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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE GARÇON DE L'AQUEDUC
CHAPITRE 7 - HOU-KU : STANCE FINALE - LE PAVILLON DES IRIS

Wang Sheng sourit : "Enfin nous savons qui a fait perdre la tête à notre jeune Li Pao !" s'exclama-t-il.

"Tu n'as que trois ans de plus que lui." dit Ts'ai Ta-chieng : "Il me plait ce Chan, il est beau et sympathique."

"Tu pense déjà à le voler à Li Pao ?" lui demanda Sheng avec un sourire malicieux.

"Ne dis pas de bêtises. D'abord je ne ferais jamais une telle chose à Li Pao. Et de toute façon Chan n'a d'yeux que pour lui." répliqua Ta-chieng.

"Oh, oui, d'accord. Je me demande seulement combien de temps durera ce coup de foudre. D'autre part, moi nos servantes et serviteurs me suffisent. Avec tant des nôtres qui ne regardent que les hommes, ceux qui comme moi s'intéressent aux deux genres avons d'excellentes chances de succès."

Ch'en Yü-liang, le doyen des lettrés, entra dans la pièce. Il s'adressa à Sheng dont il avait entendu les derniers mots.

"A propos, Sheng, j'ai su que tu as contraint le soldat Shu Tso à coucher avec la servante Ts'ui pendant que tu le prenais toi..."

Wang Sheng rit : "Oui, mais après je l'ai prise elle aussi : tu sais que j'aime autant la viande que le poisson..."

"Tu as fait quelque chose de très répréhensible. Ignores-tu que Ts'ui est promise en mariage au serviteur Wang ?"

"Bien sûr que je le sais. Mais allez, après tout ce n'est qu'une servante et elle aime accueillir les tiges de jade..."

"Tu sais que le prince n'accepte pas qu'on force quiconque, ni les servants ni les soldats, à faire ces choses." le coupa sévèrement Ch'en Yü-liang.

"Je ne les ai pas forcés, je les ai seulement encouragés." dit le lettré en haussant les épaules.

"Tu appelles 'encourager' menacer quelqu'un de lui faire perdre sa place ? Non, Sheng, ou tu arrêtes de te comporter ainsi, ou je devrai demander au prince de te transférer ailleurs."

"Mais arrête, Yü-liang, tu en fais un drame juste parce que le soldat Shu Tso te plait ? Te l'ai-je volé ? Tu peux le mettre dans ton lit chaque fois que tu veux, je sais qu'il n'attend que ça ! Je voulais juste que Shu Tso puisse éprouver en même temps les deux émotions, coucher avec une femme et un vrai homme, pour comprendre ce qu'il préfère vraiment."

"Il semble bien que tu ne veuilles pas entendre raison. Je t'ai mis en garde, Sheng. Sache que je t'ai à l'œil."

"Tu crois pouvoir élever le ton avec moi juste parce que tu es le plus âgé de nous ?" le défia Sheng.

"Non, juste parce que le prince m'a nommé le chef de ses lettrés. C'est moi qui dois veiller à ce qu'aucun ne viole les règles de la maison du prince." lui répondit Ch'en Yü-liang d'un ton sévère, et il quitta la pièce.

Ts'ai Ta-chieng lui dit : "Yü-liang a raison, et il a été gentil de te mettre en garde. Que tu sois un lettré de valeur ne te dispense pas de t'acquitter dignement de tes devoirs. Se peut-il que tu aies le sexe plus gros que la cervelle ?"

Sheng haussa les épaules : "Que veux-tu ? Parfois l'un prend le dessus, parfois l'autre."

"N'oublie pas que nous sommes ici grâce à notre cervelle, pas grâce à notre sexe !" lui dit Ts'ai Ta-chieng.

"Même si je voulais l'oublier, il y a toujours quelqu'un qui s'occupe de me le rappeler. Non, non, Ta-chieng, ne me regarde pas avec cet air fâché. Je sais bien ce que je dois faire. Je serai plus prudent, à l'avenir."

"Tant mieux ! Mais ne confonds pas prudence et astuce. Même l'astucieux renard tombe parfois dans le piège, ne l'oublie pas."

"Tu fais allusion à Li Pao et son Chan, peut-être ? Lequel serait le renard et lequel le piège ?" demanda Sheng en ricanant.

Ts'ai Ta-chieng secoua la tête et sortit de la bibliothèque. Wang Sheng prit un des livres qu'il aimait sur l'Art de Gouverner et se plongea dans la lecture. Peu après entra Chan.

"Je te demande pardon, lettré Wang, si j'interromps ta lecture, mais sais-tu où est Li Pao ?" demanda le jeune surintendant de l'aqueduc.

"Non, je ne suis pas son gardien. Il est peut-être aux quartiers des serviteurs à se reposer avec l'un d'eux." répondit le lettré avec sarcasme.

"S'il en est ainsi, je suis sûr qu'il ne fait que se reposer et rien d'autre." répondit tranquillement Chan. "Je vais le chercher là."

"Frappe, annonce-toi, avant d'ouvrir la porte, et laisse-leur le temps de reprendre contenance." lui dit Sheng.

Chan ne donna pas d'importance aux mots du lettré et il sortit en pensant que son avis initial sur les lettrés trouvait sa pleine confirmation dans Wang Sheng. Il alla chercher Li Pao dans les quartiers des serviteurs. Il entendit sa voix venant de derrière une porte. Il allait frapper pour s'annoncer quand il arrêta sa main à mi-course.

"Non, ne dis pas cela, Sung. J'ai déjà dit que je te croyais quand tu dis que ton amour est sincère, et je suis heureux que tu me l'aies avoué. Tu verras, je trouverai une façon pour que ton amour ait la satisfaction qu'il désire. Laisse-moi le temps de penser à un stratagème..."

Chan sentit son cœur s'arrêter, il eut l'impulsion de s'enfuir, mais quelque chose empêchait ses jambes de bouger. Le cœur en tumulte, il resta à l'écoute.

"Tu es le meilleur et le plus gentil, ici, Li Pao. Tu sais que pour toi je ferais n'importe quoi. Mais fais vite, s'il te plait, je ne crois pas pouvoir attendre longtemps. Si ce garçon venait à savoir combien mon amour est grand... même si je ne suis que serviteur..."

Chan sentait un étau lui déchirer les viscères, il crut presque perdre connaissance.

"Je lui en parlerai et tu verras que je saurai tout arranger et je saurai te faire atteindre le bonheur auquel tu aspires. Je t'ai dit, tu dois juste me laisser un peu de temps..."

"Oui, Li Pao, et je t'en serai éternellement reconnaissant..."

"Maintenant je vais lui parler tout de suite. D'accord ? Tu m'attends ici. Il me faudra un moment. Je dois avant tout comprendre si lui aussi t'aime autant que tu l'aimes. Puis je verrai à quoi il est prêt pour toi..."

Chan plissa le front : de qui et de quoi parlaient-ils ? Ce n'était donc pas de lui et de leur amour...

"Il me dit qu'il aime le faire avec moi, pas qu'il m'aime." Dit le serviteur.

"Parfois il faut un peu de temps avant de se rendre compte qu'on aime. L'amour n'éclate pas toujours à la première vue. Regarde mon amant Chan et moi : au début nous croyions qu'il n'y avait entre nous que le plaisir de parler ensemble..."

A cet instant Chan lâcha un profond soupir de soulagement et se traita d'idiot. Sa peur était de sa faute, pour avoir mal interprété les premiers mots entendus et aussi à cause des propos malicieux que Wang Sheng avait instillés en lui. Il ne devait plus jamais tomber dans de tels pièges.

Il se retira en silence, comprenant que Li Pao allait sortir de la pièce. Peu après en effet, tandis qu'il traversait le couloir menant aux bureaux, il entendit qu'on l'appelait.

"Chan, oh, tu es là. Je dois prendre mon cheval et descendre au village. Il faut que je parle au fils du médecin pour sonder ses intentions."

"A quel sujet, Li Pao ?" demanda-t-il, feignant d'ignorer tout.

"Sung, le serviteur, il brûle d'amour pour lui. Ils se sont rencontrés parfois en secret. Là il vient d'apprendre que le fils du médecin est promis en mariage à la fille du chef du village et il craint de le perdre. Alors je vais tâcher de comprendre ce qu'il en est vraiment. Le pauvre Sung est très mal, à l'idée..."

"Si le mariage est décidé... je crains qu'il y ait peu à faire." dit Chan.

"Ça dépend. Bien des hommes, même mariés, ont une concubine ou une amante. Souvent le mariage n'est qu'une sorte de contrat entre deux familles, surtout chez les gens moins humbles. Avec tact je chercherai à comprendre ce que le jeune Mo-jo éprouve vraiment pour Sung."

"Tu aimes vraiment l'amour, mon bon Li Pao." lui dit Chan en souriant.

"Si ce n'était pas le cas, je ne serais pas digne d'être à toi..." lui murmura Li Pao tendrement.

Li Pao descendit au village, attacha son cheval à côté de la maison du médecin et demanda Mo-jo. Quand le jeune homme sortit, le lettré lui demanda s'il avait le temps de se promener un peu avec lui. En marchant au bord du fleuve, Li Pao aborda le sujet.

"J'ai su que tu étais promis en mariage, Mo-jo. Je veux te féliciter. Il semble que la fille du chef du village est une belle jeune fille."

"Pas moche, c'est sûr. Mais pas non plus celle que j'aurais choisie. Nos parents en avaient décidé depuis des années, mais il n'y a que quelques jours qu'ils nous en ont parlé et ont rendu publiques nos fiançailles."

"Tu ne m'as pas l'air très content de ce mariage..." lui dit Li Pao en étudiant son expression.

"Je ne peux pas l'être, puisque ce n'est pas elle que j'aime." répondit le jeune homme.

"Ne pourrais-tu pas dire à ton père que tu aimes quelqu'un d'autre et que tu préfèrerais l'épouser plutôt elle ?" lui demanda Li Pao en feignant de ne rien savoir.

"Cela ne servirait à rien, maintenant tout est décidé. De toute façon je ne pourrai jamais épouser la personne que je voudrais à mes côtés."

"La femme que tu aimes serait-elle mariée ?" lui demanda Li Pao.

"Non... ce n'est pas ça, le problème..."

"Alors est-ce une religieuse ? Ou quelqu'un d'origine trop humble ?" demanda Li Pao.

Le jeune homme sourit tristement : "Non, ce n'est pas non plus une religieuse, et oui, d'origine humble, mais ce n'est pas non plus le problème."

"Mais cette personne... sait que tu l'aimes ? Le lui as-tu jamais dit ?"

"Non, je ne le lui ai jamais dit."

"Et pourquoi donc ?" demanda Li Pao par curiosité.

"Parce que je ne l'ai clairement compris qu'au moment où mon père m'a dit que je devais me marier..."

"Tu es assez riche pour prendre celle que tu aimes comme concubine. Tu sais que souvent une concubine est d'extraction humble, et que cela n'a pas d'importance. Un homme doit épouser une femme de sa classe, mais peut avoir pour concubine une femme même de classe très inférieure."

"Je ne peux malheureusement même pas en faire ma concubine."

"Elle est déjà la concubine d'un autre ? Ou serait-ce une femme des auberges qui doit offrir ses services aux voyageurs ? Mais même dans ce dernier cas, si tu paies son rachat, tu pourras emmener la fille chez toi..."

Le jeune homme s'arrêta et le regarda : "Le fait est que ni mon père ni le père de ma future épouse n'accepteront jamais que je prenne chez moi la personne que j'aime, parce que... ce n'est pas une fille, mais un garçon !"

Li Pao acquiesça : "Tu pourrais le prendre comme serviteur et, avec discrétion, le rejoindre sans que ton épouse ni tes parents ni personne ne le sache. Si le garçon est d'origine humble, il sera naturel qu'il soit serviteur chez toi, tu ne crois pas ? Ne crois-tu pas que lui, s'il t'aime, serait heureux de venir servir chez toi et de pouvoir être ton amant ?"

"Il y a deux problèmes : D'abord que je ne sais pas si lui aussi il m'aime. Il aime... le faire avec moi, ça oui, mais il n'a jamais dit m'aimer. L'autre problème est que... il est serviteur là-haut à la villa du prince : je ne sais pas s'il obtiendrait la permission de quitter son service pour venir avec moi, même s'il le désirait..."

"Oh, un serviteur de la villa du prince, dis-tu ? Comment l'as-tu connu ?"

"C'est toujours lui qu'ils envoient pour demander à mon père de monter là-haut ou venir se faire faire des médicaments. Aussi est-il arrivé une fois où... j'ai essayé de le séduire et il s'est laissé séduire par moi... et par la suite nous nous sommes revus plusieurs fois..."

"Pourquoi n'en as-tu pas parlé avec lui ?" demanda Li Pao.

"Parce que je ne voudrais pas qu'il me rie au nez, si je lui disais que je l'aime. Et parce que je ne sais pas, de toutes façons, s'il voudrait quitter sa prestigieuse position à la cour du prince pour servir chez moi. Et parce que, sincèrement, je n'avais pas encore pensé à cette possibilité." répondit le jeune homme.

"Les problèmes ne se résolvent pas sans en parler, Mo-jo. Et mieux vaut risquer qu'il te rie au nez que croupir dans les regrets. S'il te rit au nez, c'est qu'il ne te mérite pas. Ecoute, si tu me dis son nom, je l'enverrai chez toi sous prétexte qu'il me faut un médicament. Toi, parle-lui et éclaircissez les choses entre vous."

"Tu es très gentil, lettré. Mais même si lui aussi désirait venir servir chez moi, reste le problème du prince..."

"Dans ce cas, je parlerai au prince et je suis presque certain que le prince le laissera venir à ton service."

"Le garçon... s'appelle Sung. Tu le connais ?"

"Oui, plutôt bien. C'est un bon garçon. Bien, je ferai cela : je parlerai au garçon et s'il me dit être aussi amoureux de toi, je te l'enverrai sous l'excuse que j'ai dite. Et pendant ce temps je parlerai aussi au prince. D'accord ?"

"Tu es vraiment très gentil de t'en faire ainsi pour nous. Quelle que soit la façon dont ceci finira, saches que tu pourras toujours compter sur moi pour toute chose que je puisse faire pour toi."

Li Pao reprit son cheval et rentra à la villa. Il raconta à Sung toute sa conversation avec Mo-jo, lui dit d'aller tout de suite le retrouver au village sous l'excuse de lui chercher un médicament.

"Quel médicament dois-je t'apporter, Li Pao ?"

"N'importe lequel... ce n'est qu'une excuse. Va chez le chef du personnel et dis-lui que je t'ai ordonné d'aller chercher chez Mo-jo le médicament qu'il m'a préparé. Pendant ce temps moi je vais parler au prince."

Hung Hsi accepta aussitôt la requête de Li Pao. Il avait à peine mis son sceau sur le document par lequel il confiait Sung comme serviteur au fils du médecin, en cadeau pour les noces du jeune homme, quand un des soldats de garde à la villa arriva essoufflé et demanda audience.

"Mon prince et seigneur, un important cortège portant les enseignes impériales, avec de nombreux gens en armes, des fonctionnaires et le char officiel, est en train de monter vers la villa."

"Important, dis-tu ? Serait-ce mon père qui daigne me rendre visite, après tant de promesses non tenues ?" dit le prince en se levant. Puis il dit : "Ch'ien, fais tout de suite préparer mes habits officiels et toi aussi, mets tes plus beaux habits, je te veux à mes côtés, quand je rendrai hommage à mon père. Et toi, Li Pao, averti tous les autres de se préparer et de venir au plus vite dans la salle des audiences accueillir dignement l'Empereur."

Li Pao prit le document avec le sceau du prince et se hâta d'exécuter les ordres reçus. La villa grouillait d'activité, serviteurs, fonctionnaires et soldats couraient en tous sens, s'activant pour recevoir le plus dignement le cortège impérial. Liang Chän, comme maître de cérémonie, supervisait le tout.

Enfin, juste quand le long cortège franchissait le portail du jardin de devant et envahissait le jardin, du carrosse officiel sortit le Premier Conseiller de la cour qui alla vers la salle des audiences dans le pavillon central de la villa du Phénix Noir.

Une fois en présence de Hung Hsi, le haut dignitaire se prosterna devant le prince. Lequel comprit aussitôt ce qui était arrivé, se leva et blêmit.

"Salut à toi, Fils du Ciel. Ton très noble père malheureusement nous a quittés hier à la troisième heure du jour, mystérieusement frappé par un malaise alors qu'il se promenait dans le jardin privé. Nous avons aussitôt accouru t'apporter cette très triste nouvelle et te prier de venir avec nous à la capitale pour diriger les cérémonies funèbres et assumer le trône qui t'attend..."

"Mort... ainsi, soudain... Je ne le savais pas malade..." dit Hung Hsi en s'appuyant au bras de son Ch'ien.

"Le grand Yung-lo ton père n'avait aucun mal apparent. Les médecins de la cour disent que son cœur a simplement cessé de battre. Peut-être ses vingt-deux ans de règne, les guerres et les nombreux soins de son vaste empire ont-ils consumé son cœur avant son temps."

"Je vais me préparer et venir au plus vite. Je vais donner ordre à mes serviteurs de vous préparer à loger..."

"Les soldats ont emporté des tentes, nous savions qu'il n'y avait pas assez de place pour nous tous, ici à la villa du Phénix Noir. Nous les dressons déjà hors de l'enceinte de la villa."

"Bien. Tu peux te retirer, à présent. Laisse-moi seul avec ma douleur, un moment."

Le nouvel empereur fit signe à tous de sortir, mais demanda à ses lettrés et principaux fonctionnaires de rester.

"Ainsi, mes amis, notre vie subit un brusque changement. Vous viendrez tous à ma cour et vous m'assisterez et me conseillerez dans ma nouvelle charge. Toi, Ch'en Yü-liang, tu seras mon premier Conseiller Privé. Et toi, Li Pao, après les cérémonies tu reviendras ici et tu seras le surintendant de cette villa du Phénix Noir que j'aime tant. Je te la confie en espérant pouvoir revenir de temps en temps m'y reposer : c'est ici que j'ai connu le seul épisode vraiment heureux de ma vie.

"Je regrette, Chan, de n'avoir pas eu le temps de boire la bonne eau que tu m'as promise. Je la savourerai quand je pourrai revenir. En plus de surintendant de l'aqueduc, je te nomme surintendant des eaux et jardins de la villa. Je ne vous donne pas de charge à la cour comme à mes autres amis, je sais que vous préférez certainement rester tous les deux ici, dans le lieu qui de toutes façons est celui que je préfère dans tout mon empire.

"Maintenant préparons-nous au voyage. Toi, Ch'ien mon aimé, ne me fais pas défaut, pas maintenant, je te prie. N'abandonne jamais mon côté."

"Comme je pourrai, mon seigneur et Empereur ?"

"A toi, comme je sais que tu le désires et que souvent tu m'as dit, je ne donnerai aucune charge officielle, sauf de rester toujours à mes côtés. Tu seras mon ombre, celle qui n'abandonne jamais le corps d'un homme, sauf lorsqu'il descend dans la nuit éternelle."

Quand, le lendemain, le nouvel Empereur monta dans le char officiel, Chan s'agenouilla devant lui en lui tendant une coupe d'eau fraîche.

"Avant ton voyage, noble Fils du Ciel, bois, je te prie, un peu d'eau de cette coupe. Je l'ai remplie au filtre qui est au bout du tronçon que j'ai pu faire construire à ce jour..."

Hung Hsi sourit, prit la coupe et but l'eau : "Vraiment excellente, Chan, vraiment excellente. Je suis heureux que ce bon goût accompagne le voyage qui m'attend. Je regrette de t'enlever pour quelques jours ton Li Pao. Je le laisserai rentrer le plus tôt possible, je te le promets."

Chan et Li Pao se dirent au revoir.

"Tu me manqueras terriblement, mon aimé..." lui dit Li Pao.

"Toi aussi tu me manqueras. Je t'attendrai avec impatience. Mais pour l'heure notre Empereur à plus besoin de toi que moi. Bon voyage, mon amour."

En l'absence de Li Pao, Chan se consacra à temps plein à superviser en personne la construction du dernier tronçon de l'aqueduc. Il fit faire un autre manchon par les potiers, pour faire la dérivation qui apporterait la bonne eau aussi près des rives du lac là où Li Pao lui avait dit qu'ils feraient construire leur pavillon.

Li Pao revint enfin avec les documents qui leur donnaient à Chan et lui leurs nouvelles charges. Le nouvel empereur lui avait aussi donné quelques champs autour du lac à l'octogone pour qu'ils aient la jouissance de leurs produits et dit de choisir comme serviteurs personnels quatre garçons payés sur les fonds de la villa.

Revenu à la villa, Li Pao convoqua aussitôt les maîtres maçons et charpentiers et fit avec eux le projet pour construire le mur octogonal et le portail, en pierres blanches couvertes de tuile émaillées de vert et pour construire le pavillon, en bon bois avec des tuiles grises. Le pavillon serait composé de deux parties, une à l'arrière avec les cuisines et les chambres pour les quatre serviteurs, une écurie et les magasins, et une adjacente au centre, vers le lac, près des champs d'iris, qui contiendrait leur chambre à eux deux, la bibliothèque, où il comptait emporter une partie des livres de la villa, parmi lesquels Ch'eng Yü-liang lui avait dit de choisir librement.

Le flanc de la montagne grouillait d'activité. Tant Li Pao que Chan étaient très affairés. Mais chaque soir ils se retiraient dans leur chambre, à la villa, se reposer et enfin faire l'amour.

Chan était couché sur le dos sur leur lit et souriait à son amant. Li Pao, debout à côté du lit lui tenait les chevilles et bougeait joyeusement en lui avec une passion inchangée, sous la douce clarté de deux lanternes.

"Mon aimé, qu'il est bon, à chaque fois, de pouvoir être ainsi en toi..." dit Li Pao en continuant à le prendre avec de lentes et longues poussées.

"Et il est magnifique pour moi d'accueillir chez lui mon fort et chaud seigneur." soupira Chan, heureux, en caressant les flancs de son amant qui glissaient à chaque poussée.

"Vraiment, tu n'as pas envie, toi aussi, que mon seigneur prenne aussi possession de sa maison ?" lui demanda Li Pao.

"Non, tu le sais bien. Si tu me l'ordonnes, je le ferai, mais pour moi c'est parfait comme ça. Et puis tu vois comment ton seigneur exulte sans qu'il ne faille rien faire pour le faire jouir, non ? Tu sais bien le pouvoir que tu as de me porter à la jouissance suprême rien qu'en me prenant comme tu fais."

Ils continuèrent à faire l'amour avec joie et passion, jusqu'à être satisfaits et ils s'étendirent enlacés, attendant qu'un doux sommeil les prenne.

"Tu es vraiment heureux avec moi, mon aimé ?" lui demanda Li Pao en le caressant tendrement.

"Si je pouvais l'être plus, je craindrais que mon cœur lâche sous une émotion trop forte."

"Nous devons chercher quatre serviteurs pour notre nouvelle maison qui bientôt sera prête à nous accueillir. Qu'en dis-tu, nous les choisissons parmi ceux qui restent à la villa, ou nous les cherchons dans les villages alentour ?"

"De ceux de la villa, le seul qui me plaise vraiment est Zhu... Les autres, je ne sais pas, je ne dis pas qu'ils ne sont pas de bons serviteurs, mais je n'aimerais pas non plus les avoir au pavillon." Dit Chan, songeur.

"Alors nous chercherons les autres dans les villages. Moi aussi Zhu me plait. Je me demande juste pourquoi, bien que nous ayons le même âge, il ne semble jamais s'être intéressé ni à un de ses compagnons ni à une des servantes."

"Peut-être n'a-t-il pas encore trouvé la bonne personne pour lui." remarqua Chan.

"Si Zhu décidait un jour de prendre femme, que penses-tu, nous devrions la prendre avec nous ou alors le renvoyer travailler à la villa, avec sa femme ?"

"Peut-être le renvoyer à la villa. Je préfèrerais que nos quatre serviteurs soient comme nous : nous serions plus libres chez nous, tu ne crois pas ?"

"Ici aussi nous sommes libres, malgré la présence de servantes." lui fit remarquer Li Pao.

"Oui, mais ici c'est très grand, il y a beaucoup de place, on peut avoir une intimité notable. Là-haut par contre, le pavillon sera petit. Et puis, quand il fera beau, j'aimerais faire encore l'amour au bord de notre lac. S'ils sont tous les quatre comme nous, là-haut au moins nous serons vraiment libres."

"Tu as raison, Chan. Nous veillerons donc à trouver quatre serviteurs qui partagent nos préférences. Mais cela signifie que nous devrons sonder Zhu pour comprendre ce qu'il pense."

"Je crois qu'il est comme nous... je ne sais pas, c'est juste une impression, mais... Oui, tu as raison de le sonder avant de lui offrir de travailler pour nous au pavillon."

Ainsi, le lendemain, après le déjeuner, Li Pao alla à la cuisine chercher Zhu. Il le fit sortir dans le jardin antérieur avec lui.

"Dis-moi, Zhu," commença Li Pao décidé à passer tout de suite à ce qui l'intéressait, "j'ai remarqué que tu sembles ne jamais t'isoler avec aucune des servantes... il y a peut-être un des serviteurs ou des soldats qui t'intéresse ? Ou est-ce simplement qu'aucune des servantes ne t'attire assez ?"

"Seigneur, quand j'ai été emmené ici, à dix-huit ans, j'étais déjà depuis cinq ans serviteur aux cuisines de la Cité Interdite. En ce temps le seigneur Wang Sheng m'avait séduit, c'est pourquoi j'ai été choisi pour venir servir ici à la villa. Mais le seigneur Wang s'est vite désintéressé de moi. Et si parfois j'ai eu l'occasion de m'isoler avec un autre serviteur, à l'occasion des jeux que tu connais bien, aucun n'a eu le pouvoir de capturer mon cœur et de faire sourire mon âme."

"En étant toujours ici, tu as peu d'occasions de trouver la bonne personne, n'est-ce pas ?"

"Si, seigneur, il en est ainsi... je ne peux rien y faire."

"Peut-être, Zhu, puis-je faire quelque chose pour toi. Peut-être sais-tu que mon pavillon, là-haut à l'octogone, est presque fini. Si tu venais y travailler pour nous... tu pourrais être intéressé à faire le tour des villages et de la campagne pour chercher à manger et peut-être rencontrer ainsi ton compagnon. Si un jour tu me disais l'avoir trouvé, je serais heureux de le prendre à la maison à notre service et vous permettre de vivre ensemble..."

"Ce serait très bien, seigneur. Je te remercie."

"Bien, alors nous ferons comme ça. Dès que le Pavillon des Iris sera prêt, tu y viendras avec nous."

Il parlait avec le serviteur quand une servante arriva en courant : "Seigneur, seigneur, la servante appelée Ch'iao a des convulsions... que devons nous faire ?"

"Fais immédiatement appeler le médecin du village, enfin ! Où est le chef des serviteurs ? Pourquoi ne t'es-tu pas adressé à lui ?"

"Le chef des serviteurs, seigneur, est allé à l'auberge chercher une jument sèche..." dit la servante en utilisant un euphémisme courtois pour parler d'une prostituée.

"J'ai compris. Bien, je prends mon cheval et j'irai moi-même chercher le médecin." dit Li Pao en sortant rapidement.

"Le seigneur est très gentil de se déranger ainsi pour une simple servante..." dit la jeune femme à Zhu.

"Le seigneur est le plus généreux de tous, il l'a toujours été. Pour lui un serviteur est comme son égal."

"Oh, oui, nous le savons tous. D'ailleurs il a pris dans son lit ce garçon et il l'a fait nommer chef des eaux et des jardins !" plaisanta la servante.

"Mais tais-toi, langue de vipère. Le seigneur Chan a été nommé surintendant par l'Empereur sur ses seuls mérites. Et s'il partage le lit du Seigneur Li Pao, cela ne regarde ni toi ni moi. Retourne à ton travail, ou ce soir je mettrai devant toi une assiette vide... ou plutôt une assiette d'excréments, comme tu le mériterais. Allez, disparais de ma vue !" la rabroua Zhu.

Pendant ce temps Li Pao était descendu au galop au village et avait dit au médecin de monter tout de suite à la villa où une servante avait des convulsions. Il allait remonter à cheval quand Mo-jo l'appela de la porte de sa maison.

"Oh, Mo-jo, comment vas-tu ? Je suis content de te revoir."

"Je vais très bien, surtout maintenant que, grâce à tes bons offices, Sung sert chez moi."

"Et... ta femme ? Tout va bien avec elle ?"

"Oui, tout va bien. Je ne crois pas qu'elle soupçonne ce qu'il y a entre Sung et moi, et même si elle le soupçonne, elle ne dit rien, elle le traite bien, comme l'autre serviteur."

"Où est-il, maintenant, Sung ? A la maison ?"

"Oui, il soigne deux garçons qui m'ont été apportés d'urgence hier soir."

"Il les soigne ? Oh, mais il est devenu médecin lui aussi ?" demanda Li Pao stupéfait.

Mo-jo rit : "Non, mais c'est mon assistant. Après les avoir fait vomir, il fait boire du lait aux deux jeunes, pour annuler les effets du poison qu'ils ont bu pour se tuer."

"Un garçon et une fille ? Un chagrin d'amour ?" demanda Li Pao, intrigué.

Mo-jo secoua la tête : "Toi qui aimes un garçon et qui as fait en sorte que je puisse vivre avec mon garçon, tu devrais te douter que les peines d'amour peuvent aussi exister entre deux garçons, non ? Leurs familles ont découvert leur relation et ont décidé de les séparer. Alors les deux garçons ont décidé de mourir ensemble en buvant le poison. Par chance, ils en ont bu trop peu..."

"Mais qui sont ces deux garçons ?" demanda Li Pao, intéressé.

"Je ne crois pas que tu les connaisses. Le plus grand, Gao-zhi, a dix huit ans et est le fils du sous-chef de la garnison du village. L'autre, Zong, a seize ans et est le fils du gardien du temple bouddhiste à l'entrée du village."

"Et maintenant si tu les sauves, que comptent faire les familles ?"

"Ils sont déjà sauvés, ils doivent juste éliminer de leurs corps les mauvaises humeurs. Ils sont jeunes et forts, ils seront guéris en quelques jours. Le père de Zong veut l'envoyer comme novice dans un autre temple, loin d'ici. Le père de Gao-zhi veut en faire un soldat de l'armée impériale et le faire envoyer à la frontière."

"Tu les connais bien, ces deux garçons ?"

"Oui, assez, je les ai vus grandir."

"Et qu'en penses-tu ?"

"Ce sont de bons garçons, tous les deux... Pourquoi ?"

"Je cherche deux serviteurs... et si je les prenais à mon service ? Crois-tu qu'ils accepteraient ? Et que leurs familles s'y opposeraient ?"

"Ces garçons, s'ils peuvent rester ensemble, accepteraient certainement. Quant aux familles... Même si officiellement tu n'as pas autorité sur les habitants du village, tu n'en es pas moins le surintendant de la villa de l'empereur et son ami. Je ne crois pas qu'ils auraient le courage de s'opposer à toi."


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