logoMatt & Andrej Koymasky Home
histoire originale par Andrej Koymasky


pin QUE TA MAIN DROITE IGNORE
CE QUE FAIT TA MAIN GAUCHE
CHAPITRE 11
DUCE, GUIDE-NOUS !

Pietro Martinello fut appelé dans le bureau personnel du patron, qui depuis l'italianisation des noms était devenu monsieur Berro. Il le fit s'asseoir, lui dit en souriant qu'il était de plus en plus heureux de l'avoir parmi ses employés, qu'il était son plus précieux collaborateur, que si son petit atelier était à présent une grande manufacture, honnêtement il le devait aussi à sa capacité d'organisation, à son inventivité et à son travail infaillible...

Pietro se demandait si, comme quelques années plus tôt l'avait envisagé Umberto, il allait lui proposer de devenir son associé...

"Donc," poursuivit-il d'un air grave, le sourire figé sur ses lèvres, "il me semble qu'il serait opportun, monsieur Martinello, que vous vous décidiez à prendre la carte du Parti Fasciste. En fait, plus qu'opportun, essentiel."

Pietro allait réagir par une violente dénégation, mais il se retint. Il respira à fond et dit : "Je n'en vois pas la nécessité, monsieur Berro. Que j'aie ou non ma carte du parti ne change rien à la façon dont j'aborde mon travail et j'assume mes responsabilités."

"Vous êtes le seul ici à ne pas avoir la carte. Vous n'êtes donc pas patriote ? Vous n'aimez pas notre grande Italie ? Vous ne comprenez pas que ne pas prendre la carte revient de fait à une critique ouverte de notre gouvernement et de notre Duce ? Ne voulez-vous pas être une force active de la construction d'une Grande Italie ?"

"Il me semble faire mon devoir jusqu'au bout, monsieur Berro..." dit Pierre en essayant de garder son calme.

Il n'avait jamais aimé ni le fascisme ni ce Duce, il observait même avec une inquiétude croissante l'évolution des événements. Les fascistes avaient mis la main sur l'Italie, et ils faisaient en sorte que la nation n'ait de places que pour ceux qui pensaient comme eux. On était aux antipodes de la démocratie. Pierre ne s'était jamais occupé activement de politique, mais il n'était pas non plus complètement ignorant de la pente dangereuse sur laquelle le fascisme poussait la nation.

"Mais allons, que vous coûte de prendre la carte du parti ? Ce n'est qu'un acte formel, après tout !" insista-t-il, mais son sourire était à présent gelé, sans vie, sans signification.

"Excusez-moi, monsieur Berro, mais si prendre la carte d'un parti est purement formel, c'est-à-dire de pure forme et sans substance, m'y inscrire n'aurait aucun sens. Ou alors je pourrais m'inscrire à n'importe quel autre parti... sauf qu'aucun autre parti que le fascisme n'est plus autorisé."

"Suffit, ne jouez pas avec les mots." Il ne souriait plus. "Personnellement je m'intéresse peu à ce que vous ayez ou pas la carte du parti, en ce qui me concerne vous pourriez vous faire moine et engrosser une nonne, ça me serait bien égal, tant que vous jouer bien votre rôle ici."

"Très bien..."

"Mais... c'est de très haut qu'on me sollicite, que me viennent des pressions, que je ne peux pas ignorer, pour ne plus employer des gens qui refusent d'entrer dans notre grand parti !"

"De très haut, vous dites ? Du Bon Dieu en personne ? Ou de son Altesse le roi ? Ou de combien dois-je descendre pour trouver..." commença a demander le jeune homme d'un ton un peu ironique.

"J'ai fait ce que je devais, Martinello. Si vous ne voulez pas comprendre..."

"Au contraire, je voudrais comprendre. Que va-t-il se passer à présent, puisque je refuse de prendre une quelconque carte ?"

"Assez, ne précipitez pas les choses ! Je vous laisse une semaine pour penser à mon conseil. Je ne vous demande rien d'immoral... Après tout je ne vous demande pas de me laisser vous enculer !" s'exclama-t-il, en colère.

Pietro rit : "Moi j'aurais trouvé moins immoral que vous me demandiez de m'enculer plutôt que de m'inscrire au parti fasciste."

"Bien, je n'ai rien à ajouter." dit-il avec dureté. "Dans une semaine, vous prendrez votre décision et moi la mienne en conséquence. Bonne journée, monsieur Martinello !"

Pietro sortit du bureau très choqué par ce dictat. Le reste de la journée il travailla mal, il n'arrivait pas à s'ôter de la tête la menace (à peine voilée) du patron. Non, il n'avait aucune intention de prendre cette carte !

Umberto vit son trouble et voulut savoir ce qui s'était passé. Pietro le lui raconta.

"Mais allons, Pietro, si tu campes sur tes positions, tu risques de détruire tout ce que tu as construit juste là ! Tu ne crois pas qu'il vaudrait mieux ne pas aborder les choses aussi frontalement ? Personne ne te demande de te sentir fasciste, seulement de demander un bout de papier et de vivre en paix."

"Non, Umberto, non. Et de toute façon, si quelqu'un détruit tout ce que j'ai construit jusque là, ce n'est pas moi mais celui qui met plus de valeur dans ce bout de papier que dans mon travail et mes capacités. Je ne partage pas l'idéologie fasciste, mais encore moins ses obligations injustes."

"Baisse la voix, au moins. Tu ignores qu'il est dangereux d'être antifasciste ?"

"Ah bon ? C'est du joli ! On n'est même plus libres d'avoir nos idées, de faire nos choix, c'est ce que tu me dis. C'est à cela qu'ils ont réduit notre Italie ?"

"Mais si la majorité des italiens est fasciste, il faut accepter l'avis de la majorité, non ? Ce n'est pas ça, la démocratie ?"

"Une majorité créée sous la menace n'est pas une majorité. Tout comme une démocratie où on ne peut pas manifester son désaccord n'est pas une démocratie."

"J'ai la carte du parti fasciste : je vaux moins qu'avant ?"

"Je ne la veux pas : je vaux moins qu'avant ?" répliqua Pietro.

"Mais, Pietro..."

"Mon nom c'est Pierre Martinet, malgré ce qui est écrit sur mes papiers !" déclara le jeune homme, puis il se leva et sortit du bureau et de l'usine.

Il était furieux. Il se promena un peu dans les rues de la ville en essayant de se calmer, mais il n'y arrivait pas : tout, en ville, était marqué d'une façon ou d'une autre par le fascisme. Il décida donc de rentrer chez lui. Et à peine arrivé, il enleva la plaquette de la porte et la remplaça par l'ancienne qu'il avait gardée : Pierre Martinet.

Après avoir dîné, il vérifia et mit en ordre certains papiers relatifs à son travail et planifia ce qu'il devrait faire les jours suivants. Se plonger dans le travail l'aida à ne penser à rien d'autre et le calma un peu. Il était onze heures et demie quand il se décida à aller se coucher.

Il fut réveillé par des coups de sonnette insistants à la porte. Il regarda son réveil, il était cinq heures du matin. Il se demanda qui cela pouvait être à cette heure. Il sortit du lit, un peu ensommeillé, passa sa robe de chambre et cria à qui continuait à sonner : "J'arrive ! J'arrive !"

Pieds nus, il alla ouvrir. Il y avait cinq hommes qu'il n'avait jamais vus avant.

"Monsieur Pierre Martinet, je pense." dit l'un.

"Oui, c'est moi..." répondit-il, encore un peu lent de son sommeil interrompu.

"Oui, c'est écrit à la porte." dit un autre et il le bouscula en entrant, suivi par les quatre autres.

"Oh, eh, c'est chez moi, ici, qui vous donne le droit de..."

"Le droit du plus fort, connard !" dit un d'eux.

"Sortez tout de suite ou j'appelle la police !" menaça Pierre.

Ils éclatèrent de rire et lui sautèrent dessus. Après un combat pas si bref, les cinq hommes arrivèrent à l'immobiliser. L'un d'eux lui glissa un entonnoir en bouche, un autre sortit une bouteille avec un liquide jaunâtre qu'il versa dans l'entonnoir et l'obligea à boire pour ne pas étouffer.

Quand enfin ils eurent fini de tout lui verser, ils gardèrent une main appuyée sur sa bouche pour qu'il ne vomisse pas l'huile de ricin et ne crie pas et se mirent à le frapper méthodiquement, avec art, de façon à ne pas lui laisser de traces mais à lui faire mal. Après un temps qui parut une éternité à Pierre, ils le laissèrent enfin sur le sol et s'en allèrent.

Pierre était bouleversé. Il se traîna à la salle de bain et essaya de vomir. Puis, avec peine, il essaya de se laver, enleva ses habits imprégnés d'huile de ricin, s'habilla et se traîna en chancelant jusqu'au poste de police. Le planton le regarda et lui demanda : "C'est quoi ? Vous êtes déjà ivre au petit matin ?"

"Non, je suis venu porter plainte pour agression."

"On va a agressé ? Qui c'était ? Asseyez-vous là, on va faire le procès-verbal de plainte. Ils vous ont volé ?"

"Non... cinq hommes sont entrés chez moi, m'ont immobilisé, m'ont forcé à boire une bouteille d'huile de ricin et m'ont frappé longuement..."

"Ah. De l'huile de ricin, vous dites. Et maintenant vous voulez porter plainte. Oui, je vois. Alors donnez-moi votre nom."

"Je m'appelle Pierre Martinet..."

"Vous êtes étranger ? Citoyen français ?" le coupa le petit flic.

"Mais non, je suis né au Val d'Aoste et je suis citoyen italien."

"Alors vous ne pouvez pas vous appeler Pierre Martinet."

"Mes papiers disent Pietro Martinello..."

"Mais alors, vous vouliez me donner un faux nom ? Pietro Martinello. Né à ? Le ?"

Pierre donna toutes ses coordonnées. Le policier sourit avec mépris quand il dit qu'il était fils de Maddalena Martini et de père inconnu, mais Pierre n'y fit pas attention.

"Donc vous avez été agressé par cinq hommes, chez vous. Quels sont leurs noms ?"

"Je ne sais pas, c'était la première fois que je les voyais."

"Mais alors, qui venez-vous dénoncer ?"

"Je viens porter plainte contre X, évidemment. C'est à vous d'enquêter."

"Ah, une plainte contre X. D'accord. Et pourquoi vous auraient-ils agressé ?"

"Ils ne m'ont pas dit pourquoi ils m'agressaient."

"Donc ils vous ont agressé sans aucun motif. Comme qui dirait pour passer le temps."

"J'ai seulement dit que je ne connaissais pas leur raison." répliqua Pierre, choqué et gêné par l'attitude du planton.

Quand enfin, après d'autres questions, le procès verbal fut fini, le policier le lui fit signer.

"Vous ne m'en donnez pas une copie ?" demanda Pierre.

"Revenez demain, vous aurez la copie quand tout sera archivé."

"Mais j'ai le droit d'avoir une copie maintenant."

"Vous voulez m'apprendre mon métier, Martinello ? Je vous ai dit de revenir demain, alors revenez demain."

En sortant, Pierre eut l'impression que le policier déchirait son procès verbal...

Il rentra chez lui. Il sentait encore sur lui l'odeur acre de l'huile de ricin qui avait débordé sur lui et par terre. Il se lava encore, nettoya mieux le sol, jeta la robe de chambre et les sous-vêtements imprégnés d'huile de ricin dans un seau plein d'eau savonneuse puis il chercha quelque chose à manger pour s'enlever de la bouche ce goût horrible. A peine avait-il fini de manger qu'il dut courir aux toilettes : l'huile de ricin commençait à faire son effet.

Il n'alla pas travailler, il se sentait trop faible. Il s'effondra dans le fauteuil et appuya la tête sur le dossier. Il sursauta à un nouveau coup de sonnette, mais court. Il se leva et, avant d'ouvrir, regarda par le judas. C'était Umberto.

"Tu veux quoi ?" lui demanda-t-il dès qu'il eut ouvert.

"Tu ne me fais pas entrer ?"

"Ça m'est égal..."

"Bon dieu, quelle tête tu as ! Tu es malade ?"

"Tu n'es au courant de rien, toi ?"

"De quoi ?"

Il lui raconta tout, y compris son passage à la police.

"Putain, ils ont réagi vite !" s'exclama Umberto.

"Evidemment, ton père les a avertis."

"Mais non, bien que... Putain !"

"Tu voulais quoi ? Pourquoi es-tu venu ?"

"Pour voir pourquoi tu n'étais pas venu au travail."

"J'ai encore un travail ?"

Umberto eut un long silence gêné. Pierre répéta sa question.

"Non." gémit presque son ami.

"Et ce n'est pas ton père qui les a envoyés, ou du moins avertis que j'avais refusé ?"

"Ça peut avoir été n'importe qui, hier, dans notre bureau, tu as hurlé ce que tu pensais !"

"Oui. Et la semaine de réflexion que m'avait laissée ton père ? Ce n'était pas vrai ? Il se foutait de moi ?"

"Pourquoi ? Tu as changé d'idée ?"

"Non."

"Justement. Ecoute, Pietro, je suis ton ami..."

"Pierre, s'il te plait. Pietro est mort hier."

"Ecoute, je... je suis ton ami..."

"Tu l'as déjà dit."

"Tiens... prends, je t'ai apporté ça..." dit-il en lui tendant une enveloppe.

"C'est quoi, ma lettre de licenciement ?"

"Non, prends. C'est tout ce que je peux faire pour toi."

Pierre prit l'enveloppe, elle était épaisse. Il regarda dedans, elle était pleine d'argent, des billets de cent lires.

"C'est quoi cet argent ?"

"Toutes mes économies."

"Pourquoi ?"

"Tu es sans travail..."

"Ta conscience te travaille ? Je n'en veux pas."

"Ne fais pas l'idiot, prends-le, tu en auras besoin. Et... si tu acceptes un conseil de ma part... quitte Aoste."

"Que sais-tu que tu ne veux pas me dire ?"

"Rien. Mais je ne voudrais pas que..."

"Et pourquoi devrais-je prendre cet argent ?"

"Nous étions amis, j'espérais que nous le soyons encore."

"Umberto... je n'ai rien contre toi, je n'en ai aucune raison, mais... oh putain... Pardon, je dois aller aux toilettes !"

"Je t'attends."

"Comme tu veux."

Quand il revint, Umberto le convainquit d'accepter son argent et lui conseilla à nouveau de partir. Puis, sur le pas de la porte, il se tourna et le serra fort dans ses bras, sans un mot, le lâcha et dévala les escaliers. Pierre remarqua que la plaquette avec son nom n'était plus à la porte. Il ne l'avait pas remarqué en revenant de la police. Il haussa les épaules et rentra chez lui.

Il dut encore se précipiter plusieurs fois aux toilettes, mais il arriva à préparer deux valises avec tout ce qu'il voulait emporter avec lui. Le soir il alla prendre le car pour monter au village. Il se sentait encore terriblement faible et il espérait ne pas avoir de crise de diarrhée pendant le voyage.

Il entra au bistrot et le premier qu'il vit fut Diego.

"Putain, Pietro, que t'est-il arrivé ?" demanda-t-il dès qu'il le vit. Il vint à sa rencontre et prit ses deux valises de ses mains.

"Il faut que je coure aux toilettes..."

"Je t'accompagne..."

"Non, je devrais m'en sortir."

"Appelle, si tu as des problèmes."

Pendant que Pierre se soulageait, Diego appela son père et Madeleine et leur dit que Pierre était arrivé et qu'il était dans un piteux état. Quand Pierre sortit des toilettes, sa mère et Charles l'attendaient dans la cour.

"Que t'est-il arrivé, Pietro, mon dieu, dans quel état tu es !" se lamenta sa mère.

"Toi, au moins, appelle-moi, Pierre, maman, s'il te plait." répondit-il, à voix basse.

"Tu veux t'appuyer sur moi, Piet... Pierre ?" demanda Charles.

"Je vais essayer de m'en tirer tout seul, merci." répondit-il en essayant de lui faire un sourire.

"Viens, montons. Diego a déjà monté tes valises et Enrico et lui mettent un lit dans la chambre de Carlo... Giuseppe et Damiano s'occupent des clients. Mais que t'arrive-t-il, tu es malade ?"

"Je ne vais pas bien, ça c'est certain. Mais rien de grave, maman, ne t'en fais pas. Je vous raconterai tout quand Giuseppe aura fermé. Je préfère le faire une seule fois, devant vous tous."

"Comme tu veux, mon chéri. Mais viens à l'étage, maintenant."

Pierre s'étendit sur le lit. Diego descendit avec Charles. Enrico le regardait, l'air préoccupé.

"Descendez, j'ai vu que le bistrot est plein de monde, ils auront besoin de vous."

"Je reste avec toi !" dit Enrico d'un ton décidé.

"Oh, gamin, tu n'as que seize ans, ce n'est pas toi qui vas donner des ordres." lui dit Pierre, mais avec un sourire.

"Il n'est pas indispensable qu'Enrico vienne, on s'en sortira, et je descends plus tranquille si ton frère reste avec toi."

"Maman, je ne suis pas mourant !" protesta Pierre.

"Oh, gamin," lui renvoya sa mère, "Ici les ordres c'est Giuseppe et moi qui les donnons, personne d'autre."

Quand les deux frères furent seuls, Enrico lui demanda : "Tu te sens si mal que ça, Pierre ?"

"Oh, toi au moins tu te souviens de mon vrai nom." répondit-il avec un sourire fatigué.

"C'est quoi, cette odeur ?"

"Merde, je n'ai toujours pas réussi à m'en débarrasser ! C'est de l'huile de ricin, petit frère."

"Tu avais besoin d'une purg... Oh, merde ! Les fascistes, c'était les fascistes, ces ordures !"

"Chht, tais-toi, Enrico, ce sont des choses à ne pas dire, en ce moment. Tu ne veux quand même pas finir comme moi ?"

"Tu sais qu'ils ont obligé papa à accrocher le portait du Duce au bistrot ? Il a dû le mettre, sinon ils lui enlevaient sa licence, ces salauds ! Et moi je dois aller à ces putains de samedi fascistes me casser les couilles à faire l'avant-gardiste de merde !"

"Et tu as une copine, toi, dans cette maison pleine de pédoques ?"

Enrico sourit : "Plutôt pédoque que fasciste."

"Bon, tant mieux. Mais tu as une copine ou pas ?"

"Non, pas vraiment. Enfin... il y a une fille qui me fait les yeux doux et qui me plait, mais on ne s'est encore rien dit..." répondit le garçon en souriant, et il rougit.

"Si ce sont des roses, elles fleuriront, Enrico."

"Tu sais que Charles n'est plus avec Ivano ?"

"Non, je ne savais pas. Et comment ça se fait ?"

"Parce qu'Ivano est un connard de fasciste convaincu."

"Mais alors, en plus d'être un repaire de pédoques, à part quelques louables exceptions, cette maison est aussi un nid d'antifascistes..." dit Pierre en riant et il lui ébouriffa les cheveux.

Enrico se recoiffa d'une main. "Tu es rentré ? Pour toujours ?"

"Je ne crois pas, et je crois qu'il vaut mieux pour vous aussi que je m'en aille. J'avais juste besoin de me remettre en selle... et de vos conseils. Pourquoi tu ne me parles pas un peu de cette fille qui te fait les yeux doux, en attendant qu'ils ferment et montent ?"

Enrico sourit, s'assit au bord du lit et commença à raconter. Plus tard ils montèrent tous et s'entassèrent dans la petite chambre. Alors Pierre leur raconta tout ce qui lui était arrivé. Quand il eut fini, Giuseppe dit : "Moi je crois qu'à ce stade tu as bien fait de partir, et que tu devrais même partir à l'étranger, en France ou en Suisse."

"La Suisse est peut-être mieux, puisque Pierre parle aussi bien italien que français et allemand. Ça pourrait lui être plus utile qu'en France." dit Diego.

"Pour quoi faire ?" demanda Pierre.

"Tu trouveras quoi. Tu as travaillé ici, au bistrot, tu as fait une belle carrière là-bas à la manufacture. Tu trouveras quelque chose. Tu peux peut-être te mettre à ton compte. Damiano, descends prendre le livre de comptes, qu'on voit ce qu'on peut donner à Pierre pour refaire sa vie."

"Ce n'est pas la peine, Giuseppe, merci. Un ami m'a donné de l'argent..."

"Tant mieux, plus tu auras d'argent plus tu seras indépendant." répliqua Giuseppe.

"Mais je..."

"Pierre, tu as déjà oublié ce que t'a dit maman ?" le coupa Enrico. "Ici il n'y a que papa et maman qui commandent."

"Dami et moi on a un peu d'argent de côté et on te le donne volontiers..." dit Diego.

"Et moi..." commença Charles, mais il s'arrêta parce que Pierre avait fondu en larmes.

"Non... non..." dit sa mère en le prenant dans ses bras.

"Pardon... ce n'est que la tension nerveuse qui se relâche. Vous êtes tous merveilleux, tous... mais ce n'est pas la peine..."

"Ce n'était pas la peine que tu t'en fasses pour moi, Pierre," lui dit Charles, "mais tu l'as fait. Ne sois pas orgueilleux maintenant, accepte que nous aussi fassions quelque chose pour toi ! Bon dieu, tu m'as donné à manger quand tu en avais à peine assez pour toi, et tu m'as donné ici un travail, une famille et un toit ! Pourquoi veux-tu nous offenser en refusant qu'on te donne un coup de main, maintenant qu'on le peut ?"

Giuseppe passa un bras à l'épaule de Charles: "Il a raison, il a mieux parlé que je n'aurai su. Ne sois pas orgueilleux, Pierre, accepte que ta famille s'occupe de toi, maintenant."

"Merci... papa," murmura Pierre.

Il ne vit pas qu'une larme coulait sur la joue de Giuseppe, c'était la première fois qu'il l'appelait papa, et il ne vit pas Madeleine, heureuse, serrer dans ses bras son mari. Pierre avait la tête entre ses mains et il pleurait tranquillement pour laisser toute sa rage intérieure et sa douleur s'échapper.

Le soir, dans le noir, Pierre dit à Charles : "J'ai appris que tu as quitté Ivano. Je suis désolé."

"Pas moi."

"Je ne te crois pas. Tu étais amoureux de lui."

"Je m'étais trompé de garçon."

"Tu en as beaucoup souffert ?"

"J'aurais plus souffert si je ne les avais pas tous eus autour de moi, surtout Diego. Mais Enrico aussi, tu sais ? Une nuit il m'a entendu pleurer et il est venu passer toute la nuit avec moi... Ne te méprends pas, on n'a rien fait, sois tranquille..."

"Mais je suis tranquille, Charles, et je ne méprends pas. Tu trouveras quelqu'un de mieux qu'Ivano, tu verras."

"Putain, comme je regrette que tu doives partir."

"On ne se voyait pas souvent et de toute façon on restera en contact. Et puis, peut-être que quand je serai installé en Suisse tu pourrais venir me voir, hein ?"

"Mais on ne se débarassera jamais de ce maudit fascisme ?"

"Le ciel t'entende. Mais ils m'ont l'air trop forts pour l'instant et les italiens m'ont l'air d'un peuple de bœufs ! De castrés." dit tristement Pierre.

"Pourquoi le roi ne l'a pas arrêté, quand ce porc a fait sa marche sur Rome ?"

"Pour éviter la guerre civile, et, je crois, pour sauver sa couronne. Mussolini était déjà trop fort."

"Un roi sans couilles qui règne sur un peuple de castrés !" résuma Charles, amer.

"Ne parlons plus de ça, Charles. Tu n'as personne, maintenant que tu as largué Ivano ?"

"Et où veux-tu que je trouve quelqu'un, au village ? Je me soulage à l'ancienne, comme quand j'étais gamin. Toi aussi tu es seul, n'est-ce pas ?"

"Oui, pour l'instant."

"Peut-être qu'en Suisse tu te trouveras un beau petit suisse."

"Et si je ne le trouve pas, je me consolerai avec les chocolats !" ironisa Pierre...

"Mais bien sûr que si, tu vas le trouver, beau comme tu es !"

"Flatteur. Mais quoi, tu me dragues encore ?

"Mais non, je ne te drague pas."

"Si seulement on ne devait pas tout faire en cachette... si on pouvait être ouvertement ce qu'on est, au grand jour, comme le font les garçons et les filles, ce serait plus facile de trouver un garçon, le bon garçon. Va savoir combien il y en a, même ici au village, qui aimeraient venir avec toi, Charles, mais ils n'essaient même pas, de peur d'être dans la merde."

"Un jour, peut-être, ce sera possible. Les choses changent."

"Mais trop lentement. Combien de siècles a-t-il fallu pour comprendre que l'esclavage était immoral et l'abolir ? Et puis, tant que les prêtres disent que c'est mal, que c'est pécher... Même s'ils le font peut-être eux aussi en cachette..." dit Pierre.

"Tu sais que quand j'étais à Aoste, deux ou trois fois un curé m'a emmené au presbytère pour le faire ? Et après il me disait que je devais changer de vie et me repentir de mes péchés, le cochon d'hypocrite."

"Non ! ?"

"Mais je lui ai dit que s'il arrivait à tous nous convertir, il faudrait qu'il se branle tout seul, ce qui ne le tentait pas. Et quand il est revenu me chercher pour que j'aille au presbytère avec lui, je lui ai dit : non, mon révérend, je suis bon chrétien et je ne pêche pas avec les prêtres. Allez vous faire foutre par un athée."

Pierre rit : "Mais au moins, il était bel homme ?"

"Oui, il était bel homme. Il avait trente ans environ. Et il était pas mal du tout, au lit, mais il m'avait saoulé avec sa duplicité, d'abord il baisait comme un lapin en rut avec moi, puis il me disait que j'avais péché. Moi ! Mais pas lui ! Le con !"


Chapitre précédent
back
Couverture et table des matières
couverture
12eEtagère
Etagère 12
Chapitre suivant
next


navigation map
recommend
corner
corner
If you can't use the map, use these links.
HALL Lounge Livingroom Memorial
Our Bedroom Guestroom Library Workshop
Links Awards Map
corner
corner


© Matt & Andrej Koymasky, 1997 - 2008