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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE GARÇON-PÈRE CHAPITRE 10
CONVERSATIONS TÉLÉPHONIQUES

Quand après être sorti du travail et allé prendre Marco à la crèche Rinaldo rentra à la maison, Gabriel lui dit : "J'ai eu un coup de fil..."

Au regard de Rinaldo, Gabriel se douta qu'il avait compris qui avait appelé. Celui-ci ne dit rien et continua à le regarder, expectatif.

"Il m'a demandé si je savais où tu étais, je lui ai dit que non."

"Bien." dit Rinaldo, un peu penaud.

"Il te cherche partout. Il a même parlé à ta mère et à ton ancienne voisine de palier..."

"Ah, et que veut-il ?"

"Vous deux."

"Nous ne sommes pas à lui."

"Je ne peux pas en dire plus..." dit Gabriel en désignant du regard Marco qui était assis en silence sur une chaise. "Quand il dormira, peut-être..."

"Ça ne m'intéresse pas."

"Menteur."

Rinaldo lui jeta un regard dur, mais il baissa les yeux. "Je vais préparer quelque chose à manger." dit-il à voix basse.

Gabriel le regarda aller à la cuisine, puis il regarda Marco. Il était resté assis, immobile. Il se sentait très triste pour lui et alla s'asseoir près de lui. D'un ton joyeux, il lui demanda : "Qu'as-tu fait de beau, aujourd'hui à la crèche ?"

"J'ai joué."

"A quoi ?"

Le garçon haussa les épaules.

"Je parie que vous avez fait une ronde, hein ?"

Marco fit non de la tête.

"Tu aimes la crèche ?"

Marco haussa encore les épaules.

"Qu'est-ce que tu aimes, alors ?" lui demanda Gabriel en souriant.

"Je veux Léonardo..." répondit le garçon d'un ton larmoyant.

De derrière Gabriel arriva la voix de Rinaldo, gentille mais lasse : "Léonardo n'est plus là, mon trésor..."

"Pourquoi ? Où est Léonardo ?" demanda Marco, au bord des larmes.

"Il est... parti... loin..."

"On part loin ? On part chez Léonardo ?" insista l'enfant.

"On ne peut pas, mon amour." lui répondit son père d'un ton triste.

Le soir, après avoir couché son fils, Rinaldo alla faire la vaisselle à la cuisine. Gabriel le rejoignit : "Laisse tomber ça. Viens avec moi, qu'on parle..."

"De quoi ?"

"Tu le sais. Et ne me dis pas que ça ne t'intéresse pas. Mis à part que tu es encore amoureux, tu ne vois pas qu'il manque à Marco ? Viens et parlons-en, allez."

Ils allèrent s'asseoir au séjour.

"Alors ?" demanda Rinaldo sans le regarder. "Tu disais qu'il t'a appelé... qu'il me cherche..."

"Et il a dit autre chose. Il a dit qu'il a réalisé que vous lui manquiez trop, tous les deux."

"N'est-ce pas un peu tard pour s'en apercevoir ?" dit-il avec une ironie amère.

"On ne réalise parfois la valeur des choses que quand elles viennent à manquer. Et ça vaut aussi pour les sentiments."

"Mais je ne le crois pas. Ça me fait mal de voir Marco comme ça... mais ça lui passera... si Léonardo était mort, il devrait bien s'y résigner ! Et pour moi, il est mort."

"Rinaldo, je n'ai aucun droit de m'immiscer dans votre vie, mais... même si je me doute que ça te coûtera, pourquoi ne permets-tu pas à Léonardo de te rencontrer, de te parler, de te dire ce qu'il ressent maintenant. Moi ça m'a coûté de lui mentir quand j'ai senti combien il était... désespéré de ne pas arriver à vous retrouver."

"Je regrette de t'avoir mis dans cette situation..."

"Moi je regrette plutôt que tu refuses de l'écouter. Vois-le, écoute ce qu'il a à te dire, et s'il ne te convainc pas... disparais à nouveau de sa vie. Tu n'as pas à lui dire où vous habitez maintenant, ni où vous irez vivre quand tu pourras te permettre d'avoir un appart à toi..."

Rinaldo ne répondit pas tout de suite. Gabriel comprit qu'il était partagé. Puis il dit : "Il faut que j'y pense, je ne sais pas si j'ai envie de le revoir, de l'écouter. Et je ne pourrais pas y aller avec Marco... il faudrait que je demande l'autorisation à l'imprimerie de sortir pendant le travail, quand Marco est à la crèche."

Quelques jours plus tard, Rinaldo se décida. Il demanda une demi-journée à l'imprimerie. Il ne voulait pas parler au téléphone avec Léonardo, il voulait être face à face, quand il lui parlerait. Une voix n'en dit pas assez, l'expression du visage, les gestes du corps contribuent de façon essentielle à valoriser les mots. Alors il demanda à Gabriel d'appeler Léonardo et de lui dire qu'il l'attendrait le lendemain matin au Valentino, là où ils s'étaient rencontrés. Gabriel accepta et appela Léonardo.

"Léo ? C'est Gabriel... Oui, je l'ai rencontré... Je le lui ai dit... oui, et il dit que tu peux le voir... Demain à neuf heures là où vous vous êtes rencontrés... Et bien, je ne sais pas quoi te dire... Non, je regrette... A toi de voir... D'accord, il a dit qu'il irait, alors je crois qu'il y sera. D'accord... Salut."

"Il a dit quoi ?" lui demanda Rinaldo qui avait écouté ce que son ami disait au téléphone.

"Que justement il a un examen, demain à neuf heures..."

"Ah." fit-il, l'air de dire "La bonne excuse..."

"... et qu'il sèchera l'examen. Il ira au rendez-vous."

"Ah." répéta-t-il à voix basse.

"Tu iras aussi, hein ?"

"Oui, évidemment. Même si je crois que... ça ne servira à rien."

Ni Rinaldo ni Léonardo n'arrivèrent à dormir, cette nuit là, aucun des deux ne put fermer l'œil. Au matin, Rinaldo emmena Marco à la crèche, comme toujours, puis il prit le tram pour le Valentino.

A sept heures trente, Léonardo était déjà assis sur le banc où il avait vu Rinaldo et Marco pour la première fois. L'air désolé, il regardait la pelouse déserte où deux papiers et une bouteille vide de coca traînaient, inutiles et abandonnés, juste à l'endroit où ils s'étaient rencontrés tous les trois, la première fois. Il continuait à regarder sa montre : le temps semblait ne pas passer. Il n'avait même pas pris de petit déjeuner, il avait les yeux rouges, il était encore un peu décoiffé : il ne s'était pas regardé dans le miroir en sortant pour aller au rendez-vous. Mais il ne tenait plus en place, à la maison.

Il se leva, ramassa les deux papiers et la bouteille et les jeta à la poubelle, puis il revint s'asseoir. Il était assis sur le banc, les jambes un peu écartées, les mains au fond des poches, à moitié appuyé au dossier mais replié sur lui-même. Il contrôlait sans cesse les directions dont aurait pu arriver Rinaldo. Il sursautait, parfois, en croyant le reconnaître de loin, et puis il s'affaissait encore plus quand il voyait que ce n'était pas lui.

Il regarda encore une fois sa montre : il était neuf heures moins dix-sept. Il regarda encore autour de lui en se demandant s'il viendrait, et de quel côté il arriverait... et ce qu'il lui dirait. Il se sentait plus agité et tendu qu'avant un examen difficile, avec un professeur mal disposé, dans une matière qu'il craignait de ne pas assez posséder... Il tremblait un peu et certainement pas de froid : la matinée annonçait une chaude journée d'automne.

Il le vit arriver. Il lui parut si beau que ça lui fit un coup au cœur et lui coupa le souffle. Il se leva. Il aurait voulu courir à sa rencontre, mais c'était comme si un puissant aimant lui clouait les pieds au sol. Rinaldo marchait à pas rapides et regardait vers lui. Léonardo trouva son expression sombre, fermée et il sentit comme un étau se refermer sur son cœur.

Rinaldo s'arrêta devant lui, silencieux.

"Salut..." murmura Léonardo en regardant ses yeux froids. "Merci d'être venu."

"Je n'en avais pas envie. Je crois qu'on perd notre temps, toi et moi..." répliqua-t-il, mais il n'y avait pas d'agressivité dans son ton, juste de la fatigue.

"Rinaldo... je..." commença-t-il, puis il se tut, comme pour chercher ses mots. Rinaldo s'aperçut que Léo tremblait. Puis ce dernier reprit : "Comment va Marco ? Où l'as-tu laissé ?"

"Il va... bien. Il est à la crèche. Ils me l'ont pris, pendant le boulot."

"Tu fais quel travail ?"

"Je travaille." coupa court Rinaldo.

"Et toi, comment vas-tu ?"

"Tu le vois."

"Je... je ne peux plus vivre sans toi... sans vous..."

Rinaldo ne dit rien. Ils se regardaient encore dans les yeux, ceux de Rinaldo, froids, cachaient une grande tristesse ; ceux de Léonardo, désolés, cachaient mal un profond malaise et sa peur.

Après un autre silence, Léonardo reprit : "J'ai été idiot, Rinaldo. Mon dieu ce que j'ai pu être con... C'est bien vrai qu'on ne réalise la valeur des choses que quand on les perd... Rinaldo... on ne pourrait pas... essayer de tout recommencer depuis le début ? Essayer encore ?"

"Pourquoi ? Chaque fois que je me suis fait l'illusion de... Chaque fois j'ai cru que ça allait mieux, et puis... c'était comme avant, pire qu'avant. A quoi bon essayer encore ? A me faire du mal ? A nous faire encore du mal, à Marco et moi ?"

"Je n'ai jamais fait de mal à Marco... mais à toi oui, je le comprends maintenant. Et je n'arrête pas de me traiter d'idiot."

"Tu aurais dû le comprendre plus tôt."

"Si j'avais été moins con, je l'aurais compris avant. Donne-moi encore une chance, s'il te plait..."

"Je n'en ai pas la force. Vraiment. Je n'en ai plus la force. J'ai essayé des mois et des mois. J'ai épuisé toutes mes ressources. Je ne peux rien y faire."

"Je te jure que désormais tout sera différent. Je te jure que..."

"Des mots. Et puis, en quoi ce sera différent ?"

"C'est toi qui avais raison, je t'ai traité en larbin, même si je n'avais pas l'impression, mais tu avais raison. Mais... je ne t'ai jamais traité que comme un mec à baiser, ça tu le reconnaîtras. Tu ne feras plus aucun travail domestique, je te le jure. Tu n'auras plus à servir mes amis... et je passerai tous les week-ends et les vacances avec Marco et toi, tous..."

"Pourvu que tu puisses continuer à me baiser ? Putain ! Qu'est-ce que j'ai de si spécial pour te faire renoncer à tout pour me mettre dans ton lit ?" lui demanda Rinaldo, un peu sarcastique.

"Spécial, oui... oui, tu es spécial, parce que j'ai compris que je ne peux pas me passer de toi, j'ai compris que je t'aime !"

Rinaldo le regarda, stupéfait. Léonardo soutint son regard et une prière se lisait maintenant dans ses yeux...

"Tu m'aimes ? Et ça veut dire quoi, selon toi, aimer ? Et depuis quand serais-tu amoureux ? Tu ne me l'as jamais montré, jamais, pas une fois. Moi j'étais amoureux de toi, sinon je t'aurais quitté avant, bien plus tôt que je ne l'ai fait. J'ai supporté tout ton égoïsme, ton inattention, ta superficialité des mois durant, parce que j'étais amoureux. Et j'aurais peut-être continué à supporter et à espérer si, au moins devant tes amis... si au moins tu avais empêché tes amis de me traiter en larbin, si tu avais exigé d'eux qu'ils me respectent. Il t'a fallu un siècle rien que pour leur dire que j'étais ton copain. Mais à part le leur dire, tu ne m'as jamais traité comme si j'étais ton copain. Et maintenant... tu arrives en pleurnichant et tu me demandes d'oublier, d'essayer encore... et tu me dis que tu t'es réveillé un beau matin et que tu as compris que tu étais amoureux de moi ! Amoureux ! Je ne te crois pas. La seule bonne chose que tu m'as donnée, c'était ton affection pour Marco. Ça oui, je l'admets. Mais même ce bon côté s'est révélé une erreur. Marco continue à pleurer et à te demander. Il n'avait jamais pleuré, avant de te connaître, c'était un garçon serein, joyeux, heureux de vivre. Nous avions une vie difficile, mais nous étions heureux, avant de venir vivre chez toi."

"Donne-moi au moins la possibilité de te montrer que j'ai changé, s'il te plait..."

"Je ne peux pas, tu ne comprends pas ? Je ne peux pas parce que je ne te crois pas et parce que ce serait encore pire pour Marco de te revoir et de te perdre encore. C'est facile de me dire que tu es amoureux, maintenant. Oui, trop facile, mais comment pourrais-je te croire ?"

"Mais que puis-je faire, comment puis-je te le démontrer, si tu ne veux pas essayer encore, si tu ne me donnes pas la possibilité de tout recommencer à zéro ?"

"Non, le risque est trop important, pour moi et, surtout, pour Marco. Et tu sais bien que tu ne peux pas ressayer avec moi sans impliquer Marco, parce que lui et moi ne nous séparerons jamais, au moins tant qu'il ne sera pas assez grand pour décider de faire sa vie. Quand il aura dix-huit ans, quand il voudra être indépendant, et s'il le veut, le risque ne sera plus que pour moi. Tu es prêt à attendre une quinzaine d'années ? Moi pas. Alors c'est fini. Il faut t'y résigner, comme j'essaie de m'y résigner."

"Tu essaies de t'y résigner... Alors... tu es encore amoureux de moi." murmura Léonardo.

"Malheureusement, oui, mais j'espère que ça me passera... comme j'espère que mon Marco se résignera aussi à t'avoir perdu... et alors, nous redeviendrons enfin sereins et heureux, tous les deux."

"Que dois-je faire pour te convaincre que je suis vraiment amoureux de toi ? Que puis-je faire ? Bon dieu, si je pouvais, je t'épouserais..."

Rinaldo eut un rire amer : "Combien de gens se marient sans amour !"

"Et que puis-je faire, alors ? Comment te le montrer ? Je renoncerais à n'importe quoi, pour toi..."

"Comme ça ! Pour m'avoir ? Pour me mettre dans ton lit ? Mais comment imagines-tu que je pourrais te croire ?"

"Non, pour te rendre heureux, pour vous rendre heureux Marco et toi."

"Laisse Marco de côté, pour l'instant. Ne crois pas que tu peux l'utiliser pour me faire changer d'idée. Une des raisons pour lesquelles je suis tombé amoureux de toi était justement ta relation avec Marco. C'était ton cheval de Troie... Ça n'arrivera pas une deuxième fois. Laisse Marco hors de tout ça."

"Je n'ai pas utilisé Marco pour t'atteindre. Au début je croyais que justement parce que tu avais un fils, je ne pouvais pas me faire l'illusion que toi et moi pourrions nous mettre ensemble. Non, Marco n'a pas été mon cheval de Troie. C'est plutôt ta tendresse, ton amour pour Marco qui m'ont fait apprécier ce que tu es, en plus de ta beauté. S'il n'y avait pas eu Marco, j'aurais sûrement essayé avec toi la première fois où je t'ai vu, et tu aurais très certainement été juste l'un des nombreux garçons avec qui je me suis amusé. De toute façon, d'accord, laissons Marco de côté, pour l'instant. Mais que veux-tu que je fasse pour te montrer que je t'aime, que je t'aime vraiment ? Que faire pour te convaincre de ressayer ?"

"Rien. On n'est pas dans une fable où le prince doit surmonter trois épreuves pour avoir la main de la princesse."

"Mais tu es encore amoureux de moi, alors pourquoi refuses-tu mon amour ? J'y ai pensé chaque jour, tu sais, depuis que j'ai compris que je t'aimais, et je suis sûr de ne pas me tromper. Donne-moi une chance de te le montrer..."

"C'est impossible sans recommencer à vivre ensemble. Et on ne peut pas revivre ensemble, pas tant que je ne suis pas convaincu que tu es honnête."

Ils étaient encore debout, raides et face à face. Léonardo baissa les yeux, sembla lentement se vouter, mais il se redressa peu après, regarda de nouveau Rinaldo dans les yeux et lui dit, d'un ton ferme, bien qu'encore de prière : "Asseyons-nous un moment sur ce banc. J'ai un appel urgent à faire, puis on en reparlera, si tu veux."

Rinaldo le regarda, un peu surpris, mais il alla s'asseoir sur le banc à côté de Léonardo. Ce dernier sortit son portable de sa poche et composa un numéro. Il était assis, raide, il regardait devant lui l'endroit de la pelouse où il avait si souvent vu Rinaldo et Marco jouer, où il les avait si souvent rejoints pour parler et jouer avec le garçon.

"Allo, Marta, c'est Léonardo. Mon père est au bureau ? Bien, vous pouvez me le passer. Oui, merci... Papa ? Non, je ne suis pas allé passer l'examen... Non... j'avais quelque chose de plus important à faire... Oui, c'est pour ça que je t'appelle... Oui, bien sûr que c'est sérieux... Je suis amoureux d'un garçon et... Un garçon, oui, un homme et... Garde les insultes pour plus tard, et écoute-moi... Tu m'écoutes ? Bon. J'essaie de le convaincre de s'installer avec moi... oui, qu'il vienne vivre chez moi... Oui, c'est toi qui paies le loyer, je sais... Si je dois quitter la maison, je la quitte, mais je veux vivre avec lui... Et même si je dois arrêter mes études, je n'en ai rien à foutre, c'est compris ? Je suis majeur, papa, je sais ce que je fais... Non... Non, je sais ce que je fais, s'il veut de moi, je me moque du reste... fais comme tu penses... Il fallait que je te le dise, je ne voulais pas le faire dans ton dos... Mais non, il y a des années que je suis gay, papa, je n'ai pas perdu la tête tout d'un coup... Les filles ne me font pas bander, c'est clair ? Et... D'accord, papa. Tu en parles à la famille ou tu veux que je les appelle ? D'accord. Salut."

Rinaldo le regardait les yeux écarquillés. "C'était vraiment ton père ?" lui demanda-t-il à mi-voix.

"Tu veux vérifier ?" dit-il en lui tendant le portable.

"Non... non, je te crois... pourquoi tu as fait ça ?"

"Je n'avais aucune autre façon de te montrer que je t'aime, que je t'aime plus que tout. Que tu es plus important pour moi que ma maison, mes études... ma famille... que tout !"

"Mais... et si je te dis encore non, tu auras tout perdu sans m'avoir moi. Ça en valait la peine ? Tu es fou..."

"On est toujours un peu fou, quand on aime, n'est-ce pas ?" lui dit Léonardo à voix basse.

"Je ne sais pas... Mais toi, aucun doutes, tu es fou..." répéta Rinaldo d'un ton dubitatif, en faisant non de la tête.

"Et tu ne voudrais pas ressayer avec un fou comme moi ?"

"Léonardo..." commença-t-il. C'était la première fois qu'il disait son nom. "je ne sais pas quoi te dire... tu m'as... déboussolé. Toi qui semblais avoir honte de le dire à tes copains, même aux gays, que j'étais ton copain..."

"Tu le crois maintenant, que je suis amoureux de toi ?"

"Je... je, Léo..."

Léonardo avait encore en main son portable et sa mélodie les interrompit. Léonardo regarda l'écran. "C'est ma mère. Je parie que papa l'a déjà prévenue..." dit-il, et il le mit à l'oreille.

"Oui maman ? Oui... Tu penses, je ne plaisanterais pas sur un truc comme ça... Un homme, oui, il est à côté de moi... Mais non, nous sommes dans un parc... Non, maman, je suis amoureux de lui, je ne veux pas faire de cochonneries avec lui... Bien sûr que je veux coucher avec lui, tu ne le fais pas avec papa, même si vous n'êtes pas amoureux ? Tu... Mais, maman, mais qu'est-ce que ça peut me faire ce que vont dire tes amies ? Ce n'est pas ma faute si je suis gay... Depuis toujours, maman, on nait gay, on ne le devient pas... Non, il est plus jeune que moi... Non, il ne m'a pas séduit, maman... Bon, d'accord, je laisse l'appartement quand vous voulez, et... Plutôt clochard que menteur, maman. De toute façon, du boulot j'en trouverai... Même les nettoyeurs de chiottes sont utiles, maman... Vous ne pouvez rien y faire... Ce n'est pas une maladie, maman... Et bien pense ce que tu veux, moi je suis majeur, vous ne pouvez rien y faire... Oui, et tu veux aussi savoir ce qu'on a fait au lit ? Si tu veux... Mais non, c'est toi qui parles de ça... C'est toi qui m'as appelé... Bien sûr, je suis décidé, je ne reviendrai pas en arrière... Tant mieux, comme ça je passerai plus de temps avec lui, s'il le veut... Non, maman, je ne suis pas ingrat... Quel rapport ? Je ne vous jette rien à la figure, il me semble... Non, maman, je n'ai aucune intention d'essayer avec une fille, ça ne servirait à rien... Non, maman... D'accord, faites-moi savoir ce que vous aurez décidé... peut-être par lettre, si ça vous ennuie tant de me parler... Salut."

"Et maintenant ?" lui demanda Rinaldo dans un filet de voix, bouleversé par l'évolution de la situation.

"Et maintenant... ça ne dépend que de toi. Si tu veux encore y penser... tu as mon téléphone, et mon adresse... au moins tant que papa paie le loyer. Maintenant je ne peux qu'attendre et espérer."

"Et si c'était encore non ?"

"J'aurai appris à être plus honnête et réfléchi, si à l'avenir je devais me retrouver devant un garçon que j'aime et qui m'aime... Cela aura été une leçon que j'aurai méritée... Au moins ça... Et puis non... tu sais, ce n'est pas que je suis fou aujourd'hui, c'est que j'étais idiot avant ! Je remets les choses en place. J'espère qu'il n'est pas trop tard, pour réparer les choses entre toi et moi."

Le portable sonna encore. Léonardo regarda l'écran.

"Encore tes parents ?" demanda Rinaldo. "Non, un copain de fac... Ça t'ennuie si j'écoute ce qu'il veut ?"

Rinaldo fit non de la tête. Léonardo répondit.

"Sergio ? Oui... Non je ne suis pas malade, je vais au mieux... Je le passerai à la prochaine session... Non, j'ai préféré passer la matinée avec mon copain que je n'avais pas vu depuis longtemps... Oui, tu as bien compris... Oui, je suis pédé, et alors ? Ça te bouleverse tant d'apprendre que... Non, je ne me fous pas de ta gueule, Sergio... Bon, d'accord, marrez-vous bien dans mon dos... Tu sais que je m'en... Sois tranquille, tant que j'ai mon copain, inutile de mettre un slip en plomb, et de toute façon tu n'es pas mon genre... Je suis pééédéé, tu vas le comprendre ? Je suis... Ah, enfin ! Mais qu'est-ce que ça me fout ? Bien sûr que tu peux le dire, tu peux même mettre des affiches ou distribuer des tracts dans toute la fac, je m'en fous. Au contraire, au moins ça m'épargnera la peine de... Oh, enfin ! Bien sûr que c'est mes oignons... Salut, Sergio, à bientôt, si ça ne t'ennuie pas trop d'avoir un ami pédé. Salut."

Rinaldo fit encore non de la tête, comme incrédule : "Et maintenant ? Tu n'as plus qu'à mettre une affiche sur le panneau du hall de ton immeuble..."

"J'aurais peut-être dû le faire bien avant, Rinaldo. Je n'ai pas honte de toi, mais j'étais si aveugle que je n'ai pas compris que je ne devais pas avoir honte de ce que les autres pouvaient penser de moi. J'ai été une tête de con, je te l'ai dit. Mais je me sens un peu mieux, maintenant, je me suis enlevé un poids de l'estomac. Et si tu... si tu te sens de prendre encore une fois un risque avec cette tête de con..."

Pour toute réponse, Rinaldo se tourna vers lui, le prit dans ses bras et l'embrassa... des larmes coulaient lentement sur ses joues."

Deux garçons qui passaient non loin crièrent : "Eh, les pédés !"

Léonardo se détacha de Rinaldo, les regarda et, en riant, leur cria en réponse : "Oui, pédés et fiers de l'être. Ça vous emmerde ?"

Un des garçons s'arrêta et lui cria : "Mais vous n'avez pas honte de faire ça en public ?"

"Non, pourquoi, toi tu le fais en privé ?"

L'autre garçon entraîna son ami au loin, pendant que Rinaldo lui disait : "N'exagère pas, maintenant... mon amour."

Léonardo sortit son mouchoir de sa poche et lui essuya les larmes. Le portable sonna encore. Léonardo l'éteignit et murmura : "Suffit pour aujourd'hui... Tu viens à la maison avec moi ?"

"Maintenant ?"

"Quand tu veux."

"Marco sera content..."

"Et toi ?"

"Je ne réalise pas encore... Je n'y croyais pas... Je ne l'espérais pas... Mon dieu, Léonardo, comme je t'aime ! Tu es complètement fou... et moi aussi, parce que je t'aime."

"Qui se ressemble s'assemble..."

"Marco sera heureux, enfin."

"Et ne le mêles pas à ça..." se moqua Léonardo.

"Tu sais qu'il sera toujours mêlé à ça, tu en as deux pour le prix d'un, n'est-ce pas ?"

"Quelle bonne affaire ! Il m'a tellement manqué, lui aussi..."

"Merci, Léonardo. Mais tu dois aussi dire merci à Gabriel, c'est lui qui m'a convaincu de venir ici, aujourd'hui. Et c'est parce que je le lui avais demandé qu'il n'a pas pu te dire qu'il m'hébergeait ces temps-ci, il m'a aidé à trouver un travail, il a convaincu les sœurs de la crèche paroissiale de garder Marco pendant que je travaille. J'espère que tu ne lui en veux pas d'avoir dû te mentir..."

"Non, au contraire, je lui suis très reconnaissant."

"Et il n'y a rien eu entre lui et moi..."

"Je ne l'ai pas pensé... et je te crois. Alors, que penses-tu faire, à présent ?"

"Il faut que j'aille à la maison, le dire à Gabriel, quand il rentrera de son cabinet... Marco, je ne veux rien lui dire, je veux lui faire la surprise : quand nous serons prêts, viens nous chercher, d'accord ? Mais je veux garder mon travail actuel. Ça ne sera pas très pratique d'y aller depuis chez toi, mais je préfère, même si j'ai un peu moins de temps pour m'occuper de la maison..."

"Il serait temps qu'on partage ces tâches équitablement, non ? Et pour Marco ? Comment feras-tu ? La crèche est près de chez Gabriel, j'imagine, alors ce n'est pas pratique, depuis chez moi."

"On verra... une chose à la fois... Et puis, si tes parents ne te paient plus le loyer, on pourrait peut-être se trouver un appart vers chez Gabriel. On verra. Et moi qui ne voulais plus te voir ! Heureusement que Gabriel a insisté et m'a convaincu !"

"Et heureusement que tu m'aimes encore, tu n'as pas eu le temps de m'éliminer de ta vie. J'ai risqué gros, crétin que je suis !"

"Et, jeune homme, je ne vous permets pas d'insulter le garçon que j'aime et qui m'aime, compris ?" répliqua Rinaldo sur le ton de la plaisanterie, en le regardant avec des yeux amoureux.

"On va tout faire bien marcher, cette fois, n'est-ce pas ?"

"Je crois bien. L'important c'est de tout nous dire avant que ça devienne trop lourd et que nous écoutions, que nous cherchions à comprendre quand l'autre parle. D'après-moi, s'aimer c'est avant tout comprendre ce qu'on peut faire pour que l'autre se sente bien et heureux."

"Et pas se demander ce que l'autre devrait faire pour qu'on soit bien et heureux soi-même. Je crois avoir appris la leçon. Mais comme toute leçon, il ne suffit pas d'avoir compris, il faut la réviser souvent pour ne pas l'oublier."

"C'est plus facile à deux, on peut s'aider l'un l'autre."


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