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histoire originale par Andrej Koymasky


pin QUE TA MAIN DROITE IGNORE
CE QUE FAIT TA MAIN GAUCHE
CHAPITRE 10
TOUJOURS PLUS HAUT

Sa relation avec Umberto se renforça. D'autre part son idée de nouvel emballage pour les chemises convainquit le père d'Umberto qui décida de charger Pierre de s'occuper de faire faire tout le nécessaire. Comme ils commençaient aussi à vendre en Allemagne, un jour le patron appela Pierre et lui proposa de lui payer un professeur pour qu'il apprenne l'allemand. Ce denier accepta et il comprit qu'il devait y avoir derrière cela un coup de pouce d'Umberto. Quand ils furent seuls chez lui, il le lui demanda et le jeune homme le confirma. "Mais tu n'aurais pas aimé, toi, apprendre l'allemand et t'occuper du nouveau marché ?" lui demanda-t-il.

"Non, Pierre. Je devrai prendre le poste de mon père, alors je préfère rester ici. La seule chose qui m'ennuie un peu c'est que quand tu devras voyager, on devra rester séparés quelques temps. Alors je me disais, et j'espère que tu es d'accord... nous pourrions faire un marché."

"Quel marché, Umberto ?"

"Je t'ai dit que tant que j'étais avec toi, je ne regardais aucun autre garçon... Et j'ai été fidèle à cet engagement, comme je sais que tu l'as été toi aussi. Mais... quand on ne sera pas ensemble, je crois que je me chercherai quelque garçon avec qui me soulager et, bien sûr, tu pourras aussi le faire quand on n'est pas ensemble. Ça ne te semble pas juste ?"

"Peut-être... Mais si tu perdais la tête pour un de ces garçons, ou moi, bien entendu, comment ça finirait, entre nous ? Moi ça ne me dit rien que tu ailles avec lui en même temps qu'avec moi."

"Tu serais jaloux ?" lui demanda Umberto, plutôt content.

"Il ne s'agit pas d'être jaloux, c'est que je me sentirais comme une merde si j'avais envie d'être avec toi et que tu me dises : non, pas ce soir, ce soir je vois l'autre."

"Après tout on n'est pas mariés."

"Ça n'a rien à voir. Ça te ferait plaisir si je te disais : ce soir ne viens pas chez moi, il y a un autre garçon avec qui j'ai envie de baiser."

"Tu as raison, ça ne me plairait pas du tout de devoir me branler pendant que tu t'amuses avec un autre."

"Tu vois ? Alors, tu ne crois pas qu'il est dangereux qu'on se mette à aller avec d'autres, même si c'est seulement quand on est loin ?"

"Mais non, il suffit peut-être de ne jamais les voir plus d'une fois, les autres, pour que rien ne puisse naître ? On ne va pas tomber amoureux sans connaître l'autre."

"Tu crois ? il paraît que ça existe le coup de foudre."

"Mais moi, honnêtement, j'ai peur de ne pas résister à rester chaste trop longtemps."

"Bon... merci d'être sincère avec moi. Que puis-je te dire... On verra comment ça se passe. J'espère juste, si ça devait arriver, qu'on arrivera au moins à rester en bons termes. Ne serait-ce que pour éviter que devoir travailler ensemble, en s'en voulant, devienne un enfer."

"Tu as raison..."

"Nous devons être sincère l'un avec l'autre, nous dire toujours tout... et essayer de comprendre l'autre, avant de nous sentir offensé ou blessé. En serons-nous capables ?"

"On ne peut qu'essayer et faire de notre mieux. Je voudrais te dire que même si tu es loin pendant quelques mois je te resterai fidèle, mais je sais que ce ne sera pas le cas, Pierre. Désolé."

"Mais alors, pourquoi as-tu poussé ton père à me faire apprendre l'allemand et à m'envoyer en Allemagne pour développer le marché ? Tu veux commencer à prendre tes distances ?"

"Non, je t'ai expliqué. Et puis, je pense que c'est une bonne occasion pour toi, que ça te permettra peut-être de gagner plus et que papa pourrait même un jour te proposer de devenir associé."

"Quel altruisme ! Mais je me demande si ce n'est pas plutôt, ou aussi, l'occasion pour toi de voleter de fleur en fleur pour t'amuser. Tu commences à en avoir marre de le faire avec moi ?"

"Mais allez ! Est-ce que je ne t'ai pas dit que je te préférais à tous les autres ? Et puis entre nous deux il n'y a pas que la baise, si bonne qu'elle soit, on est aussi devenus amis. Et je crois que je devrai bientôt céder, me fiancer puis me marier, comme je t'ai déjà expliqué."

"Et quand tu seras marié, tu as l'intention de continuer avec moi ?"

"Bien sûr."

"Et il ne t'est pas venu à l'esprit que je pourrais être jaloux de ta femme ?"

Umberto le regarda, stupéfait : à l'évidence l'idée ne l'avait même pas effleuré. "Toi, jaloux d'une femme ? Tu ne sais pas que je ne le ferais que contraint et forcé, pas parce que j'aime ça ?"

"Et moi je devrai me branler pendant que tu baises ta femme ?"

"Et bien, ce sera un sacrifice pour nous deux... Moi je devrai baiser ma femme quand je préférerais le faire avec toi."

"Maigre consolation. Si j'ai faim, ce n'est pas de savoir qu'un autre a aussi faim qui me fera passer la mienne. Non, Umberto, je crois qu'on doit se résigner à l'idée que notre relation est destinée à se terminer tôt ou tard. Peut-être qu'en s'en persuadant on arrivera même à rester amis."

"Tu ne veux plus le faire avec moi ?" demanda Umberto, inquiet.

"Pour l'instant, si, tant que le problème ne se pose pas. On peut continuer. Il suffit qu'on ne se fasse pas d'illusions. Il suffit qu'on sache que ça ne peut pas durer."

"Tu es fâché contre moi, Pierre ?"

"Non, pourquoi, je devrais ? Non, Umberto, mais j'aime que les choses soient claires, pour ne pas souffrir après." dit-il et il pensait : "D'ailleurs la masque me l'a prédit. Mais ce qui reste un mystère c'est qu'elle m'ait dit que je ne trouverais le bon qu'après avoir changé deux fois de nom... On peut changer de nom ?"

Il apprit facilement l'allemand et découvrit qu'il était doué pour les langues et il ouvrit et renforça le marché allemand, si bien que l'atelier de chemise avait plus que doublé son personnel et son chiffre d'affaire. Ce qui enchaina deux conséquences. En 1924, Pierre fut élu représentant exclusif pour les pays germanophones par l'association de la manufacture de l'habillement, et ça le fit voyager de plus en plus, tant en Italie qu'en France, en Suisse et en Autriche, et donc s'absenter de plus en plus souvent et longtemps d'Aoste.

D'ailleurs en 1925 Umberto se maria et leur relation prit fin, tranquillement, sans déchirement. D'autant plus qu'Umberto lui fit une confidence.

"Pierre, je veux que tu le saches... Je t'ai dit que le père de ma femme nous a acheté un appartement en face du palais du gouverneur... Et comme il est reparti à Ayas, d'où ils sont et où ils ont une belle maison, il nous a demandé de garder chez nous Jean-Louis, le petit frère de ma femme, qui travaille ici, à Aoste et qui ne veut pas changer de travail..."

"Et ce Jean-Louis..." dit Pierre qui avait compris.

"Exactement, il est devenu mon copain."

"Mais ta femme le sait ?"

"Il ne manquerait plus que ça ! Il a un petit appartement sur le même palier que nous, alors..."

"Elle ne s'étonne pas que tu ailles le voir un peu trop souvent ?"

"Non. Presque tous les soirs, après le dîner, elle va faire salon avec des dames de la bonne société, alors..."

"Et comment vous êtes-vous... compris, ton beau-frère et toi ?"

"Un peu avant mon mariage, j'étais allé un soir me chercher une aventure à un de ces endroits, et je l'y ai vu. Il est beau comme un ange et il est comme nous, lui aussi..."

"Je crois m'en rappeler, du jour de ton mariage. C'est celui avec un vrai casque de cheveux châtain, avec un complet noir, un gilet dans les verts et une cravate marron foncé, c'est ça ?"

"Ah, tu l'avais remarqué ?"

"Oui, il est beau garçon, avec une bonne tête de bon garçon... il a quel âge ?"

"Vingt-trois ans."

"Tôt ou tard, il devra se marier lui aussi... vous ferez comment ?"

"On verra. Pour l'instant on profite de ce qu'on a. Je crois qu'on tombe amoureux comme des tourtereaux. Mais parle-moi plutôt de toi, quoi de neuf, depuis qu'on s'est quittés ?"

"De petites aventures, surtout pendant mes voyages."

"Rien de sérieux ?"

"Non, rien de sérieux."

"Et... je te manque un peu ?" lui demanda Umberto, l'air malicieux.

Pierre le regarda en essayant de garder l'air sérieux : "Non, pas le moins du monde, au contraire, maintenant je suis libre." Mais quand il vit l'air abattu d'Umberto, il rit et lui dit : "Non, franchement, j'étais préparé à ce que ça se termine entre nous, mais tu me manques un peu."

"J'aimerais..."

"Non, Umberto. Ne compliquons pas les choses. Tu me le présenteras, ton nouveau copain ?"

"Mais tu ne vas pas me le prendre ?"

"Je ne ferais jamais ça. Jamais je ne me mettrais au milieu d'un couple."

"Tu n'as pas une aventure piquante à me raconter, de celles que tu as eues à l'étranger ?"

"Piquante ? Je ne sais pas... Si, le train de nuit, le Turin Paris... On venait de passer Modane, après le contrôle des passeports, j'étais dans mon compartiment du wagon-lit et je me déshabillais pour me mettre au lit, je n'avais plus que mon slip quand j'ai entendu frapper. J'ai ouvert, c'était le garçon de la voiture restaurant qui prenait les commandes pour le petit déjeuner. Il était beau, les cheveux noirs très frisés, il devait avoir dix-sept ou dix-huit ans. J'ai remarqué qu'il me regardait avec un certain regard... j'ai passé ma commande, il notait dans son carnet et ses yeux allaient de ma poitrine à mon slip, qui a vite gonflé... il s'en est aperçu, il a rougi et dit : autre chose, monsieur ? Et je lui ai dit : Oui, toi ! Il a de nouveau rougi, baissé les yeux, puis il m'a regardé droit dans les yeux et dit, à voix basse : Vous me désirez moi, monsieur ? Et il a fini sa tournée et il est revenu, a frappé de nouveau et m'a juste dit : Me voici. Et en un clin d'œil il s'est déshabillé et glissé dans mon lit... et il y est resté presque jusqu'au matin, quand il a dû reprendre son service."

"Il était bon ?"

"Plutôt bon, je dirais. J'ai passé une bonne nuit, même si j'ai peu dormi. Je lui ai demandé : mais tes chefs ne s'étonnent pas que tu ne rentres pas dormir ? Il a dit : Je crois qu'ils savent pourquoi parfois je ne reviens pas dormir. Mais ils n'ont jamais rien dit. Peut-être font-ils semblant de ne pas savoir. Je lui ai demandé : Aucun d'eux n'a jamais essayé avec toi ? Non, monsieur, pas encore. Avant qu'il s'en aille je lui ai demandé : Mais tu le fais pour de l'argent ? Il m'a regardé, ouvertement offensé : Je ne suis pas une pute, monsieur, je ne le fais qu'avec ceux qui me plaisent. Je lui ai demandé pardon. Au matin, avant que je parte du wagon restaurant il m'a dit : J'espère que vous reprendrez ce train, monsieur, et que vous avez apprécié... le service que nous offrons ! Le petit impudent !" conclut Pierre en riant.

"Tu ne lui as pas demandé s'il avait beaucoup... de requêtes de ce genre ?"

"Si. Il m'a dit que ça n'arrivait pas souvent, et malheureusement la plupart des fois de gens à qui il préférait dire non, ou faire semblant de ne pas comprendre."

"Tu as une autre histoire intéressante à me raconter ?" lui demanda Umberto.

"Bof, elles sont toutes intéressantes et toutes pareilles, en un sens."

"Quelque chose d'inhabituel ?"

"A Munich, en Bavière. Après le déjeuner, je faisais deux pas avant un rendez-vous professionnel, quand j'ai vu un homme, grand et gros, qui frappait sa femme, ou du moins une femme, qui se laissait faire sans même essayer de fuir. Il y avait des passants mais aucun n'intervenait. Alors je lui ai dit d'arrêter. Il m'a répondu avec arrogance qu'il la battrait tant qu'il voudrait, parce que c'était sa femme. Entre-temps un attroupement s'était rassemblé autour de nous pour profiter du spectacle. Alors je lui ai demandé : Tu es fort, bien plus fort qu'elle, n'est-ce pas ? Et, tout fier, il me fait : Oui ! Evidemment ! Je lui ai dit : Et alors, quelle sorte d'homme es-tu si tu ne peux lever la main que sur plus faible que toi ? Tout le monde s'est mis à rire et à l'insulter. Il a arrêté de la battre et il est parti."

"Tu n'avais pas peur qu'il te frappe toi aussi ?"

"Et bien, moi aussi j'étais moins fort que lui, alors..." dit Pierre, amusé.

"Oui, mais je m'attendais à une histoire de sexe..."

"Attends, ce n'est pas fini. Parmi les badauds rassemblés, il y avait un jeune soldat, beau à en crever, dans son uniforme serré, qui m'a dit : Vous avez eu un beau courage, monsieur, et si ce type avait levé la main sur vous, j'aurais pris votre parti. Merci, lui dis-je, mais ça n'a pas été la peine. On s'est mis à discuter, on fait un bout de chemin ensemble, je lui paie un café au bar, on parle encore, il me demande si je suis marié... je réponds que ça ne m'intéresse pas d'avoir une femme ni une copine... Il me dit que c'est pareil pour lui, puis il pose une main sur ma cuisse et... pour faire court, quelques minutes après il était dans ma chambre à l'hôtel et on faisait l'amour. Il m'a dit qu'il aimerait me revoir, je lui ai dit que je devais partir le lendemain."

"Et c'est tout ?" demanda Umberto, un peu déçu.

"Non, il y a une suite. Je vais à mon rendez-vous de travail et, en fin de réunion, le type me demande si j'aimerais, le lendemain, venir chez lui à la fête pour son anniversaire de mariage. J'ai dit que je pensais partir, il a insisté et j'ai fini par accepter. Le lendemain je me présente à sa villa, un domestique me fait entrer, je dis bonjours au maître de maison... et je me retrouve face à mon beau soldat, c'était le fils de mon hôte ! On fait semblant de ne pas se connaître. Puis, à un moment, il dit à son père : Papa, veux-tu que, pendant que tu t'occupes de tes autres invités, je fasse visiter la maison à ton hôte étranger ?"

"Et à la place il t'a emmené dans sa chambre où..."

"Exactement. On a refait l'amour comme des lapins en rut. Quand on est redescendu le père m'a demandé : Mon fils vous a fait faire un beau tour ? Ça vous a plu ? Et moi : Oui, merci, c'était vraiment intéressant et remarquable. Et votre fils a été très gentil et disponible, il m'a fait faire un tour agréable, m'a montré et fait apprécié ce qui pouvait le plus me plaire dans votre maison... Le jeune soldat avait du mal à se retenir de rire, surtout quand son père, très fier, m'a dit : Oui, mon Markus est un garçon très disponible et toujours prêt à s'occuper de mes hôtes..."

"Il était beau ce soldat, tu as dit ? Et il savait y faire ?"

"Oui aux deux questions. Il a dit qu'il était l'intendant d'un gros poisson de l'armée, d'un feld-maréchal, et aussi l'amant de son fils... avec la bénédiction du père militaire. C'est pour ça que Markus s'était enrôlé et que le feld-maréchal l'avait pris comme intendant, pour lui permettre de vivre et de baiser avec son fils."

"Et il lui mettait des cornes avec toi ?"

"Si j'ai bien compris, les deux garçons ont fait un marché comme celui que tu m'avais proposé : personne quand ils étaient ensemble, mais libre d'avoir des aventures quand ils étaient loin, et ce jour là le fils du feld-maréchal était à Berlin. Il m'a montré la photo de son copain, on aurait dit un acteur de cinéma, très beau, plus que lui qui pourtant était pas mal du tout."

"Pourquoi tu ne te cherches pas un copain stable, Pierre ? Je te connais assez pour savoir que tu n'es pas du genre à courir les petites aventures."

"Le temps venu je le trouverai. Mais pas encore. Et puis... après tout, même ces petites histoires m'apportent quelque chose de bon, en plus du plaisir immédiat."

Un jour, Pierre fut convoqué au Palais Municipal. Il s'y rendit en se demandant ce qu'on pouvait lui vouloir. On l'emmena au bureau de l'Etat Civil. Là, un fonctionnaire l'informa qu'en vertu d'une loi entrée en vigueur en avril, tous les noms et prénoms de citoyens italiens devaient être italianisés. Aussi de ce jour ne pourrait-il plus s'appeler Pierre Martinet.

"Mais allons, mon prénom et mon nom ne sont pas étrangers, ils sont du Val d'Aoste, comme mille autres." protesta Pierre.

"Ils sont français, pas italiens, et le Val d'Aoste fait partie de la Nation, aussi..."

"Alors, comment dois-je m'appeler ?" demanda Pierre, plutôt irrité.

"Pietro, bien sûr, pour le nom, vous pouvez choisir : Martinetto, Martinello, Martino."

"Et je dois choisir maintenant ?"

"Ecoutez, je vous fais déjà une faveur en vous proposant de choisir, mais si vous sortez d'ici sans avoir choisi, votre nom sera changé d'office." dit le fonctionnaire un peu sèchement.

"Pas Martino, sinon on ne saurait pas ce qui est le nom et le prénom. Martinetto... c'est plus proche de mon vrai nom, mais ça rappelle l'instrument, alors... disons Martinello. Mais on ne peut pas éviter de le changer ?"

"La loi est la loi, cher monsieur. Alors vous vous décidez pour Martinello ?"

"Ce n'est pas que ça me plaise, mais... il ne peut pas y avoir d'autre solution ? Diable, quelle histoire, devoir changer de nom !"

"Ne vous plaignez pas, si vous êtes un bon italien. D'ailleurs les noms de lieu seront aussi bientôt changés."

"On peut être un bon italien quel que soit son nom. Et le comte Camillo Benso de Cavour, l'ami de Garibaldi, il faudra l'appeler comment, Cavuro ? ou Cavorro ? Ou Ça Bourre !"

"Ne cédez pas à l'ironie facile. Bien, monsieur Pietro Martinello, revenez demain cherchez vos nouveau papier avec un nom italien, plus un nom étranger."

Pierre sortit du palais municipal un peu retourné. Alors seulement il se souvint de la "prophétie" de la masque : tu trouveras ton ami après avoir changé deux fois de nom... Elle avait même vu cela, la petite vieille ! Pietro Martinello... Pietro Martinello...il faudrait qu'il change le nom à sa porte... Pietro Martinello... il n'aimait pas le son de ce nom. Il aurait peut-être mieux fait de choisir Martinetto, après tout. Son patron et Umberto devraient aussi changer de nom de famille... Mais le gouvernement n'avait vraiment rien de plus sérieux dont s'occuper ?

Il n'aimait pas ce fascisme qui, depuis qu'il était au pouvoir, alignait les conneries ! Il y avait aussi des choses positives, il ne pouvait pas le nier, mais... Dernièrement, ils avaient aussi instauré la censure dans les journaux. Ils contrôlaient tout et de plus en plus. Les villes n'avaient plus de mairie, mais des podestats, les provinces plus de préfets mais des fédéraux qui étaient tous nommés par le pouvoir et plus élus, tous des gens contrôlés et assurément fidèles au parti fasciste et à son Duce. Tout cela l'inquiétait de plus en plus. Il était indéniable que le fascisme avait mis "de l'ordre" dans la nation, mais à quel prix ? Puis il se dit qu'à ce qu'il voyait en Allemagne, on ne pouvait pas dire que les choses progressent mieux : Hitler et son parti national socialiste contrôlaient la vie privée des citoyens tout autant que le fascisme en Italie, sinon plus.

A Noël, il arriva à aller passer quelques jours à son village pour revoir sa famille. Ils lui mirent un lit dans la chambre de Charles. Quand ce dernier le vit, il le salua joyeusement : il était devenu beau garçon, grand, joyeux, fort mais fin.

"Pierre ! Comment vas-tu ?" lui dit-il avec un grand sourire.

"Je ne suis plus Pierre. A présent je m'appelle Pietro Martinello !"

"A qui le dis-tu ! Passe pour Carlo, mais m'appeler Canuto au lieu de Chanoux ! Mais tu sais, si tu veux ta chambre, je peux dormir en bas en descendant un matelas."

"Non, on sera à l'étroit en mettant un autre lit dans ta chambre, mais pour quelque jour ce n'est pas un problème."

Pierre, ou plutôt Pietro, découvrit avec amusement que sa mère, bien sûr, s'appelait maintenant Maddalena, mais que son nom était devenu Martini ! "Je reste ta mère, même si nous n'avons plus le même nom," s'amusa sa mère. "Dommage qu'on n'ait pas eu le temps de choisir ensemble. Mais tant pis!"

Le soir, quand ils allèrent au lit, Pietro dit à Carlo : "Alors, tu es toujours bien, chez nous ?"

"Je ne pourrais pas mieux. J'ai ici une vraie famille, bien plus que dans celle où je suis né !"

"Tu n'as plus revu tes parents ?"

"Et je n'ai pas l'intention de les revoir, je les déteste. Et j'espère qu'avec ces changements de nom, ils ne s'appellent pas Canuto comme moi."

"La haine n'est pas un sentiment constructif, Charles. En les haïssant tu te fais du mal à toi-même."

"Carlo, pas Charles. Tu as peut-être raison, ça me passera peut-être. Laisse-moi le temps. Tu sais, je suis content que tu sois venu, ça me permet de te demander conseil..."

"Oui..."

"C'est que, il y a deux mois j'ai rencontré un garçon... Un type comme nous, tu comprends ? Et tous les deux on en est arrivés à un point où... en fait, lui et moi... on s'aime et on aimerait... je peux parler clairement, avec toi, n'est-ce pas ?"

"Evidemment, Carlo Canuto !"

"Putain, quel nom de merde ! Bon, je te disais... on a du mal à se retrouver pour... pour faire l'amour. Tu sais, il y a tout le temps quelqu'un, chez lui, et..."

"Qui c'est ? Un gars du village ? Je le connais ?"

"Oui, tu le connais peut-être. Il s'appelle Yves, Yves Despierre, enfin maintenant Ivano Dipietro... alors, tu le connais ?"

"Le fils du maréchal ferrant ?"

"Non, de son frère, celui qui est badigeonneur. Il habite la route du cimetière."

"Ah, oui, je vois. Mais c'est un gamin..."

"Peut-être dans tes souvenirs, mais il a dix-neuf ans, maintenant, c'est un sacré mec. Doux comme le miel et fort comme un taureau."

"Soit, et alors ?"

"Tu crois que, si je demandais à Giuseppe... je pourrais l'emmener ici parfois ? Pour le faire.... Tu sais... en paix ?"

"Je crois vraiment que oui, si vous restez discrets. Après tout il a accueilli Damiano comme un fils, non ? Et toi aussi."

"J'ai un peu honte de lui demander..."

"Ah bon, et pourquoi ? Tu oublies qu'il sait très bien pour Diego et Damiano ? Je crois que s'il comprend pour eux, il comprendrait aussi que tu as... des besoins."

"Et ça t'ennuierais de lui en parler toi ?"

"Je pourrais, mais je crois qu'il apprécierait plus que ce soit toi qui lui en parles. Il te plait tellement, cet Ivano ?"

"Je n'ai cessé de penser à toi que quand je l'ai rencontré..." dit Carlo, un peu gêné.

"Merci pour le compliment. Vous êtes amoureux ? Ou vous êtes juste bien ensemble ?"

"Je crois que je suis amoureux, si ne pas pouvoir me passer de lui est être amoureux. Oui, pour moi, il est plus important que tout, dans la vie."

"Plus important que toi-même ?" lui demanda Pietro.

Carlo ne répondit pas sur le champ. Après un moment il dit : "Oui, plus que moi-même. Vraiment."

"Et il en est de même pour lui ?"

"Je crois. Juste avant-hier il a dit qu'il n'était heureux que quand il me voyait. Il a dit quand il me voit, pas quand on arrive à le faire ensemble. Même si on aime beaucoup le faire ensemble. Bon dieu, qu'il serait bon de pouvoir le faire ensemble, ici, dans le calme. Tu sais, il savait même pas embrasser, c'est moi qui lui ai appris.... Mais maintenant, il embrasse comme un dieu !"

"Ça veut dire que tu es un bon professeur."

"Tu sais, des fois on n'arrive qu'à s'embrasser en cachette, et à se faire sentir l'envie qu'on a. C'est bon, mais c'est aussi moche, parce qu'on ne peut rien faire. Ecoute, je crois que tu as raison qu'il vaut mieux que j'en parle moi à Giuseppe, mais... tu veux bien être là toi aussi quand je lui demanderai ?"

"Oui, bien sûr, sans problème. Comment vous êtes-vous rencontrés, enfin plutôt compris ?"

"De la façon la moins romantique que tu puisses imaginer. J'étais dans la cour, au cabinet, et je me branlais, sauf que j'avais mal fermé le verrou et lui, qui blanchissait les pièces du voisin, en face dans la cour, il devait aller aux toilettes, alors il a ouvert la porte, le verrou a sauté et il a vu ce que je faisais. Oh, excuse, il a fait, mais au lieu de faire demi-tour et de partir, il me dit :continue quand même, et il continue à me regarder. Je lui ai dit : d'accord, si tu le fais aussi. Et lui : pas ici, c'est dangereux, mais j'aimerais le faire avec toi. Alors on s'est donné un rendez-vous et s'est retrouvés et... on a tout fait. Tout."

"Tout ? Dès la première fois ?"

"Oui, on avait vraiment très envie tous les deux. Et ça nous a sacrément plu à tous les deux de le faire ensemble, alors on a décidé de se revoir, et puis encore... Moi, il y avait longtemps que je pouvais plus le faire avec quelqu'un. Et lui, avant moi, il ne l'avait fait qu'avec des hommes plus vieux que lui qui voulaient juste se soulager. Moi je me suis donné à fond pour lui, parce que je voulais qu'il soit content de moi, je voulais le revoir, et il m'a dit qu'avec moi ça avait été la plus belle chose de sa vie, qu'il en avait marre de satisfaire des vieux... Alors il a commencé à leur dire non et à ne plus le faire qu'avec moi. Et peu à peu on en est arrivés à ne plus pouvoir se passer de l'autre, mais c'est difficile de se retrouver pour le faire. Si Giuseppe dit que je peux le faire venir ici... bon dieu, ce que ce serait bien !"

"Giuseppe le connait déjà ?"

"Oui, le soir il descend ici boire un verre ou jouer aux cartes. Mais il ne sait rien sur nous deux."

"Mais si le soir d'autres clients le voient monter l'escalier et revenir après une heure ou plus, et que tu n'es pas non plus là, tu ne crois pas qu'ils pourraient deviner ? Tu crois que Giuseppe peut prendre ce risque ?"

"Putain, je n'y avais pas pensé ! Merde, merde, merde ! Tu as raison !"

"Bah, ne désespère pas, Charles..."

"Carlo !"

"Oh, merde, tous seuls ici laisse-moi te donner le nom qui me vient ! Peut-être que Giuseppe trouvera une solution, un truc. Et puis, si Ivano a de la famille au village, il n'aurait aucun sens qu'il vienne habiter ici. Bon, inutile de se mettre martel en tête. Mais dis-donc, tu as parlé à Ivano de moi et de Damiano et Diego ?"

"Non, c'est pas bien de parler des affaires des autres."

"Mais s'il vient ici il vaut peut-être mieux que tu le lui dises. Pour Dami et Diego au moins, mais juste s'ils sont d'accord, bien sûr."

"Oui, évidemment. Putain, la tête qu'il ferait, s'il savait. Lui il se croyait le seul garçon comme ça, au village. Quand il m'a découvert moi, puis je lui ai dit qu'il y en avait d'autres, sans donner de noms, c'était comme si je lui avais ôté un galet de l'estomac."

"D'autres ? Tu l'as fait avec d'autres, ici, au village ?"

"Non, je pensais à toi, ton frère et Damiano. Mais je l'ai fait avec d'autres à Aoste, mais ça je te l'ai déjà raconté."

"Et les hommes avec qui lui il le faisait ?"

"Oh, le genre de types qui aime baiser un garçon mais qui jure ne pas être pédoque comme nous ! Tu vois, un type marié avec plein d'enfants. Et donc il se croyait le seul comme ça."

"Tu me le présenteras, avant que je retourne à Aoste ?"

"Bien sûr, volontiers. Je lui ai un peu parlé de toi, de comment tu m'as aidé, mais sans dire comment on s'est connus ni que tu es aussi comme ça."

"Mais cet Ivano, comment il a compris qu'il est comme nous ?"

"Quand il avait treize ans, il se branlait avec un autre gamin et un jour son grand frère les a découverts, alors il a renvoyé l'autre garçon et il a dit à Ivano que, s'il voulait continuer à le faire avec ce garçon, il devait aussi le satisfaire lui, et alors il s'est d'abord fait sucer puis il la lui a mise dans le cul. Ça a plu à Ivano alors il a arrêté de jouer avec les petits et il a continué les choses sérieuses avec les grands. Puis son frère lui a dit de faire aussi certaines choses avec ses amis mariés... même des hommes qui avaient des enfants de son âge. Il ne m'a pas donné de noms, mais il m'a dit qu'il y a au village au moins une douzaine d'hommes qui l'ont fait avec lui. Et qui lui disaient qu'eux étaient de vrais hommes, normaux, mais que lui par contre n'était pas un hommes mais rien qu'un pédoque !"

"Quels salauds !"

"Oui. Tu sais qu'il n'a essayé qu'avec moi d'enculer, que c'était la première fois ? Et il a découvert qu'il aimait, et il a compris que ces hommes mariés n'ont vraiment rien de normal et que lui et moi sommes aussi de vrais hommes."

"Et qu'il est normal lui aussi, qu'un homosexuel comme nous est aussi normal. Et que n'est pas un vrai homme seulement celui qui la met, mais aussi celui qui la prend." lui dit Pierre.

"Oui, c'est ce que je lui ai dit." ajouta Charles.


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