Le petit frère était enfin né, ils l'appelèrent Enrico. Diego comme Pierre en était fou et Giuseppe et Madeleine en étaient fiers, à juste titre. Diego, le soir du jour où Enrico était né, au lit, avait dit à Pierre : "Maintenant nous sommes encore plus frères, toi et moi, puisqu'on a un frère en commun, tu ne crois pas ?"
"Si, tout à fait. Tu es le frère de mon frère, alors tu es vraiment mon frère, maintenant."
Puis Diego, fut conscrit et dut partir faire le soldat. Aussi Pierre arrêta-t-il de travailler pour le boulanger pour remplacer Diego au bistrot "Aux cinq marches".
Diego lui manquait. Et lui manquaient leurs longues discussions le soir, et lui manquait aussi ce qu'ils faisaient au lit, presque tous les soirs se donnant tour à tour l'un à l'autre. Il s'était vite habitué au genre d'union qu'aimait Diego et il aimait autant prendre son "presque frère" comme il disait, qu'être pris par lui. Cela faisait déjà des mois que Diego était parti.
Il n'aimait pas beaucoup écrire, Diego : au cours de ces mois il n'avait envoyé que deux lettres pour donner de ses nouvelles aux siens. Il avait été envoyé faire son service militaire à Viterbo, au centre de l'Italie. Une des lettres était adressée à son père, l'autre à Pierre et dans chacune, en plus de ses nouvelles, il saluait tout le monde, y compris Madeleine.
Les choses n'allaient pas bien à l'époque, en Italie, d'importantes grèves paralysaient les grandes villes, dont Turin. Le gouvernement avait instauré des cartes alimentaires pour réduire la consommation alimentaire, le prix des journaux était passé d'un coup de dix à vingt centimes. Mussolini commençait à se faire entendre par ses articles. Au bistrot les hommes ne parlaient que de ça. Même le prix du pain avait atteint une lire et demie le kilo, et le mécontentement augmentait.
Pierre s'intéressait à ce qui se passait, il sentait, bien que vaguement, que de grands évènements se tramaient. Pendant son temps libre, comme il était seul maintenant, il allait souvent pêcher au torrent et parfois il faisait de bonnes prises qu'il ramenait à sa mère pour qu'elle les prépare.
Il avait dix-sept ans et il devenait très beau garçon. Parfois, après avoir pêché un moment, il se déshabillait complètement et se baignait dans l'eau fraîche et rapide qui chantait dans le torrent.
C'est un après-midi de juin, quand il s'apprêtait à regagner la rive pour se rhabiller, qu'il vit en se tournant un garçon à peu près de son âge qui était là à l'observer. Il resta un instant immobile à se dire qu'il ne pouvait pas sortir sous le regard de l'autre, puisqu'il était tout nu. Mais l'eau était trop froide et il tremblait déjà, il ne pouvait pas rester là encore longtemps.
Alors il cria à l'autre, qui n'avait pas détourné les yeux : "Attention, je vais sortir et je suis tout nu. Si ça te gêne, tu ferais bien de regarder ailleurs !" et, à pas décidés, il remonta le courant et sortit en s'efforçant de prendre un air crâne.
Le garçon ne détourna pas le regard, au contraire, il le regardait à présent presque effrontément entre les jambes. Puis il leva les yeux vers son visage et, l'air sérieux, il dit quelque chose qui stupéfia proprement Pierre.
"Tu as lu les journaux ? Le corps des tirailleurs d'Ancône a refusé de partir pour l'Albanie et le peuple a pris leur parti, attaqué les armureries et il y a des barricades depuis deux jours..."
"Quoi, tu es d'Ancône, toi ?" lui demanda Pierre en se figeant devant lui, oublieux de sa nudité.
Le garçon dit autre chose qui, à nouveau, le laissa perplexe : "Tu sais que tu es très beau... Comment tu t'appelles ?"
"Pierre... Pierre Martinet..."
"Enchanté, moi c'est Roger Laval." dit le garçon en lui tendant la main.
Ils se la serrèrent, une poigne ferme, virile. Et Pierre éclata de rire. "Pardon, mais toi tout habillé et moi tout nu, à nous serrer la main comme dans un salon mondain..." Le garçon rit aussi. Puis Pierre plissa le front et demanda : "Tu as dit Laval ? Tu veux dire que tu es parent du comte de Chambord, là-haut au Châtelet ?"
Roger hocha la tête : "Je suis son fils. Je suis rentré il y a une quinzaine de Suisse où j'étais au collège. Si ça te gêne d'être nu devant moi... je peux me déshabiller aussi, pour qu'on soit à égalité." ajouta-t-il en regardant Pierre d'un air sérieux.
"Non, il vaut peut-être mieux que je m'habille moi, je commence à avoir un peu froid, même si on est fin juin. Oh, pardon, mais ça ne te gêne pas que je te tutoie..."
"Tu as quel âge ?"
"J'ai eu dix-sept ans le vingt-quatre mai."
"Et moi dix-huit le dix-sept mai. Quel sens aurait de nous dire vous ?"
"Mais tu es comte et moi juste serveur de bistrot."
"Je n'ai aucun mérite à être comte. C'est par hasard que je suis né au château et pas dans une grange, tu ne crois pas ?"
"Tu m'as l'air du genre démocrate, toi." dit Pierre en mettant son slip et son maillot en coton.
"Démocrate... aristocrate... rien que des mots, rien qu'une suite de sons. Je ne suis rien qu'une personne qui essaie de penser par lui-même, rien qu'avec sa tête."
"Tu as dit quatre fois rien en une phrase." lui dit Pierre en souriant, avec un petit air moqueur.
"Mais tu étais mieux avant..." répondit le garçon.
"Avant... comment ça ? Nu ?"
"Oui, tu as un très beau corps. Avec ce slip et ce maillot, tu es un peu ridicule. Il vaut mieux que tu finisses de t'habiller ou que tu te déshabilles de nouveau, à mon avis."
"Ola, Roger, c'est à croire que tu es pédoque comme moi !" s'exclama Pierre juste avant de, trop tard, se mordre la langue.
Roger le regarda dans les yeux, sans changer d'expression, puis, à voix basse, il dit : "Quels beaux yeux tu as, Pierre ! Oui, je suis bien pédoque comme toi. Et tu me plais beaucoup, je t'ai longuement observé, ces derniers jours."
"Je ne t'ai jamais vu... comment pouvais-tu me regarder ?" dit Pierre, surpris par cette confirmation tranquille.
"De là-haut, avec ma longue-vue... Et je me suis décidé aujourd'hui à descendre pour te rencontrer."
"Mais tu ne pouvais pas savoir que j'étais pédoque..."
"Maintenant je le sais. Et je n'aime pas le mot pédoque, il est péjoratif."
"Mais si on l'est..."
"Je préfère le mot homosexuel, qui veut dire quelqu'un qui aime une personne du même sexe."
"Rien que des mots, qu'une suite de sons..." répliqua Pierre en lui renvoyant ses mots, mais avec un sourire chaleureux.
Pour la première fois un sourire illumina aussi le visage de Roger qui parut transfiguré.
"Putain, toi aussi tu es beau !" s'exclama Pierre à voix basse, aussitôt conquis par ce sourire doux et lumineux. Puis il ajouta : "Pour un peu je me déshabillerais encore... si tu le faisais toi aussi."
"Non... je crois qu'il vaut mieux que tu finisses de te rhabiller. Ne me tente pas trop, on vient juste de se rencontrer."
"Mais c'est pas juste, toi tu as tout vu et moi juste tes mains, ton visage et tes habits..." dit Pierre, mais il termina de s'habiller. "Mais franchement, j'aurais cru qu'un comte serait habillé avec plus d'élégance. Tu es presque habillé comme moi... même si tes habits ont l'air plus fins que les miens..."
"L'habit ne fait pas le moine, même si les allemands disent exactement le contraire."
"En plus de l'italien et du français, tu parles aussi allemand ?"
"Et anglais."
"Putain ! Et moi qui ai eu du mal à apprendre l'italien. Gamin je ne parlais que le patois. Tu dois avoir une tête bien faite. Mais que vient faire cette histoire de révolution à Ancône ?"
"De révolte, pas de révolution. Mala tempora currunt."
"Ça c'est du latin, je le reconnais, on dirait ce que dit le curé à la messe. Mais ça veut dire quoi ?"
"Que nous vivons des temps mauvais."
"Mais toi, tu dis à tout le monde comme si de rien n'était que tu es pédoque... enfin, homosexuel ?"
Roger sourit : "Non, mais tu me l'avais dit le premier."
"Et bien, ça m'a échappé... tu insistais tant sur mon corps qui te plaisait que... Tu as compris quand, toi, que tu étais comme ça ?" lui demanda-t-il alors qu'ils s'asseyaient dans l'herbe, côte à côte.
"Je crois l'avoir toujours plus ou moins su, mais je n'en ai eu la confirmation qu'au collège suisse."
"Tu veux dire que c'est là que tu as fait pour la première fois... ces choses ?"
"Que j'ai eu un rapport sexuel, oui."
"Et ça t'a plu ?"
"Oui, ça m'a plu, l'acte même. Pas celui avec qui je l'ai fait."
"Pourquoi ?"
"Il voulait juste m'utiliser pour son plaisir. Ce n'était pas un échange entre égaux. Il ne s'intéressait pas à moi, mais rien qu'à mon sexe et mon derrière."
"Ah, je vois. Mais toi, pourquoi tu lui as dit oui, alors ?"
"Il a su me flatter, me tromper, se moquer de moi. Et puis j'étais curieux de vérifier si ce que je sentais déjà était vrai ou illusion."
"Mais ça t'a plu."
"L'acte, je le répète, pas la personne."
"Tu avais quel âge ?"
"Quinze ans, presque seize. Et toi ? Tu ne me parles pas de toi ?"
"Qu'y a-t-il à raconter ? Je suis né après la mort de mon père, je ne l'ai jamais connu, je n'ai même pas une photo de lui. Maman dit que je lui ressemble de plus en plus. Après, elle a dû quitter son village et monter au hameau pour vivre en faisant la lessive..."
"Pourquoi dis-tu qu'elle a dû ?"
"Parce que... mon père n'a pas eu le temps de l'épouser, ce qu'il voulait, il est mort avant, et alors... tout le monde la traitait de putain... alors là-haut, au hameau, où personne ne la connaissait, elle a dit qu'elle était veuve et ils l'ont crue..."
"Que les gens peuvent être cruels ! Elle a bien fait de partir et de dire qu'elle était veuve. Après tout, elle l'était."
"Alors j'ai grandi au hameau, bien que j'ai fait l'école élémentaire ici, au village. Mais après on n'avait pas assez d'argent pour que je continue. J'aimais étudier. Je faisais de petits travaux pour aider maman à ce qu'on s'en sorte. Puis Giuseppe Robaudo l'a épousée, il y a deux ans, et la vie a changé en mieux. Ils s'aiment bien et Giuseppe est un homme bien..."
"Et bien, tant mieux. Mais... et le reste ?"
Pierre le regarda : "Le reste ? Ah, comment j'ai réalisé être péd... homosexuel ? Je crois l'avoir compris assez tôt, comme toi. On faisait des petits trucs, avec deux garçons du hameau... enfin, rien de sérieux, juste se branler l'un l'autre, mais ça me plaisait et les filles ne m'ont jamais fait aucun effet... puis, avec le fils de Giuseppe, on dormait ensemble, on en est venus à faire des choses sérieuses et ça m'a encore plus plu."
"Pourquoi tu en parles au passé ? Il s'est trouvé une fille et il a arrêté ?"
"Non, il est comme nous, mais il est à l'armée, à présent, alors..."
"Vous étiez amoureux ?"
Pierre lui lança un regard interrogatif : la question était sérieuse, pas ironique. "Amoureux, non, mais on était très bien ensemble. On s'aimait, peut-être bien plus encore que des frères. Et tous les deux on aimait le faire ensemble. Tu n'as pas de frères ?"
"J'en avais deux, plus grands que moi. Ils sont morts tous les deux à la guerre de 15-18, malheureusement."
"Et ta mère ?"
"Ma mère... ma mère a quitté la maison quand j'avais cinq ans, je m'en souviens à peine. Elle était anglaise, elle ne supportait pas de vivre ici au Val d'Aoste, alors un jour elle est allé voir sa famille à Londres et, de là, elle nous a envoyé une lettre pour dire qu'elle n'avait aucune intention de revenir ici et qu'elle voulait le divorce. Peut-être ne supportait-elle pas non plus d'avoir trois fils, qui sait."
"Ton père ne s'est pas remarié ?"
"Non, mais je sais qu'il a une maîtresse à Turin."
"Et... ton père... il sait pour toi ?"
"Il ne manquerait plus que ça ! Je crois qu'il me tuerait, s'il le découvrait."
"Mais allons ! Le père de Diego..."
"Qui est Diego ?"
"Mon presque frère, le fils de Giuseppe. Le père de Diego sait pour son fils, et pour moi aussi, je crois, mais il a dit à son fils qu'il l'aimait comme avant et que ça ne changeait rien entre eux."
"Heureux garçon ! Non, pas mon père, j'en suis sûr. Pour lui les homosexuels sont de hideux dégénérés, des malades, des êtres abominables et je ne suis pas au bout de la liste des épithètes qu'il sortirait. Songe qu'un jour je l'ai entendu raconter à un de ses amis que, quand il était officier de cavalerie, il a découvert qu'un homme sous ses ordres était homosexuel, il a posé un pistolet chargé sur la table et lui a dit que seul un suicide honorable pourrait laver la salissure et lui rendre son honneur..."
"Bon dieu ! Et cet homme... il l'a fait ?"
"Non, il a été plus intelligent que mon père, il a juste quitté l'armée et il a laissé sous le pistolet un mot avec : servez-vous en sur vous, monsieur le comte, et mettez-vous l'honneur dans le cul !"
Pierre rit et lâcha un soupir de soulagement : "Il a vraiment écrit ça ?"
"C'est du moins ce qu'a raconté mon père à son ami, scandalisé et furieux, ignorant que j'entendais tout."
"Mais toi, quand il racontait ça, tu savais déjà être... comme ça ?"
"Oui, mais je n'étais encore sûr de rien. Donc, tu vois, autant éviter que mon père l'apprenne."
"Oui, je crois que tu as raison."
"Tu viens souvent ici, n'est-ce pas ?"
"Oui, presque tous les jours, depuis que Diego est soldat, s'il fait beau."
"Alors, on pourra encore se rencontrer ?"
"J'aimerais bien. Et ce n'est pas la peine de me regarder à la longue vue, maintenant qu'on se connait." lui dit Pierre, un peu ironique. "Mais," ajouta-t-il, "les prochaines fois ou bien tu te déshabilles toi aussi ou bien je ne me déshabille plus."
"Ça me semble juste."
"Et tu choisis quoi ?"
"On verra, Pierre. Sais-tu qu'il y a parmi nos propriétés un petit prieuré presque en ruine, le Prieuré de Saint Pierre ?"
"Ah, j'en ai entendu parler. Mais je ne suis pas saint, je ne suis que Pierre tout court. C'est là-haut, sur les pentes du Grand-Paradis, non ? Il est vraiment à vous ?"
"Oui. Je t'emmènerai peut-être le voir, un de ces jours. A vélo on y est en une petite heure, si tu as de bonnes jambes."
"C'est pour ça que tu es si blond..."
"A cause du prieuré ? Quel rapport ?"
Pierre rit : "Mais non, parce que ta mère est anglaise."
"Du côté de mon père aussi, il y a des blonds. Ma blondeur me vient des deux familles."
"Et tes yeux ?"
"Ce sont les mêmes que mon père."
"Je parie que tu as pris le meilleur des deux familles."
"Tu es flatteur."
"Je suis sincère. Je peux te poser une question... très intime ?"
"A ce stade, je crois que oui."
"Quand tu me regardais à la longue-vue... tu bandais ?"
Roger rougit un peu mais ne baissa pas les yeux : "Oui, naturellement."
"Et..." commença Pierre, mais Roger le coupa.
"N'en dis pas plus, pour l'instant, sur ces sujets. Je ne compte pas te répondre, pas encore."
Pierre eut un petit rire : "Ce qui est presque déjà une réponse." dit-il à voix basse et Roger rougit encore de façon charmante. "Et bien, ça aussi c'est naturel, non ?" lui dit alors Pierre d'un ton gentil.
"Tu sais monter à cheval ?"
"Non, je n'ai jamais essayé."
"Tu aimerais apprendre ?"
"Tu as un cheval ?"
"Nous en avons plusieurs. Si ça te dit, monte au Châtelet un de ces jours et je pourrai t'apprendre."
"Peut-être. Mais que dira ton père si tu vas avec un type de mon genre, serveur de bistrot ? Je ne suis pas... raffiné comme vous."
"Mon père est plus souvent chez sa maîtresse à Turin qu'au château, et de toute façon je choisis mes amis tout seul. Et je ne sais pas si tu es... raffiné, mais tu n'es certainement ni vulgaire, ni malpoli ni mal élevé, toi."
"Tu ne me connais pas encore vraiment."
"Mais déjà assez. Assez pour espérer qu'on devienne amis."
"On m'a l'air sur la bonne voie." dit Pierre avec un sourire, en pensant tout haut. Puis il regarda dans le ciel la position du soleil : "Il est temps que je rentre au bistrot. Je regrette de te quitter si vite."
"On se reverra... demain ?"
"J'espère bien. Mais si tu ne me vois pas, ne crois pas que je n'ai pas voulu venir, ce sera que je n'ai pas pu, d'accord ?"
"D'accord. A demain, ou à bientôt, sinon. Je suis content de t'avoir rencontré, Pierre."
"Moi aussi, Roger. Oui, je suis content, moi aussi."
Ce soir là, pendant qu'ils nettoyaient après la fermeture, Pierre dit à sa mère : "Tu sais qui j'ai rencontré aujourd'hui au torrent, maman ? Monsieur Laval."
"Qui, le comte Maximilien ?" lui demanda Giuseppe qui avait entendu.
"Non, il s'appelle Roger, il a mon âge... ou un an de plus."
"Ah, le jeune fils, alors. J'ignorais qu'il était revenu. Tu sais que ses deux grands frères sont morts à la guerre ?"
"Oui, il me l'a dit."
"La dernière fois que je l'ai vu, c'était un petit gars de treize ans. Un blondinet frêle, toujours sérieux. Ça mère s'en est allée quand il était encore tout petit, le pauvre gamin." dit Giuseppe.
"Il n'a plus rien de frêle, maintenant. Et il était souriant aujourd'hui." dit Pierre.
"Vous avez parlé ? De quoi ?" lui demanda sa mère.
"De nous, de tout et rien. A voir comment il était habillé, je n'aurais jamais cru qu'il était comte s'il ne m'avait pas dit son nom."
"Petit, il avait l'air de sortir d'un tableau ancien," dit Giuseppe, "toujours habillé en velours bleu avec un col en dentelle blanche. Toujours tiré à quatre épingles."
"Tu connais son père ?" lui demanda Pierre sans cesser de laver avec vigueur le dessus des tables en bois.
"Seulement de vue. C'est un homme austère et hautain. Un grand seigneur. Et on le dit assez péteux. Il ne parle jamais patois ni piémontais, mais seulement français ou italien. Et quand il parle, il donne toujours des ordres, il en avait l'air même en disant bonjour."
Pierre rit : "Comment fait-on pour dire bonjour comme un ordre ?" demanda-t-il, intrigué.
"Oui," s'amusa Giuseppe, "il ne disait pas bonjour, mais Bon-Jour !" Comme pour dire : et gare à toi si elle n'est pas bonne, cette journée !"
Ils rirent tous les trois de l'imitation faite par Giuseppe, mais Pierre comprit ce qu'il voulait dire.
"Et il est comment, son fils ?" lui demanda Madeleine.
"Il est... agréable, sympathique. On a bien discuté, ensemble... Il n'est pas péteux, lui..." dit Pierre, incertain. Et il ajouta : "Il a dit qu'il aimerait bien me revoir."
"Si son père te l'avait dit, je te dirais de te méfier. Mais le fils était peut-être sincère." commenta Giuseppe.
"Pourquoi tu dis ça ?" lui demanda Madeleine.
"Parce que monsieur le comte ne dit qu'il aimerait te revoir que s'il sait pouvoir tirer de toi quelque chose qui l'arrange, certainement pas pour toi." expliqua Giuseppe qui, ayant fini de balayer, se mit à replacer les bancs autour des tables.
Ils allèrent à la cuisine chercher les lampes à huile pour monter dans leurs chambres.
"Mon dieu, ce que je suis fatiguée ce soir !" s'exclama Madeleine et elle prit Enrico dans son giron pour l'allaiter. Bien que le petit ait passé un an, une fois par jour, le soir avant de se coucher, elle lui donnait encore le sein.
"Tu n'arrêtes pas un instant !" lui dit Giuseppe en lui passant un bras à l'épaule, "Je ne t'ai pas dit de t'épargner un peu ?"
Pierre avait plaisir à voir les petites manifestations d'affection que sa mère et son mari échangeaient.
"Facile à dire. Si on veut que le bistrot rapporte, on ne peut pas rester les mains dans les poches."
"Depuis que tu es là, Madeleine, les affaires vont bien mieux. Toi et Pierre, bien entendu. Mais il manquait vraiment la main d'une femme, ici."
"Oh, tout le mérite te revient, c'est toi qui as le sens des affaires et qui sais traiter les gens comme il faut."
"Vous allez arrêter, les tourtereaux, de vous faire des compliments l'un à l'autre ?" leur dit Pierre quand ils se séparèrent pour rentrer chacun dans sa chambre. Mais il était vraiment content de les voir si affectueux. Oui, ce mariage était une bénédiction pour tout le monde.
Il se déshabilla et se coucha, mais pas dans son lit, il se mit dans celui de Diego, ce qu'il faisait depuis le jour où il l'avait accompagné, foulard tricolore au cou, jusqu'à Aoste pour se présenter à la caserne.
C'était la première fois que Pierre voyait Aoste, ça lui sembla une grande ville, belle, ancienne, bien tenue et pleine de bâtiments plus intéressant l'un que l'autre.
Diego lui manquait, oui, et pas que pour ce qu'ils auraient pu faire au lit. Il était vraiment devenu plus qu'un frère pour lui. Mais il n'arrivait toujours pas à appeler Giuseppe papa, pour autant qu'il l'estime et aime cet homme bien. Et Giuseppe, qui respectait ses sentiments, ne le lui avait pas demandé, même si dans les faits il agissait en père avec lui.
Mais cette nuit, Pierre se sentait un peu moins seul : son esprit était encore plein de sa rencontre avec Roger.
"Et lui, je crois que je pourrais même en tomber amoureux... bien que la masque m'ait dit que ce ne sera pas non plus le deuxième, mon copain. La prochaine fois je dois lui montrer le coquillage de la masque... Je regrette de ne plus être monté mettre des fleurs devant chez elle. Si ça se trouve, il y a quelqu'un qui habite chez elle, maintenant... Chez nous, c'est toujours inoccupé."
Pierre tournait et se retournait dans son lit. Les images de Diego et de Roger se succédaient et se superposaient dans son esprit. Comme ils étaient différents, pourtant, il n'aurait pas su dire lequel était le plus beau, le plus intéressant, le plus attirant...
Il sourit à l'idée que Roger s'était masturbé en épiant sa nudité : il ne l'avait pas admis mais, en fait, il s'était trahi. Et quelle heureuse coïncidence que le fils du comte soit homosexuel comme lui ! Mais se passerait-il quelque chose entre eux ? Bien sûr, ce ne serait pas aussi facile qu'avec Diego. Et Diego... serait-il jaloux ? Et bien non, ils n'étaient pas amoureux après tout... Ils resteraient frères, quoi qu'il en soit, et avec une intimité que peu de frères partagent, même sans le côté physique.
Il tournait et se retournait dans son lit, pourtant il était serein. Son corps cherchait inconsciemment la meilleure position pour s'endormir, mais le sommeil semblait ne pas vouloir venir.
Roger... Beau nom... Roger, avec un "r" à la française... Mieux qu'en italien, même si Ruggiero n'était pas mal. Un beau nom pour un beau garçon. Même s'il n'avait pu voir que son visage et ses mains.
"Va savoir s'il fait l'amour comme Diego. Va savoir s'il y a d'autres façons de faire l'amour. Et lui, caché, à me regarder à la longue-vue... mais alors... alors il doit aussi avoir vu les fois où je me branlais... c'est peut-être ça qui l'a décidé à descendre au torrent et à se montrer. Et moi qui lui dis haut et fort que je suis pédoque, homosexuel ! Bah, après tout ça a bien tourné, ce n'est pas comme s'il avait été comme son père !" pensait Pierre en souriant tout seul.
Il tournait toujours dans son lit.
"Et mon père, s'il vivait encore, il penserait comme Giuseppe ou comme le père de Roger ? Va savoir comment il aurait réagi en apprenant pour moi ? Et maman, si elle savait ? Elle finira peut-être par comprendre, à voir que je ne cours jamais après les filles. Je la décevrai ? Je dois le lui dire ou attendre qu'elle s'en aperçoive et qu'elle me pose des questions ?"
La lune apparut à la fenêtre, comme si elle le regardait en cachette. Il se demanda si la lune aussi l'avait déjà regardé se masturber, comme Roger avec sa longue-vue et il sourit encore à l'idée.
Mais ce soir, Pierre n'avait aucune envie de le faire et il s'endormit sans même s'en rendre compte, en souriant à Roger, à Diego, à la lune, à lui-même... et à la vie.