Rinaldo était joyeux, il retourna au travail où on lui demanda s'il avait gagné au loto. Rinaldo répondit : "Mieux que ça ! Je croyais avoir une sale maladie, j'ai vu le médecin et il m'a dit que j'étais frais comme un gardon ! Il m'a dit que les symptômes que je sentais n'étaient qu'une paranoïa stupide."
"Ah, c'est pour ça que tu étais si... triste. Bien, je suis contente pour toi." lui dit la femme du patron. "Mais tu n'aurais pas pu y aller plus tôt, chez le médecin ?"
"J'avais rendez-vous pour ce matin avec un spécialiste, il ne pouvait pas me recevoir plus tôt." répondit Rinaldo, joyeux.
Après le travail, il alla prendre Marco. Le garçon lui fit un sourire. Maintenant que Rinaldo était heureux, il réalisa encore plus qu'avant combien l'absence de Léonardo avait aussi attristé Marco. Il eut la tentation de lui dire quelque chose, mais il trouva préférable d'attendre encore un peu pour que Marco rencontre directement Léonardo.
"Tu es content de rentrer à la maison de Gabriel avec papa ?"
"Un peu."
"Alors, tu préfères être à la crèche ?"
"Un peu."
"Juste un peu ? Mais tu n'aimes vraiment pas la crèche ?"
"Si, j'aime un peu."
"Qu'est-ce que tu aimes, à la crèche ?"
"Les autres enfants : Sara, Peppe, Usman, Daniela..."
"Et qui est Usman ?"
"Un garçon."
"Il est étranger ?"
"Non, il est pas étranger, il est algérien." dit Marco. Rinaldo sourit et se dit que son fils avait raison, au fond il était juste né à un endroit un peu plus loin que les autres. "Et tu l'aimes, Usman ?"
"Oui, il est gentil et il sait aussi parler d'une façon rien qu'à lui."
"Il t'a appris quelques mots ?"
"Oui... mais je me souviens plus maintenant."
Quand Gabriel rentra chez lui, il s'aperçut tout de suite du changement d'humeur de Rinaldo : "Ça s'est bien passé, ce matin." dit-il.
"Oui... Grâce à toi. Tu avais raison."
"Tu ne l'as pas encore dit à Marco."
"Non, je veux lui faire la surprise. Quand il va venir m'aider à rentrer chez lui ils se verront et je me réjouis d'avance des retrouvailles de mes deux hommes. Ils s'aiment beaucoup.
"Et tu es convaincu qu'il t'aime..."
"Je te raconte plus tard."
"Oui, d'accord, quand il dort. Bon, je suis content, même si vous me manquerez."
"Tu n'en es pas content ? Et puis, Dario ne doit pas rentrer bientôt ?"
"Si, la semaine prochaine. Il m'a appelé aujourd'hui même, au cabinet."
"Tu lui as parlé de nous ?"
"Non, je le lui dirai face à face. Alors tu retournes chez lui ?"
"Oui. Mais je garde mon travail à l'imprimerie et j'aimerais que Marco puisse continuer à aller à la crèche ici, puisqu'il s'y habitue. Ce ne sera pas très pratique, je dois encore voir comment faire. Mais c'est difficile de trouver une place dans une autre crèche. Je devrai juste le faire se lever plus tôt, l'emmener ici en tram, le laisser à la crèche puis passer le reprendre et rentrer en tram. Mais je crois que c'est faisable. On peut essayer, au moins."
"Oui, je crois que tu fais bien de le faire continuer à aller à cette crèche, s'il s'y habitue."
Après que Marco se soit endormi, Rinaldo raconta à Gabriel comment ça s'était passé avec Léonardo, ce qu'ils s'étaient dit et les appels auxquels il avait assisté. Gabriel l'écoutait en souriant et il hochait la tête.
"Bien. J'espère que le pire est derrière vous. Je suis content pour vous, vraiment, pour toi et pour Marco, mais aussi pour Léonardo. Il est remonté dans mon estime. Il a eu le courage de prendre sa vie en mains."
Rinaldo appela Léonardo et, puisque c'était vendredi, ils décidèrent d'attendre dimanche pour le déménagement.
"Je te manque ?" lui demanda Rinaldo.
"Oui. Mais je vais bien, maintenant, cette nuit j'ai réussi à bien dormir, comme je n'y arrivais plus depuis longtemps."
"On sera bientôt de nouveau ensemble..."
"Bientôt, oui. Je t'aime." dit Léonardo.
"Rappelle-toi de me le dire de temps en temps. Ça fait chaud au cœur."
Finalement le dimanche matin arriva. Léonardo avait dit qu'il arriverait chez Gabriel vers dix heures. Ce dernier lui dit de rester déjeuner avec eux, ils retourneraient chez lui l'après-midi.
Quand, à dix heures pile, la sonnette de chez Gabriel sonna, Rinaldo dit : "Marco, on va voir qui c'est ?"
L'enfant le regarda, prit la main de son père et, ensemble, ils allèrent ouvrir. Gabriel était derrière eux. Quand Rinaldo ouvrit la porte, Léonardo était là, une rose rouge à la main. Marco hurla avec un bonheur explosif : "Léonardo ! Léonardo !" et il se précipita sur lui, essaya de grimper sur lui. Léonardo tendit la rose à Rinaldo, aida Marco à monter sur lui et le serra dans ses bras. Le garçon lui couvrit toute la figure de baisers, en lançant de petits cris de joie, pendant que Léonardo entrait.
"Tu es content, Marco ?" lui demanda-t-il. Il avait les yeux humides.
"Mon Léonardo ! Où tu étais parti ?"
"Loin, mon trésor, trop loin. Mais je suis revenu."
"Papa, Léonardo est revenu. Tu pars plus, maintenant, hein ?"
"Non, mon trésor. Et après manger, on rentre tous à la maison."
Marco frappa des mains, heureux. Rinaldo s'approcha et les embrassa tous les deux, ému. Ils allèrent s'asseoir au séjour et Marco voulut rester sur les genoux de Léonardo, et voulut que son père s'asseye "tout près tout près" d'eux.
"Merci, Gabriel, pour tout ce que tu as fait pour nous." lui dit Léonardo. "Sans toi je ne sais pas si ça aurait bien fini. Je ne sais pas comment te remercier."
"Le plus beau remerciement est de vous voir les trois ensemble." répondit le médecin.
"On fait une belle famille, pas vrai ?" dit Rinaldo, radieux.
"Oui, vraiment, jamais je n'ai vu de plus belle famille." confirma Gabriel.
Ils allèrent préparer les valises puis ils passèrent à table et déjeunèrent tous les quatre ensemble. Après le repas Gabriel alla prendre sa voiture et les accompagna tous chez Léonardo; l'appartement était plein de fleurs, dans toutes les pièces. Gabriel resta une petite heure avec eux, puis il dit au revoir et partit.
"Bienvenue chez vous, mes amours !" dit Léonardo, puis il demanda à Marco, qui jouait sur le fauteuil avec ses vieux jouets qu'il avait trouvés sur la table basse, dans leur ronde autour du vase plein de roses blanches ("pour Marco" avait expliqué Léonardo) "Marco, je peux faire un petit bisou à ton papa ?"
"Oui, tu fais plein de petits bisous à papa !" s'exclama joyeusement Marco.
Enfin, ils s'embrassèrent... sans exagérer, puisque le garçon était avec eux, mais ils se serrèrent fort pour faire sentir à l'autre combien leur corps était heureux de s'être retrouvés.
Plus tard Rinaldo prépara le dîner pendant que Léonardo mettait la table et l'aidait. Une fois Marco au lit et endormi (il les avait voulus tous les deux près de son lit pour lui raconter une histoire) Rinaldo prit Léonardo par la main et, en lui souriant, il l'emmena dans l'autre chambre.
Ils se déshabillèrent en silence l'un l'autre, ils se couchèrent et entrecroisèrent leurs membres, s'embrassèrent, cette fois profondément, longuement, avec passion.
"Bienvenu à la maison, mon amour !" lui murmura Léonardo.
"Mon dieu, ce que je t'aime, Léo... Et que c'est bon de pouvoir le dire, enfin."
Quand, après de longs préliminaires pleins de plaisir, Léonardo plongea en lui, Rinaldo l'accueillit en lui avec un sourire radieux et il murmura : "Bienvenue à la maison, mon amour !"
Le jeudi suivant, Léonardo reçut une lettre de son père. Il la fit lire à Rinaldo.
"Léonardo,
J'ai payé leurs études à ton frère et ta sœur, j'honorerai aussi ma parole avec toi. J'ai donné ordre de faire un versement unique à ton compte en banque, équivalent à une année, pour couvrir tes dépenses, calculé sur la dernière mensualité que je t'ai donnée. Si tu as ton diplôme à temps, tu seras en mesure de gagner ta vie tout seul, sinon, je ne te devrai plus rien. Il n'est pas nécessaire que tu me remercies, je ne fais que mon devoir. D'ailleurs, par la présente, je t'informe que tes visites ou appels ne sont plus les bienvenus dans cette famille.
Nicola Saponaro."
"Très professionnel, non ?" commenta Léonardo quand Rinaldo lui rendit la lettre. "Professionnel et correct."
"Je suis désolé, Léo..."
"Moi pas du tout. Et je me disais... cet appart est trop grand et coûte trop cher dans ce quartier. Et pour vous deux, ce n'est pas pratique d'aller et revenir tous les jours, c'est plus facile pour moi. Que dirais-tu qu'on demande à Gabriel de nous chercher un appart près de chez lui ?"
"Je crois que dans ce quartier aussi les loyers sont chers, peut-être moins qu'ici, mais chers."
"Non, il y a aussi des îlots de maisons populaires, le quartier est mixte. Il vaudrait mieux qu'on épargne l'argent que papa a daigné m'envoyer. Il n'est pas certain je trouve un boulot tout de suite après mon diplôme. Mais évidemment je ferai mon possible pour l'avoir dans l'année."
"Les meubles sont à toi, ici ?"
"Oui, ils sont à moi... enfin, à dire vrai à papa, mais il les a achetés pour moi quand il a trouvé cet appart, alors ce sont les miens et je ne crois pas qu'il voudra les récupérer. Surtout après avoir coupé les ponts. Il n'en parle pas dans sa lettre, alors je suppose que je peux les considérer comme à moi."
"Si on trouve un appart plus petit, il faudra choisir lesquels on emporte. Et les autres ?"
"On les donnera à la paroisse pour ceux qui en ont plus besoin que nous."
"Marco est assez grand pour dormir seul, maintenant. Et il peut dormir au séjour, alors si on renonce aussi au bureau, un deux pièces suffirait. Et nous avons assez de vêtements pour ne pas avoir besoin d'en acheter d'autres pendant au moins un an ou deux, sauf Marco qui grandit à vue d'œil."
"Oui, on fera des économies, mon amour. Tu verras, tout ira bien."
"Tant qu'on sera ensemble, tous les trois, c'est sûr que tout ira bien. Et n'oublie pas que je suis là, avec mon salaire, de toute façon, et que tu ne dois plus le retirer de ton argent."
Gabriel les aida à chercher un appartement. Ils eurent de la chance, moins d'un mois après se libérait un appartement au second d'une petite maison avec un bar au rez-de-chaussée et au premier l'appartement du patron du bar. La crèche de Marco était à deux pâtés de maisons, et l'imprimerie où Rinaldo travaillait à deux autres au-delà. Léonardo pouvait aller à la fac avec un tram direct. Ils s'installèrent dans le nouvel appartement.
La "nouvelle" s'était répandue à la fac que Léonardo s'était déclaré gay. Plusieurs de ses copains prirent des distances notables avec lui. Rares furent ceux qui se moquèrent de lui et se mirent à lancer des pointes en le croisant. Les autres ne changèrent en rien leur attitude et certains dirent même que "ce que Léonardo fait au lit et avec qui il le fait ne regarde que lui."
Quand Léonardo en parla à Rinaldo, il lui dit : "Je suis désolé. Tu aurais pu ne rien dire à ton copain, quand il t'a demandé pourquoi tu ne t'étais pas présenté à l'examen..."
"Pas du tout, je suis content que ça se sache, comme ça je sais mieux lesquels sont de vrais amis. Et il y en a même deux ou trois qui m'ont dit : Tu connais déjà ma copine, tu me présenteras ton copain ? Et je te jure que je me sens mieux maintenant que je ne dois plus cacher une partie de moi."
Léonardo avait vraiment changé. Bien qu'il étudie, peut-être plus qu'avant, et ait maintenu une moyenne de 29 _ sur 30 aux examens, il partageait avec Rinaldo les travaux ménagers. Et un jour où ils s'étaient tous retrouvés chez Tullio, quand Gianfranco dit : "Oh, mon trésor, je vois que tu t'es remis avec ta soubrette !" Léonardo ne réfléchit pas, il lui mit un revers...
Quand Gianfranco protesta, Tullio, son copain, le fit taire : "Tu l'as bien mérité, avec tes conneries. Tu ne respectes vraiment rien ni personne ! Je me demande pourquoi je ne t'ai toujours pas envoyé au diable."
"Parce que mon joli petit cul te plait trop, mon trésor !" répondit Gianfranco fielleux. Mais de ce jour, il n'osa plus la moindre blague sur Rinaldo.
Le douze octobre ils fêtèrent les cinq ans de Marco. Comme leur appartement était minuscule, ils demandèrent aux sœurs de la crèche s'ils pouvaient faire la fête dans une classe, pour inviter les amis de Marco à la crèche. Les sœurs acceptèrent. Ils invitèrent aussi Gabriel et Dario qui, sachant leurs amis tirer le diable par la queue, offrirent à Marco une belle petite collection d'habits et aussi de chaussures. Marco, sans qu'on lui demande rien, s'était mis à appeler Gabriel et Dario 'tonton'.
Une sœur qui avait entendu le garçon leur dire 'tonton', demanda à Marco : "Ce monsieur aussi, c'est ton oncle ?" et elle montra Léonardo.
"Non, lui c'est mon papa." répondit-il avec un grand sourire.
"Mais non, mon chéri, c'est lui ton papa." dit la sœur en désignant Rinaldo.
"Oui, lui c'est papa Rinaldo, et lui papa Léonardo." expliqua patiemment le garçon à la sœur.
Laquelle eut un petit rire et n'insista pas, elle se dit que parfois les enfants sont vraiment drôles : va savoir ce qu'il voulait vraiment dire, ce petit...
Rinaldo et Léonardo n'avaient pas entendu cet échange entre la sœur et le garçon, aussi ne leur posa-t-il aucun problème.
L'année suivante, Léonardo eut son diplôme, avec la note maximale pour sa thèse sur l'architecture de Gaudi. Rinaldo avait prit sa journée à l'imprimerie et n'avait pas mis Marco à la crèche pour assister à la soutenance. Assis dans le grand amphi, au milieu des familles des autres candidats, Rinaldo avait Marco sur les genoux. Quand à la fin de la présentation de sa thèse Léonardo reçut les applaudissements d'usage, Marco frappa des mains en criant, heureux : "Léonardo! Léonardo !" et beaucoup de gens se retournèrent pour le regarder.
Une dame assise à côté d'eux demanda en souriant à Rinaldo : "C'est le papa de ce petit qui vient d'être diplômé ?"
Rinaldo allait répondre que c'était un ami, que c'était lui le père, mais Marco le précéda : "Oui, c'est papa Léonardo !" et Rinaldo se tut.
"Si jeune, et il a déjà un joli garçon comme toi !" dit la dame. "Et ta maman ? Elle n'est pas là, ta maman ?"
"Non, moi j'ai pas de maman." dit le garçon, tranquille.
"Oh, pauvre chéri..." s'exclama la dame.
Marco commença à dire : "Mais moi j'ai deux..." alors Rinaldo se leva précipitamment et l'interrompit : "Nous partons attendre Léonardo, d'accord, Marco ?" et il sortit de l'amphithéâtre.
Quand Léonardo sortit en même temps que les autres diplômés du jour, il dit à Rinaldo : "Ça te dit d'aller fêter ça avec les copains au bar du coin ? Ils ont déjà réservé un buffet et ils nous invitent tous les trois."
"Oui, d'accord, comme j'ai pris la journée complète, aucun problème."
Au bar, où ils avaient réservé une petite salle, les jeunes diplômés se présentèrent mutuellement à leurs familles. Léonardo dit : "Et voici mon grand ami Rinaldo, avec son fils Marco."
Un des jeunes lui demanda à voix basse : "C'est lui, ton copain, n'est-ce pas ?"
"Oui." répondit-il avec un sourire fier.
Le jeune homme tendit alors la main à Rinaldo : "Je te rencontre enfin. Léonardo nous a tant parlé de toi et de ton fils. Je suis très content de vous rencontrer, et je comprends maintenant pourquoi il parlait autant de vous. Félicitations."
"Merci. Ça ne te fait pas... drôle ?"
"Pas du tout ! Vous faites vraiment un beau couple, tous les deux, et le petit est splendide. Léonardo n'exagérait vraiment pas... il a de la chance. Viens, je te présente ma copine... Lidia, voici Rinaldo, le copain de Léonardo, et voilà Marco, le fils de Rinaldo."
La jeune fille leur sourit et demanda : "Tu as quel âge, Marco."
"Presque six ans !" s'exclama-t-il en brandissant cinq doigts.
"Tu sais que tu es très mignon ? Et ton papa aussi est beau."
"Lequel ? Rinaldo ou Léonardo ?" demanda Marco.
La jeune fille lui sourit: "Tout les deux, Marco, ils sont très beaux tous les deux, ou plutôt vous êtes très beaux tous les trois !" Puis elle se tourna vers Rinaldo et lui dit : "Oui, vous êtes une belle famille. Félicitations. Tu ne m'avais jamais parlé d'eux, Giulio."
"Je n'ai rencontré Marco et Rinaldo qu'aujourd'hui. Même si Léonardo m'a souvent parlé d'eux."
Rinaldo était stupéfait, mais ravi, de la simplicité avec laquelle Giulio et Lidia avait accepté leur relation.
Après le buffet ils rentrèrent tous les trois en tram. Avant d'entrer, Rinaldo dit à Léonardo : "Tu m'as dit que tu ne voulais aucun cadeau pour ton diplôme, parce qu'on doit faire attention, mais je t'ai désobéi, je t'ai fait un petit cadeau..."
"Quoi ?"
"Regarde !" dit-il et il lui montra la sonnette. Il avait remplacé la carte plastifiée "Beraudo - Saponaro" par une nouvelle avec :"Architecte Saponaro - Beraudo".
"On avait décidé de mettre les noms par ordre alphabétique !" lui dit Léonardo en souriant.
"Et bien quoi, le A c'est bien avant le B, non ?"
Ils venaient de rentrer quand le portable de Léonardo sonna.
"Allo ? Oui, c'est moi... Oh, Tullio, je ne t'avais pas reconnu, pardon. Oui, j'ai mon diplôme et on vient de rentrer... cent dix sur cent dix, mais sans les félicitations du jury... Merci. Si j'avais pu aller à Barcelone faire des photos originales, je les aurais peut-être eues, mais peu importe, c'est super comme ça... Oui, bien sûr que j'aimerais, mais... Et Gianfranco ? ... Ah, j'ignorais, je suis désolé... Oui, volontiers, tu es gentil... Bien sûr, après-demain c'est parfait... Oui, merci..."
"Qu'est-ce qui se passe ?" demanda Rinaldo, curieux.
"Il me propose de venir travailler à son étude, au moins le temps que je me fasse un nom et que je puisse me mettre à mon compte..."
"Super ! Mais quel rapport avec Gianfranco, ils se sont quittés ?"
"Oui, il m'a dit qu'il en avait ras le bol de son comportement, à l'étude aussi. Il dit qu'il l'a renvoyé il y a un mois, notamment parce qu'en plus il ne s'implique pas dans ses études, il lui reste encore un an avant les examens finaux, et il a l'air de s'en foutre. Et dire qu'on a commencé archi ensemble, Gianfranco et moi."
"Tu es content d'aller travailler chez Tullio ?"
"Oui, bien sûr. Ce n'est pas très pratique d'aller à son étude d'ici, mais tant pis. Il a des projets intéressants."
"On ne pourrait pas acheter un utilitaire ? Il nous reste un peu d'argent à la banque et si tu commences tout de suite à être payé, on ne devrait pas avoir de problèmes."
"Et bien, laisse-moi commencer à travailler chez Tullio et on verra. Je peux bien prendre le tram et le bus, au début. On dirait que les choses se présentent bien..."
"Qu'elles continuent à bien aller, mon amour." le corrigea Rinaldo. "Depuis qu'on s'est vraiment mis ensemble, est-ce que tout ne va pas bien ?"
"Si, tu as raison. Depuis que tu m'as pardonné, la vie est vraiment belle."
"Celui qui ne sait pas pardonner ne fait de mal qu'à lui-même..."
Dès que Léonardo eut sanctionné son diplôme par l'examen d'état, Tullio l'engagea à son étude, comme collaborateur officiel. Il aimait travailler avec Tullio, lequel était content du travail de Léonardo. Il le payait bien, ils purent s'acheter un utilitaire ainsi qu'une télé.
Ils voyaient souvent Gabriel et Dario - qui, fraîchement diplômé, travaillait comme avocat pour une multinationale d'assurances et qui s'était installé définitivement chez Gabriel - ainsi que Tullio, toujours célibataire. Quelques anciens copains de fac de Léonardo faisaient aussi, avec leurs copines ou épouses, partie du cercle d'amis qu'ils fréquentaient.
Un soir, après avoir fait l'amour, Léonardo dit à Rinaldo : "Que dirais-tu de nous trouver un appartement plus grand et plus confortable, maintenant qu'on a plus d'argent ?"
"Je crois que pour l'instant on est encore bien ici et qu'on peut mettre un peu d'argent de côté. Quand tu pourras te mettre à ton compte, on pourra prendre quelque chose de plus grand, peut-être l'étude et l'appartement ensemble, ou voisins."
"Je suis très bien avec Tullio, et je me disais que si, comme il y a déjà fait allusion, il me proposait de devenir son associé, j'aimerais continuer à travailler avec lui."
"Alors attendons que Marco aille à l'école primaire, l'an prochain, déjà. Qu'en dis-tu ?"
"Oui, tu as raison, il vaut mieux lui laisser la crèche où il est, au moins il aura un changement au lieu de deux."
"Tu ne m'avais pas dit que Tullio t'avait proposé de devenir associé."
"Il ne me l'a pas vraiment proposé, il y a juste fait allusion. Il a dit il y a quelques jours que si je continuais à travailler comme ça, soit je me mettrai à mon compte soit on pourrait devenir associés. Mais il n'est plus revenu sur le sujet depuis. Je ne crois pas qu'il l'ait dit comme ça, juste pour parler, ce n'est pas son genre."
"Mais c'est dommage qu'il soit seul. C'est le seul célibataire parmi nos copains. Et c'est un type bien, Tullio."
"Je crois que maintenant qu'il est de nouveau libre, il est content de pouvoir s'amuser un peu. Bien sûr il a été très déçu par Gianfranco, autant professionnellement que personnellement. Il m'a dit un jour qu'il n'y avait plus que le cul entre eux, et encore, sans rien d'exceptionnel : Gianfranco devenait de plus en plus efféminé, il gigotait comme une folle hystérique même à l'étude, devant les clients et les employés... Alors il a fini par le lourder." dit Léonardo.
Pour Noël Tullio donna une fête à son étude, il y avait une vingtaine d'invités. Léonardo et Rinaldo l'avaient aidé à aménager et décorer. Il y avait parmi les invités Lidia et Giulio, entre temps mariés. Ils furent charmants avec Rinaldo, Marco et Léonardo et leur dirent qu'il fallait qu'ils viennent un dimanche déjeuner tous les trois chez eux.
De retour chez eux, Marco était couvert de cadeaux. Chaque invité, ayant su qu'il y aurait trois enfants à la fête, dont Marco, avait apporté des cadeaux pour eux.
Marco aligna tous ses cadeaux sur la table de la cuisine et se mit à les diviser en deux tas. Puis il les regarda, déplaça et échangea quelques cadeaux, regarda de nouveau avec attention les deux groupes, puis il appela : "Rinaldo, Léonardo !"
Ils regardaient la télé dans l'autre pièce, ils se levèrent et vinrent à la cuisine.
"C'est lesquels, les plus beaux, ceux-ci ou ceux-là ?" demanda le garçon.
Ils regardèrent tous deux les deux tas faits par Marco, puis Léonardo dit : "Et bien, c'est difficile à dire, ils sont beaux tous les deux. N'est-ce pas, Rinaldo ?"
"Oui, je suis d'accord. Pourquoi, Marco ?"
"Usman a dit que lui il avait pas de cadeaux de Noël, parce que l'enfant Jésus ne va pas chez lui. Alors j'en ai tellement que je voulais en donner la moitié à Usman..."
"Tu es un amour, Marco. Je crois qu'Usman sera très content." Lui dit Rinaldo.
"Mais pourquoi l'enfant Jésus il va pas chez Usman et le père Noël non plus ? Il est gentil, Usman."
"Tu sais, Marco, la famille d'Usman ne va pas à l'église, elle a une autre religion, un dieu un peu différent du nôtre. C'est pour ça qu'ils ne fêtent pas Noël. Mais ils fêtent la nouvelle année comme nous, alors si tu veux, tu peux les lui offrir pour nouvel an." expliqua Léonardo.
"Et quel tas tu veux lui donner ?" demanda Rinaldo.
"Un des deux, s'ils sont pareils. Je lui donne celui-ci, il aime les fusées."
Rinaldo et Léonardo embrassèrent Marco : "Tu sais qu'on t'aime beaucoup, mon grand garçon ?" lui dit Léonardo.
"Oui, je sais." répondit Marco et il fit un gros bisou qui claque à chacun d'eux, au bout du nez, comme il en avait gardé l'habitude, puis il rit, content, et il essaya de les prendre tous les deux dans ses petits bras.
Ils allèrent tous les trois chez Usman lui apporter les cadeaux. Les deux enfants étaient heureux. Le père et la mère d'Usman les firent s'installer à la cuisine et voulurent leur offrir un café turc.
"Vous êtes très gentils, nous n'avons pas assez d'argent pour acheter des jouets à nos enfants." dit le père d'Usman.
"L'idée est de Marco : il avait reçu beaucoup de cadeaux et il a voulu en donner la moitié à son copain de crèche. C'est lui qui a tout fait. Et nous en sommes très contents."
"Mais... je ne comprends pas, lequel de vous est le père de Marco ?" demanda le père.
"Lui." répondit Léonardo. "Je ne suis qu'un bon ami de la famille et une espèce de second père de Marco."
Le père hocha la tête : "Voilà pourquoi Usman ne cesse de dire que Marco a deux papas et pas de maman. Elle est morte ?"
"Non, mais c'est comme si elle l'était : elle est partie quand Marco avait six mois, ça ne l'intéressait pas d'avoir un enfant." expliqua Rinaldo.
Le père d'Usman fit non de la tête : "En général ce sont les mauvais pères qui quittent leurs enfants, pas la mère. Et vous... ne pensez pas à trouver une autre maman pour votre fils ?"
"Non, Léonardo me suffit." répondit Rinaldo.
Il eut comme un éclair de compréhension dans le regard, mais il ne dit rien, et son sourire ne disparut pas et ne changea pas. Puis, en confirmation de ce qu'il avait compris, il dit : "Ici, en Italie, vous êtes plus libres. Chez nous ça ne pourrait pas arriver. C'est bien, l'Italie. Au début je pensais faire un peu d'argent et rentrer, mais je crois qu'on va rester, nos enfants grandiront mieux comme italiens que comme algériens."