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histoire originale par Andrej Koymasky


pin QUE TA MAIN DROITE IGNORE
CE QUE FAIT TA MAIN GAUCHE
CHAPITRE 14
LA CHUTE DU FASCISME

"Pour les américains, ou la Résistance se met totalement à leurs ordres ou c'est une bande d'anarchistes. Non, ils ne nous font pas vraiment confiance. Le plus gênant, pour eux, est que les réseaux catholiques se coordonnent avec les communistes : pour eux le communisme est presque pire que le nazisme, bien qu'ils soient alliés à Staline !" tonna Pierre à la réunion du CLN.

"Toutefois, ils ont accepté de déléguer au CLN le gouvernement de Rome..." fit valoir un membre. "Ne nous ont-ils pas confiés les pleins pouvoirs civils, militaires et judiciaires ?"

"Oui, mais pendant ce temps les Alliés restent sur les rives du Pô, bien que les allemands soient en fuite et qu'ils aient abondance d'hommes et de moyens. Qu'attendent-il ? Ils attendent que nous bougions, nous, que nous nous fassions écraser nous, puis ils viendront nous libérer ! Mais au fond ça me va, c'est nous, les Italiens, qui devons libérer l'Italie et la prendre en main." dit Pierre d'un ton décidé. "Aucun autre pays ne doit prétendre décider de notre destin."

"Hier, Mussolini a transféré le gouvernement de sa république sociale à Milan. C'est là que nous devons concentrer tous nos efforts. Et tant pis pour la Directive 16 convenue avec les Alliés. Ils suivent leurs propres intérêts, nous devons suivre les nôtres."

"Milan grouille de républicains et de troupes du RSI. Même si nous arrivions à convaincre toutes les organisations résistantes de converger sur Milan, je ne crois pas que nous serions en mesure de prendre la ville et d'arrêter Mussolini et les hiérarques." dit Pierre en se calmant.

"C'est vrai qu'il y a trop de division dans la résistance. Tous, nous les premiers, nous sommes plus intéressés par le triomphe de nos idées politiques que par la libération de l'Italie."

"Arrête ces propos défaitistes, Fosco !" lui reprocha un participant.

Pierre intervint : "J'ai peur que Fosco ait raison, mes amis. Ne le voyez-vous pas ? Mettez dix italiens ensemble et il en sort vingt idées opposées. Nous sommes trop individualistes. C'est pour ça que le fascisme, en son temps, nous a tous baisés."

"Que veux-tu dire, Tobia, qu'une autre dictature serait mieux ?"

Pierre, dont le nom de guerre était alors Tobia, répondit : "Non, avoir eu le fascisme me suffit. Il ne manquerait plus que ça. Non, je dis juste que nous sommes un peuple qui préfère penser à son intérêt personnel à accepter des sacrifices à l'avantage de tous. On veut tous que les ordures soient ramassées et mises à l'écart, tant que ce n'est pas dans notre jardin mais celui du voisin, que la route soit construite mais passe par le champ du voisin, pas sur le nôtre, que l'aqueduc ne passe pas sur notre terrain mais sur celui du voisin. Des sacrifices ? Bien sûr qu'il faut en faire, tant que ce sont les autres qui les font et pas nous : voici notre philosophie italienne."

"Tu ne crois pas que tu exagères, Tobia ?"

"J'ai peur d'être plutôt en dessous de la vérité. Et pourtant... et pourtant je suis fier d'être italien, vous le savez tous."

"Et pourquoi te plaignais-tu, avant, que les Alliés ne bougent pas ? Tu préfères les américains ou les anglais, voire les français, aux italiens ?"

"Mais non, mes amis." dit Pierre d'une voix fatiguée, "Je voudrais que les américains fassent vite parce que je sais déjà qu'entre le départ des allemands et l'arrivée des alliés, il y aura un massacre. Il y aura des milliers d'exécutions sommaires maquillées sous des motifs politiques, le sang coulera pour d'immondes rancœurs personnelles. Vous verrez. L'un fera payer à son voisin de lui avoir mis des cornes, l'autre à son cousin qui a pris tout l'héritage, ou le fonctionnaire qui leur a refusé un droit supposé dû, l'étudiant tuera le professeur arrogant et imbécile qui l'a recalé, le commerçant qui s'est enrichi pendant que d'autre pas sera dénoncé pour dieu sait quoi et les voleurs massacreront le juge qui les a condamnés."

Les autres pensèrent qu'il exagérait. Mais malheureusement les faits donnèrent raison à Pierre.

En avril, des grèves générales furent déclarées dans plusieurs villes, avec occupation des usines, les résistants poursuivirent les allemands en déroute, le CNL prit les pleins pouvoirs aussi dans une grande partie de l'Italie du nord, Mussolini tenta de fuir mais il fut pris à Dongo et tué après un procès sommaire tenu, contre tout accord, par des résistants communistes, à la suite duquel il fut pendu, avec Claretta Petacci, Storace et d'autres, la tête en bas à l'esplanade Loreto et laissés en pâture à la férocité de la foule qui agit comme une meute indigne d'un peuple civilisé.

Le deux mai les troupes soviétiques achevaient l'invasion de Berlin. Seul le Japon résistait encore. L'Europe était libérée du fascisme et du nazisme, seul Franco qui avait eu la sagesse et l'habileté de rester neutre, qui n'avait pas participé à la guerre, restait en selle en Espagne.

Le cinq mai, Pierre défila en première ligne du cortège de la libération de Milan et il reçut, parmi d'autres, la "Bonze Star" des mains du général américain Mark Wayne Clark.

Le sept, sur ordre de De Gaulle, les français envahissaient le Val d'Aoste et la partie alpine de la province de Coni, bien que les généraux Alexander et Clark ne l'aient jamais autorisé, dans l'espoir de pouvoir annexer ces territoires aux dépens de l'Italie défaite.

Pierre alla protester violemment, avec les chefs de la résistance du Piémont et du Val d'Aoste, auprès du commandement militaire américain. Le Val d'Aoste et le Piémont étaient des territoires italiens et ne devaient pas être aliénés, sinon les résistants se révolteraient et se battraient contre l'armée française.

Truman, informé, intervint immédiatement et envoya à de Gaulle un message où, entre autre, il l'avertissait : "Si vous ne vous retirez pas immédiatement du territoire italien, toute l'aide des USA à la France pour la reconstruction sera suspendue." De Gaulle dut plier et faire se retirer ses troupes.

Le six août, les américains lançaient la première bombe atomique sur Hiroshima, puis le neuf août sur Nagasaki, pour éviter que le Japon ne se rende à Staline. Le quinze août le Japon capitulait et se rendait aux américains. La guerre était finie.

Enfin, Pierre Martinet, qui avait pu retrouver son vrai nom en Italie aussi grâce à une décision de justice, put revenir à Aoste. Ses retrouvailles avec sa famille furent aussi heureuses qu'il avait pu le souhaiter. Il n'avait aucune nouvelles d'eux depuis qu'il était entré dans la clandestinité puisque, pour ne pas les mettre en danger, il n'avait jamais pris contact avec eux. Enrico avait maintenant vingt-six ans, il s'était marié et avait un bébé d'un an. Sa femme aussi travaillait au bistrot avec les autres. Sa mère et Giuseppe allaient bien, malgré ses soixante-treize ans à lui et les soixante de sa mère.

Puis, après avoir profité un peu de sa famille, il alla en Suisse avec ses plus étroits collaborateurs reprendre en main l'ensemble de ses activités. Il discuta avec ses collaborateurs une nouvelle ligne d'habillement avant de se rendre à Milan ouvrir encore un atelier et un magasin.

"L'Italie et l'Allemagne ont fini la guerre à bout de forces et les gens vivent dans la pauvreté : il faudra des années pour la reconstruction. La France et l'Angleterre aussi, à cause de l'effort de guerre, et l'Autriche, pour d'autres raisons, sont en mauvais état économique. Alors je pense qu'il serait opportun de doubler notre production d'un prêt à porter très bon marché que tout le monde ou presque pourrait acheter."

"Réduire les coûts sans trop baisser la qualité est presque impossible." objecta Damiano.

"J'ai pas mal d'idées pour les réduire, Dami." répondit Pierre. "D'abord de faire la coupe en paquets, regardez ces dessins : on fait des piles de tissus superposés, disons vingt couches, on les presse avec des étaux adaptés entre deux planches en contre-plaqué, puis, avec une scie ruban à dents fines et très acérées, on coupe les pièces à coudre : le temps habituel pour la coupe d'un seul permet alors d'en couper vingt. Evidemment, il faudra faire des essais et des maquettes pour la mise au point, ce n'est qu'une idée à perfectionner. Une autre proposition : emballer dans des enveloppes de cellophane, sans boîte : ça coûte moins et occupe moins d'espace pour l'expédition et dans les magasins. Troisième idée : montons notre entreprise de transport et de distribution pour couper aussi dans les coûts de distribution..."

Les autres l'écoutèrent attentivement continuer à exposer ses projets pour une diminution drastique des coûts, parfois ils prenaient des notes sans l'interrompre pour en discuter après. Ils travaillèrent longtemps sur les idées de Pierre, firent des estimations, des essais techniques, et d'autres idées leur vinrent : c'était une véritable pépinière de projets et l'enthousiasme de Pierre les contamina tous.

Pierre voyageait souvent, pour contrôler ses diverses affaires, conseiller, encourager, corriger, stimuler. En fin d'année il s'accorda de passer Noël en famille. Mais à nouvel an il était de nouveau à Milan pour inaugurer la nouvelle ligne de vêtements à prix modeste et la nouvelle entreprise de transport et d'expédition. Tout était contrôlé par sa société financière suisse, "Pimathi".

Fin février 1946, Pierre, Diego, Damien, Maximilien et Thibaud se retrouvèrent à nouveau au siège de Milan pour vérifier, dans une série de réunions, le développement de l'entreprise et planifier l'ouverture de nouveaux ateliers, à l'étranger aussi.

Un soir, après les avoir quittés à onze heures et pris rendez vous pour le lendemain après-midi, Pierre rentra avec son utilitaire, une Fiat giardinetta, au petit appartement qu'il avait acheté, non loin de la gare centrale. Il se versa un verre, mais il se dit en le sirotant qu'il n'avait pas envie de se coucher. Il préféra, comme il n'avait eu aucun rapport sexuel de puis longtemps, sortir se chercher de la compagnie pour la nuit. Il savait qu'autour de la gare il y avait des garçons qui vendaient leurs services.

Il passa un blouson doublé d'une peau de mouton et sortit. Il espérait trouver un beau garçon. Avant de sortir il avait allumé le chauffe-eau, il savait que certains garçons n'étaient pas très propres parce qu'ils n'avaient pas d'endroit où aller se laver. Il était donc souhaitable de leur faire prendre un bain avant de les mettre dans son lit.

Il fit un premier tour pour voir ce que proposait l'endroit. Il faisait froid, il y avait peu de garçons pour attendre le client. Ce n'était sans doute que ceux qui avaient le plus besoin d'argent, les autres avaient renoncé et étaient restés chez eux, au chaud. Les rares qui étaient là malgré le froid vivaient probablement dans un endroit non chauffé ou n'avaient même pas un trou qu'ils puissent appeler leur 'chez eux'. Après ce premier tour où il avait noté deux ou trois garçons entre lesquels choisir, il commença son deuxième tour.

Il allait s'approcher d'un de ceux qui lui semblaient intéressants quand il vit arriver un garçon qui marchait vers lui. Il marchait lentement et le regardait. Il remarqua qu'il portait des habits d'été et il se dit qu'il devait crever de froid. Il avait un pantalon en coton, serré, et un maillot lui aussi étroit, qui mettait en relief un beau corps. Quand le garçon arriva devant lui, il le regarda avec des yeux de faon égaré et lui demanda : "Vous cherchez de la compagnie, monsieur ?"

Les yeux sombres, les cheveux un peu longs, châtain foncé, plats, mal coupés, les lèvres charnues, soyeuses, Il avait les mains dans les poches, sans doute à cause du froid et il semblait trembler.

"Oui. Ça te dit de venir avec moi ? Chez moi ?"

"Vous ne me demandez pas combien je veux et ce que je fais ?" lui demanda le garçon, un peu surpris.

"D'accord, combien tu veux et qu'est-ce que tu fais ?" lui dit Pierre avec un sourire.

"Si vous voulez tout faire... et toute la nuit... quatre cents lire."

"D'accord, on fera tout et toute la nuit. Tu viens ?"

"On paie d'abord."

"Non, la moitié quand on est chez moi et la moitié demain matin, quand on aura fini."

"On paye d'abord, maintenant," insista le garçon.

"Non. C'est à prendre ou à laisser. Il y a d'autres garçons, tu n'es pas le seul."

Le garçon réfléchit un instant, puis, bien qu'encore un peu indécis, il dit : "D'accord. C'est loin ?"

"Non, c'est à deux pas." répondit Pierre et il partit.

Il entendait les pas du garçon dans son dos. Il se disait qu'il était très beau, ce garçon, qu'il avait lu dans ses yeux de la peine, de la peine dans un regard franc. Pierre savait bien jauger les hommes, c'est pourquoi il avait toujours choisi les bonnes personnes dans ses affaires commerciales et industrielles. Il n'avait pas vu dans ces yeux sombres la fourberie que la vie apprend souvent aux garçons de la rue, ni l'arrogance ou l'agressivité qui les caractérisent parfois. Il n'y avait lu ni calcul, ni cynisme. Sa première impression de regard de faon égaré s'était renforcée pendant leur brève conversation.

En montant les escaliers il lui demanda : "Par quel nom dois-je t'appeler, mon garçon ?"

"Par le mien."

"Tu ne me l'as pas encore dit."

"Giosué."

"Et tu as quel âge ?"

"Vingt et un ans."

"Ah, je t'en aurais donné dix-neuf ou vingt..."

"Et bien vous ne vous trompiez pas beaucoup." répondit-il.

Ils entrèrent. Pierre lui dit : "Prends-toi un bon bain chaud, maintenant, et lave-toi bien."

"Comme vous voulez. Vous me donnez les deux cents lires, d'abord ?"

"Bien sûr." il compta quatre billets de cinquante lires et les lui tendit. Le garçon les mit en poche. "Attends, je te donne un peignoir à mettre quand tu te seras lavé." Il l'emmena à la salle de bain, remplit la baignoire d'eau bien chaude et lui donna un savon et une brosse à dents. "Le dentifrice est là, et le peigne aussi. Si tu veux te raser, il y a un rasoir avec une lame neuve. Je t'attends au séjour."

Le garçon hocha la tête et Pierre sortit et ferma la porte derrière lui. Il s'assit au séjour et se mit à feuilleter une revue de mode, en attendant qu'il ait fini de se laver. Puis il se demanda si le garçon n'avait pas faim et envie de manger quelque chose, pourquoi pas chaud. Alors il alla à la cuisine et mit une casserole sur le gaz pour préparer des pâtes. Il avait aussi un bon ragout prêt. Malheureusement, il n'avait ni viande rouge ni légumes et il avait peu de pain, mais il avait quelques fruits qu'il mit sur la table.

Il entendit la porte de la salle de bain s'ouvrir et il cria : "Je suis là, à la cuisine, viens."

Le garçon arriva. Pierre nota qu'il avait la peau un peu rougie par le bain chaud, les cheveux mouillés, il était peigné et il s'était rasé. Il semblait maintenant plus jeune qu'avant.

"Tu te sens un peu mieux, maintenant ?" lui demanda-t-il.

"Oui. Vous n'avez pas encore dîné ?"

"Si, mais je te prépare quelque chose. Tu as faim ?"

"Un peu..." répondit le garçon, mais Pierre comprit qu'il mentait.

"Assieds-toi, c'est prêt d'ici dix minutes." dit-il. "Tu as vraiment vingt et un ans ?"

"Vous voulez voir ma carte d'identité ?"

"Non."

"De toute façon, je ne vous l'aurais pas montrée, je ne veux pas que vous voyez mon nom de famille, ni là d'où je viens."

Pierre sourit : "Et tu t'appelles vraiment Giosué ?"

"Oui, bien sûr."

"Tu as un endroit pour loger ?"

"Pourquoi vous me posez tant de questions ?"

"Comme ça, pour parler. Parce que tu es une personne et mon hôte, même si tu n'es là que pour ton métier."

"Je suis là pour baiser, pas pour faire salon." dit le garçon, mais pas d'un ton de défi, plutôt avec résignation et peut-être même un fond de tristesse.

"La conversation n'est pas comprise dans le prix ? Tu veux un supplément ?" lui demanda Pierre, un peu ironique.

"Vous avez quel âge, vous ?"

"Quarante deux ans, presque quarante trois. Juste le double de toi."

"Moi aussi je vous en donnais moins. Vous n'avez pas l'accent de Milan."

"Toi si."

"Je ne vous avais jamais vu là..."

"Pourtant j'y vais parfois, mais pas souvent. Moi non plus je ne t'avais jamais vu."

"A quelle heure dois-je m'en aller ?"

Pierre comprit qu'il lui demandait s'il pourrait passer toute la nuit là. "Je dois sortir vers treize heures, alors avant une heure, ou plus tôt si tu veux."

Comme il s'en doutait, le garçon lui demanda alors : "Je peux rester même après qu'on l'aura fait ? Jusqu'au matin ?"

"Je t'ai dit, il suffit que tu partes avant une heure."

Les pâtes étaient prêtes. Pierre les égoutta, les mit dans l'assiette et versa dessus une abondante quantité de ragout. Puis il lui demanda : "Tu veux un verre de vin, avec ?"

"Je n'ai pas l'habitude de boire, mais... un demi verre, d'accord."

Pierre mit sur la table la bouteille de vin et une carafe d'eau. "Sers-toi." lui dit-il, et il s'assit avec lui.

Le garçon mangeait lentement, il mâchait longtemps.

"C'est vous qui avez fait la sauce ?"

"Oui."

Pierre s'attendait à ce que le garçon le complimente sur sa cuisine, il savait qu'il s'en sortait bien, mais Giosué ne dit rien. Après avoir fini les pâtes, il sauça méticuleusement son assiette avec le pain.

"Je peux manger un fruit ?"

"Même tous, si tu veux. Je n'ai rien d'autre à la maison."

"Et demain, vous faites comment pour déjeuner ?"

"Je mange dehors. Je n'ai pas envie de faire les courses et la cuisine." répondit Pierre et il se demanda si le garçon avait espéré rester déjeuner aussi.

"Vous vous appelez comment, vous ?" demanda le garçon en attaquant son second fruit.

"Pierre."

"Français ?"

"Non, du Val d'Aoste."

"Moitié français, alors."

"Non, complètement italien."

"On va baiser, maintenant ?"

"Tu es pressé ?"

"Si vous ne l'êtes pas..."

"Moi j'aime faire les choses avec calme, quand je peux."

"Au lit aussi ?"

"Au lit aussi."

"Je peux vous poser une question ?"

"J'ai l'impression que tu m'en as déjà posées. Pourquoi donc me demandes-tu si tu peux, maintenant ?"

"Il y a des questions qu'on peut poser et d'autres pas."

"Et bien pose-la, je verrai si je te réponds."

"Vous n'allez qu'avec les garçons ?"

"Oui. Et toi ?"

"Moi aussi. Vous en avez eu beaucoup ?"

"Peut-être trop."

"Que voulez-vous dire, peut-être trop ?"

"Que..."

"Qu'un seul vous aurait suffit, je parie, mais fixe."

"Eh, exactement."

"Quelqu'un comme vous ne devrait pas avoir de problèmes à s'en trouver un fixe."

"J'ai peut-être une vie trop vagabonde et trop pleine d'engagements. Je ne crois pas qu'il soit facile de trouver quelqu'un qui veuille la partager."

"A moins qu'il aime une vie vagabonde. Il y a des gens qui aiment ça."

"Mais ceux qui aiment ça aiment le faire à leur façon, pas à celle d'un autre."

"Vous voulez que je lave l'assiette et la casserole ?"

"Non, on s'en occupera demain matin."

"Alors, on va au lit ?"

"Oui."

Le garçon enleva le peignoir et se coucha sur le lit pendant que Pierre se déshabillait. Ce dernier le regarda : il était bien fait, attirant. Il n'était pas excité, son sexe était appuyé sur sa cuisse, mou, beau. Quand Pierre fut nu et s'approcha du lit, Giosué le regarda et ébaucha un petit sourire.

"Vous bandez déjà."

"Oui."

"Alors je vous plais..."

"Oui." lui répondit Pierre en se couchant sur le côté.

Pendant qu'il se couchait à côté de lui, le garçon lui passa un bras à l'épaule et l'attira contre lui : "Qu'est-ce que vous aimez faire, Pierre ?"

C'était la première fois qu'il l'appelait par son nom. Ça lui fit plaisir. "Tout, je ne te l'avais pas dit ?"

"Si, c'est vrai. Vous aimez aussi embrasser ?"

"Bien sûr."

Giosué se releva sur un coude, se pencha sur lui et l'embrassa. Il savait bien embrasser. Pierre prit son visage entre les mains et lui rendit son baiser. Tout doucement, le garçon se coucha sur lui et commença à frotter son corps contre le sien. Pierre sentit qu'à présent le garçon aussi était excité, leurs membres durs pressaient l'un contre l'autre. Il lui caressa le dos et les fesses, fermes et douces. Giosué se frottait de tout son corps, appuyé sur les coudes et les genoux pour ne pas peser sur lui. Il savait faire et à l'évidence ça lui plaisait à lui aussi. Pierre se dit qu'il pourrait bien passer une nuit très plaisante.

Puis le garçon le força gentiment à se tourner avec lui de façon à ce que Pierre se retrouve sur lui. Il lui ceignit la taille des deux jambes pour s'offrir à lui. Mais Pierre ne le prit pas, il voulait faire les choses avec calme, profiter longtemps de ce garçon.

Ils continuèrent ainsi, ils tournaient et se retournaient, se mettaient tête bêche, se serraient dans les bras, s'embrassaient, enlaçaient leurs membres dans un crescendo de plaisir et de désir, dans une agréable gymnastique érotique.

Comme ils l'avaient convenu, ils firent vraiment tout et se donnèrent du plaisir l'un à l'autre jusqu'à ce que, Giosué d'abord puis Pierre, arrivent au sommet du plaisir. Puis le garçon alla à la salle de bain, revint avec une serviette humide et lava consciencieusement Pierre puis lui-même. Puis il revint sur le lit, à côté de Pierre.

"C'était bien ?"

"Oui. Tu veux le reste de l'argent maintenant ?"

"Quand je pars."

"Comme tu veux." lui dit Pierre et il l'attira contre lui et le prit entre ses bras et entre ses jambes.

"Si... si demain matin ou cette nuit l'envie vous prend, Pierre... vous pouvez faire ce que vous voulez, moi je veux bien."

Pierre lui sourit : "Un instant, je vais éteindre."

"Je m'en charge. Restez couché."

Le garçon sauta lestement du lit, éteignit et revint, se lova contre le corps de Pierre et posa la joue sur sa poitrine. Pierre lui caressa doucement le corps. Giosué s'endormit en quelques minutes. Pierre couvrit leurs corps du drap. Et rapidement il s'endormit lui aussi.

Il se réveilla à neuf heures, il se sentait frais et reposé. Le garçon dormait encore profondément. Pierre se détacha de lui dans le réveiller, sortit du lit, alla pisser puis, toujours nu, il alla à la cuisine préparer le petit déjeuner pour deux. C'était presque prêt quand il perçut un mouvement du coin de l'œil. Il se retourna et vit Giosué, lui aussi tout nu, qui le regardait et se frottait les yeux.

"Le petit déjeuner est presque prêt."

"Vous n'avez rien fait cette nuit ni ce matin." dit le garçon en le regardant, sérieux.

"Cette nuit je dormais et ce matin toi tu dormais, j'ai préféré te laisser dormir. Assieds-toi, prenons un café au lait."

"On a le temps avant une heure... si vous voulez remettre ça."

Pierre sourit : "Pourquoi pas ? Tu as de nouveau envie ?"

"Pour quatre cents lires, vous avez le droit de le refaire."

"Réponds à ma question."

"Vous savez bien le faire. Pourquoi pas ? Et puis... vous êtes gentil."

Pierre posa sur la table deux bols de café au lait chaud et un paquet de biscottes. Ils mangèrent en silence. Giosué le regardait souvent."

"Qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça, Giosué ?"

"Je me demandais quel genre de type vous êtes, Pierre. Vous m'intriguez."

"Moi aussi, je me demande de quel genre tu es..."

"Je ne suis qu'un tapin."

"Et moi alors, si tu n'es qu'un tapin, je ne suis qu'un client." répondit Pierre d'une voix égale.

"Si ça vous gêne que je dise que je suis un tapin, pourquoi vous êtes venu me chercher là où il n'y a que des tapins ?"

"Je cherchais un garçon."

"A louer."

"Si tu le faisais pour rien, je t'aurais aussi invité."

"Grande vérité. Vous auriez aussi été encore plus content." répliqua le garçon, ironique.

"Quoi qu'il en soit j'aime le faire avec toi, et toi aussi ça t'a plu, et pas juste parce que je te payais, hein ?"

Ils ne refirent pas l'amour, ce matin là. Après le petit déjeuner, Giosué demanda s'il pouvait s'en aller. Pierre lui dit oui. Le garçon se rhabilla, Pierre lui donna les autres deux cents lires, Giosué les empocha et partit sans un mot pour prendre congé.

Pierre fut un peu déçu, pas tant de n'avoir pas refait l'amour, mais par la quasi fuite du garçon. Il se demanda pourquoi, après avoir dit qu'il aurait aimé refaire l'amour avec lui, il avait changé d'avis et s'était précipité dehors.


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