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histoire originale par Andrej Koymasky


pin QUE TA MAIN DROITE IGNORE
CE QUE FAIT TA MAIN GAUCHE
CHAPITRE 2
LA MASQUE

Cela faisait plus d'une heure qu'il marchait, il était presque arrivé à la maison, il avait dans chaque main un lourd panier chargé des courses que sa mère l'avait envoyé faire au village. La neige, autour de lui, disparaissait déjà sous le chaud soleil printanier, les perce-neige et les primevères se dressaient fièrement et même quelques pâquerettes commençaient à fleurir ça et là.

Il avait de nouveau rencontré Diego et Giuseppe, qui allaient bientôt faire partie de sa famille... ou lui de la leur, ce qui revenait au même. Giuseppe était un homme de peu de mots, parfois il semblait sombre et fermé, mais on devinait que ce n'était pas un méchant homme. D'ailleurs, s'il n'avait pas été gentil, sa mère ne l'aurait pas épousé.

Diego paraissait assez sympathique, même si les deux garçons s'observaient encore et n'avaient pas été très expansifs l'un avec l'autre. Il avait des yeux pénétrants, pensa Pierre, vifs comme des lames de glace, mais pas méchants, au contraire, un je ne sais quoi de gentil brillait dans son regard.

Il ne l'avait jamais regardé en pensant qu'un jour, proche désormais, il deviendrait son beau-frère. Aussi le regardait-il maintenant de façon différente et Diego aussi, évidemment, le regardait autrement et l'étudiait.

"Tu ronfles, la nuit ?" lui avait demandé Diego.

"Je ne sais pas, je dors, comment ferais-je pour le savoir ? Je ne m'entends pas, quand je dors !" avait répondu Pierre.

Diego avait ébauché un sourire : "Je crois que tu as raison, ma question était idiote. Mais tu sais ce que c'est, on devra partager notre chambre, toi et moi, alors je me demandais..."

Pierre avait remarqué qu'il avait dit "toi et moi" et pas "moi et toi", et il se dit que c'était bon signe : il n'était peut-être pas de ceux qui se mettent toujours au premier plan. "Et toi, tu ronfles ?"

Diego rit : "Oui, la question n'a pas de réponse... si quelqu'un ne te la donne pas. Mais la nuit je gigote et je m'agite. Le matin mes draps sont toujours entortillés..."

"Mais on ne devra pas partager le même lit, hein ?" demanda Pierre, un peu inquiet.

"Non. Papa a déjà acheté un autre lit pour toi. Et aussi une armoire, comme ça tu auras la tienne et moi la mienne. La chambre est assez grande, on y sera aussi bien à deux. J'aime l'idée d'avoir un petit frère, tu sais..."

"Pour le dire, attends de mieux me connaître." répliqua Pierre, un peu ironique. "Moi je ne me suis pas encore fait à l'idée d'avoir soudain un beau-frère..."

"Je n'aime pas ça..."

"Quoi ?"

"Ce mot, beau-frère, je ne l'aime pas. Ce n'est pas mieux, un frère ? Ce beau avant à l'air d'un gros mot."

"Ce n'est qu'un mot, après tout. Mais, il est comment, ton père ?"

"Comment devrait-il être ? C'est mon père, le seul que j'ai..."

"Mais il ne te les casse pas ?"

"Pas plus que n'importe quel père, je pense."

"Et il ne te frappe pas ?"

"Il ne m'a frappé qu'une fois, j'avais dans les douze ans... Je lui avais volé quelques pièces pour aller au manège."

"Pourquoi, il ne te donnait pas d'argent ?"

"Si, parfois il m'en donnait, mais... cette fois-là, de peur qu'il me dise non... je lui en ai volé."

"C'est la seule fois où il t'a frappé ?"

"Oui, la seule. Et pas tant parce que j'avais volé, mais parce que je continuais à lui jurer que ce n'était pas moi et que j'essayais de rejeter la faute sur quelqu'un d'autre. Il a bien fait de me frapper."

"Avec sa ceinture ? Un bâton ?"

"Non, il m'a mis sur ses genoux, déculotté et fessé comme un gamin."

"Alors il ne t'a pas fait mal."

"Oh si, il m'a fait mal. Pas avec ses fessées... mais j'avais peur qu'à cause de ça il ne m'aime plus. Mon dieu, jusqu'à ce qu'il me dise qu'il m'aimait comme avant, quelques semaines plus tard, j'avais un tel cafard que je m'en souviens encore. Je n'ai plus jamais rien volé, pas même une noix, après. Mais ta mère te frappe, parfois ?"

"Non. Mais j'essaie de ne pas la fâcher. Et si je fais quelque chose qui ne lui plait pas, elle me l'explique et je lui demande pardon. Elle a toujours fait comme ça. Ça ne t'ennuie pas que ton père se remarie ?"

"Non, pourquoi ? Et puis ta mère me semble gentille et ce sera peut-être un peu moins le bordel à la maison, avec une femme..."

"Mais elle ne vient pas faire la servante..." dit Pierre, un peu agressif.

"Est-ce que j'ai dit ça ? J'ai juste dit qu'il manque chez nous les mains d'une femme."

"Tu te souviens de ta mère ?"

"Très peu. Papa dit qu'elle était gentille. Et elle était belle, j'ai vu leur photo de mariage, elle tout en blanc et lui avec un complet rayé. Mon dieu, ils étaient vraiment beaux. Et ton père ?"

"Il est mort quand j'étais encore dans le ventre de maman, je ne peux pas m'en souvenir. Et maman n'a pas de photo de lui. Je crois qu'ils n'avaient pas assez d'argent pour en faire faire une. Le peu que je sais de lui... c'est ce que maman m'en dit, quand elle n'est pas trop triste. C'est pourquoi je ne lui pose pas trop de questions, même si j'aimerais en savoir plus sur lui. Tu sais, il s'appelait comme moi..."

"Moi par contre j'ai le nom du père de mon père, le carabinier. Tu aimes ton nom ? Moi comme ci comme ça, je ne le trouve ni bien ni mal. J'aurais aimé m'appeler Riccardo. Mais le père de ma mère s'appelait Joconde. Une chance qu'ils ne m'aient pas donné son nom." conclut Diego avec un petit sourire : "Tu te rends compte ? Joconde ! Tous les garçons se seraient foutus de ma gueule !"

Oui, il n'était pas mal, ce Diego, à première vue. Peut-être même qu'ils pourraient bien s'entendre.

Perdu dans ses pensées, Pierre continuait à monter d'un bon pas quand il entendit derrière lui un bruit de sabots et un grincement de roue. Il se retourna. C'était Jacquot avec sa charrette à cheval. Il se mit de côté et s'arrêta pour le laisser passer.

Jacquot fit arrêter la jument à côté du garçon : "Eh, Martinet, tu es chargé comme un baudet. Monte, je t'emmène."

"Ce n'est pas grave, monsieur Joubert, je suis presque arrivé..."

"Mais non, allez, saute, comme ça tu m'aideras à faire descendre la vieille Paulet que je suis allé prendre à l'hôpital pour la ramener chez elle."

Pierre monta à l'avant de la charrette et s'assit à côté de lui, les deux paniers entre ses jambes. Jacquot fit un claquement de langue et la jument se remit tranquillement à monter, au pas.

"C'est pour ça que je ne voyais plus de feu à sa cheminée. Je ne savais pas qu'elle était à l'hôpital..." dit Pierre en le regardant.

"Mais on le sait tous, au hameau ! Elle s'est cassé le fémur au début de l'hiver. Elle a glissé sur la glace de la fontaine." Puis, à voix basse, il ajouta dans un murmure à peine perceptible : "Même si c'est une masque, elle n'a pas réussi à éviter l'incident."

"Une masque ?" demanda Pierre à voix basse, les yeux écarquillés et stupéfait.

"Chht ! Si elle t'entend, elle te donne le mauvais œil ! Quoi ? Tu ne le savais pas ? Mais putain on le sait tous, oui, une masque !"

"Je ne crois pas à ces choses." dit Pierre et il regarda à l'arrière de la charrette : il y avait un gros tas de couvertures qui bougeait à peine, et il remarqua pour la première fois qu'une main sèche et foncée en émergeait un peu et bougeait à peine comme si elle essayait de griffer quelque chose, mais sans force.

"Ben voyons, tu n'y crois pas. Il y a aussi des gens pour ne pas croire à dieu le père ni à la vierge. Mais... on sait bien qu'elle est née de sept mois... et qu'elle a un chat noir et un corbeau chez elle..."

"Et bien, et si elle aime les animaux ?"

"C'est ça !" dit-il, ironique, "Mais il faut que ce soit un chat noir et un corbeau, noir aussi ? Et elle est toujours en noir ? Et on ne l'a jamais vue à l'église... Deux et deux font quatre, non ? Mais, inutile de dire que qui sait jeter le mauvais œil sait aussi l'enlever. Si on lui fait un beau cadeau, bien entendu. N'y crois pas aux masques. Oui, tant qu'ils ne s'attaquent pas à toi."

Une voix stridente, qui fit frémir Pierre, s'éleva du ballot des couvertures : "C'est encore loin, chez moi, Jacquot ? Et avec qui tu parles ? Qui as-tu fait monter dans la charrette ? Et de quoi vous parlez comme ça, à voix basse ?"

"On est presque chez vous, et c'est le petit Martinet, et on parlait doucement parce qu'on croyait que vous dormiez, on ne voulait pas vous déranger, madame Paulet."

"C'est ça, mais vos mots étaient moins pleins de respect que de potins. Que lui disais-tu, à ce garçon, hein ? Je parie que tu disais du mal de moi, hein ? J'en suis sûre !"

"Mais, madame Paulet, si je pensais du mal de vous, est-ce que je serais descendu vous chercher à l'hôpital?" dit Jacquot à haute voix, mais Pierre remarqua que de sa main qui ne tenait pas les brides, il se touchait entre les jambes en signe de conjuration.

Le silence tomba. Peu après, Jacquot arrêta la charrette devant la maison de la vieille Paulet et fit signe au garçon de descendre. "Nous voici arrivés, madame Paulet. Je vais monter sur la charrette et, avec l'aide du jeune homme, vous faire descendre."

Jacquot retira les couvertures et Pierre vit la vieille, menue et décharnée, recroquevillées sur d'autres couvertures au sol, détendre précautionneusement ses membres et tendre les bras à l'homme qui l'aida à descendre de la charrette. Elle s'appuya à l'épaule de Pierre : sa prise était forte, presque douloureuse, et montrait une force que le garçon ne soupçonnait pas que cette vieille, à l'air si fragile, puisse avoir.

"Mon bâton ! Donne-moi mon bâton, Jacquot, vite !"

"Oh, oui, oui, laissez-moi juste le temps de le prendre et de descendre, je vous le donne ! Le voici, votre bâton !" s'exclama-t-il, puis il se tourna vers Pierre et dit : "Tu peux l'accompagner chez elle tout seul ? Je pose tes paniers près d'ici, d'accord ?"

Pierre hocha la tête. La vieille femme, se soutenant à son épaule et appuyée sur son bâton, alla vers la porte de sa maison. Pierre vit Jacquot poser ses paniers par terre, puis il l'entendit repartir dans sa charrette. Ils s'arrêtèrent devant la porte.

"Attends, je cherche la clé..." dit la vieille et elle se mit à fouiller dans un sac en tissu noir attaché à sa ceinture. "Il te disait quoi, Jacquot, hein ? Il te disait du mal de moi, n'est-ce pas, garçon ?"

"Non madame, non..." balbutia-t-il presque.

"Allez, tu ne sais pas mentir. Il te disait que je suis une masque, ma main au feu ! C'est toujours pareil : ils disent du mal de toi aussi longtemps qu'ils n'ont pas besoin de toi, et alors ils se font tout miel..." bougonna-t-elle, et ayant enfin trouvé la grosse clé, elle la mit dans la serrure et la tourna énergiquement.

"Mais Jacquot a été gentil de venir jusqu'à l'hôpital pour vous chercher et vous ramener, non ?" objecta Pierre.

"Gentil, oui, c'est ça. C'est qu'il ne pouvait pas refuser... parce qu'il me craint, rien de gentil là-dedans. Et tu lui as dit ne pas croire aux masques, hein ? Je n'ai pas pu entendre ce qu'il disait, mais tes réponses, si, tu as sans doute une voix plus vibrante, même en parlant à voix basse. Tu es un brave garçon, toi. Entre, j'ai un petit cadeau pour toi qui as été si gentil et bien élevé."

"Peu importe, madame, ne vous dérangez pas..."

"Mais tu n'as pas peur de moi, hein ? Puisque tu ne crois pas aux masques, que craindrais-tu que je te fasse, garçon ?"

"Non, rien à voir, pourquoi devrais-je avoir peur ?" dit Pierre en la suivant dans la pièce.

Ça sentait le renfermé et le moisi. "Ouvre les volets, garçon, on ne voit rien ici et je risque de me recasser une jambe !" lui ordonna-t-elle.

Pierre s'exécuta. En se retournant il regarda la pièce et se dit que c'était une cuisine des plus normales qui ne semblait en rien l'antre d'une sorcière ou d'une masque. Du moins pas tel qu'il se le serait imaginé.

La vieille fouillait dans une cassette. Appuyée sur son bâton, elle revint vers la table, se laissa tomber sur un siège, posa sa main libre sur la table et l'ouvrit lentement pour montrer quelque chose au garçon qui n'arrivait pas à distinguer ce que c'était.

"Tu as dans la poche de ton pantalon quelque chose qui appartenait à ton père, n'est-ce pas, mon garçon ?"

Pierre la regarda, stupéfait, puis, lentement, il sortit de sa poche la petite tabatière en os dont il ne se séparait jamais et la lui montra en se demandant comment la vieille femme l'avait su.

"Donne-la moi, juste un instant, mon garçon... je te la rends tout de suite."

Pierre n'était pas content de la lui donner, mais ne pouvant refuser, il la lui tendit. La vieille la prit dans la main qui avait laissé le bâton, ses doigts se refermèrent sur la petite tabatière et sa main commença à tracer de petits cercles en l'air. Entre temps elle avait à demi fermé les yeux, puis elle tendit ses lèvres sèches et rugueuses comme pour donner un baiser et laissa s'échapper de l'air avec un bruit étrange, comme une rainette. Pierre la regardait en se disant que ce n'était pas une masque, mais quand même une femme étrange... une folle, peut-être ?

Elle rouvrit les yeux et le regarda d'un air calme ; non, en fait elle ne regardait pas les yeux du garçon mais au-delà de sa tête, deux pas derrière lui, et elle resta immobile un moment. Puis elle lui rendit la tabatière et elle lui dit d'une voix basse et tranquille, mais qui sembla soulever de légers échos dans la pièce : "Oui, tu t'en sortiras bien dans la vie, avec tes forces. Mais... souviens-toi, mon garçon... Tous ceux qui voudront t'enculer ne te voudront pas du mal, et tous ceux qui te feront des gentillesses ne te voudront pas tous du bien. Voilà, prends ceci, et garde-le dans la tabatière de ton papa, comme ça tu te souviendras de cette vieille."

De l'autre main, elle lui tendit le petit objet pris dans le tiroir et le déposa dans la paume de la main de Pierre. C'était un étrange coquillage en forme de cœur, dont les deux coques symétriques étaient tenues ensemble par un fin fil rouge.

"Il te portera chance, mon garçon, tant que tu n'en perds pas une moitié. Il te protègera et t'aidera à comprendre qui t'aime bien ou pas. Quand tu as un doute sur quelqu'un, montre-le lui et demande lui ce que c'est. S'il te dit un coquillage, méfie-toi. S'il te dit un cœur, sois tranquille, mon garçon. Mets-le dans la tabatière de ton père et garde-le dedans."

"Merci, madame... vous êtes très gentille. Mais maintenant je dois rentrer chez moi, si vous n'avez besoin de rien d'autre. Ma mère m'attend."

Pierre dit au revoir et alla vers la porte pour sortir. Il l'ouvrait quand la voix de la vieille l'arrêta : "C'est quoi ton nom, mon garçon ?"

"Pierre... Pierre Martinet, madame."

"La vieille Paulet se souviendra toujours de toi !" s'exclama-t-elle d'une voix forte et claire qui stupéfia Pierre, "la Paulet n'oublie jamais un bon cœur, Pierre Martinet. Et tu as bon cœur, et ta vie sera belle, même quand tu penseras être dans la merde, mon garçon."

"Merci, madame." murmura Pierre, un peu surpris.

"Et fie-toi à ton nouveau frère, ainsi qu'à ton nouveau père." ajouta-t-elle.

Pierre pensait que maintenant tout le monde était au courant des noces imminentes de sa mère, aussi ne s'étonna-t-il pas de ces derniers mots.

"Tu verras, ton nouveau frère verra un cœur, là dans ta tabatière. Tu verras..." ajouta la vieille tandis que Pierre refermait la porte derrière lui.

"Quelle étrange vieille femme..." pensait-il en remontant jusqu'à chez lui. "Mais le coquillage qu'elle m'a offert est beau, vraiment beau. Je n'en avais jamais vu de comme ça..."

Rentré chez lui, il trouva sa mère qui faisait bouillir la lessive de ses clients dans le chaudron, il lui raconta sa rencontre avec la vieille Paulet.

"Tu crois que c'est une masque, maman ?" lui demanda-t-il après.

"Va savoir... Je te dirais que non, mais... il y a bien des choses qu'on ne sait pas, qu'on ne comprend pas, Pierre. Elle savait vraiment que tu avais la tabatière en poche ? Elle ne l'aurait pas vue avant, par hasard ?"

"Elle ne savait pas que c'était une tabatière, mais elle savait que j'avais quelque chose à papa en poche et elle ne peut pas l'avoir vue. Comment l'a-t-elle su ? Et ce qu'elle m'a dit après... c'est vrai ? Tu crois qu'elle peut vraiment voir l'avenir ?"

"On dit que certains saints savaient le faire, mais je ne sais pas si c'est vrai ou pas. De toute façon, vrai ou pas...elle t'a dit des choses gentilles et positives, alors ne t'en fais pas."

"C'était peut-être juste une façon de me remercier." dit Pierre.

"Peut-être. Pendant la guerre, début décembre 1916, j'aidais le vicaire à faire la crèche là-haut à la chapelle de la Vierge et je tenais la petite statue en grès de San Giuseppe (St Joseph, NdT) et je la regardais, elle était vraiment belle, et le vicaire m'a dit : toi aussi tu trouveras un père pour ton Pierre, un Giuseppe, après la guerre, même s'il n'a pas la barbe comme celui-ci. Tu verras, Madeleine, tout ira bien...

"Tu ne m'avais jamais raconté ça, maman..."

"Je viens juste de m'en rappeler. Va savoir si ce n'était qu'une blague ou s'il avait vraiment vu que j'épouserais Giuseppe, après la guerre."

Pierre acquiesça : "Oui," pensa-t-il, "que savons-nous de si ces choses sont vraiment possibles ou non ? Et pourtant, je crois que ni le vicaire ni la Paulet ne sont des saints..." Puis il dit : "J'ai rencontré Diego, maman. On a parlé un peu."

"Et qu'en penses-tu ? Il te plait, ce garçon ?" lui demanda sa mère en s'apprêtant à faire à manger.

"Je ne sais pas encore, mais pour l'instant il ne me déplait pas. Je crois qu'on pourrait bien s'entendre, oui, je l'espère."

"Oui, moi aussi. Ça m'ennuierait que tu ne sois pas content. Je me demande encore si je fais bien de dire oui à Giuseppe..."

"Maman, ne va pas te faire des problèmes pour moi. Tu es contente de devenir sa femme ?"

"Moi oui, mais tu passes avant..."

"Non maman. Je suis assez grand maintenant pour m'occuper de moi, et tu dois d'abord penser à toi, avant tout. Tu as déjà renoncé à quinze ans pour moi, tu ne crois pas que ça suffit ?"

"Je n'ai renoncé à rien du tout, Pierre. Et te voir grandir, sain, fort et gentil est la plus belle chose pour moi. Bien sûr, je n'ai pas pu te donner une aussi belle vie que j'aurais voulu..."

"Tu m'as donné la vie, avec papa. Je crois que c'est la chose la plus importante et la plus belle, non ?" lui dit Pierre en enlevant ses bons habits pour mettre les reprisés qu'il utilisait à la maison ou autour. "Vous avez déjà fixé le jour du mariage, Giuseppe et toi ?" lui demanda-t-il après.

"Oui, je ne t'avais pas dit ? On doit se marier le dernier samedi de mai."

"Pourquoi pas le dimanche ?" demanda Pierre, étonné.

"Parce qu'on est veufs... enfin, Giuseppe au moins l'est. Les veufs ne se marient pas le dimanche."

"Quelle connerie !"

"L'important c'est qu'on se marie, non ? Qu'importe le jour ?"

"Le dimanche c'est plus la fête... Vous vous mariez où, ici ou au village ?"

"Ici, à notre paroisse. Giuseppe a dit qu'il te fera faire un nouvel habit pour le mariage, un pour toi et un pareil pour Diego. Tu es content ?"

"Pareil ? Oui, pour tout de suite sembler être de la famille. Mais je veux rester un Martinet, je n'ai pas envie de devenir un Robaudo. Ce serait différent si je pouvais être un Lacharre, comme papa..."

"Mais tu as quand même son prénom. Il n'a malheureusement pas pu te donner son nom, chéri..." dit-elle presque à voix basse.

"Dommage que tu n'aies pas une photo de papa..."

"Tu n'as qu'à te regarder dans le miroir... tu lui ressembles tellement, et à dix-neuf ans, tu seras vraiment comme lui, la première fois que je l'ai vu... Mon dieu, qu'il était beau ! Et ses yeux... tout à fait comme les tiens... comme un ciel d'été plein d'étoiles... quelle émotion quand il m'a souri et demandé comment je m'appelais ! J'étais si troublée que je n'arrivais plus à le regarder, alors j'ai regardé ses mains, fines, longues et fortes comme les tiennes."

"On fait comment, maman, pour comprendre qu'on est amoureux ?"

"Mon dieu, tu te sens tout déboussolé en dedans, comme si ta vie se retournait comme une crêpe, et ton cœur bat fort, et l'autre a l'air d'être né rien que pour toi et toi pour lui... Enfin, c'était comme ça pour moi." dit Madeleine d'une voix rêveuse. Elle lui sourit et dit : "Mets la table s'il te plait, Pierre. Ah, tu sais, le boulanger m'a demandé si tu reviendrais travailler chez lui, maintenant que son fils est parti à l'armée. Qu'en dis-tu ?"

"Oui, d'accord, mais tu lui as dit que fin mai on déménagerait au village ?"

"Oui, et il m'a dit qu'il était content de toi et que si tu travaillais chez lui, il te donnerait un vélo pour que tu puisses continuer à venir, si tu veux bien. En vélo ce n'est pas trop long, l'aller retour. Va lui en parler après le dîner."

Pierre avait travaillé deux mois chez le boulanger, l'année d'avant quand son fils était malade. Ce travail ne lui déplaisait pas, et surtout, en plus de sa paie, il pouvait ramener chez lui du pain frais et croustillant, encore chaud, un vrai délice. Après s'être mis d'accord avec le boulanger, en rentrant chez lui, il rencontra Serge en chemin.

"Salut Pierre, tu es pressé ?"

"Non... pourquoi ?" demanda-t-il en se doutant bien de la raison de cette question.

"Tu veux bien venir... m'aider au fenil ? Si tu m'aides à monter le foin, après je te donne un fromage pour chez toi."

"Comme l'autre fois ?" lui demanda Pierre avec un petit sourire.

"Oui... Mais le fromage c'est pas pour ça, c'est juste si tu m'aides à monter le foin."

"Je sais. Oui, je viens, aussi pour l'autre raison... et bien sûr pas pour la récompense. Je suis pas du métier." dit Pierre en riant.

Sur le chemin, Serge lui demanda : "Tu aimes le faire avec moi ?"

"Je ne viendrais pas, sinon ! Et toi ?"

"Oui, tu fais pas de manières comme les autres garçons, on dirait qu'ils te donnent la lune, toi on voit que tu aimes ça, comme moi..."

"Mais quand tu pourras le faire avec ta fiancée, ou ta femme, tu ne me regarderas même plus..." dit Pierre, tranquille.

"C'est pas dit. On sait bien qu'on doit se marier... mais je suis sûr de préférer le faire de cette façon..."

Pierre le regarda, un peu surpris par son affirmation. "Tu veux dire, Serge, que tu es..."

"Je crois bien. Je crois que je suis... pédé. Oh, mais bouche cousue, hein ? Je te le dis à toi parce que je sais que... toi aussi tu es comme moi. Tu sais ce qui arriverait, si ça se savait, hein ?"

Pierre plissa le front : il serait donc, d'après Serge, pédé lui aussi ? Comment pouvait-il dire ça, quand presque tous les garçons le faisaient entre eux ? Quand ils furent dans le fenil, Serge l'emmena derrière les meules de foin plus hautes qu'eux, étendit sur le foin la vieille couverture rapiécée. Pierre lui demanda alors, pendant qu'ils ouvraient leurs pantalons et s'asseyaient face à face sur la petite couverture :

"Pourquoi tu dis que je suis pédé moi aussi ? Et les autres, alors ?"

"Pierre, pour les autres c'est à peine un jeu, mais ça ne l'est ni pour moi ni pour toi, tu le sais, on le sait, n'est-ce pas ? Les autres garçons ne le font à un autre que pour que l'autre le leur fasse, mais en fait, s'ils pouvaient avoir une fille, ils ne le feraient pas. Mais c'est différent pour nous, on aime le faire avec l'autre, on aime sentir le sexe de l'autre dans notre main, et quand on se branle, tu me l'as dit, on ne pense pas à un con mais à une belle bite bien dure, et on aime, non ? Alors on est pédés tous les deux."

"Mais ce n'est pas mal, d'être pédés ?" lui demanda Pierre hésitant, mais en regardant avec plaisir le membre déjà dur qui sortait des habits de son ami.

"Mais non que c'est pas mal. Ça ne le devient que si les autres le savent, alors ils t'emmerdent et t'insultent. Mais tu l'aimes, ma bite ?"

"La mienne, tu crois qu'elle va devenir grande comme la tienne ?"

"Bien sûr, tu es en train de bien grandir. Mais elle est déjà belle comme ça. Allez, on s'y met, maintenant, comme ça on pourra monter le foin, après..."

En silence, échangeant parfois un sourire complice, ils se donnèrent mutuellement satisfaction. "Oui," pensait Pierre, "j'aime sacrément le faire avec un garçon, et avec Serge qui en a une belle et grosse. Oui, je crois qu'il a raison, avec une fille ça ne me dirait pas beaucoup. Mais alors, se peut-il aussi qu'on tombe amoureux d'un garçon, qu'on se sente retourné comme une crêpe, comme maman dit qu'elle était avec papa ? J'aimerais sentir ça. Va savoir s'il peut y avoir, entre deux garçons, un truc aussi spécial qu'entre papa et maman ?"

Après qu'ils eurent tout deux eu leur plaisir, pendant qu'ils remettaient leurs pantalons et que Serge enlevait la couverture, Pierre lui demanda : "Tu crois que deux pédés peuvent aussi tomber amoureux ?"

Serge le regarda, songeur, et répondit : "Je me le suis demandé moi aussi, tu sais... Je suis pas sûr, mais je crois bien que oui."

"Et alors, pourquoi ça ne nous est pas arrivé à nous deux ?" demanda Pierre en saisissant la fourche.

"Peut-être qu'on n'est pas prêts, peut-être qu'on ne se connait pas encore assez. Mais... quand je pense à toi, ça me fait plaisir."

"Parce que tu peux te défouler sans problème avec moi ?"

"Non... parce que j'aimerais en faire plus, avec toi."

"Plus ? Et quoi donc ?"

"T'embrasser, par exemple..."

"M'embrasser ? Tu veux dire comme on embrasse une fille ?"

"Peut-être. Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé."

"Et puis ?"

"Et puis quoi ?"

"Et puis... aussi m'enculer ? Tu n'as jamais entendu des garçons dire que les pédés s'enculent ?"

"Peut-être, ou que tu m'encules... on devrait peut-être essayer."

"Mais ça ne te semble pas une cochonnerie ?"

"Les hommes le font aussi aux femmes, quand ils ne veulent pas les mettre enceintes, alors je crois que ce n'est ni mal ni sale."

"Et ils font quoi d'autre, les pédés ?"

"Ils se la sucent l'un à l'autre."

"Pouah ! C'est dégeu ! Et les femmes aussi, le font aux hommes ?"

"Il paraît que oui, j'ai entendu deux maris dire que leur femme le leur faisait, alors je me suis dit que ça devait être bon."

"Nooon. Rien que l'idée me dégoute. Tu te fous de moi ?" lui demanda-t-il pendant qu'il arrangeait le foin.

"Non. Si les femmes aiment faire ça à leur mari, ça doit être qu'ils aiment ça, non ? Que ça ne les dégoute pas..."

"Et toi... tu voudrais le faire avec moi ?"

"Je ne sais pas encore, mais peut-être bien. Si tu veux bien."

"Non, Serge, ça ne me dit vraiment rien." déclara Pierre en faisant non de la tête en ferme dénégation.

"Et bien on ne le fera pas, pas de problèmes."

"Et puis tu en as une trop grosse, je crois qu'elle me ferait mal au cul..."

"Peut-être que oui, peut-être que non. Tu ne crois pas que si c'était sale et que ça faisait mal, personne ne le ferait ? Et comme il y a des gens pour le faire, ça doit être bon..."

"Tu essaies de me convaincre ?" lui demanda Pierre avec un sourire un peu ironique.

"Non. Nous sommes amis, toi et moi, et je ne te ferais jamais faire quelque chose que tu ne veux pas. Je dis juste que j'aimerais essayer."

"Que je te la mette dans le cul ? Et que tu me suces ?" lui demanda-t-il sur un ton de défi.

"Je crois que ces choses, peut-être que seules deux personnes qui s'aiment bien les font. Ou les putains, pour l'argent. Non, je ne sais pas, on ne peut même pas en parler à quelqu'un qui connait, pour apprendre... Et entre garçons, à part les blagues idiotes, on n'en parle pas... Non, attends, Pierre, il faut le mettre de ce côté, le foin. Voilà, comme ça..."


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