A l'occasion du troisième anniversaire de Marco, les choses semblèrent mieux aller. Léonardo et Rinaldo avaient préparé la fête ensemble et il semblait qu'à présent Léonardo s'occupait plus de son ami, qu'il reste plus longtemps et plus volontiers avec lui aussi. Parfois ils allaient faire des courses les trois ensemble, même après l'anniversaire de Marco.
Et aussi quand Léonardo devait aller au magasin des beaux-arts acheter quelque chose de spécial pour ses études d'architecture, il voulait maintenant que Marco et Rinaldo l'accompagnent et il discutait longuement ses achats avec eux et leur demandait toujours un conseil ou un avis.
Mais ce qui fit le plus plaisir à Rinaldo fut quand Léonardo lui dit qu'il projetait de passer les vacances de Noël quelque part tous les trois ensemble. Ce n'avait été qu'une allusion, mais elle n'avait pas échappé à Rinaldo et il attendait que Léonardo revienne sur le sujet.
Enfin des vacances ensemble ! Il se sentait électrisé. Peu lui importait où, la mer ou la montagne, l'idée lui suffisait que Léonardo veuille passer quelques jours quelque part avec lui.
Un peu avant le dernier week-end de novembre, alors qu'ils déjeunaient tous les trois, Léonardo dit : "Le prochain week-end je ne pourrai pas vous emmener à Rapallo. Mes amis ont arrangé un trek de deux jours à cheval, et ils veulent que je vienne avec eux..."
"Ah. Quels amis ? Tes copains de fac ?"
"Dario, Gianfranco et leurs copains. Sois tranquilles, ce sont deux couples, je ne les intéresse pas... pas dans ce sens."
" Gianfranco comment ? Ton copain de fac ?"
"Oui, lui."
"Il s'est mis avec quelqu'un ?"
"Oui, il est maintenant le copain de l'architecte chez qui il était allé faire un stage."
"Tu n'as même pas jamais parlé à Gianfranco de toi et moi, n'est-ce pas ?"
"Non. Gianfranco ne croit même pas que tu es gay toi aussi. Tu sais, comme tu as un fils... D'ailleurs je ne vois pas en quoi ça le regarde qu'on baise ou pas..."
"Mais lui il t'a parlé de son architecte, non ? Et toi, en quoi ça te regarde qu'ils baisent ou pas, eux deux ?"
"Et bien, s'il avait envie de m'en parler... et puis, comme on va faire un trek ensemble, il est logique qu'il m'en ait parlé. S'il n'y avait pas Marco, tu aurais peut-être pu venir toi aussi, alors je lui en aurais peut-être parlé. Sauf que je ne suis pas une pipelette comme Dario et Gianfranco, surtout Gianfranco. Je préfère garder mes histoires pour moi."
"Tu as peur que Gianfranco en parle à tous tes copains de fac ?"
"Je ne sais pas. Peut-être. Je ne me sens pas de dire à tout le monde que je suis pédé. Giancarlo, lui il s'en fout, ses parents le savent déjà, de toute façon. Et quand bien même, lui ça se lit sur son visage, tu sais comme il est efféminé..."
"Alors tu pars avec eux..."
"J'aime l'idée d'un trek à cheval. Le copain de Dario, Gabriel, est le propriétaire des chevaux de trekking, il sera notre guide. Ce sera une belle expérience, même si ça fait trois ans que je ne fais plus de cheval."
"Amuse-toi bien, alors."
"Vous ferez quoi, Marco et toi ?"
"Rien. On sera à la maison."
"Pourquoi vous n'iriez pas plutôt quelque part tous les deux ?"
"Et où ?"
"Et bien, je ne sais pas... Vous pourriez peut-être prendre une chambre pour une nuit dans une ferme-auberge, comme ça Marco pourra fouiller tranquillement et voir les animaux... Si tu veux je peux vous réserver une chambre. Il y a une belle ferme-auberge dans le Val de Suze, le propriétaire est le père d'un copain de fac. Si je l'appelle, je suis sûr qu'il vous réservera une chambre. Marco s'amuserait, et toi aussi, tu ne vas quand même pas rester tout le temps à la maison."
"Tu lui dis que tu veux une chambre pour ton amant ou pour ton domestique ?" demanda Rinaldo un peu acide.
"Mais arrête, crétin ! Pour un ami et son fils !"
"Il n'est jamais venu réviser ici, ce copain ? Il ne m'a jamais vu ?"
"Justement, il ne sait pas que tu vis ici et il n'y a donc aucun problème. Alors ? L'idée te dit ?"
"Et bien... pourquoi pas ?" répondit Rinaldo un peu penaud.
Le week-end à la ferme se passa assez agréablement. Marco était émerveillé de voir les animaux, de jouer avec les autres enfants dans la cour de la ferme. Rinaldo par contre était presque toujours seul et il ruminait ce qu'il ressentait comme la nième "trahison" de Léonardo.
Mais il se consolait en pensant qu'il restait les vacances de Noël qu'ils passeraient ensemble, même si en fait Léonardo n'était plus revenu sur le sujet.
De retour à la maison après le week-end, Léonardo ruisselait de joie de vivre par tous les pores. Excité, il raconta aussitôt combien lui avait plu ce trek à cheval, et qu'ils s'étaient fait à manger à la braise dans la forêt, et quand ils avaient nagé nus dans le petit lac, qui était très petit, mais beau et très agréable, et que la nuit ils avaient chanté autour du feu, et que le copain de Gianfranco jouait de la guitare comme un dieu, et que...
Rinaldo écoutait, acquiesçait, lâchait de temps en temps un "ah oui ?" pour montrer qu'il était intéressé par son récit. Puis, enfin, Léonardo épuisa tout ce qu'il avait à raconter, alors il lui demanda : "Et vous deux ?"
"Marco s'est énormément amusé à regarder les animaux, à jouer avec les deux autres enfants, s'ébattre et pouvoir se salir comme un goret... Le soir il s'est effondré et il dormait avant même que je puisse commencer à lui raconter une de mes histoires."
"Parfait ! Et toi, tu as fait quoi ? Tu t'es amusé ?"
"J'ai gardé un œil sur Marco, pour qu'il ne se fasse pas mal."
"Tu as rencontré des gens intéressants ?"
"Non. Les parents des deux autres enfants, comme je les gardais moi, en ont profité pour aller se promener."
"Et les autres hôtes de la ferme-auberge ?"
"Je ne les ai vus qu'à table. Certains m'ont demandé si Marco était mon petit frère, et quand j'ai dit que c'était mon fils, on aurait dit qu'ils me croyaient fou d'avoir eu un enfant si tôt, même s'ils ne disaient rien. Mais il suffisait de voir comment ils me regardaient."
"Et mon copain Teo, le fils du propriétaire ?"
"Un gentil garçon. Mais il était toujours très occupé."
"Bah... un week-end ne suffit pas à lier des amitiés..." commenta Léonardo. "Mais enfin, tu y étais bien, à la ferme-auberge, non ?"
"Pas mal, puisque Marco était avec moi. Ça me plaisait qu'il soit si content..." dit Rinaldo, "lui, au moins..." pensa-t-il, mais il ne le dit pas.
"Bon. Tu viens dans ma chambre ? Tu as envie ?"
"Et toi ?"
"Bien sûr. Tu sais, en les entendant baiser, ces deux couples, dans le noir de la chambre où on dormait tous, ça me donnait envie... Et ne rien pouvoir faire, moi, le seul célibataire de la bande..." lui dit Léonardo en riant, et il le tira derrière lui jusqu'à sa chambre.
Ils se déshabillèrent, se mirent sur le lit de Léonardo et commencèrent à faire l'amour. Il ne s'aperçut même pas que Rinaldo, bien que participant, n'était pas dans son humeur habituelle. Léonardo était trop excité et heureux pour le noter.
"Mon dieu, ce que j'en avais besoin !" s'exclama-t-il à la fin, satisfait, en serrant Rinaldo dans ses bras. "C'est toujours magique de le faire avec toi !"
Rinaldo ferma les yeux et ne répondit pas.
"Toi aussi ça t'a plu, non ?" lui demanda Léonardo.
"Oui, tu baises bien." répondit-il.
"N'est-ce pas ? Mais tout le mérite te revient, tu me mets le sang en feu !" dit Léonardo en le caressant doucement. "Tu m'as manqué, la nuit, surtout quand les autres baisaient comme des lapins."
"Oui, juste la nuit..." pensa Rinaldo, un peu triste, mais il ne dit pas cette pensée.
Léonardo s'endormit. Rinaldo le regarda un moment : il avait un sourire apaisé sur le visage, pendant qu'il dormait. Un peu après il se tortilla hors de l'étreinte de son ami, sortit du lit sans le réveiller, ramassa ses habits par terre, éteignit et alla dormir dans son lit à lui, dans la chambre qu'il partageait avec son fils.
Avant de se mettre au lit, il arrêta l'appareil d'écoute et regarda Marco : il dormait comme un petit ange et Rinaldo sentit un peu mieux. "Heureusement que tu es ici, mon amour..." murmura-t-il. Il arrangea sa couverture puis se coucha, éteignit le plafonnier mais alluma la lampe de chevet pour pouvoir voir son fils.
"Se peut-il qu'il ne comprenne vraiment rien ?" demanda-t-il à Marco, dans un murmure pour ne pas déranger son sommeil. "Se peut-il qu'il ne s'aperçoive de rien ? Et comme je me suis amusé par-ci, et comme je me suis amusé par-là... Il n'avait que ça à la bouche. Et moi, quel con d'être tombé amoureux de lui ! Mais putain, comme si tout ce qui comptait c'était de baiser. Tu m'as manqué, la nuit, qu'il dit. Pas le jour, il avait ses amis, mais qu'est-ce qu'il peut bien en avoir à foutre de moi ? Il n'y a que mon cul qui l'intéresse, Marco. Toi il t'aime bien, ça oui. Moi il me fait manquer de rien... sauf de la seule chose vraiment belle, vraiment importante."
Il soupira. Sortit du lit pour mieux border son fils dont il effleura du dos du doigt la joue rose et dodue, dans une légère caresse. Il se recoucha, de nouveau sur le côté pour regarder l'enfant.
"Tu as de la chance de ne pas avoir ces problèmes ! De pouvoir encore dormir tranquille. Oui, c'est peut-être magique de baiser avec moi, mais... Moi aussi j'aime comme il fait l'amour, mais... Pourquoi il ne me voit que pour baiser et faire le ménage ? Merde, ça n'aurait pas été mieux qu'il n'y ait rien entre nous et que je ne lui fasse que le ménage ? Au moins je n'attendrais rien d'autre de lui.
"Tu vois, Marco, c'est ma faute. Si je n'attendais rien de lui, j'aurais même pu être content : une bonne paie, une belle chambre, un travail pas trop dur et surtout pouvoir être ensemble, toi et moi... Mais si je baisais pas avec lui, tu parles qu'il m'aurait fait venir ici... et donné un boulot... Il avait déjà une femme de ménage qui lui faisait tout, non ? Et aussi des garçons pour lui donner leur cul. Avec moi, tu en paies un et tu en emportes deux, un peu comme au supermarché.
"C'est ma faute si je suis tombé amoureux de lui comme un con. Tu vois le crétin de père que tu as, Marco ? D'ailleurs, je peux quand même pas lui ordonner d'être amoureux de moi, hein ? Si seulement j'arrivais à m'en contenter : bon boulot, bonnes baises, et je peux rester avec toi... putain, t'attends quoi d'autre de la vie, Rinaldo, hein ? Tu crois que ta mère en a eu beaucoup plus de ton père, hein, Rinaldo ? Oui, Léo et moi on est vraiment un couple normal... sauf qu'on est deux hommes.
"D'ailleurs, il m'a rien offert d'autre, hein ? C'est juste moi qui me faisais des illusions. Mais... qu'il me traite au moins comme un ami, non ? C'est encore trop demander ? Qu'en dis-tu, Marco, il faut que je patiente encore ? Que j'attende encore ? Que j'espère qu'il change peut-être ? Peut-être bien, hein ? Au moins, Marco, toi et moi on peut être ensemble, jouer ensemble et manger ensemble. Ça te semble peu, tout ça, Rinaldo ? Et non ce n'est pas peu..."
Et comme ça, en parlant à Marco qui dormait et réfléchissant à haute voix, il se calma peu à peu et finit par arriver à s'endormir.
Les jours suivants tout recommença à aller bien : peut-être parce que Rinaldo, résigné à prendre patience, avait retrouvé sa bonne humeur, Léonardo aussi, sans doute inconsciemment, redevint plus amical, plus attentif à lui. Ils passèrent en novembre un bon week-end tous les trois ensemble. Léonardo les emmena à Gardaland où non seulement Marco mais aussi les deux jeunes s'amusèrent, insouciants. Rinaldo en particulier semblait redevenu un enfant et s'amusa de l'atmosphère joyeuse et festive que, même enfant, il n'avait jamais eu l'occasion de connaître.
Léonardo fut plein d'attention pour tous les deux, le jeune père et le petit garçon, et il était content de les voir heureux. Les yeux noisette clair de Rinaldo brillaient au moins autant que ceux de Marco. Léonardo admirait leurs beaux cheveux à tous les deux, châtain foncé aux reflets blonds, doux comme de la soie ancienne, les lèvres bien dessinées du père et celles délicates et roses comme des pétales de fleur de pêcher de l'enfant, le sourire franc et chaleureux de Rinaldo et le rire cristallin du petit.
Léonardo était aussi vraiment ravi, et souvent excité, en regardant le corps fin, musclé, élégant, viril et doux à la fois de son amant et il sentait qu'il le désirait de plus en plus, qu'il avait de la chance d'avoir trouvé un garçon beau et doux comme Rinaldo.
Quand le samedi soir, après un bon dîner au restaurant, ils s'étaient retirés dans leur chambre d'hôtel, Marco tarda un peu à s'endormir : il était encore trop excité par la journée et les mille choses vues et faites à Gardaland. Rinaldo et Léonardo, assis à côté de son lit, lui racontaient ce qu'ils iraient voir le lendemain, du train-chenille au bateau-pirate, de l'arbre à persil à la vallée des rois, du volcan au Rio Bravo... et l'enfant finit par s'effondrer et s'endormir, ravi.
Alors, après avoir bien bordé l'enfant et lui avoir donné un petit baiser sur le front, Léonardo prit Rinaldo par la main, ils quittèrent le lit où ils avaient installé Marco et allèrent sur l'autre lit. A genoux dessus, face à face, ils se prirent enfin dans leurs bras et ils échangèrent un long baiser plein de passion et de désir.
"Bonne journée, n'est-ce pas, Rinaldo ?" lui murmura Léonardo, en le caressant sous la chemise.
"Magnifique. Avec Marco et toi, c'était magnifique." répondit-il avec un sourire lumineux et il commença à lui enlever ses habits.
"J'ai adoré voir comme vous vous êtes amusés, tous les deux. Vous étiez magnifiques, mes deux garçons !"
"Tu ne t'es pas amusé, toi ?"
"Si, Rinaldo, et demain on s'amusera encore tous les trois ensemble... mais maintenant, enfin, on a un peu de temps pour nous deux. T'ai-je déjà dit que tu es le plus beau garçon du monde ?" lui dit Léonardo en caressant son corps enfin nu.
"Tu as envie, hein ?" murmura Rinaldo en lui caressant le sexe dur et dressé.
"Toi pas, peut-être !" se moqua son ami.
"J'ai vu, aujourd'hui, que de temps en temps ta braguette gonflait un peu plus que d'habitude... J'ai vu comment tu me regardais."
"Ah oui ? Et je te regardais comment ?"
"D'une façon qui... me donnait envie de courir ici avec toi pour le faire tout de suite..."
"Le faire ? Quoi ? Je ne vois pas..." plaisanta Léonardo.
"Où tu as mis les capotes ? Tu les as bien prises ?"
"Dans la trousse de toilette, avec les brosses à dents et les rasoirs..."
Rinaldo sortit du lit et alla les chercher. Il revint sur le lit et sortit un sachet. Léonardo était encore à genoux sur la couverture. Rinaldo se coucha devant lui et, avant de l'enfiler sur le beau membre turgide et dressé, il le prépara avec les lèvres, la langue et la bouche jusqu'à sentir qu'il ne pourrait pas le rendre plus dur. Alors il lui enfila la fine membrane, le regarda avec un sourire lumineux, puis il se coucha sur le dos, passa les jambes sur ses épaules et s'offrit avec un air attirant et plein de désir.
"Prends-moi, Léo..."
"Tu me veux ?"
"Oui... Oh, oui..."
Léonardo le saisit par la taille, s'approcha de lui et commença à le pénétrer.
"Oh... enfin..." murmura Rinaldo.
"Mais on l'a fait ce matin avant d'aller réveiller Marco..." dit Léonardo, ravi du désir de son ami, et il glissa tout en lui, lentement.
"C'est trop bon de faire l'amour... et aujourd'hui, te voir me regarder comme ça et te voir bander à tout bout de champ... Oh que c'est bon, Léo... oui... oh oui... allez..." murmurait-il tandis que son visage rougissait d'excitation et que son ami commençait ses virils va-et-vient en lui.
Ils se turent et laissèrent parler leurs corps. Les yeux de l'un se noyaient dans ceux de l'autre, le sourire de l'un accentuait celui de l'autre, l'excitation de l'un se reflétait dans celle de l'autre... Leurs corps nus bougeaient et vibraient à l'unisson, comme deux diapasons si proche de la parfaite harmonie qu'il en résultait de puissants battements.
Soudain Rinaldo atteignit le sommet du plaisir et répandit toute sa semence entre leurs deux corps. Aussitôt après, Léonardo s'abandonna aussi dans un magnifique orgasme en lui. Sans se retirer, il se coucha sur son ami et l'embrassa profondément, avec une tendre passion, tandis que leurs corps se détendaient peu à peu. Ils prirent une profonde inspiration, presque à l'unisson, et se mirent sur le côté, les membres encore étroitement enlacés.
"C'est trop bon de le faire avec toi !" murmura Léonardo.
"Mieux qu'avec les autres garçons ?" lui demanda son ami.
"Mais qui s'en souvient, des autres garçons ?" répondit-il en lui caressant la joue.
Rinaldo eut un petit sourire, il était content, reconnaissant de ces mots. Ils s'endormirent comme ça, encore tendrement enlacés.
Mi-décembre, ils venaient de déjeuner tous les trois, Rinaldo faisait la vaisselle, quand Léonardo lui demanda : "Tu as déjà prévu un truc pour les vacances de Noël, pour Marco et toi ?"
Rinaldo sentit comme une main glaciale lui serrer la nuque avec une cruelle violence. Il se figea, raide comme une statue, retint son souffle, sentit son cœur s'affoler dans sa poitrine, puis une bouffée de chaleur au visage.
"Pourquoi ? Tu fais quoi ?" arriva-t-il enfin à articuler, sans se retourner vers lui.
"Mon père a réservé à Cervinia pour toute la famille, on fait une semaine de sports d'hiver."
"Ah. Amusez-vous bien." dit-il en commençant à trembler de rage : encore une fois Léonardo n'avait pas tenu parole.
"Et vous deux ?" lui demanda-t-il.
"On sera là, à glandouiller !" répondit Rinaldo d'une voix basse et enragée.
"Rinaldo... je ne pouvais pas dire non à mon père..."
"Tu lui as dit non chaque fois que tu avais mieux à faire. Et tu nous avais promis..."
"Après tout tu ne peux pas te plaindre, je ne vous ai pas emmenés à Gardaland, le mois dernier ?"
"Oui. Bien sûr, tu n'avais rien de mieux à faire. Tu ne te souviens de moi... de nous, que quand tu n'as rien de mieux sous la main. Mais merde, qu'est-ce que tu veux que j'aie prévu pour Noël quand tu m'avais promis..."
"Je ne t'avais rien promis du tout. Mais merde, tu n'es jamais content !"
"Et toi, tu as la mémoire courte. Et un peu que tu me l'avais promis, on sortait de la boutique des beaux-arts quand tu m'as dit que tu allais prévoir un beau truc pour Noël, pour nous trois. Moi, quand je promets, je tiens."
"D'accord, c'était peut-être comme tu dis. Mais maintenant c'est comme ça et je ne peux plus rien y faire. Mais merde, tu deviens plus casse-couilles qu'une gonzesse !"
"Une gonzesse, c'est ça !" riposta Rinaldo avec dérision et il se tourna pour lui jeter un regard incendiaire. "Au moins si j'étais ta gonzesse t'aurais pas honte de moi devant tes amis ! Même tes amis pédés, tu m'as jamais présenté à eux comme ton copain ! Une gonzesse... ta gonzesse tu la traiterais mieux que moi. C'est sûr, pour toi je suis juste ta pute !"
"Mais ne dis pas de conneries ! Mes amis sont mes amis, tu n'as qu'à t'en faire à toi !"
"Oui, et comment ? En restant tout le temps enfermé ici à faire la souillon ? Et toujours prêt à me faire foutre dès que ça te démange ?"
"Comme si toi ça ne te démangeait jamais ! Comme si tu n'aimais pas te faire foutre !" répliqua Léonardo, sarcastique.
"Oui, d'accord. C'est moi le connard, toujours prêt à faire tout ce que tu veux, et puis à rester là et faire ma Pénélope pendant que tu vas te balader et faire ce qui te passe par la tête et te fait envie !"
"Tu te prends pour qui ? Je t'ai pas épousé ! Mais merde, tu n'as aucun droit sur moi !" cria presque Léonardo.
A mesure qu'ils parlaient, leur ton montait, la discussion tourna à la dispute, leur première vraie dispute. Ils ne s'aperçurent pas que Marco, attiré par leur querelle, était apparu au seuil de la porte de la cuisine et les regardait, sérieux, inquiet, stupéfait, effrayé.
"Oui, bien sûr. T'es le seul à avoir des droits sur moi ! Mais tu m'as pas acheté ! Qui c'est qui se prend pour qui ? Et je suis quoi, moi ? Cendrillon ? Non, désolé, c'est pas mon genre. T'es gentil avec moi que quand ça te démange, quand ça te gratte ! Mais va te faire foutre, connard !"
"Va te faire foutre, toi. Putain de merde ! Tu deviens plus hystérique que si tu avais tes règles !"
"Je suis peut-être hystérique, mais pas ta pute ! Et j'ai pas mes règles, j'ai les boules !" hurla Rinaldo et il cassa sur le rebord de l'évier l'assiette qu'il lavait.
Marco se mit à pleurer et les deux jeunes l'aperçurent enfin. C'était la première fois que Marco pleurait et Rinaldo sentit toute sa rage disparaître : il était bouleversé par les larmes de son fils. Léonardo se leva de sa chaise et se précipita consoler l'enfant. Rinaldo arriva derrière lui, l'écarta violemment et le fit tomber le cul sur le carrelage.
"C'est mon fils !" siffla-t-il, "Ne le touche pas ! Va plutôt préparer tes skis !" et il se pencha pour prendre le garçon dans ses bras.
Léonardo se releva et sortit de la cuisine, il alla dans sa chambre et claqua la porte. Rinaldo essayait de faire arrêter de pleurer son fils. Quand il y arriva enfin, il lui dit : "Viens, Marco, allons faire nos bagages. On s'en va d'ici."
"Léonardo ? Léonardo aussi ?" demanda le garçon.
"Non, Léonardo ne vient pas avec nous, cette fois. Léonardo ne vient plus jamais avec nous. On s'en va, toi et moi tous seuls, Léonardo ne vient pas." répondit-il en tâchant de garder un ton calme avec son fils.
"Pourquoi Léonardo pas ?" insista Marco tandis que Rinaldo, dans leur chambre, s'était mis à faire leurs valises.
Pendant ce temps Léonardo, assis au bord de son lit, laissait retomber sa rage. Il se dit d'abord que Rinaldo était un vrai crétin : de quoi se plaignait-il ? N'était-ce pas grâce à lui qu'il avait une belle maison, un travail, et qu'il pouvait s'occuper à temps plein de Marco ? Puis il se dit qu'il y avait peut-être une part de vrai dans ce qu'il disait, il aurait peut-être dû penser un peu plus à lui, au fond Rinaldo se mettait toujours en quatre, gardait sa maison propre, préparait de bons repas, et c'était bon de rentrer chez lui et de savoir qu'ils l'attendaient... C'était bon de voir Marco grandir, jouer avec lui et s'occuper de lui comme s'il était son fils, presque autant que celui de Rinaldo...
Il se calma et se dit qu'il devait aller demander pardon à Rinaldo, lui promettre qu'il ferait plus attention à lui... que Marco et lui étaient vraiment devenus trop importants... Oui, il pouvait peut-être présenter Rinaldo à ses amis gays... Au fond, Gianfranco et Dario, avec leurs amants, ne pourraient que lui envier Rinaldo, c'est vraiment un très beau garçon.
Il se leva et alla dans la chambre de Marco d'où il entendait les voix de Marco et de son père. Il poussa la porte et vit Rinaldo faisant ses valises. Il sentit un coup aux tempes. Dans un filet de voix il lui demanda : "Mais, que fais-tu ?"
"Léonardo !" cria Marco, heureux, et il courut lui passer les bras autour des jambes.
"Je fais mes valises, ça se voit pas ? On s'en va. Fin du dérangement." répondit-il sans élever le ton.
"Et où diable veux-tu aller ? Et tu feras comment, pour Marco ?" lui demanda Léonardo d'un ton triste, en s'accroupissant pour prendre le garçon dans ses bras.
"J'en sais rien, mais comme ici, pour toi... comme je ne suis qu'un serviteur et... un trou..."
"Mais non, c'est faux. Putain de merde. D'accord, j'ai eu tort, je le reconnais... je t'ai négligé, d'accord... je suis désolé. Je te demande pardon..." murmura Léonardo en caressant les cheveux du garçon. "Ne partez pas... S'il te plait. Discutons..."
"Je ne peux pas discuter, quand j'ai mes règles !" dit Rinaldo d'un ton fatigué, sans se tourner pour le regarder, mais il arrêta de remplir la valise.
"Non, pardon, j'ai été très con de te dire ça. Si ce n'est pas pour moi... fais-le pour Marco... s'il te plait..."
"Ne mêles pas mon fils à ça, maintenant."
"Je ne l'y mêle pas... Mais il est au centre, à présent. Tu sais que je l'aime et qu'il m'aime... Et... et toi aussi, tu es trop important pour moi, maintenant..."
"Si seulement tu... si seulement tu savais me le montrer dans tes actes, et pas qu'en paroles..." se lamenta Rinaldo.
"C'est ce que je vais faire, dorénavant. Allez... défais cette valise, Rinaldo, s'il te plait..."
Ils firent la paix. Marco, assis entre eux pendant qu'ils s'enlaçaient pour sanctionner la réconciliation, était de nouveau joyeux et vivant comme avant, serein maintenant que la tempête s'était éloignée, qu'il n'entendait plus le tonnerre et qu'il n'y avait plus d'éclairs.
"Rinaldo... je ne peux malheureusement pas dire à mon père que je ne vais pas avec eux, pas comme ça, à la dernière minute, il a déjà tout réservé et tout payé. Je n'ai pas le choix, je suis désolé. Mais je te promets que ça n'arrivera plus, à l'avenir..."
"Oui, je comprends, sois tranquille. On trouvera bien quelque chose à faire, pour Noël... On restera tranquillement à la maison à profiter l'un de l'autre, Marco et moi."
"Tu sais quoi ? On va sortir tous les trois, maintenant, faire les courses de Noël, pour décorer toute la maison et remplir le frigo de bonnes choses. D'accord ?"
"Ce n'est pas la peine..."
"Oh que si, c'est la peine. Pour Marco... et aussi pour toi. Et pour moi."
Ils achetèrent un beau sapin de Noël, les décorations et les guirlandes lumineuses, une belle crèche du Val Gardena avec de la mousse, l'écorce rêche et la toile de fond, l'étoile comète qui s'illuminait et la lumière qui clignotait tandis qu'un carillon jouait la symphonie pastorale; ils bourrèrent littéralement le frigo de spécialités et de gâteaux... Mais surtout, la semaine qu'il passa à Cervinia avec sa famille, Léonardo appela trois fois pour parler avec Rinaldo et Marco, leur faire ses vœux et leurs dire qu'il était enfin sur le point de revenir.