Pierre avait quarante ans à présent et il déployait une activité de plus en plus frénétique. Il était fréquemment à Lugano où il se rapprocha du Parti Populaire, qu'il aidait souvent, par des dons, en embauchant des réfugiés ou par ses conseils d'organisation.
C'est pour ce dernier point qu'on finit par lui proposer la charge de représentant du Parti Populaire auprès du commandant militaire du CLN, le Comité de Libération National de l'Italie. Il fut rien moins que facile pour ce jeune entrepreneur de faire un tel pas : d'un côté ça le soustrairait à ses nombreux engagements, mais de l'autre il réalisait qu'on lui offrait la possibilité de faire quelque chose de concret et en personne pour combattre le fascisme.
Mais cela lui imposerait d'entrer dans la clandestinité et lui interdirait donc de mener de l'avant toutes ses affaires. Il finit par décider d'accepter, demanda juste le temps nécessaire pour mettre en ordre ses affaires. Grâce à un maquisard, il fit parvenir un message à Diego où il lui disait qu'il avait un extrême besoin de Damiano et lui pour ses affaires et les priait de venir s'installer en Suisse. Il n'expliquait pas la raison, de peur que le message ne tombe en de mauvaises mains.
Après moins d'un mois ils arrivèrent tous deux à Sion où Pierre les attendait. Alors il leur dit sa décision et leur demanda d'accepter une délégation générale pour qu'ils puissent prendre sa place et mener de l'avant toutes ses affaires et entreprises. Maximilien et Thibaud les épauleraient comme ils l'avaient toujours fait avec lui. Tous deux acceptèrent, après en avoir discuté avec Pierre, Charles, Thibaud et Maximilien. Aussi Pierre put-il tout quitter, disparaître et entrer dans la clandestinité.
Piemme, Stella, Vespa et Tobia furent les noms que Pierre prit peu à peu en travaillant pour la résistance, tour à tour représentant politique du CLN, officier de liaison entre les groupes de partisans et même commandant militaire des groupes de résistants démocrates chrétiens. Etant un manager habile et expérimenté avec un fort sens de l'organisation, Pierre eut un rôle de grande utilité parmi les formations de la résistance, il s'occupait des liaisons internes et s'activait à repérer et allouer argent, armes et vivres.
Ses activités l'amenèrent plusieurs fois à revenir clandestinement en Italie. Grâce à son travail et à ses qualités relationnelles, le groupe de résistants qu'il avait rejoint et qui au début comptait près de trois mille hommes, devint presque vingt fois plus important et malgré ça, d'une organisation et d'une cohésion parfaites. Ses hommes l'adoraient littéralement.
Plus d'un jeune résistant de son groupe, en diverses occasions, lui fit comprendre qu'il accepterait avec plaisir ses éventuelles avances sexuelles, mais Pierre ne céda jamais à ces occasions pourtant attirantes, et il les découragea toutes, gentiment mais fermement. Etant honnête avec lui-même, il comprit que la vraie raison pour laquelle il ne voulait se lier à aucun de ces jeunes combattants était la peur de tomber amoureux et que le garçon meure : la vie de résistant procurait souvent un réel risque d'être tué.
Début septembre 1944, Pierre, sous le nom de Vespa, était à Bologne pour organiser la résistance locale. Il avait fait du bon travail et se préparait à retourner en Suisse quand, l'après-midi du 12 septembre, alors qu'il quittait l'hôtel où il s'était enregistré sous le nom d'Antonio Donvito, il se trouva soudain encerclé par un groupe de chemises noires. L'un d'eux, ce devait être leur chef, un pistolet dans une main et un poignard dans l'autre, lui dit : "Martinello Pietro, vous êtes en état d'arrestation. Suivez-moi."
Pierre resta calme, de marbre, et répondit : "Je m'appelle Antonio Donvito, vous vous trompez de personne. De plus seule la police nationale a le droit de faire une arrestation."
L'homme ricana : "On sait bien qui vous êtes, vous avez été reconnu, inutile de nier et de nous faire perdre notre temps avec de faux papiers. Et puis, tout citoyen digne de ce nom a le devoir sacré d'arrêter un criminel et de le conduire au poste de police. Suivez-moi et n'opposez pas de résistance, sans quoi nous serons contraints d'utiliser la force."
"Si vous m'immobilisez et me portez à bout de bras, vous pourrez m'emmener où vous voulez, me casser les jambes à coups de matraques, me faire ingérer de l'huile de ricin ou me mettre une balle dans la tête. Mais je ne bouge pas d'ici. Si j'ai, comme vous dites, commis un crime, appelez la police et je la suivrai."
Une petite foule de badauds s'était rassemblée autour d'eux et regardait la scène l'air impénétrable. Leurs visages ne donnaient l'impression de soutenir ni l'un ni les autres. Mais Pierre reconnut parmi eux deux résistants, impassibles eux aussi.
"Oh, bon, on fera comme vous dites. La loi avant tout ! Tonio, va avertir la police qu'on a pris un traitre à la patrie." ordonna le chef à un de ses hommes. Lequel partit en courant et la foule s'écarta pour le laisser passer, avant de se refermer dans un cercle silencieux.
"Ah, voilà donc mon chef d'accusation." dit Pierre, toujours tranquille. "Et sur la base de quoi ?"
"Il y a un gros dossier sur vous, avec dedans assez de matière pour vous envoyer à la potence, croyez-moi."
Arriva une fourgonnette de police. Deux agents et un gradé en descendirent et firent s'écarter les gens. Le chef de la bande de chemises noir salua le gradé amicalement.
"On s'en charge, Brusca." dit le gradé, puis il se tourna vers Pierre : "Suivez-nous."
"On vient aussi." déclara le chef de l'escadron fasciste.
Le gradé haussa les épaules. Il passa les menottes à Pierre et ils emmenèrent dans la camionnette avec laquelle ils allèrent au commissariat. Peu après arrivait aussi l'escadron qui l'avait arrêté, ils avaient fait le trajet à pieds. Ils observèrent en silence le déroulement des formalités. Quand le policier qui tapait le procès-verbal à la machine répéta les mots "Donvito Antonio", le chefaillon fasciste intervint : "Il s'appelle Martinello Pietro, pas Donvito Antonio. Ces papiers sont faux !"
Le gradé lui fit signe de rester tranquille et dit au policiez : "Mettez : le soi-disant Donvitto Antonio." Puis il se tourna vers l'autre et lui dit : "Vous ferez après vos dépositions et remarques."
"Le fédéral a un dossier sur lui, et..."
"D'accord, Brusca, le dossier aussi sera étudié avec attention, n'en doutez pas. Suivons la procédure."
Un des fascistes dit à voix haute : "Putain, mais pourquoi perdre du temps ? Il faut le mettre dos au mur et le fusiller. Si vous saviez ce que cet étron..."
Le gradé le regarda durement : "Nous ne mettons personne dos au mur : il y aura un procès et on exécutera ce qu'aura décidé le juge. N'en doutez pas, justice sera faite."
Puis Pierre fut emmené dans une cellule où on l'enferma. Il y avait un autre homme assis au bord de l'espèce de lit en planches et il se déplaça de côté pour qu'il puisse s'asseoir. Quand ils furent seuls, l'homme lui demanda, avec un fort accent de Bologne : "Pourquoi ils vous ont mis au trou, vous ?"
"Je n'en sais rien. Je crois que c'est une erreur de personne, ils m'ont pris pour un autre."
"Moi par contre ils m'ont pincé alors que je chourais dans un magasin. Ah, je vieillis, je n'ai plus mon adresse d'avant." dit-il avec un rire discret et amer. "Vous avez l'air d'un homme bien. C'est quoi votre métier ?"
Pierre le regarda et ne répondit pas.
"Vous ne voulez pas parler ? Je vous ennuie parce que je ne suis qu'un sale pauvre ? Un pauvre et un voleur ?"
"Je n'ai pas envie de parler, mais ce n'est pas pour cette raison. Je ne juge jamais un homme sur son allure ou sa fortune."
"C'est que ça fait trois jour que je suis au trou et vous êtes le premier avec qui je peux échanger deux mots. Ceux-là..." et il fit un geste vers le couloir qui menait aux bureaux, "ils ne me parlent même pas quand ils viennent m'apporter cette saloperie qu'ils appellent un repas. On a besoin de parler pour se sentir encore un homme, non ? Mais si je vous ennuie..."
"Non, excusez-moi. C'est juste que je suis furieux de ce contretemps."
"C'est la première fois que vous êtes en prison ?"
"Oui."
"Moi aussi. Ils m'avaient jamais pincé, avant j'arrivais toujours à filer à l'anglaise. Mais comme on dit, tant va la cruche à l'eau... Cette nuit, vous préférez dormir ici ou sur le lit d'en face ?"
"C'est pareil, l'un vaut l'autre."
"J'enlève mes affaires tout de suite, si vous préférez vous asseoir en face plutôt qu'ici près de moi."
"Peu importe. Vous pouvez l'enlever quand on se couchera."
"Quand j'étais jeune, j'avais plein de rêves, j'espérais devenir va savoir qui, et bien non, vous voyez où j'en suis arrivé ? Je n'ai pas eu de veine, dans la vie. Vous par contre, à vous voir, vous avez l'air de plutôt bien vous en sortir."
"Je ne peux pas me plaindre."
"Tant mieux pour vous. Vous fumez ? Vous pouvez me donner une cigarette ?"
"Non, désolé, je ne fume pas."
"Vous êtes marié ?"
"Non."
"Moi non plus. Ça donne trop de soucis une femme, et des enfants encore plus. De toute façon il y a plein de femmes à contenter partout, mécontentes de leur mari, je m'en suis bien tiré, à semer des cornes et peut-être bien quelques enfants illégitimes, qui sait..." dit-il en rigolant. "Je suis un bon coq, vous savez, qui plait encore aux femmes, ou du moins elles aiment mon outil et comment je m'en sers. Mieux que leur mari, à en juger par ce qu'elles me disent quand je me les fais."
Pierre l'écoutait à peine, il glissait parfois une remarque dans son monologue, plus par politesse que par intérêt. Le soir on leur apporta à manger. L'homme avait raison, c'était une bouillie insipide, mais Pierre mangea tout jusqu'à la dernière goutte.
Puis la lumière s'éteignit et se ralluma trois fois.
"C'est le signal qu'en bon petit fasciste on doit aller dormir. Vous ne devez pas avoir l'habitude de dormir sur une table en planches. Vous voulez ma couverture à mettre sous vous ?"
"Non, merci. Moi il me suffit de me coucher pour m'endormir et même un coup de canon ne me réveillerait pas. Quand j'ai sommeil, je pourrais même dormir debout, comme les chevaux."
"Oui, je me suis toujours demandé comment ils font, les chevaux. Ah, et si je ronfle et que je vous dérange, réveillez-moi."
"Je vous l'ai dit, même un coup de canon ne me réveillerait pas, ne soyez pas inquiet."
Après trois jours, Pierre fut transféré dans une prison de la province. On l'informa que son procès aurait lieu le huit octobre. On le mit en cellule avec un garçon d'à peine vingt et un ans. Il y avait des lits superposés métalliques, le garçon lui dit de prendre le lit de dessus, qu'il dormait en bas. La cellule était petite, il y avait une table minuscule devant les lits, avec deux sièges et, au fond, la cuvette des toilettes avec un couvercle en bois et un seau d'eau à côté, près d'un évier avec un robinet. Des bouts de journal étaient accrochés à un clou en guise de papier hygiénique. La porte était une grille faite de barreaux épais comme le doigt et il y avait une fenêtre carrée, au dessus des toilettes, elle aussi fermée par de solides barreaux.
Le garçon l'observait d'en bas, avec un regard dur, et il ne parlait pas. Depuis son arrivée les seuls mots qu'il lui avait dits concernaient le lit. Pierre aurait aimé avoir quelque chose à lire, pour passer le temps. Il ne réfléchissait pas à l'issue de cette affaire, à ce qui pourrait lui arriver. Mais toutes ses pensées allaient à ceux qui lui étaient chers, il essayait d'imaginer ce qu'ils pouvaient faire à cet instant...
Après le dîner, il décida de monter sur son lit et de s'étendre un moment. Il remarqua des graffitis au mur et se mit à les lire. Il sourit quand il lut : "Ici, le 9 mai 1941, Carlo m'a enculé. Il baise bien." Il se demanda comment avaient finis l'auteur de ces mots et le Carlo en question...
Il entendit un bruit et se tourna pour regarder. Le garçon était assis à table et, avec une boulette de mie de pain il jouait au foot, il utilisait son index et son majeur comme les jambes d'un joueur. "Tu aimes le foot ?" lui demanda Pierre.
Le garçon s'arrêta et le regarda un instant, droit dans les yeux, sans répondre. Puis il dit à voix basse : "Je jouais dans l'équipe junior d'Ancône." et il continua à le fixer.
"Tu étais bon ?" demanda Pierre en se soulevant sur un coude.
Il haussa les épaules. "On disait que j'étais un espoir du foot."
"Et alors ?"
"Et alors, quoi ?" demanda le garçon d'un ton dur.
Pierre ne répondit pas, mais il continua à le regarder dans les yeux. Sans savoir pourquoi, il sentait qu'il ne pouvait pas détourner le regard, une sorte de défi silencieux commençait entre eux. Peu après, le garçon baissait les yeux.
"Et alors," dit-il, "autant que je te le dise moi-même, tu l'apprendrais quand même, on dirait que tout le monde le sait, ici. Et alors, ils m'ont renvoyé parce qu'ils m'ont surpris à baiser un copain de l'équipe. Sauf que lui c'était le fils d'un gros poisson et ils ne lui ont rien fait. Et alors ils l'ont dit à mon travail aussi et je l'ai perdu, et ils l'ont aussi dit à mon père et il m'a chassé de la maison, et alors j'ai commencé à vendre mon cul pour manger, et alors je suis ici pour prostitution. Tu es content, maintenant ? Sois tranquille, tu n'as pas besoin d'un slip en plomb, je n'aime qu'être enculé, pas enculer, tu ne risques rien !"
Il avait dit tour cela sans reprendre son souffle et sa voix était devenue plus aigüe, presque stridente.
"Comment tu t'appelles ?" lui demanda Pierre d'un ton gentil.
Le garçon le regarda, stupéfait, et, à voix basse, il répondit : "Stefano Beccacece."
"Moi c'est Antonio Donvito." Pierre lui donna son faux nom, il ne pouvait pas lui dire le vrai comme il l'aurait fait spontanément.
"Et toi tu es là pour antifascisme, c'est ça ?"
"C'est ce qu'ils disent. Mais j'en sais rien, je ne me suis jamais intéressé à la politique."
"Pour eux, ne pas s'intéresser à la politique, c'est être antifasciste. Celui qui n'est pas avec nous est contre nous, ils disent."
Le silence retomba, et dura des heures. Pierre s'endormit. Puis il dut aller aux toilettes, et ce n'est qu'alors qu'il réalisa qu'il devait le faire devant le garçon. Il fit tranquillement ce qu'il devait faire. Il remarqua que Stefano, l'air de regarder ailleurs, vérifiait en fait son équipement.
Il se dit que c'était un garçon attirant, et cette pensée le fit bander. Quand il eut fini, il rajusta ses habits et alla s'asseoir à table, presque face au garçon.
"Tu as bandé, quand tu t'es aperçu que je te regardais." dit soudain Stefano.
"Oui." reconnut tranquillement Pierre.
"Tu as eu envie de me baiser ? Quand ils éteindront, si tu as envie de le faire, moi je suis d'accord. Ils ne viennent jamais contrôler, après l'extinction des feux, on a tout le temps."
Pierre ne répondit pas.
"Tu l'as déjà fait avec un garçon, toi ?"
A nouveau, Pierre ne répondit pas.
"Alors tu l'as déjà fait, sinon tu te serais empressé de nier." dit Stefano avec un petit sourire. "Je les connais les hommes, je les connais bien. J'ai été avec des types de tous les genres, même un évêque, un fédéral fasciste et un directeur d'hôpital. Des hommes mariés, des flics, des fascistes invétérés, des garagistes, des chauffeurs, des peintres, des marchands... et j'ai appris à donner plus de plaisir à un homme que n'importe quelle putain, avec ma bouche ou avec mon cul."
Pierre l'écoutait et il ne réagit pas.
"Un soir, un flic m'a baisé au parc dans les buissons, en échange il ne m'arrêtait pas et ne me dénonçait pas. Il avait enlevé son fut pour faire son affaire, moi j'avais baissé le mien juste ce qu'il faut. Quand il a eu fini de me baiser, je lui ai chouré le fut de son uniforme et son calbut et j'ai fui comme un lapin. Je me demande encore comment il a fait pour rentrer au commissariat ou chez lui, nu sous la ceinture, et comment il l'a expliqué !" dit-il et, pour la première fois, il rit à ce souvenir.
Pierre rit aussi à l'idée de la scène.
"Dans son fut il y avait son portefeuille, ses papiers, la photo de sa femme et de son fils, d'au plus deux ans, qu'il tenait dans les bras. Alors j'ai pris l'argent, j'ai noté son adresse sur les papiers et j'ai écrit derrière la photo : j'ai aimé comme tu m'as enculé; et, la nuit, je suis allé mettre le portefeuille dans sa boîte aux lettres. J'ai eu de la chance, cette fois-là quand ils m'ont pris, je ne suis plus retombé lui."
"Et même si tu le revoyais, que pourrait-il te dire, que pourrait-il faire ? Il a tout intérêt à se taire et à accepter ce qu'il a mérité."
"Oui, tu as raison. Oui, je lui ai donné ce qu'il méritait, et je me suis largement remboursé de la faveur qu'il m'a obligé à lui faire. Mais quand même... il baisait bien, il faut l'avouer. Il y a peu de mecs qui le font bien, même s'ils se donnent des airs de grands baiseurs."
Arriva l'heure de la fouille des cellules et de la fouille au corps. Puis le dîner fut apporté.
"Pas cette fois, mais il y a trois jours, celui qui m'a fait la fouille au corps me touchait d'une façon telle que je crois que ça lui plaisait beaucoup. J'ai cru qu'il reviendrait peut-être plus tard, c'était un beau petit mec, je l'aurais volontiers satisfait, mais il ne s'est pas montré."
"Tu ne parles que de ça, Stefano ?" lui demanda Pierre, mais sans critique dans son ton.
"On ne parle pas tous de son travail ? Que sais-je faire d'autre, moi ?"
"Tu sais jouer au foot."
"Oh, ça c'est la préhistoire. Il y a des années que je ne touche plus le ballon et que je fais le trottoir. Tout le monde parle de son travail, surtout quand il lui plait."
"Alors toi ça te plait."
"Pas toujours, non. Seulement parfois. Mais je peux pas choisir, faire le difficile. Je dois prendre ce que m'offre la rue. Mais c'est peut-être pareil pour tout travail, j'en sais rien. Le bon côté de mon métier c'est que j'ai rien à dépenser, j'ai toujours mon outil sur moi, l'endroit c'est le client ou la nature qui le procurent, le gain est net, je n'ai pas de taxes à payer. Le mauvais côté c'est que parfois, avec certains clients tu fuirais volontiers, mais tu ne peux pas. Et qu'il faut faire gaffe parce que parfois, après t'avoir baisé, ils te frappent ou te volent."
"Ça t'est déjà arrivé ?"
"A moi, non, mais à certains de mes copains. L'un a même fini à l'hôpital. Et il n'a même pas pu dénoncer ce connard, il a dû dire qu'il s'était battu avec un ivrogne qu'il ne connaissait pas."
Ils se couchèrent, les lumières furent éteintes. Pierre s'endormait quand il fut réveillé : Stefano était monté dans son lit et se couchait à côté de lui.
"Alors, ça te dit de m'enculer, Antonio ?"
"Ce n'est pas la peine, Stefano, Retourne dormir tranquille."
"Mais moi j'en ai trop envie, il y a trois, presque quatre semaines maintenant que je ne me fais plus mettre. Et tu me plais, tu es bel homme. Allez, tu verras que je tu vas t'amuser." et en disant cela il avait enlevé son slip à Pierre puis lui avait mis une mains entre les jambes. "Tu vois, tu bandes ! Tu en as envie toi aussi. Allez, prends-moi." insista-t-il en fouillant entre les jambes de Pierre.
Pierre non plus n'avait plus eu de rapports depuis bien longtemps, et ce garçon l'attirait et il était là, disponible, insistant même. Mais quelque chose le retenait encore. Stefano à présent lui manipulait à pleines mains le paquet. Puis le garçon se contorsionna jusqu'à arriver à placer sa tête sur l'entrejambe de Pierre.
"Arrête, qu'est-ce que tu fais..." dit ce dernier en essayant de le repousser.
"Je te la prépare à ma manière, comme ça elle glissera mieux. Laisse-moi faire..."
"Non..."
"Oh, mais tu ne vas pas faire comme les femmes qui disent non, non et puis font oui. Laisse-loi faire. Lui il me dit oui, alors inutile de me dire non."
Stefano plongea entre ses jambes et commença à bouger la tête de haut en bas. Pierre se détendit et le laissa faire. D'une main il lui caressait la nuque, de l'autre le dos. Peu après le garçon arrêta, se coucha sur le ventre et dit : "Allez, viens sur moi et fais m'en profiter à fond. Allez !"
Pendant que Pierre entrait en lui, Stefano lui mordillait une main et gémissait à voix basse. Pierre bougea en lui, il prenait son plaisir mais se préoccupait d'en donner le plus possible au garçon. Et il atteignait son but puisque ce dernier murmurait de légers "Oui..." pleins de plaisir à chacune de ses poussées.
Quand tout fut fini, Stefano lui dit : "Putain, tu es doué, toi ! Tu es un des meilleurs que j'ai eu, tu as réussi à me faire jouir sans que j'ai besoin de me branler. Ça n'arrive presque jamais. Et ça t'a plus à toi aussi, hein ?"
Pierre le prit dans ses bras et lui caressa la joue puis la poitrine : "Oui, ça m'a beaucoup plu."
"Je suis bon, hein ? Putain, j'ai trempé ton matelas. Si tu veux, tu peux dormir en bas, je dormirai ici."
"Ça n'a aucune importance."
"Tu veux que je m'en aille, maintenant ? Tu veux dormir ?"
"Non, reste encore un peu ici." répondit Pierre sans cesser de le caresser tendrement.
"Tu sais quoi ?"
"Quoi, Stefano ?"
"Personne ne m'a jamais dit de rester, après m'avoir baisé. J'aime ta façon de me tenir, de me toucher. Je ne suis pas ton premier garçon, n'est-ce pas ?"
"Exact."
"Et... tu les traites tous comme ça, les garçons avec qui tu vas, après ?"
"S'ils aiment ça, oui."
"Pourquoi ?"
"Parce que ce sont des humains, comme moi, et parce qu'on a partagé du plaisir."
"Même si ce sont des putains comme moi ?"
"Ne sont-ils pas eux aussi des êtres humains ?"
"Non, on est juste des trous à baiser..."
"Pas pour moi. Et tu ne t'es pas prostitué avec moi. Mais même si c'était le cas, ça ne changerait rien pour moi."
"Tu es un homme étrange, toi."
"Pourquoi ?"
"Bon, non, étrange n'est peut-être pas le bon mot. Mais tu es différent de tous les autres."
"Peut-être est-ce juste parce qu'on s'est rencontrés ici, en prison."
"Je ne crois pas. Au contraire, en prison les hommes deviennent plus encore des bêtes."
"Tu y étais déjà allé, toi ?"
"Non, jamais. Mais un de mes compagnons de rue, oui, et ce qu'il m'a raconté entre quatre yeux... n'a rien à voir avec ta façon de me tenir ! Comme il était jeune et beau, il est devenu la putain de tous, ils faisaient la queue pour le baiser. Et même deux gardiens se l'emmenaient à l'infirmerie sous prétexte de se faire aider et là ils l'enculaient. J'aime être comme ça, après avoir fait l'amour. Tu sais quoi ?"
"Quoi ?"
"J'aimerais te revoir, quand on sera sortis d'ici."
"Ce ne sera pas facile, mais ce n'est pas impossible."
"Il vaut mieux que je retourne dans mon lit. Si on s'endort et qu'ils nous trouvent comme ça, on sera dans de sales draps, demain."
"Tu as sans doute raison. Bonne nuit, Stefano."
Le garçon remit son slip et son maillot et juste avant de descendre du lit, il dit : "Oui, ce sera ma première bonne nuit, là, en taule." et il glissa hors du lit. Puis, une fois couché sur son lit, il murmura : "J'aurais aimé m'endormir là, en haut avec toi."
Après cette première fois, ils firent l'amour toutes les nuits. Quand un jour Pierre lui fit remarquer le graffiti au mur à côté de son lit, Stefano sourit. Il prit un clou et écrivit dessous : "Ici, Stefano a connu un homme spécial, et il voudrait pouvoir ne donner son cul qu'à lui. 29 septembre 1944."
Arriva le huit octobre. Pierre souhaita bonne chance au garçon qui fit de même, puis il suivit son escorte. On le fit monter dans la camionnette qui devait l'emmener au tribunal. Ils traversaient un marché quand, devant eux, une charrette barra la route, l'homme qui la poussait essaya de l'écarter mais elle se renversa et déversa toutes ses cagettes de salades dans la rue. Deux policiers descendirent en hurlant de dégager tout de suite la chaussée, quand un camion rentra violemment dans la camionnette. Les deux autres policiers descendirent aussi et vite ce ne fut que pagaille, cris, hurlements, protestations, des gens qui se rassemblaient, aidaient, gênaient...
Pierre, resté seul sur le siège arrière, les poignets menottés, se sentit saisi rudement par un bras et tiré hors de la camionnette. Il regarda autour de lui, inquiet, puis reconnut l'homme : c'était un résistant. Guidé par ce dernier, il courut derrière un comptoir, passa à quatre pattes sous un autre, puis fut poussé dans un seuil dont la porte se ferma dans leur dos. Dehors, la confusion avait l'air d'augmenter. Ils montèrent les escaliers en courant, arrivèrent sur le toit, sautèrent sur un autre toit et descendirent par un autre escalier. Pierre avait le cœur au bord des lèvres.
Puis l'homme le poussa dans une pièce où d'autres hommes attendaient. "Tout va bien ?" demanda l'un, inconnu de lui.
"Oui, ils se disputent encore. Les amis ont fait un travail parfait."
Un autre homme prit les mains de Pierre, trafiqua dans ses menottes avec un petit fil de fer et peu après elles étaient ouvertes. Pierre se massa les poignets.
"Vite, déshabille-toi et passe ça !" lui dit celui qui semblait le chef en lui tenant un habit d'évêque, la croix pectorale, l'anneau du pasteur et des chaussures à boucles métalliques. Ils lui firent mettre un petit coussin sur le ventre pour le faire paraître gras pendant que deux autres hommes passaient une soutane et mettaient un chapeau de curé.
"En bas, il y a une voiture avec des plaques du Vatican. Ils vont te sortir de Bologne, après tu devras changer de déguisement. Nos hommes de là-bas t'emmèneront en Suisse, tout est déjà prêt."
"Merci, les gars."
"C'était notre devoir, nous ne pouvions pas te perdre. Ah, tiens, on m'a dit que ceci est très important, pour toi." dit l'homme en lui tendant sa tabatière en os.
Pierre écarquilla les yeux, et en la prenant il la caressa presque : "Comment avez-vous réussi à l'avoir ? Ils me l'ont confisquée avec tout ce que j'avais quand ils m'ont mis en prison !"
"On a nos moyens, il a suffi graisser les bons rouages et de passer le mot à l'un des nôtres qui est... au bon endroit. Allez-y, à présent, il n'y a pas une minute à perdre."
Ainsi, après un voyage de trois jours où il changea encore deux fois de voiture et de déguisement, Pierre arriva finalement en Suisse par les chemins utilisés par les contrebandiers et les résistants.