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histoire originale par Andrej Koymasky


pin QUE TA MAIN DROITE IGNORE
CE QUE FAIT TA MAIN GAUCHE
CHAPITRE 18
UN LANCEMENT GRAND STYLE

Pierre était dans son bureau de Rome, il relisait le code des lois financières et prenait des notes. Au bureau d'à côté, Giosué tapait à la machine l'intervention que Pierre comptait faire au Parlement. Le téléphone sonna. Giosué décrocha et répondit. Pierre le regarda et Giosué, lui fit comprendre sans parler qui appelait. Pierre hocha la tête.

"Restez en ligne, je vous passe monsieur le député." dit-il. Pierre décrocha, pressa le bouton rouge qui clignotait, prit une profonde inspiration et répondit.

"Allo ? Oh, mon cher Matteo, oui, c'est moi. Mais oui, bien sûr... Je sais bien que le ministre... Mais non, je l'ai déjà expliqué... Non, non ! Je ne peux pas jeter le bébé avec l'eau du bain ! Oui, d'accord, ce n'est pas un bébé mais un vieux paralytique, mais... Ecoute, dis au ministre que je suis prêt à lui rendre compte... Lui expliquer... Mais non, s'il n'a pas encore compris pourquoi je prends mon temps... Ecoute, Matteo, inutile de perdre du temps, dis au ministre qu'il a deux options, soit il m'écoute, soit il demande au gouvernement de me relever de ma charge !"

Giosué, qui comme toujours, selon la consigne de Pierre, écoutait sur l'autre téléphone, avait branché le magnétophone, lui fit un signe OK.

"Je ne hausse pas le ton, je te dis juste qu'il n'y a pire sourd que qui ne veut entendre. Je sais, je sais, mais... Le député La Pira pense comme moi, tu le sais. Mais qu'est-ce que Serrani à voir là dedans ? Même s'il était de mes employés, comme tu dis, ça ne regarderait personne, puisque ce n'est ni l'argent du parti ni celui de l'Agence et encore moins de l'état ! Oh, et bien... mais en quoi ce que Serrani fait au lit te regarde ?!"

Il regarda Giosué, lui fit un signe d'agacement et loucha. Giosué retint difficilement un éclat de rire.

"Eh, qui fait des sermons ! Et dis-lui qu'on ne jette pas la pierre à qui habite une maison de verre. Ou un truc encore plus évangélique, c'est de mise entre démocrates chrétiens : ne cherche pas la paille... Et ne fais pas ton moraliste, maintenant... Excuse-moi, Matteo, mais tu veux savoir si ton boucher vend de la bonne viande, s'il te trompe sur le poids et si son prix est honnête, ou tu préfères savoir avec qui il baise ? Non, je ne suis pas vulgaire. Tu sais que j'appelle toujours un chat un chat !"

Il lâcha un soupir silencieux et continua, soudain la voix calme : "Matteo, as-tu par hasard lu une comédie d'un certain Shakespeare, tu sais, cet anglais mort depuis pas mal de temps... Je parle de Much Ado For Nothing. Oui, c'est ça, beaucoup de bruit pour rien. D'accord, d'accord. J'ai pris un engagement et je le mènerai à bout. Oui, d'accord, d'ici la fin de l'année, dis à monsieur le ministre qu'il a ma parole. Et dis-lui de m'appeler en personne la prochaine fois, au lieu d'envoyer ses sbires. Mais non, je n'ai rien contre toi. Oui... Oui, merci... Bien sûr... Et moi je dis bonjour à ta femme, ainsi qu'à ton adorable maîtresse de dix-sept ans." conclut-il d'une voix angélique et il raccrocha sans laisser à son interlocuteur le temps de réagir.

Giosué éclata enfin de rire : "Et bien, tu l'as habillé pour les fêtes, Pierre."

"Oui, mais ça a ses limites. Je ne peux plus tirer sur la corde. Bon... alea jacta est, il faut que je passe le Rubicon, Giosué."

"Tu veux dire que nous devons..."

Pierre lui fit signe de se taire et dit : "Je suis un peu fatigué, là. Ça te dit d'aller prendre un café avec moi ?" et il lui fit un clin d'œil.

"Oui, bien sûr. J'ai fini mon travail."

Ils sortirent et, dans la rue, Pierre lui dit : "J'ai peur qu'ils aient mis des micros dans mon bureau."

"Hein ?" dit Giosué en le regardant, stupéfait. "Pourquoi dis-tu ça ?"

"C'est une phrase de Matteo qui m'a donné des soupçons. Je n'ai dit qu'à toi que Serrani, depuis qu'il a été largué par son copain, est en andropause et n'est plus le même. Comment Matteo peut-il me le ressortir mot pour mot, s'il ne l'a pas entendu ?"

"Peut-être qu'ils surveillent Serrani..."

"Non, il n'aurait pas répété ma phrase, il aurait dit autre chose. Nous devrons faire attention à ce que nous disons au bureau, à l'avenir. Mieux, nous pourrions en profiter pour leur faire entendre ce que nous voulons. Quoi que ce soit de confidentiel qu'on veuille se dire, on se l'écrira sur un papier."

Giosué sourit : "C'est pire qu'un film d'espionnage. Mais tu as peut-être raison. Autant ne pas prendre de risques. Alors nous devons démanteler l'Agence et embaucher les hommes qu'on a repérés ?"

"Oui, fondons notre agence et embauchons les meilleurs techniciens. Il y a des gens de grande valeur là-bas, ne gâchons pas ça. Dès qu'on les aura embauchés, on fermera l'ACI au grand bonheur de ces messieurs du gouvernement."

"Alors il faut que j'avertisse Maximilien."

"Oui, mais depuis une cabine téléphonique, vu mes soupçons. Et dis-lui que quand on aura fondé notre Agence, il sollicite le prêt que la banque Industrielle et Commerciale Suisse nous a promis."

En l'espace de quatre mois fut fondé l'établissement de droit privé "Mode Italienne Dans le Monde" (MIDaM) avec son siège à Florence et Pierre y embaucha tous les techniciens de l'ACI qu'il estimait et en qui il avait confiance. Lesquels s'empressèrent d'accepter avec gratitude sa proposition. La banque suisse accorda sans problèmes le prêt, bien qu'il soit pour un établissement italien : le nom de Pierre était une garantie suffisante.

Puis Pierre honora son engagement auprès du ministre et il liquida, avant la fin de l'année, ce qui restait de l'ACI et les employés inutiles qui restaient. Puis Pierre alla, avec son Giosué, voir Serrani.

"Marcello, j'ai plus que jamais besoin de ton aide. Je veux que tu prennes la direction du Midam, même si ça veut dire que tu devras t'installer à Florence."

"Non, Pierre. Je suis stupéfait que tu me fasses une telle proposition. Ma présence dans ton agence ne pourrait que te nuire. Les anciens de l'ACI que tu as embauchés, en partie sur mes conseils, connaissent mon vice et ne m'estiment donc pas. Un chef doit être estimé, sans quoi il échoue. Et la sphère politique aussi te mettrait autant de bâtons dans les roues que possible, impitoyablement, si tu mettais un ex-fasciste, qui plus est homosexuel pratiquant, à cette place."

"Marcello, j'insiste. Tu es un homme de valeur, expert, capable, intelligent et avant tout, honnête. Tu as été républicain-fasciste, mais ce n'est que parce que tu pensais que cette voie pourrait faire le bien de l'Italie. On ne s'est jamais rencontrés à l'époque, mais tu sais que j'ai été résistant, donc politiquement dans le camp opposé au tien. L'histoire dira peut-être un jour qui de nous deux avait raison. Mais même si nous avons des idées politiques opposées, je t'estime et je sais que tu me serais précieux. Et les gens que j'ai embauchés au Midam savent aussi que c'est à toi qu'ils doivent leur embauche, alors je ne crois vraiment pas que..."

"Pierre, ta confiance et ton estime me réconfortent, et je ne pourrai jamais t'en remercier assez. De plus, tu as toujours payé généreusement mes conseils et sans toi je ne serais plus qu'un paria, puisque tout le monde m'a claqué la porte au nez, même mes ex-camarades républicains. Mais je sais ce que je dis. Je suis vieux et je suis un homme fini. Laisse-moi en paix, s'il te plait."

"Je peux parler clair, Marcello ?"

Serrani le regarda avec un petit sourire ironique : "Et qui arriverait à te faire taire ? Quand tu as quelque chose à dire, tu le dirais contre vents et marées, il n'y a pas un saint qui pourrait te faire taire. Je t'écoute."

"En ce moment tu es déprimé parce que ce garçon t'a quitté, t'a blessé, alors tu te sens fini et inutile. Mais ce type ne te méritait pas : après tout ce que tu as fait pour lui, te laisser comme ça, de cette façon..."

"Oh, Libero a juste fait le meilleur choix..."

"Sur un critère opportuniste, je dirais." intervint Giosué.

"Soit, opportuniste si tu veux : pourquoi serait-il resté avec un vieux comme moi, un paria universel, même plus en mesure de lui assurer la belle vie qu'il avait avant ? Ce sculpteur canadien lui a offert ce que je ne pouvais plus lui offrir, alors il l'a suivi."

"Bien sûr, c'est ton portefeuille qu'il aimait et pas toi." lui dit Pierre. "Mais tu peux encore trouver quelqu'un qui t'apprécie et qui t'aime pour ce que tu es."

"Je suis vieux..."

"Mais allons ! Vous n'avez que soixante et un ans et vous êtes encore bel homme." lui dit Giosué.

"Chauve et ventru..." dit Serrani avec un rire amer.

"Il y a des choses plus importantes qui peuvent attirer un homme." répliqua Giosué.

"Tu es un homme heureux, Pierre, de t'être trouvé un tel ami. Non... mon problème c'est que j'aime les jeunes, plus tout jeunes, mais virils et forts. Je ne pourrais pas me mettre avec quelqu'un de mon âge. Pas plus que je ne pourrais me mettre avec un adolescent. Non, il me faut désormais me contenter de me chercher parfois un garçon qui, contre quelques billets de cent lires, m'accorde une petite heure de plaisir."

"Ne dis jamais 'jamais'. Je suis sûr que tu pourrais trouver un autre garçon, mieux que ce Libero, un garçon capable de t'aimer..."

"Oh, Pierre, il me suffirait qu'il ait de l'affection pour moi, même sans être amoureux. Il me suffirait qu'il me respecte et veuille rester près de moi... Avec l'âge, on limite ses prétentions. Mais même cela, je le sais, c'est un rêve sans espoir. Je me suis résigné..."

"Mais tant que tu restes comme ça... résigné, tu n'arriveras même pas à..." commença Pierre.

"... même pas à travailler pour toi. C'est aussi pour ça que je te dis que je ne peux pas accepter. Tu crois que je l'ignore ? Tu as déjà fait trop pour moi, Pierre, et je t'en saurai gré jusqu'au bout. Même si j'espère que la pitié divine m'emporte le plus vite possible."

"Mais arrête, Marcello ! Je ne veux pas t'entendre dire cela !" protesta Pierre.

"Eh, que veux-tu, il est inutile de..."

"Monsieur Marcello, je vous mets en garde : quand Pierre veut quelque chose, il l'obtient. Toujours. Il est inutile de persister à lui dire non..." lui dit Giosué avec un sourire amical.

"Oh, mon garçon, je ne doute pas de ce que tu dis, tu le connais sans doute mieux que moi, après toutes ces années avec lui. Mais je t'assure que si quelqu'un a la tête dure, c'est bien moi : je ne suis pas taureau pour rien !" répliqua-t-il avec une fausse joie.

Quand ils le quittèrent, Pierre était songeur : "Ça m'ennuie, ça m'ennuie de le voir comme ça. Pas seulement parce qu'il serait un homme précieux au Midam, mais aussi parce qu'il est injuste qu'un homme de sa valeur doive finir ainsi, seul et triste. Si je pouvais faire quelque chose pour le secouer..."

Giosué aussi était songeur. "Quand penses-tu aller à Milan, Pierre ?"

"Hein ? Je ne sais pas, mais en tout cas avant la fin du moi. Pourquoi ?"

"Une idée... La dernière fois qu'on a été à Milan, j'ai rencontré Ciro. Tu vois qui c'est ? Même si tu ne l'as jamais rencontré..."

"Ton ami dont tu as donné l'adresse comme la tienne quand tu as été embauché au magasin, c'est ça ?"

"Oui, lui-même. Maintenant il doit avoir la trentaine. Il a arrêté le trottoir, il est trop vieux. Maintenant il est mécanicien dans un garage. Mais lui, quand je le connaissais, il aimait les vieux, il n'allait pas volontiers avec les jeunes. C'est un garçon gentil et honnête. Je me disais que si on les faisait se rencontrer..."

"Mais Marcello habite Rome et ton ancien ami Milan... Et puis quoi, on se fait entremetteurs ?" lui demanda Pierre, mi-surpris mi-amusé.

"Si tu veux, tu peux les faire se rencontrer. Et Ciro n'est pas heureux de la vie qu'il mène. Je mettrais ma main au feu qu'il serait content d'essayer avec Marcello. Et pour ce que je les connais, Ciro surtout, je pense qu'ils seraient bien ensemble. Marcello pourrait donner stabilité, sécurité et affection à Ciro, lequel en échange pourrait lui donner attention et respect, mais surtout affection. Ciro a toujours senti le manque d'une famille, il a toujours souffert d'être seul. Pourquoi crois-tu qu'il hébergeait ces quatre garçons chez lui, bien que ce soit un trou : s'occuper d'eux et les aider donnait un sens à sa vie, tu comprends ? Et Marcello pourrait à nouveau donner un sens à sa vie."

Pierre eut un profond soupir. "Oui, mais si ça ne marche pas, ce ne serait pas pire après pour Marcello, et peut-être aussi pour ton ami ?"

"Mais s'ils essayaient sans se faire trop d'illusions... D'ailleurs je ne vois aucune autre solution, si tu veux que Marcello travaille pour toi. Je peux parler à Ciro et, s'il accepte, tu demanderais à Marcello de s'occuper de lui, lui donner un coup de main... le reste dépendra d'eux."

Ils en parlèrent encore et Pierre finit par décider que ça valait peut-être la peine d'essayer. Aussi, quand ils allèrent à Milan, ils virent Ciro et lui parlèrent. Lequel fut au début assez perplexe, mais aussi intrigué et intéressé.

"Mais je fais comment pour le rencontrer, s'il est à Rome ?"

"Tu y déménages, je paierai toutes tes dépenses." lui dit Pierre.

"Et je le rencontre comment ? Je ne crois pas que vous puissiez lui dire : Tiens, on te présente un ancien tapin qui est prêt à baiser avec toi."

"Non, bien sûr. Mais parfois il cherche un garçon disposé à venir avec lui pour de l'argent. Et il aime les garçons mûrs et virils..." lui dit Giosué.

"Je n'avais plus de clients, à la fin, enfin trop peu, et j'ai dû arrêter... J'ai vingt-neuf ans et malheureusement j'en fais plus."

"Ciro, même si ça ne marche pas, au moins ça te fera des vacances à Rome, des vacances payées."

"Oui Giosué, n'empêche que j'y aurai perdu mon travail."

"Je m'engage à t'en trouver un autre, si ça ne marchait pas." dit Pierre.

"Excusez-moi, mais pourquoi tenez-vous tant à ce que votre ami et moi couchions ensemble ?"

Pierre lui expliqua le problème.

"Alors il faudra que je le pousse à accepter ton offre ?"

"Non. Si vous êtes bien ensemble, je suis sûr qu'il acceptera dès que je la lui referai, sans qu'il soit nécessaire que tu l'y pousses."

Et Ciro finit par accepter.

Pierre et Giosué retournèrent à Rome avec Ciro, l'installèrent dans une pension, lui laissèrent une bonne somme d'argent, lui firent voir qui était Marcello, où il habitait et lui dirent de le suivre pour voir où il allait chercher ses aventures pour pouvoir l'y aborder. Ciro promit de les tenir au courant de l'avancement de l'affaire.

Dix jours plus tard Ciro les appelait pour leur dire qu'il avait ferré Marcello. Puis, deux semaines plus tard, il les informait qu'ils continuaient à se voir, il dit à Giosué que cet homme lui plaisait et qu'il avait l'impression de lui plaire, et pas qu'au lit. Un mois plus tard, de retour à Rome, ils passèrent voir Ciro seuls à seul.

"C'est un type incroyable, Marcello. Franchement, je ne peux pas dire que je suis amoureux, mais... j'aimerais vivre avec lui."

"Il ne t'a pas proposé de venir vivre chez lui ?"

"Pas encore, Pierre, mais je sens qu'il le fera bientôt. Ce qui m'épate le plus, chez lui, c'est qu'il sait que je tapinais et il s'en fiche. Et il me traite bien, il est gentil. Et puis j'aime l'écouter raconter sa vie et plein de trucs passionnants. Vous saviez que son père était ambassadeur au Mexique et qu'il y a vécu dix ans, enfant ? Et qu'il a plusieurs fois été à la table du Duce, même s'il dit qu'il ne faisait pas partie de ses intimes ? Il a eu une vie passionnante."

"Bon, alors tu aimes bien être avec lui."

"Oui. Et puis il m'écoute. Il veut savoir ce que je pense, comment je vois les choses, il les discute avec moi, et même si je n'ai pas sa culture, il ne me regarde pas avec suffisance. Il m'explique plein de trucs... C'est vraiment un homme bien. Sauf que..."

"Un problème, Ciro ?"

"S'il me dit de venir vivre chez lui, comme je l'espère, je fais quoi après, moi ? L'entretenu ? La femme de ménage ? Je ne sais pas, mais vous n'avez pas peur qu'à la longue ça ne tienne pas ?"

"Tu pourrais te trouver du travail, même si tu vis avec lui." dit Giosué.

"Il accepterait de vivre avec un ouvrier ou un garagiste ?"

"S'il t'accepte en sachant que tu as fait le trottoir, crois-tu que ce serait un problème ?" lui fit remarquer Giosué.

"C'est vrai aussi. Et bien, que voulez-vous que je vous dise, voyons ce que l'avenir nous réserve."

Puis Pierre et Giosué allèrent voir l'ingénieur Serrani. Après les convenances d'usage Pierre dit : "Tu m'as l'air en forme, Marcello."

"Oui, plus que la dernière fois qu'on s'est vus..."

"Bien, j'en suis heureux."

"Tu sais, j'ai rencontré un garçon..." dit Serrani.

"Ah, et où ça ?"

"Aux endroits habituels. Où veux-tu que je rencontre un garçon ? Certainement pas dans un internat." dit-il, un peu ironique.

"C'est un tapin ?" demanda Pierre.

"Oui, bien sûr. Mais... mais il n'est pas comme les autres. Il me plait, il a bon caractère. Vous savez, je pensais lui proposer... s'il voulait venir ici avec moi... Il aimerait pouvoir arrêter le trottoir, d'ailleurs il dit qu'à son âge il n'a plus trop... plus tellement de succès. Bien qu'il soit très beau garçon, au moins d'après moi. Mais je crois que les gens comme moi, en général, chassent la chair fraîche."

"Alors pourquoi ne lui as-tu pas encore proposé de s'installer chez toi ?"

"C'est un garçon fier. Dans le bon sens, je veux dire. Je ne crois pas qu'il accepterait d'être entretenu."

"Mais il vient avec toi, non ? Et tu le paies... Où est le problème ?"

"Tant que je le paie, il n'est pas entretenu. Il garde sa liberté. Je le comprends, tu sais, et au fond j'apprécie..."

"Il suffit que ce garçon se trouve du travail, alors il ne serait pas entretenu. Vous pourriez faire des comptes séparés ou caisse commune comme vous préférez..." suggéra Giosué.

"Oui, ce serait une bonne solution..."

"Marcello, et que dirais-tu que je vous embauche tous les deux et que vous déménagiez ensemble à Florence ?"

"Tu ne lâches pas prise, hein ?" répondit l'ingénieur en riant. "Mais honnêtement, l'option est à prendre en considération..."

Ainsi Marcello et Ciro emménagèrent à Florence. L'ingénieur prit la direction du Midam, Ciro fut embauché comme homme à tout faire et ils prirent un appartement ensemble. Dirigé par Marcello, le Midam commença à tourner à plein régime et Pierre commença à voir la future précieuse aide qu'il pourrait obtenir de la nouvelle organisation pour la vente de ses produits d'habillement.

Peu après, Pierre parvint à susciter l'intérêt du Corriere della Serra, du Resto del Carlino et de quelques hebdomadaires, pour les activités du Midam et il en sortit des articles si enthousiastes que les sociétés associées à l'Agence, cotées en bourse, virent monter la cote de leurs titres.

Pierre avait une méthode gagnante, elle consistait à faire d'abord et discuter après. Ses hommes agissaient parfois un peu plus qu'en marge de la loi, mais une fois le but atteint, Pierre arrangeait les choses et présentait ses excuses et "remédiait" aux "erreurs".

Toujours au nom de sa société financière ou de l'établissement, il commença à ouvrir des filatures, des fabricants de tissus, des entreprises de mode, des compagnies de transport, toutes apparemment sans rapport, mais toutes sous son contrôle.

Il arrivait à installer ses structures de fabrication, de stockage et de vente en des temps records et presque toujours sans contestations, il faisait goudronner les routes, arriver l'aqueduc ou les lignes électriques ou installer d'autres lignes téléphoniques. A ceux qui protestaient, Pierre offrait des dédommagements avantageux : la restauration de l'église lorsque c'était le curé qui se plaignait, l'achat de la récolte si c'étaient les paysans qui se sentaient lésés, la gérance d'un magasin ou un emploi fixe, ou encore une recommandation à Rome, selon le cas. Si le maire qui protestait contre ses méthodes était communiste, Pierre endossait son passé de résistant, ou alors il amadouait un commandant des carabiniers en lui racontant les exploits de son grand-père, en fait du père de Giuseppe.

D'où venait l'argent que Pierre utilisait généreusement pour aplanir le champ des activités du Midam ? Du commerce, bien sûr. Un habit vendu 36 000 lires avait en moyenne une marge de 21 500 lires la pièce et ces gains très importants n'apparaissaient nulle part dans les bilans de l'établissement ou des sociétés, ils finissaient dans différentes banques suisses. Pierre n'en utilisait pas une lire pour lui, mais il y puisait par poignées pour s'assurer des appuis politiques et dans les journaux, pour s'attacher les meilleurs hommes et acquérir les installations les plus modernes, pour payer ses employés mieux que la moyenne du pays et pouvoir ainsi choisir les meilleurs.

Son activité continuait, infatigable et irrésistible, il devait sans cesse se défendre des attaques de ses ennemis qui intriguaient pour obtenir à son détriment des lois qui leurs soient favorables ., Il se démenait pour convaincre les entrepreneurs du textile et de la mode de s'appuyer sur son Agence même si cela impliquait une adaptation de leurs installations...que le Midam soignait avec expertise. Enfin, et surtout grâce au travail de Marcello, il arriva même à faire fabriquer des machines pour ses "associés" à prix spécial, ce qui accrut encore son périmètre de vente.

Pour vendre ses produits, Pierre utilisait toutes les méthodes qu'il avait apprises d'abord en travaillant à Aoste, puis en Suisse : des annonces dans les journaux, des affiches publicitaires, des slogans accrocheurs et des logos fascinants, une coupe élégante et attractive. Mais tous ses produits étaient d'excellente qualité, les magasins et boutiques étaient neufs et très bien équipés, les toilettes étaient toujours propres, même dans les usines (contrairement à la quasi totalité des lieux de travail) et le personnel bénéficiait de nombreux services gratuits tels que cantines, crèches et centres sportifs pour les employés et leur famille. Les employés de ses multiples activités étaient fiers de travailler dans ses différentes entreprises, même s'ils ignoraient qu'elles étaient toutes contrôlées par lui.

Etre toujours avec Giosué avait rendu la vie de Pierre plus équilibrée, pas seulement parce qu'il le soulageait de certaines tâches et s'occupait de bien des choses, mais aussi parce que, quand ils pouvaient enfin se retirer dans un de ses nombreux appartements ou dans une chambre d'hôtel, Giosué le voulait pour lui-même et l'obligeait à décrocher un peu et à se détendre.

Un soir, après une journée particulièrement chargée, d'une part pour des travaux au Parlement et de l'autre pour une série de rencontres importantes avec des personnalités du commerce, de l'industrie et des finances, avant de se retirer dans leur petit appartement de Rome, comme il faisait beau, ils avaient décidé de faire deux pas au Pincio. Il était onze heures du soir.

Ils marchaient et parlaient tranquillement d'Enrico qui avait appelé pour annoncer la naissance de son quatrième fils et les inviter, s'ils le pouvaient, à monter au village pour le baptême. Giosué proposait de déplacer quelques rendez-vous pour libérer deux ou trois jours, quand ils entendirent des cris et un hurlement. Ils s'arrêtèrent pour comprendre ce qui se passait et ils virent un garçon suivi par quatre autres.

Le garçon en fuite les vit, changea de direction, courut ver eux et cria : "A l'aide... à l'aide..." D'instinct, Giosué et Pierre coururent vers le garçon qui, quand il fut à côté d'eux, supplia : "A l'aide, ils veulent me tuer !"

Ses poursuivants approchaient en hurlant à leur tour. Quand ils virent leur proie abritée derrière deux inconnus, ces quatre garçons de dix-sept à vingt ans, très bien habillés, avancèrent l'air menaçant. L'un avait une chaîne de vélo à la main, deux des bâtons et le quatrième un couteau de pêche.

Quand ils furent à quelques pas, Pierre les apostropha : "Que se passe-t-il ? Que voulez-vous à ce garçon ?"

"Cette sale pédale nous a volés !" déclara celui qui balançait sa chaîne de vélo.

"Volés ? Ce garçon vous a volé tous les quatre ? Difficile à croire. Que vous a-t-il volé ?" demanda Pierre.

"T'en mêles pas, toi ! On se débrouillera tous seuls avec ce cochon de pervers." dit celui au couteau.

"S'il vous a volé, nous allons mettre ça au clair. Ce garçon va tout vous rendre et on se quittera bons amis." dit Pierre. "Que vous aurait-il pris ?"'

"De l'argent, il nous a chouré de l'argent !"

"Non, ce n'est pas vrai ! Ils m'ont sauté dessus..." protesta le garçon en restant entre Pierre et Giosué.

"Ah oui ? Et il t'a volé combien ?" demanda Pierre.

"Ben... ce que j'avais, je ne sais pas exactement combien. Laisse-nous le récupérer."

"Et comment a-t-il fait pour te voler ? Serait-ce pendant que toi et lui baisiez dans les buissons ?" demanda Giosué, ironique.

"Oh, connard ! Fais gaffe, je ne suis pas un pédé de merde !" répliqua le garçon, agressif.

"C'est pas vrai... Celui avec le couteau m'a abordé et demandé de lui faire un pompier..."

"Immonde menteur de tantouze ! Je vais te tuer." dit celui au couteau en avançant, menaçant, vers le garçon.

"Arrête-toi !" dit Pierre d'un ton sec et autoritaire : "Voilà ce qu'on va faire maintenant : nous allons tous au poste de police et je confie l'affaire à mes hommes, ils vous interrogeront et on verra qui dit vrai du garçon ou de vous quatre. Et de toute façon, vous êtes armés, ignorez-vous que la loi l'interdit ?"

Le garçon au couteau s'arrêta, interdit, regarda Pierre, puis Giosué.

Lequel comprit le jeu de Pierre sur le champ. "Inspecteur, j'appelle des renforts ? La patrouille de Lastella est tout près..."

"Non, Lunati, inutile. Ces cinq garçons vont nous suivre bien sagement et nous règlerons le problème. Allons-y, les garçons." ordonna Pierre.

Il n'avait pas fini sa phrase que ceux aux bâtons les laissaient tomber par terre et prenaient leurs jambes à leur cou.

"Eh, inspecteur, ils s'enfuient !" cria Giosué.

Alors celui à la chaîne de vélo s'enfuit aussi et, après un instant d'hésitation, celui au couteau de pêche se lança aussi dans un sprint remarquable.

"Mais tu es blessé, mon garçon !" dit Pierre qui s'était tourné vers l'agressé et alors seulement avait vu qu'il saignait. "Viens avec nous."

"Vous me mettez au trou ?" demanda le garçon, qui tremblait comme une feuille. "Je n'ai rien volé, je vous le jure."

"Tu vois quelqu'un qui t'accuse de vol, ici ?" lui demanda Pierre. "Moi je ne vois personne. Viens chez nous, on va désinfecter tes blessures si elles ne sont pas trop graves, sinon on t'emmène aux urgences."

"Vous ne m'arrêtez pas, inspecteur, vous ne me mettez pas en taule ?" demanda le garçon avec un filet d'espoir dans la voix.

"Il n'est pas inspecteur, on n'est pas de la police, on n'a dit ça seulement pour que ces crétins se chient dessus de peur." lui dit Giosué en lui passa un bras à l'épaule dans un geste protecteur. "Viens chez nous, on va te remettre en état."


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