Pierre réorganisa ses affaires et s'inscrivit à la DC, la démocratie chrétienne, puis il alla à Aoste ouvrir son "bureau politique" pour organiser la campagne électorale pour le scrutin du dix-huit avril 1947. Il lança sa campagne par des discours au ton clairement anticommuniste, "nous ne nous sommes pas libérés au prix du sang de la dictature fasciste pour tomber dans la dictature communiste" était son slogan.
Il s'efforça de soustraire à la sphère marxo-léniniste les forces de progrès et d'au contraire les rapprocher de l'aile catholique de la démocratie chrétienne. Il était bon orateur et, surtout, il savait jauger les hommes et les fasciner mais, plus important encore, il savait organiser ses forces. Il s'entoura vite d'un staff dévoué et bien préparé qui le seconda efficacement pendant toute la campagne. Les femmes, pour la première fois, auraient aussi le droit de vote, aussi Pierre soigna-t-il particulièrement cette nouvelle force électorale.
Il était, comme toujours, infatigable, il tenait des meetings en français, en patois et en italien, où il martelait sa propagande qui mettait en garde électeurs et électrices contre le vote pour une formation politique exaltant le real-communisme de l'Union Soviétique en exemple de démocratie. Il participait à des rencontres et déjeuners pour recueillir fonds et intentions de vote, il s'intéressait aux problèmes de tous et en prenait note, ses journées débutaient à sept heures du matin pour souvent finir après minuit. Il s'appuya aussi sur un soutien clérical, organisé par les paroisses et les comités civiques fondés par le professeur Luigi Gedda, un célèbre généticien, plus que fervent catholique.
Le fait qu'il se soit, à la fin de la guerre, opposé avec succès à l'occupation du Val d'Aoste par les Français joua aussi en sa faveur.
De temps en temps il donnait quelques appels pour voir comment allaient ses affaires privées et donner consignes et directives.
Malgré les divisions déchirantes de l'époque de la campagne, où chaque parti faisait tout pour limiter par tous les moyens l'influence des autres, les élections se déroulèrent heureusement dans un climat d'ordre et de tranquillité. Pierre fut élu député de la circonscription d'Aoste, avec une confortable majorité
Comme Pierre était financier, le nouveau gouvernement lui confia une petite fonction, directeur spécial à l'Agence du Commerce International (ACI) avec la charge d'arrêter toutes ses activités de et de clore l'Agence. Dès qu'il fut officiellement investi directeur, Pierre se mit à examiner à fond son nouveau jouet, à étudier ses activités et son fonctionnement antérieur, et il décida de ne rejeter aucune opportunité, au cas où il en trouverait.
Début juillet, Pierre invita à un entretien privé l'ingénieur Marcello Serrani, le précédent directeur de l'ACI éloigné de la charge à cause de ses antécédents sous le régime fasciste mais également, avait découvert Pierre, de son homosexualité. Pierre avait déjà compris tout seul qu'à l'époque l'ACI ne valait plus que par la valeur de ses employés et leur capacité à faire des études de marchés.
Pierre prit très au sérieux les informations que Serrani lui fournit. Il réunit des employés et leur parla, se fit tout expliquer sur le marché, puis il donna carte blanche à Serrani pour reprendre l'expansion du marché des USA, devenus après la guerre le premier fournisseur en coton de l'Italie, ainsi que du marché sud-américain (L'Argentine et le Brésil, avec leur importante communauté d'immigrés italiens) et en Orient (surtout au Japon, gravement frappé par la guerre) en violation ouverte des ordres reçus de son ministre de tutelle.
Bien sûr, il fit en sorte que cette action favorise sa holding de l'habillement, en Italie et à l'étranger, laquelle en tira un profit remarquable et put croître et embaucher de nombreux chômeurs. "Je veux que chaque branche, chaque siège contrôlé par la Pimathi soit une vraie famille, vous devez donc vous occuper de tous vos employés et leur fournir les services qui leur rendront la vie meilleure : logement, cantine, crèche pour leurs enfants, locaux pour après le travail, bourse pour les études de leurs enfants et promesse de les embaucher s'ils réussissent." dit-il à une réunion de tous les directeurs de ses entreprises.
Et ainsi que la Pimathi fonda et contrôla une agence immobilière active en Italie et à l'étranger. Pierre continuait à réinvestir la quasi-totalité de ses gains dans l'expansion de ses entreprises, ne gardait et dépensait que le strict minimum. Les directeurs de ses entreprises avaient souvent un train de vie supérieur au sien. Grâce au système de poupées russes et de longues chaînes de contrôle suggéré longtemps auparavant par Maximilien et Thibaud, Pierre dirigeait un empire de plus en plus vaste, tout en n'apparaissant que comme l'administrateur d'une petite société financière suisse.
Un jour, Charles lui dit : "Tu t'entoures de gens du Val d'Aoste et d'homosexuels : presque tous tes cadres sont l'un ou l'autre, quand ce n'est pas les deux, comme moi."
"Oui, et ce n'est pas par hasard : ce sont les gens que je peux comprendre, évaluer et juger le mieux, et avec eux, quand je choisis quelqu'un pour un poste à responsabilité, je me sens sûr. Jusque là, il a été assez rare que je doive revenir sur une nomination." lui répondit Pierre.
Il était en continuel déplacement entre Rome, Aoste, Berne et Milan. Chaque fois qu'il pouvait passer un peu de temps à Milan, Giosué venait chez lui. Le directeur du magasin, près d'un an après l'avoir embauché, l'avais déjà nommé commis-chef, malgré son jeune âge. Giosué, pendant son temps libre, s'était mis à étudier tout seul tout ce qu'il trouvait de relatif à l'habillement et à la mode.
Début 1948, une nuit, après qu'ils aient longuement fait l'amour avec toujours le même plaisir et le même abandon, Giosué, qui avait fini par se résoudre à le tutoyer, dit : "Pierre, tu me manques entre tes visites à Milan. Tu me manques de plus en plus. On ne pourrait pas trouver un moyen pour que je puisse travailler pour toi et t'accompagner dans tes voyages ?"
"Tu n'aimes plus travailler au magasin ?"
"Oh si, et beaucoup ! Mais tu me manques trop."
"Tu sais, ma vie est chaotique... Il vaudrait peut-être mieux que tu te trouves quelqu'un d'autre, plus sédentaire et plus jeune que moi, et surtout, à Milan, tu ne crois pas ?"
"Je ne peux pas en chercher un autre, ça ne m'intéresse pas, je ne veux pas. S'il n'y a pas d'alternative, tant pis, je m'y ferai."
"Comment ça, tu ne peux pas ?"
"Pierre, je... je suis tombé amoureux de toi ! Tu veux que je sois ton copain ? Je sens que tu éprouves la même chose pour moi. Je sais que toi aussi, quand on est ensemble, tu ne cherches personne d'autre. Je sais que s'il est dur pour moi que tu sois loin, ça l'est aussi pour toi."
Pierre fut ému et heureux de ces mots, mais il lui dit : "Oui, Giosué, tu dis vrai, c'est bien ce que je ressens pour toi. Mais quelle vie puis-je t'offrir ? J'erre de-ci, de-là, j'ai trop de maisons et aucune maison, aucune qui soit vraiment mon nid, un nid à partager avec toi."
"Moi, mon nid, je voudrais que ce soit toi, et je voudrais être ton nid. Je n'ai pas peur de devoir voyager continuellement, si toi tu le fais, je peux le faire aussi. Et je pourrais être ton secrétaire, ton assistant ou n'importe quoi."
"Mais alors tu quitterais ton travail, tu perdrais ton indépendance, tu dépendrais de moi. Je pourrais te verser un salaire, en tant que secrétaire..."
"C'est le dernier de mes problèmes, tant que tu es prêt à partager avec moi tes repas et ton lit. Si je t'ai, je n'ai besoin de rien d'autre. S'il te plait, Pierre... Je ne te le demanderais pas, si je ne pensais pas que toi aussi tu es amoureux de moi..."
"Je ne te l'ai jamais dit. Comment peux-tu en être si sûr ?"
"Il me suffit de voir ton sourire quand on se voit, le mal que tu as à repartir quand tu dois t'en aller. Et je sais que si tu ne m'as jamais dit que tu m'aimais, ce n'est que parce que tu attendais que je te le dise moi, pour ne pas me forcer, parce que tu as toujours respecté ma liberté. Je sais que j'ai raison."
Pierre le prit dans ses bras et l'embrassa. Puis il se détacha un peu de lui, le regarda les yeux dans les yeux et lui dit : "Giosué, si nous devons devenir un couple, si on doit partager notre vie, je dois d'abord t'avouer quelque chose, un secret dont je ne t'ai jamais parlé."
"Quoi que ce soit, ça ne changera rien."
"Tu sais que je dirige la société financière Pimathi ?"
"Oui, bien sûr. Et aussi que tu es député."
"Oui, mais ce que tu ignores, c'est que la Pimathi contrôle la Fidha, la Financière Internationale de l'habillement, et la Sape, Société Anonyme des Petites Entreprises. La Fidha, actionnaire majoritaire de la Nouvelle Techno est..." commença à expliquer Pierre et il dévoila au garçon toute l'extension de son empire.
Après de longues explications, Giosué, pas ému pour un sou, lui dit : "C'est ça ton secret ? Bon, ça restera secret, et ça ne change rien pour moi, ça m'aide juste à comprendre pourquoi tu dois autant voyager pour tout contrôler..."
"J'ai aussi d'excellents collaborateurs que petit à petit tu connaîtras toi aussi, et qui..."
Giosué le coupa : "Mais alors, sans le savoir, je travaillais déjà pour toi : Le magasin de la place Cordusio est aussi à toi ! C'est toi qui m'as fait embaucher."
"Oui et non. J'ai demandé au directeur de te juger et je l'ai laissé libre de décider. Mais j'étais sûr que tu t'avérerais largement mériter ce travail, comme tu l'as démontré."
"C'est vrai, tu ne lui as pas ordonné de m'embaucher ?"
"Absolument pas, au contraire, je lui ai dit que même si c'était moi qui t'avais présenté à lui, il devait se sentir libre de te renvoyer si tu n'étais pas digne du poste. Je lui ai juste demandé de te prendre à l'essai. Et c'est lui qui t'a nommé commis-chef, c'était sa décision, je ne l'ai su qu'après qu'il t'ait nommé."
"Merci, J'ai toujours dit que tu étais un juste, toi ! Je t'aime, Pierre."
"Moi aussi, je t'aime, Giosué. Nous sommes vraiment les deux moitiés..."
"... du coquillage que tu portes toujours sur toi, dans la tabatière de ton père."
"... liées par le fil d'or de l'amour."
"... et qui s'ajustent parfaitement pour former un seul cœur !"
A cet instant, Pierre pensa à Duilio. Comme s'il avait lu dans ses pensées, Giosué dit : "S'il en est comme tu dis, que la vie ne finit pas à la mort, je sais qu'en ce moment Diulio est heureux avec moi et pour moi. Comme ton Roger."
"Tu en es sûr ?"
"Oui, Pierre. Alors, tu me prends comme secrétaire, comme porte-bagage ?"
"Oui, et je te verserai aussi un salaire..."
"Je n'en veux pas ! Si j'étais ta femme, tu ne me donnerais pas de salaire !"
"Mais je dois penser à ton avenir..."
"Si tu as l'intention de te séparer de moi, alors oui. Si par contre tu penses vivre avec moi, alors non."
"Je peux mourir à tout instant, une épouse hériterait de mes biens, toi tu te retrouverais à la rue, si tu n'as pas un travail à toi ou de l'argent de côté."
"Je prends le risque. C'est toi que je veux, pas tes biens."
"Comme tu voudras, Giosué." répondit Pierre, mais se décida dans l'instant à faire au plus tôt un testament en sa faveur, à son insu.
'Pierre, ohé..."
"Oui ?"
"J'ai dit que c'est toi que je veux... tu n'as pas compris ?" lui demanda-t-il, l'air malicieux et il se déplaça pour s'offrir à son homme dans un geste et un regard invitants. Giosué l'accueillit en lui et se sentit encore plus heureux que les autres fois. Il savait maintenant qu'il n'était plus seul, que sa vie refleurissait vraiment.
Le matin suivant Pierre l'emmena au bureau où il dit à madame Benzi de faire toutes les démarches pour embaucher Giosué au titre de secrétaire particulier. Il remarqua que tout en lui disant oui, elle semblait un peu tendue, il comprit : "Madame Benzi, notez que j'ai dit secrétaire particulier, je n'ai pas la moindre intention de vous licencier ou de donner votre place à ce jeune homme ! Comment pourrais-je jamais renoncer à votre travail ici ? Ce jeune homme voyagera avec moi."
Elle eut un bref soupir de soulagement et lui sourit : "Un instant j'ai craint que..."
"C'est hors de question. Mais comme vous avez de la famille, vous ne pouvez pas voyager avec moi, et vous m'êtes précieuse ici. Toutefois j'ai besoin de quelqu'un qui m'épaule au jour le jour pour rendre un peu moins chaotique mon travail et mes activités, quelqu'un qui voyage avec moi. Vous n'auriez pas dû avoir même un instant de doute, madame."
Pendant qu'elle faisait remplir à Giosué les papiers nécessaires, Pierre dit : "Je dois sortir un moment faire une course. Giosué, quand tu auras fini ici, passe au magasin donner ta démission. Puis reviens m'attendre."
"Oui, monsieur Martinet." répondit le garçon.
Pierre fut surpris par son soudain retour au vous, puis il comprit : ils n'en avaient pas parlé avant et Giosué avait trouvé plus opportun de ne pas montrer qu'ils étaient intimes. Il apprécia sa délicatesse.
De son bureau il appela l'étude d'un notaire avec qui il était en contact pour ses affaires et lui demanda s'il pouvait le recevoir sur le champ. C'était possible. Alors il s'y rendit et établit un testament qui faisait de Giosué son légataire universel.
Un mois plus tard, il restait encore à Giosué trois jours de préavis au magasin, puis il irait à Berne avec Pierre, quand ce dernier reçut un appel de Diego.
"Pierre, papa... nous a quitté."
"Quand ?" demanda-t-il en sentant un coup au cœur.
"La nuit dernière."
"Mais il allait bien..."
"Enrico dit que maman s'est réveillée parce que pendant la nuit papa a émis un râle et il a expiré aussitôt, comme ça, soudain. Sans doute une crise cardiaque, on ne sait pas encore. Tu peux venir au village ? Damiano et moi y serons ce soir."
"Tu as averti Charles ?"
"Non, mais je vais le faire tout de suite.
"Il avait soixante quinze ans, pauvre papa..." murmura Pierre.
"Heureusement qu'il y a Enrico, et maintenant sa famille, pour s'occuper de maman et du bistrot."
"On se voit au village. Je ne sais pas exactement quand j'arriverai, mais je ferai au plus vite. Je dois juste arranger quelques trucs. Je me charge d'avertir Thibaud et Maximilien. Ah, et je viens avec un garçon... J'aurais aimé que papa le connaisse..."
"Ton copain ? Tu ne nous avais rien dit..."
"On s'est décidés il n'y a pas un mois à nous mettre ensemble. Je vous l'aurais présenté à la première occasion."
"Bien. On va le rencontrer maintenant, même si les circonstances ne sont pas idéales. On se rappelle."
Pierre commença à téléphoner partout pour arranger ses affaires et prendre quelques jours. Puis il appela le magasin, expliqua ce qui était arrivé et demanda au directeur d'octroyer à Giosué ses deux derniers jours de préavis et de lui dire de venir tout de suite à son bureau. Il donnait ses consignes à sa secrétaire quand Giosué arriva, essoufflé.
"J'ai appris ce qui est arrivé. Je suis vraiment désolé..." murmura-t-il avec un rapide geste de la main pour rendre présentables ses cheveux en pétard à cause de son sprint à vélo.
"Il semble qu'il soit mort soudain, pendant son sommeil. Mais je perds un père pour la deuxième fois. Il m'aimait, même si je ne suis pas son fils."
"Mais qui ne vous aimerait pas, monsieur Martinet ?" dit madame Benzi. "Quand j'ai commencé à travailler pour vous, vous n'étiez pour moi qu'un patron, mon chef... Mais vous êtes désormais pour moi presque... quelqu'un de la famille. Et la perte de votre beau-père m'attriste, même si je ne le connaissais pas personnellement, comme si un de mes parents était mort."
"Merci, madame Benzi, je vous suis très reconnaissant de ces mots."
Pierre ne put finir d'arranger ses affaires et donc partir avant le lendemain matin. Il partit pour Aoste dans son vieil utilitaire avec Giosué et de là il monta au village où il arriva peu avant l'heure du déjeuner. Diego et Damiano étaient arrivés la veille au soir. Charles arriva dans l'après-midi avec son David. Le soir Thibaud et Maximilien arrivèrent aussi et ils allèrent à l'hôtel parce qu'il n'y avait plus de place à la maison.
Le lendemain se tinrent les funérailles. Le médecin déclara que la mort était due à un infarctus. Tout le village était aux funérailles, ainsi que des gens des villages voisins et d'Aoste. Le parti avait envoyé des représentants et une couronne. Après la cérémonie, ils se retrouvèrent tous au bistrot et la femme d'Enrico leur prépara à manger à tous.
"Maman, Diego, Enrico, j'ai décidé de faire un caveau de famille ici dans notre cimetière. Quelque chose de simple mais de beau. Peux-tu t'en occuper, Enrico, s'il te plait ? Ne regardes pas à la dépense, Enrico, je veux tout payer, c'est le moins que je peux faire pour papa, après tout ce qu'il m'a donné. Quelque chose de très simple mais de très beau. Contracte un architecte d'Aoste ou de Turin, je ne veux pas un truc de géomètre copié d'un manuel."
"Oui, je m'en occupe, Pierre. Quand le projet sera prêt, je veillerai à te le soumettre, et à Diego aussi, avant de lancer les travaux."
"Oui, merci. Et aussi à Charles, Maximilien et Thibaud : ils font partie de la famille, maintenant. J'espère que ça ne vous ennuie pas, Diego et Enrico."
"Mais bien sûr que non."
Madeleine prit la main de Pierre : "Pardon, mon chéri, je vieillis, mais... comment as-tu dit que s'appelle ce beau garçon avec qui tu es venu ?"
"Giosué Lunati."
"Je l'aime bien, tu sais... Je suis contente que tu te sois mis avec lui. Il était temps que tu te trouves un compagnon."
"Ah, les mères n'ont de cesse que leurs enfants soient casés !" dit Enrico. "Bienvenu dans la famille, Giosué, je regrette de te rencontrer en de si tristes circonstances. J'aurais aimé pouvoir fêter votre décision de vous mettre ensemble."
"Ne vous en faites pas, on aura d'autres occasions." dit Pierre.
Le surlendemain matin, avant de dire au revoir et de partir, Pierre prit son utilitaire et emmena Giosué au Prieuré de saint Pierre. C'était devenu un hôtel. Il entra avec Giosué et demanda à l'homme au comptoir, au rez-de-chaussée de la tour centrale, à parler au patron.
"Le comte ? Il n'est pas là, il ne vient jamais." répondit l'homme.
"Et qui est le gérant de cet hôtel ?"
"Moi, monsieur."
"Vous avez une clientèle suffisante ?"
"Pas vraiment, monsieur. Elle couvre à peine les dépenses. C'est un peu mieux en hiver, quand il y a de la neige. On reçoit des skieurs venant de France ou de Turin. Surtout des familles, ils ont ouverts deux pistes, une pour skieurs confirmés, une pour enfants et débutants. Vous voulez une chambre, messieurs ?"
"Non, nous ne pouvons pas rester. Avant que cet endroit soit restauré et transformé en hôtel, j'y venais souvent, et j'en ai beaucoup parlé à mon ami. La pièce octogonale aux fenêtres doubles existe toujours, au deuxième étage ?"
"Oui monsieur, c'est ma chambre à coucher, maintenant."
"Je ne vous connais pas et je sais que ma requête est un peu étrange, mais... cela vous ennuierait de nous y emmener pour que je puisse montrer la pièce à mon ami ? C'est pour moi un lieu chargé de beaux souvenirs..."
L'homme le regarda, un peu étonné. "Mais... je ne sais même pas si elle est présentable... attendez un instant..." il se tourna vers la porte qui donnait vers l'arrière et appela à vois haute : "Margot ! Margot !"
Une femme rondelette apparut, souriante, avec un tablier attaché à sa taille, une louche à la main : "Qu'est-ce qu'il y a, Léon ?"
"Ces messieurs voudraient voir notre chambre... il y a des années y venait monsieur..." commença-t-il, et il se tourna vers Pierre comme pour lui demander son nom.
"Oh, désolé, je ne me suis même pas présenté. Je m'appelle Pierre Martinet et voici mon assistant, Giosué Lunati..."
"Pierre Martinet ? Le député Martinet ?" demanda l'homme, les yeux écarquillés.
"Oui, c'est moi..."
"Désolé, monsieur, j'ignorais... Vous savez, j'ai voté pour vous... Mais asseyez-vous. Margot, apporte-nous un broc de vin, puis va voir si la chambre est présentable. Vous pouvez rester un moment ?"
"Je m'en voudrais de vous déranger, mais oui, nous avons un moment..."
"Nous déranger, allons donc ! Mais c'est un honneur. Non, plutôt que du vin, voudriez-vous qu'on vous prépare la grolle de l'amitié ? Chez nous on fait le meilleur café valdotain de toute la vallée, le saviez-vous ? Me permettez-nous de vous en faire un ?"
"Il y a des années que je n'ai pas bu de bon café à la valdotaine. Je vous en serais très reconnaissant, monsieur Léon." et il expliqua à Giosué de quoi il retournait : "C'est une sorte de tasse, large et basse, sculptée dans une seule pièce de bois, avec un couvercle et des versoirs, quatre, six ou plus. On prépare six tasses d'expresso brûlant, trois verres de vin rouge, trois petits verres d'eau-de-vie, 12 cuillères à café de sucre et une peau de citron coupée en lanières, préparée à part. On mélange le tout dans une casserole, sur le feu, jusqu'à ce que le sucre soit dissous, puis on met dans la grolle en filtrant et on ferme le couvercle. On boit à la réglade, c'est-à-dire que chacun boit à un versoir différent et passe à son voisin. C'est un peu fort, mais délicieux !"
"Ah, monsieur le député est connaisseur ! Et vous savez, jeune homme," ajouta-t-il en se tournant vers Giosué, "une grolle neuve doit être bouillie dans du beurre, puis bien nettoyée avec un linge, dedans et dehors pour enlever tout excès de beurre. Et après avoir bu, il ne faut surtout pas la laver, mais juste l'essuyer avec un linge propre. Comme ça, plus la grolle est vieille, meilleur est le café ! Et la grolle que Margot va nous apporter, c'est mon pauvre père qui l'a faite de ses mains, il y a au moins quarante ans." expliqua-t-il avec fierté.
Peu après arrivait la femme du gérant qui portait la grolle de façon aussi solennelle qu'un curé porte le ciboire avec les hosties consacrées. La grolle était très belle, sculptée de lignes très pures, presque exempte de décorations, sauf une étoile alpine sculptée sur le couvercle et qui servait de manche. La femme la posa au milieu de la table et approcha une allumette de chacun des quatre versoirs et une petite flamme bleutée en sortit. Peu après son mari les éteignit toutes en soufflant, puis il poussa la grolle vers Pierre. Lequel la prit dans ses mains, but un peu de café, puis la tourna pour présenter un autre versoir à Giosué.
"Prends garde à ne pas te brûler, c'est bouillant. Bois à gorgées minuscules, peu à la fois, pour ne pas te brûler la langue. Puis passe à monsieur Léon en la tournant de façon à lui présenter un versoir pas utilisé. Il faut plusieurs tours pour la vider." expliqua-t-il à Giosué sous le regard approbateur de Léon.
Le garçon prit la grolle et suivit les conseils de Pierre. Puis il la passa à Léon et dit : "C'est fort, mais vraiment fantastique ! Je n'avais vraiment jamais bu un aussi bon café ! Ni dans un si beau récipient !"
Léon but et passa la grolle à sa femme. Laquelle but à son tour et passa à Pierre, pour le deuxième tour. Puis elle les accompagna au second pour leur montrer la chambre octogonale. Cela fit un étrange effet à Pierre de voir les fenêtres vitrées avec des rideaux et un lit matrimonial d'un côté, une armoire de l'autre et une commode sur un troisième.
"Pouvons-nous approcher de la fenêtre centrale, madame ?" demanda Pierre.
"Mais bien sûr, faites comme chez vous, je vous en prie !"
Pierre ouvrit la fenêtre centrale et vint avec Giosué y regarder le paysage. Il y avait une brume légère qui rendait la vue encore plus suggestive.
"C'est magnifique !" murmura Giosué d'un ton émerveillé.
"Oui, c'est pour ça que je voulais que tu voies ça."
"Et nous qui n'y faisons presque plus attention..." dit la dame. "A force de voir ce paysage, il nous semble presque ennuyeux."
"Je crois que je ne pourrais pas m'en lasser... Même si je passais ma vie ici." remarqua Giosué.
Quand ils descendirent, Léon avait en main une grolle presque identique à celle qui était encore sur la table.
"Celle-ci aussi a été sculptée par mon père, mais elle est plus récente, elle n'a que vingt ans et a rarement servi. La première fois que vous vous l'utilisez, jetez le café, ne le buvez pas, pour qu'elle retrouve vie. Tenez, monsieur le député, prenez-la."
"Oh, monsieur Léon, non, c'est un objet précieux, en plus que magnifique, puisque votre père l'a fait. Vous ne devez pas vous en priver !"
"Mais si, prenez-la, monsieur le député, s'il vous plait. Je serais fier que vous vous en serviez. Et s'il vous arrive de passer par ici, faites-nous l'honneur d'une visite, vous serez toujours bienvenu."
"Je ne sais comment vous remercier, vous êtres très aimable. Je n'oublierai assurément pas cette visite et si j'en ai le temps, je viendrai un jour passer quelques jours à votre hôtel, c'est promis."
Sur la route du retour, Giosué, la grolle en mains, dit : "Oui, cette visite a vraiment été inoubliable. La grolle est magnifique, la chambre octogonale dont tu m'avais parlé, ce paysage superbe, la gentillesse de ces gens... Et comment que j'y passerais ma vie, dans un tel endroit !"
"Moi aussi, avec toi. Mais nous devons courir par monts et par vaux..."
"Avec toi, n'importe où est le meilleur endroit au monde, Pierre. Tu sais que quand on s'est mis à la fenêtre, j'ai eu envie de t'embrasser ?"
"Heureusement que tu ne l'as pas fait : imagine la tête qu'aurait fait madame Margot en découvrant que nous sommes amants !"
"Ça t'a ennuyé de la voir transformée en chambre à coucher ?" lui demanda Giosué.
"Pas trop. Mais une chose est sûre, je n'ai pas aimé les rideaux aux fenêtres."
Arrivés au village, ils dirent au revoir à tout le monde et partirent pour Berne avec Maximilien et Thibaud.
"Les affaires vont bien, mais... je sens qu'il manque encore quelque chose !" dit Pierre à ses collaborateurs et amis. "J'ai comme l'impression d'avoir quelque chose de gros en main dont je n'ai pas encore appris à me servir."
"Mais tu as déjà fait des miracles, Pierre." lui dit Thibaud. "Tu es une turbine à idées et même celles qui au début semblaient les plus étranges se sont révélées très utiles, comme d'avoir ta compagnie de transport, ce qui semblait ne rien avoir à voir avec le domaine de l'habillement. Nous avons baissé les prix de revient et nous pouvons faire des prix compétitifs."
"Mais ta plus grande richesse est sans aucun doute tes hommes, ils sont prêts à t'aider de toutes les façons. Tous ceux choisis par toi en personne te sont fidèles et travaillent pour toi avec enthousiasme, prêts à s'engager sans se ménager pour ton entreprise." lui dit Maximilien.
"Un jour on m'a dit que je m'entourais de parents, de gens du Val d'Aoste ou d'homosexuels..."
"Non, tu as aussi pris des hommes des forces de l'ordre, d'autres dans la résistance, d'autres que dieu seul sait où tu les as découverts, mais ils te sont tous gré et prêts à se mettre en quatre pour toi. Et ils te reconnaissent tous un leadership indubitable et ils admirent ta complète dévotion au travail." dit Maximilien. "C'est un plaisir de travailler avec toi et pour toi."
"Mais j'ai l'impression de négliger quelque chose..." dit Pierre.
"Et quoi ?" demandèrent-ils tous les trois comme un seul homme.
"Mon Giosué." murmura Pierre.
Le garçon lui prit la main dans les siennes : "Mais je ne me sens pas le moins du monde négligé. Et de toute façon, si ça devait arriver, je te promets de te le dire. C'est d'accord ?"
Pierre sourit, "Oui, merci, d'accord. De toute façon, sans vous, je n'aurais presque rien pu faire. J'ai beaucoup de chance d'avoir des amis fidèles près de moi. Alors ne dites plus : tes entreprises. Ce sont les nôtres. Elles sont à vous autant qu'à moi."
"Nous sommes comme un corps. On est tous une main, un pied, un poumon, le foie, la tête peut-être... Mais tu es le cœur : sans le cœur tout meurt !" lui dit Thibaud.
Pierre sourit : "Mais essaie de couper la tête, alors on verra si le corps fonctionne encore comme il faut, pour autant que le cœur s'y efforce !"
"Et bien..." dit Giosué avec un sourire un peu moqueur, "comment ils font, les zombis ?"
Pierre, amusé, lui tira la langue. Puis il se tourna vers Maximilien et lui dit : "J'ai une tâche importante à te confier."
"Quoi que ce soit, je ferai de mon mieux."
"Si je devais mourir de façon imprévue..."
"Oh, que vas-tu chercher, Pierre !" lança aussitôt Thibaud.
"Ce qu'on ne peut imaginer qu'avant que ça arrive." répliqua Pierre avec un sourire, et il poursuivit : "Si je devais mourir, je ne voudrais pas que tout s'effondre. Il faut que tu réfléchisses à une réorganisation d'ensemble qui permettre qu'à tout instant vous puissiez reprendre les rênes dans les meilleures conditions et choisir qui mettre à ma place. Tu veux bien t'en occuper ?"
"Je peux y penser, Pierre. Je ferai de mon mieux."