Déjà quatre quartiers de la lune avaient passé et Chan et Li Pao s'étaient retrouvés presque tous les jours. Ils parlaient longtemps, avec plaisir. Chacun admirait la grâce de l'autre et leurs mains se faisaient plus hardies, leurs baisers de plus en plus tendres, intimes et longs.
Ils n'utilisaient plus la métaphore du pêcher et du jardinier. Ils parlaient explicitement d'eux-mêmes et de ce qui naissait entre eux, ou plutôt fleurissait entre eux. Le désir qui les poussait l'un vers l'autre croissait doucement jour après jour. Ils s'ouvraient l'un à l'autre, parlaient de leurs expériences passés et Li Pao dut continuer à feindre que ses expériences relevaient de la vie simple d'un paysan.
Chan lui dit : "Ma première fois ? J'avais treize ans et ça a été assez plaisant. C'était le cinquième jour du cinquième mois. A notre village, ce jour là, il y a une fête pendant laquelle les petits de cinq ans sont présentés au temple et les devins, avec leurs bâtonnets et leurs carapaces de tortues font des divinations sur les petits. Je fus chargé d'accompagner mon petit frère au temple, d'écouter les réponses et puis de le ramener à la maison.
"Comme moi, mes voisins Yüan de seize ans et Huai de quatorze accompagnaient leurs petits frères au temple. Nous attendions que vienne notre tour quand Huai demanda à voix basse à Yüan s'ils pouvaient se retrouver, le soir, pour jouer dans la grotte du crâne. Yüan lui fit signe de se taire en me montrant, mais il acquiesça. Je fis comme si je n'avais rien entendu. J'avais compris qu'il s'agissait d'un secret entre eux et j'étais intrigué. Alors j'ai décidé de me cacher dans la grotte du crâne pour voir à quel jeu ils jouaient.
"Dès que je fus libéré de mes engagements je montais à la grotte. J'y entrais un peu hésitant, parce qu'on la disait habitée par des esprits qui, si on les dérangeait, se lamentaient et poursuivaient l'imprudent visiteur . Sur la pointe des pieds pour ne pas déranger les esprits, le cœur battant la chamade, je me cachais dans une anfractuosité et j'attendis. Je les ai entendus arriver : ils riaient et plaisantaient. J'ai vu la lueur de la lanterne que Huai portait. Ils entrèrent. Pas loin de ma cachette il y avait deux pierres appuyées, une à hauteur de genoux, l'autre de la taille, toutes deux plates sur le dessus.
"Huai posa la lanterne sur la plus haute pierre. Puis ils ouvrirent tous deux leurs habits, Huai se coucha, le ventre contre la pierre la plus basse, les jambes pendantes. Yüan lui saisit les cuisses des deux mains, les releva, les écarta et s'enfila entre elles et j'ai vu avec stupeur qu'il lui plongeait tout son bâton de chair dans le trou du cul et qu'il bougeait dedans comme fait un cheval qui monte une jument. Tant Yüan que Huai avaient le visage souriant et tous les deux gémissaient de plaisir.
"J'ai ressenti une forte chaleur entre mes jambes, ma tige se dressait et j'ai senti le besoin de la libérer de mes habits et de me donner du plaisir tout seul, comme j'avais appris à faire en imitant en cachette mes frères aînés. Je pensais que j'aurais aimé être à la place de Huai ou de Yüan pour expérimenter le plaisir que l'un et l'autre semblaient éprouver. Mais je n'avais pas le courage de révéler ma présence, craignant surtout la colère de Yüan qui était le garçon le plus fort d'entre nous.
"Mais soudain j'ai senti quelque chose grimper sur mon cou, sous la nuque, et je crus pas que ce n'était pas un insecte mais un esprit, alors j'ai lâché un cri épouvanté, je suis sorti de ma cachette et je me suis retrouvé nez à nez avec Huai, mon oiseau encore dur et dressé dans ma main. Yüan et Huai eurent un instant l'air épouvantés, puis ils éclatèrent de rire en voyant mon état et Huai me dit de m'approcher davantage.
"Dès que je fus devant lui, il me saisit les hanches et il me tira vers lui. Pendant que Yüan recommençait à bouger en lui, Huai prit ma tige dans les mains et se mit à la lécher, l'embrasser, puis il la prit entre les lèvres et me la suça. Yüan me dit de bouger d'avant en arrière comme il faisait. J'essayais : c'était très agréable.
"Puis Yüan me proposa de changer de place avec lui : entrer dans Huai fut aussi très agréable. Puis Yüan, qui dirigeait le jeu, me fit me coucher, le ventre contre la pierre, et d'abord Huai entra en moi par derrière et Yüan par devant, puis eux aussi changèrent de place, et cela aussi me plut. Seul Yüan ne se coucha jamais sur la pierre. Ceci fut ma première fois, elle fut très agréable."
Li Pao sourit en imaginant ce jeu entre les garçons. Puis il lui demanda : "Et quelle fut ta fois la plus drôle et amusante ?"
Chan réfléchit un peu et il rit : "C'était il y a un peu plus d'un an, avec un soldat de la villa du prince. Il était monté avec l'intendant des écuries du prince pour acheter un nouveau cheval à l'élevage du duc. J'avais été envoyé chez le forgeron qui tient boutique à côté des écuries, faire aiguiser les lames des scies à couper les bambous.
"Pendant que l'intendant examinait les chevaux et que j'attendais que les lames soient prêtes, j'étais monté derrière les écuries et je m'étais accroupis sur le muret qui soutient les grandes jarres des réserves d'eau des écuries et, appuyé à une jarre je penchais au delà pour parler à un de mes frères qui, en dessous, étrillait un cheval.
"Le soldat est arrivé dans mon dos. Il me salua et je me tournais un instant pour lui rendre son salut, puis je repris ma conversation avec mon frère. Le soldat s'insinua entre mes jambes et me palpa le derrière. Comme je ne réagissais pas et que je le laissais faire, il découvrit mon cul et m'astiqua le trou d'un doigt. Je continuais à faire comme si de rien était et à parler à mon frère."
"Mais ton frère ne voyait pas le soldat ?" demanda Li Pao.
"Non, la jarre le lui cachait et moi je me penchais à côté. Peu après je sentis qu'il essayait de me la pousser dedans, alors j'ai moi aussi poussé, en arrière, pour le prendre en entier. Et lui, quand il fut tout en moi, il commença à marteler avec vigueur et plaisir, en me caressant le ventre et la poitrine, tandis que je parlais toujours avec mon frère comme si rien ne se passait...
"Quand il se fut satisfait il se retira, s'assit par terre entre mes jambes, retira mes habits et me donna du plaisir avec sa bouche. Moi aussi j'arrivais vite au plaisir et je lâchais un long gémissement de plaisir. Mon frère me demanda si j'allais mal. J'ai ri et je lui ai dit que j'avais juste mal aux genoux à force de rester dans cette position, je le saluais et je suis descendu du muret. Le soldat se léchait les lèvres avec un sourire ravi, puis il m'a dit que j'avais bon goût..." conclut le garçon en riant.
Li Pao lui demanda, en lui caressant le beau membre dressé : "Et dis-moi, Chan, pourquoi as-tu toujours accepté si spontanément de le faire avec d'autres, même des inconnus, et n'as-tu encore jamais rien fait avec moi ?"
Chan le regarda avec un léger sourire : "Parce que tu n'es pas n'importe quel autre. Tu es devenu de jour en jour plus important pour moi. Je voudrais qu'entre toi et moi il y ait plus qu'une simple aventure, si agréable que j'imagine que ce sera."
"Que voudrais-tu de plus, de ma part ?" lui demanda Li Pao en espérant entendre la réponse qu'il souhaitait entendre.
"Ton amour, Pao. Je voudrais devenir tout à toi, si toi aussi tu veux devenir tout à moi. Le soldat s'est amusé avec moi et il m'a oublié à peine le dos tourné. Yüan et les autres aussi, après qu'on se soit amusés ensemble, ils m'ont oublié, ou il ne se souviennent de moi que comme d'un parmi tant..."
"Non, pour moi tu ne seras jamais un parmi tant, Chan..."
"Depuis que cet espoir habite mon cœur je n'ai plus couché avec personne. Plus longtemps je saurai mettre un frein à mon désir pour toi, plus je serai capable de te rester fidèle si nous devenons amants..."
"Il en va de même pour moi. Moi non plus je n'ai plus d'aventures ni de rencontres depuis que je suis sous ton charme, celui de ton sourire, de ton corps. Pour moi non plus tu ne peux pas être un parmi tant, mon doux Chan !" s'exclama Li Pao.
"Mon corps réclame le tien, Pao, tu le vois ? tu le sens ?" murmura le garçon, ému.
"Le mien aussi brûle de s'unir au tien, Chan. S'il m'est facile et naturel de résister au désir pour d'autres, il m'est de plus en plus difficile de résister au désir de ton corps. Combien dois-je encore attendre avant de te donner mon corps et que tu me donnes le tien ?"
Chan sourit, heureux : "Tu as parlé de donner, pas de prendre. Cela me fait penser que finalement tu es ce que j'ai compris devoir attendre."
"Si quelqu'un prend une pièce de mon pot, c'est un voleur. Si je lui donne la pièce, il reçoit un cadeau. Dans les deux cas la pièce passe de mes mains aux siennes, mais que les choses diffèrent !"
"Oui, c'est cela. C'est vraiment cela. Mais je ne me sens pas encore prêt à te faire ce cadeau... ni à accepter celui que tu voudrais me faire. Ne sois pas offensé, Pao, s'il te plaît. Quand le faisan voit un homme, il s'enfuit, épouvanté, et se cache. Mais si l'homme lui jette du mil, il le becquette heureux et reconnaissant, d'abord de loin, puis de plus en plus près, et il finit un jour par se laisser caresser par l'homme, puis il se mettra à becqueter le mil dans la main de l'homme, puis un jour il courra vers lui en le voyant arriver et se lovera sur ses genoux sans crainte, au contraire, avec plaisir."
"Nous en sommes déjà aux caresses intimes et aux baisers sans crainte..." remarqua Li Pao avec un sourire.
"Et bientôt nous commencerons aussi à goûter à tout ce que l'un a à offrir à l'autre, après quoi nous serons prêts à courir l'un vers l'autre et à rester réunis pour toujours."
Li Pao était de plus en plus amoureux. Ses compagnons l'avaient tous compris à présent et parfois ils se moquaient de lui. Li Pao les laissait dire, avec un sourire béat.
Ch'ien, le favori du prince, le rencontra un jour au jardin et lui dit : "Je suis vraiment heureux pour toi, Li Pao. Il semble que toi aussi, enfin, tu as trouvé l'amour."
"Oui, c'est le cas." admit le jeune lettré, heureux.
"Tous se demandent qui est l'heureux objet de ton amour. Si grands ouverts qu'ils gardent les yeux, curieux qu'ils sont, ils n'ont aucune idée de qui il s'agit. Tu ne t'isoles jamais avec personne, tu n'as jamais de rencontres secrètes..."
"Ou peut-être sont-elles si secrètes que nul n'est encore arrivé à les découvrir." fit remarquer Li Pao.
Plus tard, tandis qu'ils prenaient tous ensemble le repas du soir, Wang Sheng, T'ang Liang-fu et K'ung Lung prirent des instruments de musique et entamèrent une vieille chanson populaire en annonçant que c'était en l'honneur de Li Pao :
Mes habits j'ai écartés un à un, ah !
Et je me suis ouvert comme la fleur au soleil.
Et je me suis baigné à l'eau au jasmin, ah !
Et je me suis aspergé d'essences délicates.
J'ai préparé la route pour mon seigneur, ah !
Et j'en ai bien lubrifié les portes.
Avec une vigueur solennelle et contrôlée, ah !
Mon seigneur m'a imposé son sceptre.
Plus beau qu'un joyau de jade, ah !
Dans une danse forte et sans fin.
Il a arrosé son jardin secret, ah !
De sa douce rosée de vie.
Bat un tambour dans ma poitrine, ah !
En rythme aux battements du sien.
Son souffle entre dans le mien, le mien dans le sien, ah !
Comme un zéphyr de printemps.
Enfin heureux et reconnaissant je peux me reposer, ah !
Dans le pavillon de ses membres.
"Ce que je n'ai pas encore compris, Li Pao," dit Wang Sheng, "c'est si le sceptre de la chanson t'a été imposé ou si tu l'as imposé !"
Hung Hsi le rappela à l'ordre : "Sheng, vu qu'il ne s'agit ni de ton sceptre ni de ta porte, cela ne te regarde pas. Celui qui n'est pas capable de connaître l'amour ne sait ni l'apprécier ni le respecter."
"Un bon fonctionnaire, prince Hung Hsi, ne se jauge pas à son amour. Il se juge sur d'autres paramètres." lui répondit Sheng d'un ton respectueux.
"Et il s'évalue encore moins par l'usage qu'il fait de son sceptre, ni en lui demandant qui il accueille à sa porte." lui dit le prince. "L'un d'entre vous voudrait-il déclamer un autre poème d'amour ?" demanda-t-il après.
Wei Hien-tsu déclama alors un ancien poème :
Verte, verte est l'herbe au bord de la rive,
Epais, épais, les bambous dans le bois.
Beau, beau est le garçon sur mon lit,
Blanc, blanc, son corps m'invite.
Rouge, rouge, son visage de désir,
Doux, doux, les membres qu'il m'offre.
Je l'ai vu en rêve couché à mes côtés,
Soudain je me réveille : le voilà ici pour moi !
Un temps il ne fut qu'un mendiant,
Aujourd'hui il est le roi de mon cœur.
Quand Li Pao put à nouveau aller au lac, il n'y trouva personne. Il se demanda ce qui avait pu retenir Chan. Il enleva ses habits de paysan et se plongea dans l'eau fraîche. Il regardait dans la direction d'où aurait dû venir le garçon. Pourquoi ne venait-il pas ?
L'automne coloriait déjà les feuilles de milles somptueuses couleurs et de jeunes feuilles d'un vert tendre ornaient déjà les bambous du bois. Un rossignol lança son triste chant et une grenouille aux cuisses rouges lui répondit par de brefs vers d'appréciation. Mais toujours pas de Chan.
Li Pao sortit de l'eau, se frotta énergiquement le corps pour retrouver un peu de chaleur et il s'éloigna lentement, nu comme il était, vers le coin herbeux au-dessus de la berge, songeur. Et enfin il le vit arriver, au pas de course, essoufflé. Il l'attendit debout sur l'herbe, il ouvrit les bras et l'accueillit, le serrant contre lui et trempant tout l'avant de ses habits.
Leurs bouches s'unirent dans un baiser chaud et passionné. Li Pao ouvrit ses habits et les enleva, puis il se serra encore contre lui.
"Enfin tu es ici, mon aimé !" lui murmura-t-il.
Chan lui fit un sourire radieux : "J'attendais cet instant avec une telle impatience !"
"D'être dans mes bras ? De sentir mon corps frémir pour toi ?"
"Non, Li Pao, De sentir que ton cœur est si plein de moi qu'il porte ces mots à tes lèvres : mon aimé ! C'est la première fois que tu dis que tu m'aimes... maintenant je peux m'asseoir sur tes genoux, confiant et heureux et te donner non seulement mon corps mais aussi mon cœur !"
"Tu veux vraiment, enfin, te donner à moi ?"
"Et toi ?"
"Moi aussi je veux me donner à toi, mon amour !"
Ils s'agenouillèrent, leurs bouches unies dans un nouveau baiser plein de passion. Le visage de Chan rougit un peu de désir. Li Pao s'assit sur l'herbe, plaçant ses jambes musclées en cercle, Chan s'assit sur lui en lui ceignant la taille de ses jambes élancées. Puis, en bougeant sur ses genoux, il accueillit en lui toute la tige de jade de son aimé.
"Je t'aime, Li Pao !" murmura-t-il avec un sourire heureux et il se mit à bouger de bas en haut en lui enlaçant le cou des deux bras.
"Oh, mon aimé, mon doux aimé, tu seras mien à jamais ?"
"Jamais plus je ne pourrai être à un autre."
"Moi aussi je serai toujours à toi."
Ils s'embrassèrent encore, dans l'extase de l'union de leurs beaux corps, après une si longue retenue et un si long désir. Une bergeronnette arriva en chantant et se posa près d'eux, pencha la tête de côté et les regarda danser l'un sur l'autre sur l'herbe verte. Puis elle s'envola en chantant, proclamant à la face du ciel le prodige dont elle venait d'être témoin.
Les feuilles des bambous frémirent du même frémissement que leurs corps tandis que la cascade chantait avec leurs cœurs.
"Mon aimé... mon aimé..." soupira de bonheur le garçon dont les yeux luisaient comme des diamants noirs.
"Mon amour... mon amour..." dit en écho le jeune homme heureux en serrant contre lui le corps frais mais brûlant de passion du garçon.
Quand l'émotion fut trop grande et trop forte dans le corps des amants, elle déborda et se déversa avec une symphonie de doux gémissements de plaisir. La surface du lac se rida et les carpes restèrent comme suspendues dans le vide des eaux limpides, immobiles.
"Je t'aime, Chan." soupira heureux le jeune lettré.
"Je t'aime, Pao." répondit le garçon de l'aqueduc dans un murmure.
Ils se relevèrent et allèrent se baigner, main dans la main.
Le lendemain arriva au jardin antérieur de la villa un chariot tiré par deux bœufs, escorté de soldats et de fonctionnaires. Il apportait les quatre-vingt-onze livres promis par l'Empereur. Un fonctionnaire annonça que, par ordre de l'Empereur, l'Impératrice mère avait été envoyée en exil dans une villa au bord de la mer, à l'extrême est de l'empire.
Un autre fonctionnaire, suivi par un écrivain avec un rouleau, une écritoire et un sac, demanda qui était le lettré Li Pao. Quand Li se présenta, tandis que ses compagnons commençaient à porter les précieux manuscrits à la bibliothèque, le fonctionnaire lui demanda de l'accompagner au lieu du lac en forme du caractère qui représente le soleil.
Li Pao conduisit les deux hommes sous escorte de deux soldats jusqu'au lac. Le fonctionnaire sortit du sac huit pieux de bois, une massue, un grand rouleau de corde et une clepsydre.
"Tu connais les conditions, lettré Li Pao, n'est-ce pas ?" demanda le fonctionnaire.
"Oui, je m'en souviens bien."
Le fonctionnaire retourna la clepsydre et lui dit qu'il pouvait commencer. Li Pao prit un des piquets en bois dur, le planta dans le sol, y noua le bout de la corde. Il marcha en montant vers le nord en déroulant la corde. Après cinq cents pas il s'arrêta, planta le deuxième piquet et tourna la corde autour. Il marcha encore cinq cents pas vers le nord est et planta le troisième piquet. Puis le quatrième à cinq cents pas à l'est, toujours en tendant la corde. Il tourna au sud-est et descendit sur cinq cents pas et il continua ainsi pour former un grand octogone, presque parfait et se retrouver au premier piquet auquel il noua à nouveau la corde.
"C'est fait." dit-il en rendant la massue au serviteur.
"La clepsydre ne marque que la moitié du temps qui t'était accordé, et le rouleau de corde est encore long..." lui fit remarquer le fonctionnaire. "Si tu veux agrandir la surface que tu veux prendre tu as encore autant de temps."
"Non, c'est bien comme ça." répondit Li Pao, satisfait.
"L'Empereur m'a donné ordre, au cas où il resterait une partie du rouleau, de mesurer combien il en restait et de t'accorder autant de tael d'argent qu'il restait de brassées inutilisées." dit alors le fonctionnaire.
Avec le serviteur il déroula la corde, la mesura et nota le nombre de brassées restant. Li Pao vit avec surprise qu'il allait recevoir une somme plus que suffisante pour faire construire un mur autour de sa terre, avec un beau portail, et même un beau pavillon dedans.
Le fonctionnaire fit prendre les mesures et, ouvrant le rouleau qui contenait le plan cadastral de l'endroit, il y signala l'octogone au pinceau et écrivit le nom de Li Pao.
"Tu recevras dès que possible le certificat de propriété et l'argent qui te revient. Nous pouvons redescendre." dit enfin le fonctionnaire.
Pendant ce temps, Chan ayant fini sa journée de travail était revenu au village. Après le dîner il sortit avec ses frères pour aller à la rencontre des autres garçons du village. Ils jouaient à la mourre, chantaient et passaient le temps ensemble en attendant l'heure d'aller dormir. Parfois deux d'entre eux s'éloignaient dans les buissons s'amuser ensemble. Ils le faisaient presque tous, au moins jusqu'au jour où ils pouvaient se marier.
Aussi un garçon proposa-t-il à Chan de l'accompagner "chercher des champignons à mettre dans le pot" comme ils avaient coutume de dire. Chan lui dit qu'il n'en avait pas envie.
"Eh, Chan, que t'arrive-t-il, dernièrement ? Tu dis toujours non à tout le monde !" s'amusa un garçon, "Tu n'aimes plus les champignons ou tu as perdu le tien ?"
"Mais non !" s'exclama un des petits frères de Chan, "il y a un bout de temps qu'il est amoureux !"
"Vraiment ? Et qui est la fille ?" lui demanda un autre ami.
"Ou peut-être est-ce un garçon ou un homme ? Nous ne t'avons jamais vu guetter ou t'écarter avec aucune fille du village." dit un autre.
"Pourquoi ?" demanda Chan en souriant, "M'avez-vous jamais vu guetter ou m'isoler avec un homme ou un garçon ?"
"Peut-être est-ce Kuei, de ton équipe à l'aqueduc !" dit un autre en riant.
Kuei déclara : "Non ce n'est pas moi ! Même si je ne lui dirais pas non, s'il me demandait. Je crois qu'il a perdu son champignon..."
Chan, en riant, se découvrit et montra son membre viril, puis le recouvrit : "Vous avez vu ? Il est encore à sa place et en excellent état !"
Un des garçons s'agenouilla devant et, d'un ton théâtral, il dit d'une voix de fausset : "Oh, je t'en prie, noble et puissant Chan, aie pitié d'une jeune fille affamée qui se meurt ! Fais-moi goûter ton champignon miraculeux ! Mets-le, je te prie, dans l'un de mes trois pots, pour qu'il laisse échapper son blanc suc !"
Le frère aîné de Chan prit le garçon par le col et le fit se lever : "Mon frère Chan est impitoyable, il ne t'écoute pas. Viens, ma belle, moi je te donnerai un parfait champignon dont rassasier ta faim !" et il l'entraîna dans les buissons tandis que le garçon feignait l'épouvante en faisant des grimaces comiques.
Peu après arrivait des buissons un long et haut :"Ooooh, oui !" de fausset et ils rirent tous à gorge déployée.
Plus tard, en rentrant chez eux, le frère aîné de Chan lui demanda : "De qui es-tu amoureux, Chan ?"
"Arrête avec ça !" protesta faiblement le garçon.
"Inutile de nier, c'est trop évident. Pourquoi ne veux-tu pas me le dire ? C'est une femme mariée, peut-être ?"
"Non." dit simplement Chan.
"Je la connais ?"
"Non."
"Elle vit dans un autre village ? Où l'as-tu rencontrée ? Elle te fait les yeux doux ?" demanda son frère en le regardant.
"Oui. Par là-bas. Non." Répondit Chan, amusé, sans indiquer aucune direction.
"Mais tu te moques de moi ?" lui demanda son frère.
"Oui." Répondit-il et il s'enfuit en riant, rentrant lestement à la maison parce que son frère avait fait mine de le frapper du poing et qu'il le rattrapait.
"Ce n'est vraiment pas Kuei ?" lui demanda son aîné quand ils furent au lit.
"Mais non !" dit Chan en riant.
"J'ai l'impression néanmoins que ce n'est ni une femme ni une jeune fille." dit un des petits frères.
"Et pourquoi ?" demanda le quatrième frère.
"N'avez-vous pas remarqué qu'il ne regarde jamais les filles mais par contre comment il regarde tous les copains ?" dit le troisième.
"Quel rapport ?" dit l'aîné. "Et si c'était un garçon, il le baiserait et il ne serait pas amoureux, n'est-ce pas ? Deux hommes peuvent-ils tomber amoureux ?"
"Pourquoi pas ?" demanda le plus jeune.
"Parce que !" répondit l'aîné. "Dormez, maintenant. Tôt ou tard nous découvrirons qui est cette fille."
"Non, jamais vous n'y arriverez." Dit Chan en souriant dans le noir en pensant que son Li Pao n'était certainement pas une fille.
Le lendemain, quand Li Pao monta au lac, il trouva Chan qui l'attendait à côté de la corde qui fermait l'octogone. Chan avait l'air déçu.
"Nous ne pouvons pas entrer, Li Pao, ils ont enclos tout le lac."
"Ne t'en inquiètes pas, viens."
"Mais si le propriétaire nous voit entrer sur ses terres..."
"Je le connais, c'est un lettré de la villa d'en bas. Je sais qu'il n'est pas fâché que nous entrions."
"Tu connais un lettré de la villa ?" lui demanda le garçon stupéfait.
"Je l'ai vu quelques fois..." répondit Li Pao en prenant Chan par la main pour le conduire dedans.
Ils franchirent la corde et arrivèrent au lac, montèrent sur la pierre noire affleurant et se déshabillèrent puis ils s'enlacèrent et s'embrassèrent.
"Il commence à faire frais..." dit Chan.
"Pas encore à cette heure, mon aimé."
"Mais bientôt il fera froid. Comment ferons-nous pour nous voir ? Peut-être devrions-nous trouver un autre endroit. Mais où ?"
"Nous y penserons, mon amour. Pour l'instant profitons de cet endroit et de notre intimité."
"Tu es sûr que le lettré ne va pas monter ici d'un moment à l'autre ?"
"Non, je crois bien qu'il ne viendra pas" dit Li Pao. "Mais s'il venait, il tomberait peut-être amoureux de toi..." ajouta-t-il.
"Oh, jamais je ne me mettrais avec un lettré. Ils sont pleins de suffisance, la seule chose qu'ils aiment vraiment c'est leurs livres, leurs études et leur carrière. Et puis, que vas-tu imaginer ? Un lettré pourrait peut-être s'amuser avec moi, mais jamais il ne tomberait amoureux d'un garçon de la campagne."
"Ils ne sont peut-être pas tous pareils. Et certains d'entre eux ont été des garçons de la campagne avant de devenir lettrés. Sais-tu qu'on dit que même l'aïeul de notre empereur était paysan ?"
"Les paysans qui réussissent à devenir des gens importants ont encore plus de superbe et d'arrogance que les gens nés dans des familles nobles."
"Mais si ce lettré te disait être amoureux de toi ?" insista Li Pao.
"Je lui dirais qu'il arrive trop tard : je suis avec toi, désormais." Répondit joyeusement le garçon.
"Mais s'il te l'avait dit avant que tu ne me rencontres ?"
"Je ne l'aurais pas cru. Ils sont beaux parleurs pour obtenir ce qui les intéresse. Il aurait certainement dit m'aimer juste pour pouvoir m'entraîner dans son lit, s'amuser avec moi et puis m'oublier."
Li Pao était troublé. Il regrettait à présent de s'être fait passer pour un paysan. Par ailleurs, si Chan avait su dès le début qu'il était lettré, jamais il ne serait tombé amoureux de lui.
"Qu'as-tu, mon amour ?" lui demanda Chan avec une caresse intime, "On dirait qu'un nuage assombrit ton âme."
"Rien... je n'avais jamais pensé aux lettrés de la façon dont tu les décris..."
"Mon amour, ne penses plus aux lettrés. Pense à moi..." lui murmura le garçon avec un sourire doux et engageant.
Chan l'embrassa avec de plus en plus de désir et de passion et le jeune lettré lui répondit avec un enthousiasme partagé. Ils se caressèrent longtemps, bâtissant peu à peu le temple de leur plaisir, l'un dans le corps de l'autre.
"Combien m'aimes-tu, mon aimé ?" demanda dans un murmure heureux le garçon.
"De toute mon âme mon amour, crois-moi !" dit Li Pao avec passion.
"Et avec ton corps aussi ?" demanda Chan débordant de plaisir.
"Bien sûr, de tout mon corps aussi."
"Vraiment tout ? Aussi avec ceci ?" dit le garçon en lui caressant le membre viril, dressé et dur.
"Bien sûr, aussi."
"Fais-le moi sentir, alors." Murmura Chan et il se coucha sur la pierre, releva les jambes et se coucha de façon à ce que son cul dépasse un peu pour s'offrir à son amant.
Li Pao, oubliant ce qui l'avait troublé, mit les pieds dans l'eau et approcha du garçon, le serra dans ses bras et le prit. Chan lui serra la taille avec ses jambes et le dos avec ses bras et Li Pao commença avec un plaisir extrême à bouger en lui.
Le sourire béat du garçon pendant qu'il l'accueillait en lui donnait au jeune lettré une sensation d'euphorie croissante, meilleure et plus forte que s'il avait bu le plus prisé des vins.
Quand enfin ils eurent atteint la complète jouissance de leurs corps, de leurs cœurs et de leurs âmes, Li Pao remonta sur la pierre et, couché sur le côté, il serra fort contre lui le corps du garçon aimé, entre ses bras et ses jambes.
"Je veux que toi aussi tu entres en moi, mon amour..." dit Li Pao avec un sourire chaleureux.
"Non, c'est bien comme ça..." murmura Chan, heureux.
"Mais je sais que tu aimes le faire, et moi ça me plait."
"Avec toi c'est différent, mon amour. C'est bien comme ça. Avec toi je préfère que ce soit toi qui me prennes. C'est trop bon. N'insiste pas, s'il te plait."