisant des exercices de prononciation, je réussis vite à corriger mon accent et en moins d'un an, on ne devinait plus que j'étais italien, on me prenait pour un français, et même pour un lyonnais parce que j'avais inconsciemment assimilé leurs "défauts" de prononciation.
Une chose qui m'a surpris dans ces études fut qu'à peu près une fois par mois on devait faire une "composition", comme ils disaient, mais pas le genre de dissertation qu'on faisait au lycée en Italie, plutôt une rédaction comme au collège avec un sujet comme : "En vacances", "Un voyage", "Le marché en bas de chez moi", "Ma famille", "Un cher ami"...
Je me souviens qu'une fois le sujet était "Ma maison". Je me suis amusé à la décrire, comme les autres, mais de façon un peu originale.
J'écrivais, plus ou moins, que j'habitais dans une maison belle et assez grande, avec beaucoup de chambres et de hautes colonnes de marbre, toutes différentes et formant pourtant une belle harmonie, les chambres avaient de très beaux vitraux polychromes aux couleurs changeantes et de somptueux tapis de styles variés. Qu'il y avait aussi un beau jardin et des piscines où se reposer et se détendre. Puis j'écrivais aussi que mon père était quelqu'un de très hospitalier, qui accueillait chez lui des gens de toutes sortes si bien qu'on ne manquait jamais de compagnie, et qu'il invitait à manger tout le monde... Et je concluais en disant que cette magnifique maison que j'avais était en fait... le Monde !
Comme les autres fois, je reçus une bonne note et madame le professeur lut mon devoir en classe. Elle me félicita en faisant remarquer que, bien qu'étranger, j'avais toujours une des meilleures notes de la classe... Billel aussi avait toujours de bonnes notes, on était plus ou moins au même niveau.
"Mais tu la trouves où, Osvaldo, l'imagination pour écrire des choses si intéressantes dans tes compositions ?" me demanda Billel, un jour.
"Je ne sais pas... Je cherche juste à continuer à voir les choses d'un œil toujours neuf, propre, de fuir le banal et d'être capable de m'émerveiller et de jouir le plus possible de ce que la vie nous donne..." essayais-je d'expliquer.
"De ne pas laisser mourir l'enfant qui est en toi ?" me demanda-t-il en souriant.
"Oui, je crois qu'on peut dire ça."
"Tu me laisserais recopier tes compositions ? Comme ça, en te lisant, je pourrai peut-être comprendre comment tu les construis et j'apprendrai aussi à mieux m'exprimer."
"Mais toi aussi, tu as toujours de bonnes notes..."
"Oui, mais c'est juste parce que je fais peu de fautes et que je construis bien mon texte, d'un point de vue littéraire. Mais je n'ai pas ta richesse d'imagination. Tu me laisses les copier ?"
"Oui, volontiers." Lui dis-je en lui donnant mon classeur. "Prends, emporte-le chez toi, mais, s'il te plait, rapporte-le quand on a des cours de composition..."
"Bien sûr. Merci. Tu es un vrai ami. Il y a quelque chose que je pourrais faire pour toi ?"
Je lui aurais volontiers répondu : "Me suivre dans mon lit..." mais c'était hors de question. Alors je répondis : "Considères-moi comme un ami, c'est suffisant."
Il me sourit : "Mais je te considère déjà comme un ami. Tu ne vois pas en moi un algérien, un arabe, mais juste un compagnon, un copain."
"Ben... c'est bien normal..."
"Mais c'est plutôt rare, crois-moi. Tu ne peux pas savoir ce que c'est qu'être toujours discriminé... Plus par certains, moins par d'autres... Mais même si je suis français, de nationalité et de culture, je suis vu comme un français de seconde zone." Me dit-il avec un sourire.
"Si... je crois savoir ce que c'est de se sentir différent, d'être discriminé, méprisé, pas pleinement accepté..." lui répondis-je en pensant, sans pouvoir le dire, à mon homosexualité.
"Toi ? Ah... comme italien... Les français sont chauvins, ils se croient supérieurs à tous les autres peuples, aux italiens aussi... et ils vous appellent les macaronis..."
"Non, en Italie aussi... mais pour d'autres raisons. Chacun de nous est ... différent des autres, chacun, pour une raison ou une autre, fait partie d'une ... minorité que la majorité n'accepte pas." Lui dis-je.
Il me dévisagea, avec un sourire discret, puis il dit : "Oui, tu as raison. Même parmi les gens d'origine algérienne, tu sais ? Les immigrés de longue date qui se sont intégrés comme moi regardent mal les nouveaux immigrés... Lesquels nous regardent mal parce que nous ne sommes plus de vrais algériens, mais pour les français je suis un algérien... de sorte que je ne suis ni figue ni raisin."
"Pourtant... une des choses que j'admire en toi, Billel, c'est comme tu es toujours joyeux, souriant, même quand quelqu'un n'agit pas vraiment avec respect envers toi..."
"Un vrai homme, Osvaldo, éprouve de la pudeur à montrer aux autres ses blessures, il se refuse à imposer aux autres sa propre douleur. Et un vrai homme, je crois, doit arriver à sourire et doit chercher à affronter sereinement même les difficultés. Et je fais de mon mieux pour être, pour devenir, un vrai homme."
"Parfois c'est lassant d'être un vrai homme..." dis-je, pensant à voix haute.
"Mais quel autre choix ? Etre des bêtes ? Ou des enveloppes vides ? Ou ne pas être ? C'est la fatigue d'être authentique dans un Monde qui donne plus de poids à l'apparence qu'à l'essence, non ?"
"Et pourtant, parfois... pour survivre... on doit porter un masque. Et parfois, ce masque pèse, parce qu'il n'est pas de papier, mais bien de plomb." Lui dis-je.
"Alors il faut trouver un ami, devant qui tu puisse baisser le masque sans risque d'être jugé et condamné... et ainsi te reposer des fatigues de la vie, pour reprendre ton chemin."
"Et si on se trompe ? Et si on croit être face à un ami, puis qu'on découvre qu'il était l'ami du masque, et pas de soi ?"
Billel acquiesça, en esquissant un sourire, puis il me dit : "Peut-être qu'un jour tu comprendras qu'avec moi tu peux tomber le masque sans risque, Osvaldo. J'espère que ce jour viendra... et qu'il viendra vite."