Li Pao avait deux amours, la campagne et l'étude. Il avait parfois pu aller dans une des trois riches bibliothèques de la capitale consulter des livres rares et en copier les pages les plus intéressantes. La période passée à servir à la cour de l'Empereur à la capitale, bien que brève, lui avait beaucoup pesé parce qu'il n'avait jamais pu assez s'éloigner pour se promener dans la campagne qu'il aimait tant. Il s'était contenté de promenades dans les beaux jardins du palais, mais ce n'était pas pareil.
Maintenant qu'il était à la villa du Phénix Noir, il lui était plus facile de sortir du jardin arrière et se promener dans la campagne. Pour être plus libre, il avait caché sous le "Pavillon des neuf pensées" bâti à côté du mur du fond du jardin, un humble habit de paysan et une houe.
Quand il pouvait, il allait derrière le pavillon, retirait le panier, enlevait ses habits de cour et les rangeait bien pliés dans le panier, s'habillait en humble paysan, nouait un foulard sur sa tête pour cacher ses cheveux coiffés à la façon des fonctionnaires et se salissait les mains, le visage et les jambes avec des poignées de terre. Il cachait le panier sous le pavillon et sortait par une petite porte cachée, en montant pieds nus à travers les champs.
Il errait au hasard, sans but, pour explorer les environs et gardait comme point de repère la longue suite de tubes de bambous qui apportaient l'eau fraîche des sources de la montagne jusqu'à la villa. Les trois ruisseaux qui alimentaient les rivières et lacs du jardin lui servaient aussi de points de repère.
Parfois il rencontrait un paysan et ils échangeaient un geste de salut. Les premières fois il fut regardé, sinon avec défiance, au moins avec une curiosité mal cachée, mais vite, il saisit le parlé de ces gens et les salua dans leur dialecte, et comme ils le reconnaissaient, plus personne ne se soucia de lui. Il n'était pas rare en effet que quelque seigneur déplace certains de ses paysans, selon ses besoins, d'un domaine à un autre, même situés dans des provinces différentes.
Parfois il s'appuyait à sa houe et regardait vers l'aval, absorbé, la villa du Phénix Noir et, plus bas, la vallée qui descendait jusqu'au fleuve tortueux. D'autres fois il s'asseyait sous un arbre, le dos appuyé au tronc, et il rêvassait, repensait à ses dernières lectures, mettait de l'ordre dans ses idées. Il n'était pas rare qu'au retour il note ce à quoi il avait pensé.
Un jour il découvrit une charmante petite cascade se jetant dans un bel étang qui alimentait un des trois ruisseaux descendant jusqu'aux jardins de la villa. L'étang avait la forme du signe qui veut dire soleil, arrondi, avec une minuscule île au milieu, faite de trois grands rochers de hauteurs différentes, entre lesquels poussaient deux saules pleureurs qui entrelaçaient leurs branches et évoquaient deux amants enlaçant leurs membres.
Dans l'étang, peu profond, nageaient de beaux poissons rouges et or ou bleu noir argenté qui parfois, dans leurs voltiges, brillaient au soleil comme des pierres précieuses. Côté du déversoir, presque à l'horizontale sur les rives un moment en pente douce, il y avait des centaines de touffes d'iris : à la saison de la floraison, l'endroit devait être la merveille des merveilles.
Côté cascade il y avait un rocher bas et foncé, large et poli comme une table, qui émergeait de l'eau d'un peu plus qu'une main au plus haut et d'à peine deux doigts au plus bas. Derrière ce rocher, d'autres se dressaient presque à la verticale, décorés ça et là de petits buissons d'azalées. Quand le vent se levait, la brume soulevée par la cascade baignait parfois la surface du rocher horizontal comme une agréable pluie de début d'été.
Li Pao fut heureux d'avoir découvert ce coin plus beau que le plus beau des jardins qu'il ait jamais vus. Il prit vite l'habitude, quand il ne faisait pas trop froid, de se mettre nu, mais sans retirer le foulard de sa tête, et de se baigner dans l'étang. A l'endroit le plus profond, l'eau lui arrivait jusqu'aux tétons.
Il s'amusait à jouer avec les poissons qui passaient agiles mais tranquilles entre ses jambes et parfois se laissaient même effleurer des doigts. Puis il se couchait sur le rocher pour sécher au soleil, riant joyeusement à voix haute si une rafale de vent l'inondait du voile d'eau de la cascade. Puis il se rhabillait et redescendait vers la villa, reprendre ses fonctions.
Pendant une de ses explorations il vit un homme avec deux garçons qui portaient des habits bleus d'ouvriers et remplaçaient un tronçon fissuré des tubes de bambou par un nouveau encore vert. De loin il salua d'un geste : les deux garçons répondirent à grands gestes, l'homme le regarda mais ne répondit pas au salut, puis sa voix lança un ordre sec et les deux garçons se remirent rapidement au travail.
Un autre jour il monta jusqu'à une des sources et admira l'ingénieux système par lequel l'eau était en partie captée pour alimenter les tubes en bambou et en partie déviée pour alimenter un des trois ruisseaux dont la source était en amont.
Mais l'endroit où il retournait le plus souvent était l'étang à l'ouest de la longue suite des tubes de l'aqueduc. Il y pensait un peu comme à son jardin secret. Si cela avait été en son pouvoir, il aurait fait construire un pavillon à côté de l'étang et il y aurait passé toute sa vie... bien sûr après y avoir emporté tous ses livres et tous ses écrits.
Avec les autres jeunes lettrés de la villa, ils dressaient la liste des récits classiques qu'ils connaissaient, notaient ceux disponibles à la bibliothèque de la villa et donnaient un ordre aux manquants qu'ils aimeraient avoir. Ils avaient divisé la liste des classiques en catégories : poésie, histoire, géographie, art de gouverner, lois, philosophie, religion, chroniques locales et biographies. Chacun d'eux s'occupait particulièrement de l'une de ces neuf sections.
Li Pao était en charge de la section des chroniques locales. Il vit très tôt que s'il y avait des chroniques provenant de diverses provinces et préfectures, la bibliothèque était plutôt pauvre sur la région de la villa du Phénix Noir. Aussi se mit-il à convoquer, un à un les anciens des villages des alentours pour se faire raconter les faits saillants qu'ils avaient en mémoire. Il les écrivait, les confrontait à d'autres récits et chroniques, aux livres d'histoire et cherchait à les mettre dans le meilleur ordre.
Deux faits attirèrent son attention et sa curiosité, si bien que Li Pao s'attacha à de profondes recherches. Il semblait qu'à une époque pas si éloignée - un des vieux déclara que son grand-père lui avait dit que c'était de son temps - il y avait dans deux villages des usages aujourd'hui presque complètement disparus.
Le premier fleurissait dans un village à l'ouest, il concernait la célébration de vrais mariages entre deux garçons du même âge. Ils allaient vivre ensemble et partageaient tout, y compris le lit et les plaisirs que chacun pouvait prendre, jusqu'à ce qu'ils soient en âge de se marier. Alors ils se cherchaient deux filles à marier et, quand ils les avaient trouvées, ils les épousaient le même jour dans la même cérémonie.
Les deux garçons, devenus des hommes, restaient plus unis que des frères et, selon les récits, parfois ils reprenaient leurs rencontres de plaisir jusqu'à un âge avancé. Et les enfants des deux familles se considéraient comme frères et sœurs, au point qu'ils ne pouvaient pas se marier entre eux. Parfois, mais rarement, les deux garçons ne se mariaient pas et restaient vivre ensemble comme des époux, jusqu'au jour de leur mort.
Un autre usage intéressant provenait d'un village du sud à propos d'un autre type d'association particulière. Un homme adulte, souvent marié et de toute façon de bon niveau social, payait les parents d'un garçon d'humble origine l'équivalent du prix d'une épouse et emmenait le garçon vivre avec lui.
L'homme le gardait chez lui comme serviteur et "concubin", lui expliqua le vieux, pour plusieurs années, jusqu'à ce que le garçon soit en âge de se marier. Alors l'homme lui trouvait une bonne épouse et le laissait partir. Et il n'était pas rare que l'homme aille s'acheter un autre garçon pour remplacer le précédent.
Il se disait qu'un certain Kang Shou-jen, un intellectuel qui ne s'était jamais marié, avait acquis dans ses plus de soixante-dix ans de vie au moins neuf garçons, un après l'autre, ayant acheté son premier concubin à à peine plus de vingt ans et le dernier quelques années avant de mourir. A sa mort il avait laissé tous ses biens en héritage aux neuf garçons, partagés au prorata des années que chacun avait passé avec lui. Chaque année les descendants des neufs garçons allaient encore honorer la tombe de Kang Shou-jen.
Quand Li Pao lut ces comptes-rendus au prince Hung Hsi et à ses compagnons, T'ang Liang-fu s'exclama qu'il faudrait remettre en usage ces belles coutumes et Wei Hsien-tsu dit qu'il leur fallait aller en pèlerinage sur la tombe de Kang Shou-jen, y déposer des fleurs et brûler de l'encens.
Ainsi un jour, ayant pris leurs chevaux et des paniers avec de belles fleurs et de l'encens précieux, ils allèrent tous les dix sur la tombe de Kang Shou-jen déposer leurs offrandes. Le prince donna ordre au chef du village que le terrain autour de la tombe soit désherbé, que des herbes parfumées y soient plantées et qu'une basse enceinte soit construite autour avec un plafond soutenu par quatre colonnes en bois. Pour que cela soit fait, il lui donna quelques pièces d'or.
Un après-midi, alors que Li Pao se promenait dans le jardin arrière avec le prince Hung Hsi, il lui demanda :
"Pourquoi, Seigneur, n'as-tu pas choisi un compagnon pour réjouir tes nuits et rentres-tu toujours seul dans ta chambre ?"
"Parce que mon affection a déjà tué un amant. Je ne veux pas que cela se reproduise."
"Prince Hung Hsi, il n'est pas mort à cause de ton affection, mais à cause de la malveillance des hommes. Nous te voyons dépérir jour après jour à cause de la tristesse que tu portes comme un linceul. Je t'en prie, au nom aussi de tous mes compagnons qui te sont fidèles, pose ton regard sur un garçon qui soit digne de ton affection et prends-le avec toi."
"J'aurais trop peur pour lui, si je l'aimais." dit-il et il prit sa bouteille en porcelaine de bon vin chaud, en versa dans deux petites coupes dont il tendit l'une à Li Pao et il déclama à voix basse :
"Voila, prends ce vin et chante pour moi !
"Parce que la vie est courte
"Comme la rosée le matin
"Et le passé est plutôt triste...
Li Pao prit la petite coupe et dit :
Pourquoi la rosée sur les feuilles
Sèche-t-elle si vite le matin ?
La rosée s'évanouit,
Mais elle reviendra demain.
Celui qui est mort
Quand donc pourrait-il revenir ?
Hung Hsi but une gorgée de vin chaud et dit :
"Crois-tu vraiment que demain la rosée se reposera sur les feuilles ?"
Li Pao dit à son seigneur :
"Lève-toi cette nuit, avant que le coq ne chante, lève-toi cette nuit, avant la lueur de l'aube et met une veste de chasse. Je t'attendrai avec une lanterne, là dans la véranda, et je guiderai tes pas vers mon jardin secret, sur la rive de l'étang en forme du signe du soleil. Nous attendrons là-haut et tu verras que je ne te mens pas."
Hung Hsi le regarda et dit : "Cette nuit, avant le lever du coq, avant la lueur de l'aube, je descendrai à la véranda et je suivrai tes pas."
Li Pao attendait dans la véranda. Hung Hsi arriva. Ils réveillèrent les gardes du portail latéral se firent ouvrir la petite porte et ils sortirent. Ils suivirent la route un moment et Li Pao s'éloigna dans les champs, le prince le suivit. Ils arrivèrent à l'étang. Li Pao montra les feuilles au prince, elles étaient couvertes de rosée. Le ciel s'éclaircissait déjà et prenait la teinte d'une coupe de céladon, vert pâle.
"Bientôt le soleil se lèvera et la rosée disparaîtra aussi." dit le prince.
"Mais il te révèlera toute la beauté de ce merveilleux coin de tes terres. Tes yeux et ton cœur s'en réjouiront. Et demain matin une nouvelle rosée mouillera ces feuilles. La rosée disparaît, mais demain elle reviendra."
"Et celui qui est mort, reviendra-t-il jamais ?"
"Demain la rosée sera différente d'aujourd'hui, mais ce sera quand même une belle rosée. Celui qui est mort ne reviendra pas, mais d'autres beautés t'attendent, mon prince. Ouvre ton coeur, laisse partir sa tristesse, ouvre-toi à la vie, je t'en prie."
Ils gardèrent le silence et attendirent que le soleil vienne et que tout brille comme un précieux tissu cousu de pierres précieuses. La rosée disparut vite mais dans l'étang les carpes entamaient leur danse leste sous la surface de l'eau.
"Regarde, mon prince, les premiers iris sont déjà en bouton..." lui dit Li Pao d'un ton émerveillé.
"Oui... et leurs habits sont plus beaux que les nôtres à la cour..."
Ils restèrent encore un peu admirer la scène, puis Hung Hsi fit un petit sourire à Li Pao et lentement il commença à descendre en repartant vers la villa. Li Pao le suivit, agile et svelte.
Une fois dans l'élégante demeure, avant de rentrer dans sa chambre, le prince se tourna vers son jeune lettré et lui dit un seul mot, à voix basse : "Merci."
Li Pao rentra aussi à sa chambre. Il prit son écritoire et il écrivit sur une feuille, en caractères élégants, une supplique en vers. Puis il approcha la feuille de la bougie et la fit brûler, en espérant qu'elle puisse atteindre Xiang, l'aimé que son prince ne cessait de pleurer.
Quelques jours plus tard, Li Pao vit la queue des paysans qui portaient le produit de leurs champs au chef de cuisine. Chacun s'inclinait devant l'homme, disait son nom et celui du village dont il venait, faisait la liste des choses qu'il avait apportées en les montrant pendant que le chef les cochait sur la liste, il déposait son paquet, son panier ou sa jarre à côté de lui puis allait retirer sa récompense et sortait.
Li Pao fut frappé par l'allure d'un jeune homme qui attendait presque au bout de la file. Il ne portait qu'une courte tunique de couleur indéfinissable qui fut peut-être un temps couleur de l'herbe. Il était pieds nus et il avait dix œufs en main, maintenus par un ingénieux entrelacs de brins de paille qui en tenait six en cercle avec un au centre et trois autres au-dessus.
Le jeune homme se tenait droit comme un vigile, ses cheveux noirs brillaient sous le soleil, ses yeux sérieux mais lumineux fixaient le chef de cuisine et semblaient l'étudier avec attention. Ses lèvres douces à peine relevées aux coins donnaient l'impression qu'un indéfinissable sourire hésitait à se montrer. Li Pao pensa que ce garçon, vêtu de riches habits, aurait passé pour le fils d'un noble, tant son port était fier et élégant.
Il s'approcha du garçon et lui demanda : "Eh, toi, quel est ton nom ?"
Le garçon le regarda, un peu surpris. Il s'inclina profondément et dit : "Mon nom est Ch'ien et je viens du village Chiu-li, noble seigneur."
"Si tu me donnes tes œufs, je te donne ces pièces." Dit-il en lui en montrant quelques-unes dans la paume ouverte de sa main.
"Il y en a trop. Deux de moins suffisent, noble seigneur."
"Je veux te les donner toutes, mais tu dois venir avec moi."
"Où, seigneur ?"
"Dans ma chambre."
Le garçon sembla rester pensif un instant, puis il s'inclina encore et dit : "Ton serviteur est prêt à te suivre."
Li Pao le conduisit dans sa chambre, lui fit poser les œufs sur la table. Il prit une de ses tuniques et le conduisit à la salle de bain. Des serviteurs la nettoyaient.
"Laissez-nous seuls." ordonna Li Pao. Puis il dit au garçon : "A présent déshabille-toi et lave-toi soigneusement."
Le garçon obéit. Li Pao remarqua qu'il avait un beau corps, fin mais solide grâce au travail aux champs. Quand le garçon enleva aussi son petit pagne, il vit qu'il était déjà bien développé. Ch'ien se lava soigneusement, se rinça, puis entra dans la vasque d'eau où il s'assit en s'immergeant jusqu'au menton. Il regardait de temps en temps, l'air sérieux, Li Pao qui l'observait attentivement.
"Puis-je sortir maintenant, seigneur ?" demanda le garçon après un moment.
"Oui, sèche-toi et mets cette tunique. Je prends tes habits."
Li Pao raccompagna le garçon dans sa chambre. Il choisit les plus simples de ses habits de chasse et les fit mettre au garçon. Il lui fit aussi mettre ses bottes en peau tannée. A présent seuls ses cheveux trahissaient le paysan. Il prit la coiffe informelle et la lui posa sur la tête pour cacher ses cheveux : il était parfait.
"Bien, Ch'ien de Chiu-li, à présent tu sembles presque un courtisan."
"Je ne comprends pas, noble seigneur. Pourquoi m'as-tu fait m'habiller ainsi ?" demanda le garçon. "Je croyais..."
Li Pao apprécia la voix du garçon, qui déjà se faisait basse et virile tout en conservant le ton frais d'une jeunesse plus verte, tout comme son corps déjà plus adolescent mais pas encore homme.
"Que croyais-tu, Ch'ien ?"
"Que tu m'avais emmené dans ta chambre et m'avais fait me laver... dans un autre but."
Li Pao sourit : "L'un n'exclut pas l'autre. Dis-moi, Ch'ien, tu as déjà eu l'occasion de te dédier à ce que tu appelles... un autre but ?"
Le garçon rougit un peu et, baissant les yeux, il murmura : "Oui, noble seigneur."
"Avec un de tes compagnons ? Un ami ? Un autre paysan ?"
"Avec... avec un novice du monastère de Chu-li-kuan, Seigneur."
"Il est le seul avec qui..."
"Mon père était fonctionnaire du Yanmen, il est mort quand j'avais douze ans. Son frère, le percepteur de la province de Shung-chian, nous prit dans sa maison comme serviteurs. Quand j'ai eu treize ans, il vint une nuit là où je dormais et il me fit sien de force, indifférent à mes larmes. Il revenait chaque nuit et chaque nuit je devais le satisfaire de toutes les façons.
"Je me plaignis à ma mère, mais elle me dit que c'était peu de chose, que je devais lui être gré de nous entretenir, de nous donner toit et couvert dans sa maison au lieu de nous laisser mourir de faim ou nous envoyer mendier au carrefour. Elle me dit que c'était mon devoir de lui donner le plaisir qu'il voulait.
"Quand j'eux quatorze ans, un jour où il était partit à la capitale, j'ai quitté la maison en cachette et marché plusieurs jours pour monter ici dans les montagnes. J'ai eu de la chance, un paysan m'accueillit chez lui comme son fils et il m'apprit à travailler la terre, sans rien demander en échange, sauf mon travail.
"Ce paysan est un bon bouddhiste, alors j'allais souvent avec lui, sa femme et ses enfants, prier au monastère et y porter des offrandes. C'est ainsi que j'ai connu ce novice et vite il y eut de l'amitié entre nous, puis l'amitié entraîna une plaisante intimité. Cela est tout, seigneur."
"Toi et ce novice, vous vous aimez ?"
"Nous sommes bien ensemble, et dès que nous pouvons nous isoler, il se fait prendre par moi et moi par lui, seigneur."
"Et les filles ne t'intéressent pas ?"
"Non, noble seigneur. Je n'ai pas l'intention de prendre femme."
"Quel âge as-tu, Ch'ien ? Et quel âge a ton novice ?"
"Moi dix-sept ans, seigneur. Le novice, dix-neuf."
"Alors tu croyais que je voulais te mettre dans mon lit ?"
"Si ce n'est pas le cas, je te prie d'excuser ma présomption, noble seigneur."
"Mais toi, tu y serais allé volontiers ?"
"Tu as belle apparence, noble expression et je ne lis pas dans tes yeux l'avidité que je voyais dans ceux de mon oncle. Oui, j'en aurais été heureux."
"Ton père était fonctionnaire, as-tu dit. Tu as donc un nom de famille."
"Mon nom de famille est Liu, seigneur."
"J'imagine que tu sais lire et écrire..."
"Mon père m'a appris. J'en suis encore capable, seigneur."
"Viens avec moi, Liu Ch'ien." lui dit-il et il l'emmena à la bibliothèque. "Choisis un livre et lis-le jusqu'à mon retour."
Li Pao alla voir le chef du personnel de la villa et lui demanda d'embaucher le jeune homme comme attendant, de lui faire donner des habits et une petite chambre dans l'aile des fonctionnaires. Le chef du personnel lui demanda quel travail il devait assigner au garçon.
"Il restera à mon service un moment, jusqu'à nouvel ordre. Tu retireras sa paie de la mienne, pour l'instant."
Puis il revint voir le garçon : "Dorénavant tu resteras travailler dans cette demeure." lui dit-il.
"Quelles seront mes tâches, noble seigneur ?"
"Chaque jour tu devras t'occuper avec soin de la partie du jardin entre le pavillon du prince et le petit lac et alterner ces soins et la lecture. Tu te feras donner un livre par le bibliothécaire, tu t'assiéras au bord du lac, sous l'appentis des barques, et tu liras. Si on te demande qui tu es, réponds que tu es au service de Li Pao, c'est moi. Mais si c'est le prince qui te demande qui tu es et ce que tu fais là, à lui seul tu répondras : je suis Liu Ch'ien de Chiu-li, je suis un iris qui éclôt, baigné de rosée."
"Un iris qui éclôt, baigné de rosée, seigneur ?" demanda ébahi le garçon, "Et je dois juste m'occuper d'un bout de jardin et lire des livres ? Ce n'est que cela, mon travail ?"
"Oui, ce n'est que cela, pour l'instant."
"Et... je dois venir dans ta chambre la nuit, ou tu viendras dans la mienne ?"
"Non, Ch'ien... Pas moi."
"Et qui, noble seigneur ?"
"Cela seuls le savent les dieux, les Bouddhas et une âme pour laquelle j'ai brûlé une prière. Fais ce que je t'ai dit. Et veille à être toujours propre et soigné d'aspect, je t'en prie."
"Je ne comprends pas, mais je ferais comme tu commandes. Me permets-tu juste d'aller avertir le paysan qui m'a accueilli comme un fils que je dois travailler ici, à la demeure du prince ?"
"Bien sûr, et va aussi saluer ton novice, mais reviens vite ici."
"Comme tu voudras, noble seigneur."
Le garçon posa son livre et Pao vit que c'était un recueil de poésies d'amour de l'ère Yuan. Il sourit.
Le garçon revint le jour même, le soir. Le chef du personnel lui montra sa chambrette et lui donna de nouveaux habits à porter. Ch'ien alla chez Li Pao, lui rendre ses habits de chasse.
Les jours suivants, Li Pao observa Ch'ien s'affairer dans le bout de jardin qui lui avait été assigné, alternant le travail et les pauses de lecture comme il le lui avait demandé. Il vit plusieurs serviteurs et même certains fonctionnaires s'approcher du garçon et échanger quelques mots avec lui.
Wang Shen lui dit : "Je ne comprends pas, Li Pao. Tu t'accordes le luxe d'avoir un attendant personnel. Tout ce que je le vois faire est de lire et de s'occuper d'un bout du jardin arrière. Mais je ne l'ai jamais vu s'isoler avec toi, bien que le garçon soit avenant et ait belle allure. Quel mystère y a-t-il donc là ?"
"J'espère que ce mystère se révèlera vite, tant à toi qu'aux autres amis. Pour l'instant je préfère ne pas en parler."
Finalement Li Pao vit le prince Hung Hsi descendre au jardin et parler au garçon. Il remarqua qu'il resta longtemps à lui parler. Puis Hung Hsi rentra à son pavillon... mais seul.
Le lendemain le prince revint parler à Ch'ien, s'assit à côté de lui et se fit lire par le garçon le livre qu'il avait pris. Puis il lui ordonna de poser le livre, le fit monter dans sa barque, y monta avec lui, et lui ordonna de ramer. Li Pao sourit, satisfait.
Les rencontres entre le prince et le garçon se poursuivirent quelques jours, mais après chaque rencontre le prince rentrait seul dans sa chambre.
Mais enfin, un après-midi, Li Pao vit Ch'ien suivre le prince et entrer avec lui dans le pavillon de ses appartements.
Le lendemain, Hung Hsi convoqua Li Pao devant lui. Ch'ien était assis à côté de lui, sur un tabouret bas, vêtu d'habits élégants, les cheveux coiffés à la façon de la cour.
"Li Pao, je te remercie de m'avoir donné un iris si beau et de si bonne odeur. C'est toi qui avais raison, la rosée s'évapore mais après elle revient, chaque matin, avant l'aube..."
"Mon seigneur, je n'ai fait que planter une fleur dans ton jardin en espérant qu'elle te plaise et réjouisse tes yeux et ton âme. Toi, je le vois, tu as daigné la cueillir. J'espère que ton cœur, enfin, sent à nouveau la chaleur du soleil."
Hung Hsi sourit et acquiesça. Il caressa la tête de Ch'ien qui leva le visage et lui sourit tendrement.
"J'ai reçu aujourd'hui la récompense que tu m'avais promise, mon seigneur." dit Li Pao.
"De quelle récompense parles-tu, mon cher et fidèle ami ?"
"Je t'ai dit un jour que ton sourire, mon prince, serait pour moi la plus belle récompense. Que ta sérénité serait la récompense la plus précieuse." lui rappela Pao.
"Il a passé un an depuis que tu m'as dit cela. Oui, je m'en souviens à présent. Et je sais aussi que tu n'es pas un courtisan astucieux mais une âme pure."
L'après-midi même, Ch'ien demanda à être reçu par Li Pao.
"Puis-je, seigneur, te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi ?" dit-il quand il fut devant lui.
"A dire vrai, je l'ai plus fait pour le prince que pour toi."
"Mais c'est toi qui m'as jugé digne de sa bienveillance."
"Alors es-tu content, Ch'ien, de pouvoir servir notre prince ?"
"C'est un grand honneur... et une grande joie aussi. Le prince a su captiver mon cœur avant même de cueillir mon corps. De ma vie je n'avais connu un tel bonheur et je sais te le devoir."
"Tu le dois à notre prince, pas à moi. J'espère que vous pourrez vous donner longtemps mutuellement bonheur et plaisir. Je ne te donne qu'un conseil : veille à ce que nul n'ait jamais de raison de craindre ta présence près du prince ou de t'envier. Refuse avec grâce mais fermeté honneurs, adulation et cadeaux de la part de tout autre. Tu sais quel fut le sort du pauvre Xiang..."
"Oui, le prince m'a raconté. Peu m'importe si un jour je dois perdre la vie pour avoir osé aimer mon seigneur. J'aurai vécu assez pour bénir le jour où j'ai apporté dix œufs ici à la villa et où tu as posé le regard sur moi."
"Ce que tu dis te fait honneur. Mais pense à la douleur qu'aurait notre prince s'il devait t'arriver une telle mésaventure, si tu étais la victime de quelque vengeance comme le fut Xiang. Veille à ne pas courir ce risque, si tu aimes vraiment Hung Hsi."
"Tu as raison. Je veillerai à ce que cela ne puisse pas arriver. Je te remercie de tes sages conseils. Et je prierai tous les jours pour que tu puisses trouver dans ta vie le bonheur que tu mérites et désires. Je dois partir maintenant, pardonne-moi. J'ai promis au prince que je lui apprendrais à faire un cerf-volant et qu'on en ferait voler un ensemble."
Li Pao vit le prince revivre, bien que son corps reste faible, son esprit était de nouveau fort et le sourire ne le quittait plus.
Wang Shen revint parler à Li Pao : "Ainsi, mon astucieux ami, tel était ton plan : gagner les faveurs du prince grâce à ton serviteur."
"Non, Sheng, le plan n'avait rien d'astucieux, il était plutôt ingénu, même s'il a réussi. Ne sommes-nous pas là pour le bonheur de notre prince ? Ne fumes-nous pas choisis pour le servir du mieux possible ? Ce n'est pas pour moi que j'ai fait venir Ch'ien, pas pour en tirer un profit personnel. Si c'était le cas je ne serais digne que d'être chassé sur-le-champ et renvoyé cultiver la terre."
"N'avons-nous pas tous l'espoir de devenir un jour haut fonctionnaire à la cour de Hung Hsi, quand il sera Empereur ?"
"Le maître K'ung a dit : Que le prince soit prince et le sujet sujet. Et le maître Lao a dit : Avec les bons je suis bon et avec les mauvais je suis bon aussi et j'obtiens ainsi la bonté. Je me fie au sincère et je me fie aussi au fourbe et j'obtiens ainsi la confiance."
"Mais toi, Li Pao, que cherches-tu pour trouver le bonheur ?" lui demanda alors Wang.
Pao répondit : "Je suis déjà heureux. C'est ce qu'a dit Ch'i-ch'i au maître K'ung et c'est ma réponse maintenant :
"J'ai de nombreuses raisons d'être heureux. De toute la création, l'homme est l'être le plus noble et j'ai eu la chance de naître homme. C'est ma première raison d'être heureux.
Des deux sexes, le masculin est plus apprécié que le féminin et donc le mâle est plus noble. Moi j'ai la chance d'être né mâle. C'est ma deuxième raison d'être heureux.
Parmi les humains, il y en a qui ne vivent ni un mois ni un jour et même qui meurent à la naissance. Moi par contre j'ai déjà vécu jusqu'à ma vingtième année. C'est ma troisième raison d'être heureux.
La pauvreté est le sort commun de tous les lettrés, la mort est le point final de chaque existence. Je me contente de mon sort et j'attends sereinement la fin.
"Cela me suffit, Wang, je n'aspire à rien d'autre. J'accepterai ce qui me sera donné, je renoncerai à ce qui me sera retiré. Une fourmi vaut plus qu'une pièce d'or, parce qu'elle porte la vie en elle. Une pile de briques vaut plus qu'une pièce d'or, parce que tu peux te construire un abri avec elles. L'excrément d'une mouche vaut plus qu'une pièce d'or, parce qu'il peut rendre la terre fertile."