Quand vint le jour où Diego devait rentrer à la maison, après son service militaire, Pierre comprit qu'il lui faudrait affronter avec lui le sujet de sa relation avec Roger. Il espérait que Diego comprendrait, mais en même temps il craignait sa réaction, il craignait de le blesser, qu'il ne se sente rejeté.
Dans les jours qui précédèrent son retour, il avait préparé une infinité de discours, de façons d'aborder la question, et cherché la meilleure. Plutôt inconsciemment, il avait vécu le développement de sa relation avec Roger sans se pencher sur la question de son rapport avec Diego, et si le sujet lui venait parfois à l'esprit il le mettait de côté. Mais il sentait maintenant l'absolue nécessité de traiter la question.
Il aurait détesté que Diego, furieux, veuille l'exclure de sa vie et de son affection. Et il aurait aussi détesté que son "presque-frère" doive souffrir par sa faute. Il se dit qu'il avait été superficiel, qu'il avait vécu le début et le développement de sa nouvelle relation sans penser à ses possibles conséquences sur Diego.
Mais par ailleurs, son choix était désormais irrévocable. Pour autant qu'il ait partagé affection et plaisir avec Diego, sa relation avec Roger était autre, plus profonde, plus vraie, plus sérieuse. Physiquement aussi, avec Diego ce n'était qu'un échange de plaisirs, à peine plus qu'un jeu, bien que fondé sur une affection mutuelle et sincère. Avec Roger ça n'avait plus rien d'un jeu, c'était une relation vraie et complète.
Bien que Giuseppe ait décidé qu'il attendrait son fils au village, Pierre voulut prendre le car jusqu'à Aoste pour l'accueillir et rentrer avec lui. Giuseppe trouva ça un peu inutile, mais il ne s'y opposa pas. Pour Pierre, par contre, c'était important, il voulait aborder la question tout de suite, entre quatre yeux, avec son frère.
C'était étrange : quand il pensait à Diego, l'appeler "presque-frère" lui semblait trop long et compliqué, mais en même temps l'appeler "frère" lui semblait faux, et il n'arrivait pas à se décider.
Il le vit descendre du train. Quand Diego le reconnut, son visage s'illumina d'un grand sourire et il courut à sa rencontre. Il laissa tomber son sac militaire par terre, il prit Pierre dans ses bras, le souleva et tourna sur lui-même en riant.
"Je le savais ! Je savais que je te trouverais ici, à la gare, à m'attendre !" cria-t-il presque.
"Eh, allez, pose-moi par terre ! Je ne suis plus un gamin !" dit Pierre en riant.
"Non, c'est sûr. Putain, que tu as grandi en deux ans ! T'es devenu un vrai beau mec ! Mais laisse moi te regarder... oui, t'es vraiment devenu un homme, depuis. Et moi, tu me trouves comment ?"
"Bien. Je te trouve très bien. Toi aussi tu t'es fait homme. J'avais hâte que tu rentres."
"Je t'ai manqué ?" lui demanda Diego en mettant son sac sur son dos, et ils sortirent de la gare.
"Bien sûr que tu m'as manqué."
"Il y a du nouveau ?"
"Oui. C'est pour ça que je suis venu..."
"A quelle heure part le car ?"
"Dans une demi-heure, je crois."
"Et le suivant ?"
"A sept heures."
"Alors on prend le suivant. A la maison, on dira que le train était en retard et qu'on a raté le premier. Il faut que je te parle, avant qu'on monte." dit Diego et son sourire faiblit un peu.
"D'accord, moi aussi je dois te parler, et je préfère le faire ici qu'à la maison."
"Soit, mais moi d'abord. Viens, il doit y avoir un café par là, allons nous asseoir et boire quelque chose. Je t'invite, bien entendu."
"Tu as encore des sous ? Ça paie bien, l'armée ?"
"Oh non, loin de là, mais j'ai quand même plus d'argent qu'en partant..."
"Et comment ça se fait ?"
"Chaque chose en son temps, petit frère, chaque chose en son temps."
Ils allèrent au bar et s'assirent à l'écart. Diego commanda pour eux deux.
"Alors, que voulais-tu me dire ?" dit Pierre en sirotant son chocolat chaud.
Le regard de Diego quitta les yeux de Pierre et se fixa sur un point imprécis dans son dos. Le jeune homme retint un instant sa respiration, inspira longuement puis, à voix basse, il se lança : "Pierre, tu es toujours mon frère, et plus qu'un frère, tu le sais." dit-il et il le regarda de nouveau dans les yeux. "Quoi qu'il arrive tu resteras toujours mon frère, comme l'est Enrico, cela je te le jure."
"Oui..." dit Pierre d'un ton encourageant.
"Je suis vraiment content que nos familles en soient devenues une seule. Je n'en finis pas de me répéter que ça a été une chance pour tous, et surtout pour moi. Bon dieu, on est vraiment une belle famille !"
"Oui..."
"Et je suis aussi content... aussi de tout ce que toi et moi avons partagé... tu vois de quoi je parle, n'est-ce pas ?"
"Partagé... au lit." précisa Pierre.
"Exactement. Mais, tu sais, nous ne nous sommes jamais demandé si ça pourrait durer, ni jusqu'à quand. Nous ne nous le sommes jamais demandés... Nous avons vécu au jour le jour... ou nuit après nuit." se reprit-il puis il en rit.
Pierre sourit et se demanda où il voulait en venir : "Se serait-il aperçu qu'en fait il préfère les filles ? Il ramène une fiancée de son service ?" se demanda-t-il en silence.
"Et bien, vois-tu, à l'armée... un de mes copains de chambrée... un type d'Ivrea, il connait mes grands-parents, ses parents habitent en face de chez eux... Il s'appelle Cossato Damiano et, il y a parfois de ces coïncidences, il est né le seize avril 1901, tout comme moi... Bon dieu, je ne sais pas comment te le dire, mais je n'y peux rien... lui et moi, presque sans qu'on s'en aperçoive... au début c'était juste pour nous soulager, tu me manquais, lui certains de ses amis lui manquaient..."
Pierre commençait à comprendre : "Tu veux dire que lui et toi... que vous avez fait l'amour, c'est ça ?"
"Oui. Oui, on a fait l'amour et on l'a fait à chaque fois qu'on était sûrs que personne ne pouvait nous surprendre, même si souvent ce n'était pas facile. Mais la faim aiguise le talent, comme on dit, alors... Et moins on pouvait le faire, plus on aimait le faire..."
"Et bien, je ne vois pas où est le mal. Si vous étiez tous deux contents..."
"Oui, mais... mais après il s'est passé quelque chose que... je ne sais pas te l'expliquer, tu sais, ni lui ni moi ne pensions vraiment qu'une telle chose puisse arriver... Non, c'est sûr, si quelqu'un nous l'avait dit, on lui aurait ri au nez, et au contraire..."
"Vous avez pris une sale maladie ?" lui demanda Pierre d'un ton inquiet et en baissant la voix.
"Oui, comme une maladie, avec de la fièvre et tout, mais sale non, je ne dirais pas ça. Sauf que maintenant, je voulais que tu le saches avant que je le dise à papa. Tu devais le savoir le premier... Je ne pouvais pas te l'écrire, comprends-le... Je n'écris pas bien, moi et il vaut mieux ne pas mettre certaines choses noir sur blanc mais les dire à voix..."
"De toute façon, tu écrivais rarement." lui fit remarquer Pierre en gentil reproche. "Mais c'est grave ? Tu l'as encore, cette maladie ? C'est quelque chose de sérieux ?"
Diego le regarda un peu hébété, il se demandait si Pierre avait compris ou s'il pensait vraiment à une maladie vénérienne.
"Pierre..." gémit-il presque, "Ce n'est pas une maladie sexuelle, non, pas vraiment, je ne dirais pas, et c'est une maladie... qui frappe là." dit-il en mettant une main sur son cœur. "Dami et moi nous sommes... nous sommes amoureux comme deux tourtereaux !" lâcha enfin le jeune homme.
Pierre resta bouche bée et le regarda, incrédule. "Amoureux ? Toi et lui... amoureux ?" murmura-t-il, stupéfait.
"Bon dieu, je suis désolé, tu ne dois pas le prendre aussi mal, ce n'est... ce n'est pas notre faute, c'est arrivé... c'est juste arrivé avant qu'on s'en aperçoive. On ne commande pas à son cœur, c'est vrai..." geignit presque Diego.
Pierre ne s'était pas encore remis de la surprise. Mais, avec son sens de l'humour habituel, il ajouta : "Pas plus qu'on ne commande au foie ou aux poumons..."
"Pierre..." gémit son frère.
"Amoureux. Tous les deux. Comme des tourtereaux, tu dis. Et lui... il est où maintenant, lui ?" demanda-t-il.
"Chez lui, il m'a promis que demain ou après-demain il montera ici. Parce que je veux le présenter à papa et lui demander de nous aider à être ensemble, peut-être en lui donnant du travail au bistrot, même sans paie..."
"Putain, mais alors c'est du sérieux."
"Oh oui, c'est du sérieux ! Je regrette, Pierre, je ne voulais pas te décevoir ni te blesser, crois-moi. Mais je ne peux rien y faire."
Pierre eut un profond soupir. Lentement, le sourire réapparut sur son visage. "Diego, Diego, calme-toi. Bon dieu, tu n'es pas content d'avoir trouvé ton copain ?"
"Si, bien sûr, mais toi..."
"On est frères et on le restera, tu l'as dit toi-même, quoi qu'il arrive, non ? Je n'étais pas ton copain, on aimait coucher ensemble. Où est le problème ?"
"Tu es sincère ? Tu ne dis pas ça juste... juste par gentillesse ? Je ne t'ai pas fait de mal, en te disant ça, c'est vrai ?"
"Diego, Diego... Tu es heureux avec lui ? Et lui avec toi ?"
"Putain, oh oui que je suis heureux. Nous avons eu deux ans pour nous mettre à l'épreuve, et à présent nous ne voulons plus nous quitter, coûte que coûte."
"Bien, alors j'ai hâte de rencontrer mon beau-frère !" s'exclama Pierre avec un grand sourire. Non seulement il était vraiment heureux pour Diego, mais son problème devenait soudain un non problème, aussi était-il doublement ravi. "Et il est beau ?" lui demanda-t-il.
"Non. La première fois que je l'ai vu... pas laid, mais je me suis dit que c'était l'un des moins attirants de mes compagnons d'arme. Certains garçons étaient à perdre la tête... Mais après, quand on est amoureux, on voit une beauté inaccessible aux yeux et alors... oui, il est magnifique, maintenant."
"Putain, alors tu es vraiment amoureux." dit-il en lui serrant affectueusement un bras.
"Tu sais, je ne croyais pas que ça puisse arriver. Et je n'aurais pas cru que tomber amoureux était si beau. Jamais je n'avais sérieusement pensé que je pourrais un jour être amoureux d'un garçon, et en tout cas pas si vite, si tôt. Si irrévocablement. Pierre, tu es sûr que ça ne t'ennuie pas ?"
"Mais non, je te l'ai dit, et pas juste par gentillesse. Il est comment, ton Dami ?"
"Tu le verras bientôt..."
"Non, je veux dire, quel genre de type c'est ?"
"Son père a une usine, il fabrique des pompes à eau, côté fric ça va bien. C'est le troisième enfant, il a fait un peu de boxe, mais il a arrêté. Enfin, il sait encore mettre un coup de poing, mieux vaut ne pas le mettre en colère. Et il aime faire des choses avec ses mains..."
Pierre ricana.
"Mais non, idiot !" s'amusa Diego en lui tapant l'épaule du poing, "Il aime fabriquer des choses, c'est un magicien, il sait tout réparer et il sait aussi sculpter, et..."
"Comment ça, et il ne fait pas aussi ces choses là avec ses mains ?" l'interrompit Pierre, malicieux.
"Bien sûr que si, et pas qu'avec ses mains. Mais en fait, tu veux savoir ce qu'il fait au lit ou comment il est ?"
"Comment il est. Continue."
"D'accord, si tu arrêtes de te foutre de moi..."
"Je ne peux plus, ce n'est pas un autre qui le fait, maintenant ? Non, non, allez, j'arrête. Continue. J'aime t'écouter le décrire."
"Il est généreux..."
"Alors tu as plus d'argent en poche qu'à ton départ ?"
"Non, pas dans ce sens. Je veux dire qu'il est toujours prêt à aider tout le monde. Il suffit de ne pas lui chercher des poux dans la tête. De toute façon il est aussi assez rapide à pardonner, si celui qui l'a énervé se tient bien, après. Tout le monde le respectait, à la caserne, même les anciens. Il sait plaisanter, quand on n'exagère pas. Et puis... et puis, s'il est viril et fort, il sait aussi être tendre, quand il le faut..."
"Je suis sûr qu'il me plaira, vu comment tu le décris, mon nouveau beau-frère."
"Son seul défaut... c'est qu'après manger, il faut qu'il fume. Mais il se met à l'écart pour fumer, il sait que ça me gêne."
"Et il boit ?"
"Je ne l'ai jamais vu ivre, en deux ans. Non, il sait se limiter. Tu sais, je lui ai énormément parlé de toi..."
"Et aussi de ce qu'on faisait au lit ?"
"Aussi, bien sûr. Tout comme lui m'a raconté ses histoires."
"Et il n'est pas jaloux de moi, maintenant que tu es rentré ?"
"Non, parce qu'il sait qu'il peut me faire confiance, que je ne ferais rien dans son dos."
"Pendant ton service, tu ne l'as fait qu'avec lui ?"
"Oui, avec lui seul. Nous les pédoques, on ne peut pas prendre de risques, surtout à l'armée."
"Et comment vous êtes-vous... compris ?"
"A notre premier camp, on était dans la même tente. La nuit il s'est branlé et... un peu comme pour toi et moi, au début."
"Vous étiez seuls dans cette tente ?"
"Oui, on devait dormir dans la tente des fourriers et on devait monter la garde pour que nos copains ne viennent pas la piller la nuit. Il était fourrier et moi aide-fourrier."
"Alors tu l'as aussi aidé à ça !" s'amusa Pierre.
"Au début ce n'était que ça, oui, mais après... après ça a changé sans qu'on s'en rende compte. Puis un jour il m'a dit : si tu étais une fille, j'irais demander ta main à ton père. Le lui ai dit qu'il pouvait quand même le faire, que mon père lui dirait oui, si ses intentions étaient sérieuses, bien que je ne sois pas une fille. Alors il m'a dit qu'il était amoureux de moi et que si ce que je lui avais dit de papa était vrai, il viendrait vraiment lui dire que ses intentions étaient sérieuses. Et justement, il va venir demain ou après-demain."
"Il fait bien l'amour ?"
"Et comment ! Il a plus d'expérience que moi, songe qu'il le faisait déjà à douze ans, avec ses copains. Il n'a pas une belle tête, je te l'ai dit, mais son corps... Et à part ça, il sait y faire, c'est toujours magnifique de le faire avec lui. Tu sais, parfois on le faisait même deux fois d'affilée !"
"Pour rattraper les fois où vous vouliez mais n'aviez pas d'endroit ?"
"Oui, notamment."
"Mais vous aviez une chambre, à la caserne ?"
"Non, on partageait une chambrée avec tous les autres."
"Alors, vous le faisiez où ?"
"Le plus souvent au magasin dont il était fourrier et moi son aide. Derrière les piles de caisses, qui formaient un vrai labyrinthe, et si quelqu'un entrait on l'entendait et on avait le temps d'arranger nos habits."
"Alors vous deviez le faire sans vous déshabiller, juste baisser les pantalons ?"
"Le plus souvent, oui. On n'a réussi à le faire dans un lit que trois fois, en plus que cette fois là sous la tente en montagne, tranquilles et complètement nus."
"Et vous êtes amoureux."
"Et nous sommes amoureux."
"Félicitations, Diego, félicitations de tout cœur."
"Mais toi, tu n'avais pas aussi quelque chose à me dire ?"
Pierre hocha la tête et lui parla de Roger.
"Et... vous êtes amoureux vous aussi ?" lui demanda Diego, les yeux brillants.
"Non, je ne crois pas, je ne sais pas. Mais Roger est important pour moi, très important. Mais lui et moi, son père n'est pas comme le tien, et puis c'est un comte, pas un va-nu-pieds comme moi. Alors j'ai décidé qu'on doit se contenter de prendre ce qu'on peut voler à la vie et en profiter tant que ça dure."
"Il est beau, ton jeune comte ?"
"Moi il me semble un ange. Mais il... il n'est pas comme toi, je veux dire qu'il n'aime que... être pris."
'Et ça te pose un problème ?"
"Non, il me suffit qu'il soit content. Il est gentil et délicat, mais pas efféminé, tu sais. Au contraire, il est viril de caractère."
"Et bien, si ça vous va à tous les deux, quel est le problème ?"
"Il n'y a pas de problème, aucun problème."
"Et il sait pour toi et moi, ce qu'il y a eu ?"
"Oui, il le sait. Lui aussi m'a raconté, mais pour lui, avant de le faire avec moi, ce n'était pas bon comme quand on le faisait toi et moi. D'abord un professeur de son collège l'a trompé, flatté et puis ne l'a baisé que pour se soulager et il s'en foutait de lui. Puis avec deux copains qui étaient comme ce professeur sinon pire, qui ne cherchaient qu'un trou à fourrer."
"Ça arrive, malheureusement. Et bien souvent, il en va de même entre un homme et une femme. Pour certains hommes la femme n'est qu'un trou..."
"Et tu sais, on n'a pas baisé tout de suite, Roger et moi. Il a fallu du temps avant qu'on arrive à le faire. Il voulait être sûr d'abord." Puis il baissa la voix pour ajouter : "Tu sais que je bande, rien qu'à penser à lui ?"
"Excellent signe." lui répondit Diego qui lui prit une main et la serra fort en lui souriant : "Bon dieu, si tu savais ce que j'avais peur de te décevoir ! Ça m'aurait fait mal... de te faire du mal."
Le lendemain Damiano arriva au village. Comme Diego avait dit, il n'était pas très beau de visage, mais il avait un beau sourire, le regard franc et doux, il semblait un type sympathique.
Giuseppe savait déjà, il avait parlé la veille au soir avec son fils, aussi accueillit-il Damiano avec sympathie. Les trois, Diego, son copain et Giuseppe, firent une longue promenade en haut des collines pour pouvoir parler en paix. Quand ils redescendirent, Pierre remarqua qu'ils étaient tous les trois joyeux et bavards.
Plus tard, Giuseppe appela Pierre à l'écart. "Pierre, tu sais déjà tout sur Diego et Damiano, n'est-ce pas ?"
"Qu'ils sont amoureux ? Oui."
"Damiano viendra travailler avec nous, à partir de la semaine prochaine. Il repart arranger ses affaires chez lui et puis il emménage ici. Et, bien entendu, les deux garçons auront besoin d'un peu d'intimité..."
"Oui, bien sûr, j'y avais pensé. Je peux dormir en bas au rez-de-chaussée dans le cagibis ou la réserve, il suffit d'y descendre un matelas."
"Ce n'est pas la peine. Nous n'utilisons presque pas le petit salon au premier. On en fera ta chambre, si ça te va. On y mettra un de vos deux lits."
"Et pour Damiano ? Ils vont dormir à deux dans un lit simple ? D'accord qu'à eux ça leur ira peut-être, et même qu'ils s'apercevront même pas d'être à l'étroit... mais..."
Giuseppe rigola : "Non, je leur fait mettre un grand lit. Je vais le commander demain."
"Tu en as déjà parlé à maman ?" lui demanda alors Pierre. "Oui ? Et qu'a-t-elle dit ? Comment elle l'a pris ?"
"Bien. Elle l'a bien pris. Et... même si elle ne me l'a pas dit haut et clair, je crois qu'elle a compris pour toi... Pourquoi n'essaies-tu pas de lui en parler ?"
"Mon dieu, ça me fait honte, Giuseppe..."
"Et pourquoi, mon garçon ? On ne doit avoir honte que des actions malhonnêtes et méchantes, que du mal qu'on fait aux autres. Tu n'as aucune honte à avoir d'être comme ça. Et ta mère t'aime beaucoup, je suis sûr qu'elle acceptera, au moins autant que moi, en mon temps, j'ai accepté Diego."
"Mais elle ne m'a rien laissé paraître de ce qu'elle sait, qu'elle a deviné. Elle ne m'a jamais rien dit..."
"Peut-être attend-elle que tu lui en parles... Mais j'ai remarqué, depuis que vous vivez ici, qu'elle a peu à peu arrêté de parler avec toi de filles, desquelles te plaisent et de ce que telle ou telle ferait une bonne épouse..."
"C'est vrai, maintenant que tu me le dis. Et tu crois que je dois aussi lui dire que... que Roger et moi..."
"Ah, alors j'avais vu juste, même si je me disais que je ne devais pas trop laisser courir mon imagination. Et bien je crois que oui. Le jeune comte est quelqu'un de très bien, pour ce que j'en sais. Ça ne peut pas l'ennuyer si vous deux..."
"Mais Roger et moi... nous ne sommes pas amoureux comme Diego et Damiano. C'est un peu différent, entre nous..."
"Mais vous êtes bien ensemble, vous aimez être ensemble, vous vous respectez, et c'est ce qui compte, non ? Allez, Pierre, je crois vraiment que tu ferais bien de t'en ouvrir à ta mère."
"Tu as sans doute raison, Giuseppe. Merci. Tu es toujours comme un père pour moi."
"Je t'aime bien, mon garçon, comme un fils." lui répondit-il en lui passant un bras à l'épaule dans un geste affectueux.
Pierre n'en parla pas tout de suite avec sa mère, il voulait d'abord mettre ses idées en ordre et prévoir quand et comment le lui dire. Il se décida à le faire trois jours plus tard quand, seuls tous les deux, ils arrangeaient le petit salon pour en faire sa chambre.
"Maman ? Ça ne te fait pas drôle que Damiano vienne vivre ici et qu'il partage la chambre de Diego ?"
"Non. Pourquoi ?" demanda Madeleine en continuant à laver énergiquement le plancher de la chambre déjà vidée de ses anciens meubles. "Ils s'aiment, n'est-ce pas ?"
"Même si... si ce sont deux hommes ?"
"C'est de s'aimer qui compte."
"Maman... tu le sais déjà, n'est-ce pas ?"
"Je crois que oui."
"Et je ne te déçois pas... d'être moi aussi comme Diego et Damiano ?"
Madeleine posa la serpillère, se tourna vers son fils, vint vers lui alors que Pierre aussi venait à sa rencontre, elle le prit dans ses bras et le berça presque : "Je suis ta maman et tu ne m'as jamais déçu, mon chéri."
"Mais, maman... tu as toujours dit que je ressemblais à papa et papa... il n'était pas comme ça, lui."
"Tu es son portait, c'est vrai, et même de caractère, tu me le rappelles. Mais toi c'est toi et lui c'est lui. Non, mon trésor, ne pense pas que tu m'as déçue. Tu es gentil, honnête, travailleur, sain, que puis-je demander de plus à la vie ?"
"Mais maman, je ne me marierai jamais, et donc je ne te donnerai jamais de petits enfants, vu comment je suis."
"Et peut-être qu'Enrico m'en donnera. Et même si tu aimais les filles, il ne serait pas certain que tu me donnerais des petits enfants ! Parfois un couple, pour autant qu'il essaie, le bon dieu ne leur envoie pas d'enfants. Alors, qu'importe ?"
"Tu ne regrettes pas que je ne t'en aie pas parlé plus tôt ?"
"Tu me l'as dit quand tu étais prêt à me le dire. Mais tu me l'as dit. Seul cela est important."
"Et... maman... je voulais te dire autre chose... Ce n'est pas vraiment comme entre Diego et Damiano, mais... avec Roger, le fils du comte... il y a quelque chose de similaire entre nous."
"Et tu es heureux ?"
"Oui, maman. Et lui aussi est heureux."
"Bien. Très bien. Et ça me fait plaisir qu'il soit heureux lui aussi."
"Sauf que lui et moi... ne pourrons jamais faire comme Diego et Damiano. Son père ne le permettrait jamais."
"Jamais est un mot grave. Qui sait ce que sera demain ? Ce qui compte c'est que vous soyez sereins aujourd'hui, demain... on verra."
"Merci, maman."
"De quoi ?" lui demanda-t-elle avec un sourire, comme pour minimiser la chose.
"D'être ma mère et d'être comme tu es. Je n'aurais pas pu choisir une meilleure mère que toi, tu le savais ?"
"Oh, non, j'ignorais que c'était toi qui m'avais choisie comme mère !" dit-elle avec ironie. "Allez, il faut qu'on finisse de laver pour installer demain ta nouvelle chambre."
"Alors, maman, notre famille s'agrandit, puisque Damiano vient vivre ici. Je pense déjà à lui comme à mon beau-frère."
"C'est bien. Il m'a fait bonne impression, ce garçon."
"Mais maman, tu ne trouves pas ça étrange ? On est trois faits comme ça, dans cette famille..."
"Chacun est fait à sa façon. Je ne vois là rien de particulier."
"Mais les autres familles ne sont pas pareilles."
"Et qu'en sais-tu ? Est-ce qu'ils le crient sous les toits ? Et puis, qu'importe ? Tout ce qui compte c'est que dans chaque foyer vivent des gens gentils et honnêtes... et malheureusement ce n'est pas toujours le cas. Nous avons de la chance, Pierre, crois-moi. Nous avons vraiment de la chance."
"Tu es toujours contente d'avoir épousé Giuseppe ?"
"Plus que contente, mon chéri. C'est un homme très bon, fort et tranquille. Je suis comme une reine, avec lui. Et Giuseppe t'aime bien, tu sais."
"Oui, je sais. Mais je n'arrive pas à l'appeler papa..." lui fit remarquer Pierre avec un peu de regrets.
"Peu importe, il s'en fiche. Mais tu l'aimes comme si c'était ton père, c'est ce qui compte. Tout comme j'aime Diego et lui il m'aime, et je me moque qu'il ne m'appelle pas maman."
Finalement, Damiano emménagea chez les Robaudo et à la porte de la maison, à côté de Robaudo et Martinet, ils ajoutèrent le nom Cossato.
Pierre fit en sorte, avant que Damiano et Diego n'aillent dans leur chambre, qu'ils trouvent sur leur nouveau lit à deux places une guirlande de fleurs des champs qu'il avait tressée, avec au milieu un papier où il avait tracé avec soin, en grandes lettres : "Bienvenu à la maison, petit beau-frère !"