"Gabri ! Tu es de retour, enfin !" lui dit joyeusement Sergio pour l'accueillir.
Dario apparut, nu et les joues couvertes de mousse à raser, à la porte de la salle de bain : "Oh, qui ne meurt on revoit !" dit-il avec un grand sourire.
"Salut, les garçons. Et Franco ?" demanda Gabriel en s'asseyant et en souriant à ses amis.
"Il n'est pas encore rentré. Il est allé chez ton ami marin... il y reste de plus en plus longtemps, ces derniers temps, on dirait que quelque chose commence entre eux..." répondit Sergio.
"Oh, allez... Du travail, seulement." Dit Dario.
"Mais toi, raconte, allez... à part tes messages, on ne sait rien. Diable, un mois et demi ! Tu dois en avoir à raconter !" lui dit Sergio en s'attablant devant lui.
"Non, Gabriel, attends : je finis de me raser et je viens. Je veux écouter moi aussi !" dit Dario et il retourna à la salle de bain.
Gabriel se dit que Dario était vraiment attirant... il sourit : oui, c'était ça, sa maison, il était rentré chez lui, enfin.
"En attendant Dario, raconte moi plutôt quelque chose, Sergio."
"Moi ? Bah, pas grand chose de nouveau ici. La routine. Les baises de routine et les clients habituels. Que veux-tu que je te raconte ?"
"Rien de particulier, d'intéressant ?" insista Gabriel.
"Franco a peut-être trouvé un autre endroit, peut-être qu'on va déménager. Pour le prix qu'on paie ici, rue Audinot, c'est un appartement avec trois chambres et une salle de bain."
"Trois pour le même loyer ? Diable, trois chambres, quel saut !"
"Oui... très petites et sur deux niveaux, et la maison est vieille et moche. Mais on aurait une entrée indépendante sur la rue, une porte entre deux magasins avec un escalier intérieur : au premier une cuisine et la salle de bain et au second deux chambrettes... C'est à un client de Franco, un type plein de fric, un grossiste en café."
"Vous l'avez vu vous aussi ? On déménage quand ?"
"Oui, on l'a vu. Il faut d'abord un nettoyage à fond, Franco insiste pour que le type le fasse nettoyer, mais lui dit que c'est à nous de le faire... S'ils se mettent d'accord on signe le bail et c'est fait."
Dario revint et pendant que Sergio faisait du café pour eux trois, Gabriel commença à raconter. Sans donner de noms et en changeant juste quelques détails pour que, comme il s'y était engagé, on ne puisse pas comprendre qu'il s'agissait d'Alexandre et de la Giocagiò, il raconta la "pièce" et ses rapports avec Alexandre.
"Quoi ! Il t'a offert une maison et un travail et tu as refusé ? Tu es fou ou quoi ?" lui demanda Sergio.
"Ça dépend combien il l'aurait payé..." remarqua Dario
"Même s'il payait peu, Gabi aurait pu continuer à tapiner pour arrondir les fins de mois, non ? Moi j'aurais accepté tout de suite." Insista Sergio.
"Non, vous ne comprenez pas ? J'attendais autre chose de lui. Pas d'être entretenu en échange d'une baise chaque fois que ça le titillait !"
"Autre chose, Gabi ? Et quoi donc ? Je ne vois pas ce qu'une baise de plus ou de moins peut te faire, c'est notre boulot." Répliqua Sergio.
"Mais dis, tu ne serais pas tombé amoureux de lui ?" demanda Dario en le regardant dans ses yeux.
"Si..." répondit Gabriel avec une toute petite voix. "Si, je croyais qu'il était différent. Il me semblait un homme bien, honnête, et j'ai cru que lui aussi m'aimait bien..."
"Mais putain, Gabi ! Ce n'est qu'une vieille pédale refoulée... Il veut et il veut pas... mais de là à t'imaginer... qu'il tombe amoureux, lui, d'un tapin ! Tu sais, les contes de fée, c'est juste dans les livres, pas dans cette vie de merde !" dit Sergio.
"Il m'avait l'air différent. Qu'est-ce que j'en ai à foutre de son travail, de sa maison ? Moi je voulais être avec lui..."
"C'est la belle vie qui t'est montée à la tête ? Tu t'es habitué au confort ? lui demanda Sergio.
"Non... même s'il avait été un pauvre diable... même s'il avait habité sous les ponts... c'était lui qui me plaisait, et à qui je croyais plaire. ... Lui prendrait soin de moi, j'espérais... et moi de lui... vous voyez ?"
"Mais il a presque cinquante ans, il pourrait vraiment être ton père. Si encore il avait été jeune... que sais-je..." insista Sergio.
"L'âge ne veut pas dire grand chose. Et puis c'est quand même un homme très sexy, il a un beau corps. Non, ça ne compte vraiment pas." Répondit Gabriel.
"Et à ce que tu dit, il baise vraiment bien." Ajouta Dario.
"Oui... même si ce n'est arrivé qu'une fois..." admit Gabriel.
"Putain, une seule fois en un mois et demi... pauvre Gabi... moi je serais devenu fou. A notre âge... Je dis pas trois fois par jour, mais au moins un jour sur deux..." plaisanta Sergio. "Mais ce... comment tu as dit qu'il s'appelle ?"
"Je ne l'ai pas dit. Je lui ai promis de ne pas le dire..."
"Allez, tu peux bien nous le dire, non ? On ira pas le répéter, tu penses bien." Dit Sergio.
"Non, j'ai promis." Dit Gabriel.
"Mais toi, quand même, tomber amoureux de celui-là... un mois et demi, c'est peu pour connaître quelqu'un, non ?" lui demanda Dario.
"Un mois et demi toujours ensemble, à la maison, au travail, toujours ensemble... Non, je le connais assez bien. Oui, c'est une pédale refoulée, comme tu dis, Sergio. Mais peut-être que... je croyais lui plaire... et au contraire..."
"C'est surtout ton beau petit cul qui lui plaisait !" Sergio termina la phrase avec un ricanement.
"Pas d'après moi, sinon il l'aurait mis plus souvent, au moins après la fois où il s'est décoincé." Remarqua Dario.
"Et alors ? Si Gabi lui plaisait, il l'aurait gardé chez lui, pas dans un logement comme quelqu'un d'entretenu, presque comme une pute." Répliqua Sergio.
"Peut-être que lui-même n'a pas encore compris ce qu'il veut..." dit Dario. "Si tu veux mon avis, Gabi, soit tu tâches de l'oublier, soit tu acceptes son offre et tu profites de la situation. Il doit être bien facile à berner, cet ingénu. Moi, à ta place, j'y retournerais et je prendrais mes aises."
"Non, je ne peux pas. J'arriverai peut-être à me le sortir de la tête."
"Facile, tu n'as qu'à reprendre le tapin... Quelques clients ont demandé où tu étais parti... il y en a à qui ça plait de baiser avec toi. Un clou en chasse un autre, comme on dit, non ? Allez, Gabi ! Haut les cœurs!" lui dit Sergio.
"Oui... oui... ça me passera..." dit Gabriel.
Plus tard Franco rentra et Gabriel lui raconta aussi son histoire pendant ce mois et demi. Franco lui parla de l'appartement et aussi du marin.
"Tu sais, il me demande souvent de tes nouvelles. Il dit que toi et moi nous sommes les meilleurs sur la place. Il m'a aussi demandé si une fois ça ne nous dirait pas le faire à trois, nous deux et lui. Qu'en dis-tu, Gabriel ?"
"Je ne sais pas. Ça fait six semaines que je ne tapine plus et... et ça me déplait pas. Je pensais à... me trouver un travail. Maintenant que je suis majeur et que je n'ai plus peur que mes parents me trouvent, je peux aussi me trouver un travail. Si j'en trouve un... je peux rester habiter avec vous ?"
"Eh, la brebis égarée veut rentrer à la bergerie ? Oui, bien sûr que tu pourrais rester avec nous, idiot. On est amis ou pas ? Que tu gagnes ta vie en vendant ton cul ou en te cassant le cul à travailler, ça change quoi ? Sûr que ce ne sera pas facile de te trouver un boulot, ces temps-ci. Et peut-être que si tu le trouves tu gagneras moins qu'en tapinant. Mais ça, c'est ton choix..."
"De toute façon, je ne peux pas tapiner toute ma vie, hein ? Tôt ou tard je devrai arrêter, alors autant essayer tôt..."
"Oui, c'est vrai, même si tu as encore pas mal d'années devant toi, surtout si tu veilles à rester bien en forme, physiquement. Mais moi, si je m'en fais pour toi... ce qui me soucie... c'est que... te es encore amoureux de lui."
"Non, Franco... enfin peut-être, mais je veux le jeter de ma tête."
"Je souhaite que ça te soit facile, mais... pour l'enlever de ton cœur ? A la façon dont tu en parles, moi je dirais que tu es vraiment amoureux fou de lui. Et aussi ta relation avec lui... c'est une histoire d'amoureux. Et aussi le fait que tu n'aies rien voulu emporter, à part le jogging qui... qui était le même que le sien... Crois-tu que ça s'oublie comme ça de tomber amoureux, comme si ça ne valait rien ? Sauf si on transforme l'amour en haine... Tu ressens de la haine pour lui, maintenant ? Je ne crois pas trop..."
"De la haine ? Non, pas de la haine. Seulement une terrible déception..."
"Peut-être as-tu été trop vite... peut-être aurais-tu juste dû lui donner plus de temps pour... pour comprendre ce qu'il ressent pour toi..."
"Non... s'il ne l'a pas compris en un mois et demi... s'il ne l'a pas compris quand on a baisé... s'il ne l'a pas compris quand je lui ai dit que je ne voulais rien de lui et que je voulais m'en aller..."
"Tu ne m'as pas dit qu'il ne l'avait jamais fait, sauf tout jeune ?"
"Si, c'est ce qu'il m'a dit..."
"Et qu'il était persuadé de ne pas être gay ?"
"Si, il me l'a répété à plusieurs reprises..."
"Et tu crois que quelqu'un de convaincu pendant plus de trente ans de ne pas être gay, peut s'accepter comme tel en à peine plus de trente jours ? Avec toute la pression qu'il doit avoir reçu, avoir subi ?
"Et alors, je devrais faire quoi ? Attendre encore trente ans ?" lui demanda Gabriel sarcastiquement.
"Non, bien sûr que non. Mais... de même que tu n'arrivais pas à te l'ôter de la tête et que tu le désirais de plus en plus, lui n'arrivait pas à accepter et à cesser de fuir ce qu'il ressentait. Tu ne crois pas ?" lui dit Franco.
"Oui, tu as peut-être raison, mais je ne supportais plus sa proximité dans ces conditions... Alors j'ai voulu partir..."
"Je ne dirais pas que tu as fait mal... Même si moi je serais resté, profiter de ce qu'il pouvait m'offrir, que ce soit les sous ou son lit, tout en continuant à tapiner... Mais on est tous différents, tu es toi et je suis moi. J'ai vu la moue que tu as fait, quand j'ai dit 'profiter'... Mais au fond, quoi d'autre faisons nous tous, que de profiter les uns des autres toute notre vie ? On peut le faire plus ou moins honnêtement, je l'admets, mais... au fond moi aussi je profite de votre amitié, non ? Comme vous de la mienne, non ?
"Oui, mais le crétin que je suis s'était bercé de l'illusion que lui ne profitait pas de moi, et je ne veux pas profiter de lui." Répondit Gabriel, un peu sec.
"Et voilà pourquoi je dis que tu es amoureux de lui, mon pauvre Gabriel." Lui dit Franco avec une nuance d'affection.
"Ça me passera..." répondit Gabriel.
Le même soir, une fois changé, Gabriel alla tapiner au coin habituel avec ses amis. Un petit jeune en Panda s'arrêta et lui fit signe d'approcher. Gabriel se pencha à la fenêtre : c'était un bel homme, la trentaine, des moustaches blondes et un polo qui moulait un torse musclé.
"Tu veux combien, beau mec ?" lui demanda-t-il.
"Cent." Lâcha Gabriel.
"Un peu cher. Mais tu fais tout ?"
"Oui..."
"Monte.."
"Tu as un endroit ?"
"Non, on va au motel. Je connais le gérant, j'y emmène toujours des mecs comme toi pour baiser et il ne me demande jamais qui est la pute que j'emmène."
"Cherches-en un autre !" dit Gabriel, sec, et il partit.
"Eh, tapin !" cria le jeune homme dans son dos.
Gabriel s'éloigna en hâte : d'accord, il n'était qu'un tapin, mais il ne voulait plus être traité en putain. Pas aussi explicitement, au moins. C'était peut-être absurde, mais... Alexandre l'avait toujours respecté, bien qu'il sache ce qu'il faisait pour gagner sa vie.
Alexandre... pourquoi donc ne faisait-il que penser à lui ? Il s'éloigna dans le parc. Il s'arrêta et s'appuya contre un arbre, il se sentait bizarre.
Un homme s'approcha qui le regardait dans les yeux. Il croisa son regard. L'homme regarda autour, puis ouvrit sa braguette, en sortit sa bite et commença à se masturber lentement.
"Tu la veux, garçon ?" lui demanda-t-il avec un sourire lascif.
"Non. J'en ai une aussi." Répondit Gabriel, sarcastique.
L'autre rit : "Mais la tienne tu ne peux pas la sucer ni te la mettre dans le cul. Regarde la belle saucisse que j'ai là. Tu n'en veux pas ?"
"Je suis végétarien, moi ! fous-moi la paix." Lui répondit Gabriel irrité.
L'homme s'approcha et il allait le palper entre les jambes. Gabriel arrêta violemment son geste.
"Oh, la princesse au petit pois ! Tu fais quoi ici, si tu ne veux pas baiser ?" lui demanda l'homme en le regardant avec yeux méchants, mais en rangeant son sexe.
"Qu'est-ce que tu en as à foutre de ce que je veux. Va te faire mettre et disparais." Lui répondit-il d'un ton agressif et Gabriel s'éloigna de nouveau, irrité.
En marchant, fâché, il se demandait ce qu'il lui prenait. Il venait de refuser deux clients qui n'étaient ni pires ni meilleurs que tant des autres avec qui il était allé par le passé. D'accord, il avait quelques sous en poche, rien ne pressait pour trouver de nouveaux clients, mais... Il retourna au boulevard. Il avait envie de rentrer à la maison, mais, en même temps il n'en avait pas envie... Il shoota dans une canette vide et il écouta ses rebonds sur la chaussée.
Les mains en poche, il continuait à marcher lentement, la tête basse, il regardait la pointe de ses chaussures. Une voiture s'arrêta à son niveau. Un jeune avec un museau de taupe, clignant de l'œil, le regarda par la fenêtre. Quand Gabriel le dépassa, il l'appela.
"Eh, tu as l'heure ?" lui demanda-t-il.
"C'est l'heure d'aller au lit." Répondit Gabriel.
"Avec toi ça m'dit bien... tu veux combien ?"
Gabriel regarda dans la voiture et vit que, lui aussi, il se masturbait et il lui souriait avec un regard qui se voulait alléchant mais qui l'ennuyait.
"J'en veux plus !" répondit-il
"Tu veux dire quoi, plus ?" demanda le chauffeur dont le sourire se refroidissait.
"Tu dois avoir décidé ce que tu es prêt à payer, non ? Et bien moi, j'en veux plus. Et si maintenant tu penses à un chiffre plus haut... ce n'est pas assez... je veux plus..." lui répondit Gabriel ouvertement ironique.
"Je comprends rien... tu veux dire quoi, bordel ?" demanda-t-il en arrêtant de se masturber.
"Que tu n'es pas mon type. Que je n'irais pas avec toi même si tu me couvrais d'or. Qu'il vaut mieux que tu cherches quelqu'un d'autre. C'est clair, maintenant ?" dit Gabriel, froid et déterminé.
L'autre remonta la fenêtre, passa une vitesse et partit. Gabriel regarda les lumières rouges s'éloigner et se mit à rire. Ce rire n'était pas joyeux, plutôt nerveux. Il décida de rentrer et il s'éloigna à grands pas. Il n'était pas encore minuit et la maison était déserte. Il se déshabilla et se mit au lit. Il eut du mal à s'endormir et il se retourna encore et encore sans arriver à se calmer.
Des bouts de la vie qu'il avait eue les six ou sept dernières semaines lui revenaient à l'esprit. Pas tant la belle chambre où il avait dormi, ni les beaux habits qu'Alexandre lui avait achetés, ni les parfaits repas qu'il avait faits, mais des moments de ses relations avec Alexandre... son sourire doux et un peu espiègle, sa sereine simplicité, ses manières... et, aussi cette seule, cette magnifique fois où ils avaient fait l'amour...
Pourquoi avait-il refusé trois clients ? Parce qu'aucun d'entre eux n'était Alexandre. Mais Alexandre aussi, il l'avait refusé, dans un sens. Mais alors, que diable attendait-il de la vie ? Il s'endormit dans ces pensées, avec ces questions en tête. Et son sommeil fut agité, inquiet et discontinu.
Le lendemain, quand il se leva, ses trois amis dormaient encore. En essayant de ne pas les réveiller, il alla se laver puis, encore nu, il se fit un café et il grignota deux biscottes avec un peu de Nutella. Il s'habilla en choisissant les habits les plus "normaux" qu'il avait et il sortit. Il était huit heures du matin.
Il marcha vers le centre et il se mit à entrer dans divers bars et magasins en demandant s'ils avaient besoin d'un serveur ou d'un commis. Il passa aussi à la banque encaisser le chèque que lui avait fait Alexandre et le déposer sur son compte où il n'y avait pas beaucoup d'argent : avec ce chèque il doublait presque ses économies. Puis il alla déjeuner dans un self.
Quand il eut fini, il demanda à la caissière s'il pouvait parler au gérant. Il dut attendre une demie heure, mais il finit par le rencontrer et ils se reconnurent tout de suite : il avait été plus d'une fois son client. L'homme l'emmena dans un petit bureau en désordre et le fit asseoir.
"Que veux tu, tu fais quoi ici ?" dit-il soupçonneux.
"Du travail. Je veux juste du travail." Répondit Gabriel.
"Mais tu n'en as pas un de travail, toi ?" lui demanda-t-il un peu sarcastique.
"Si... mais je veux en changer..." dit Gabriel d'une voix calme.
"Tu penses... me faire chanter ?" demanda l'homme en le regardant avec dureté.
"Mais non ! Que diable vas-tu imaginer ? Je veux juste un travail. Si tu ne m'en donnes pas... salut et sans rancune, on restera amis." Lui répondit Gabriel.
"Amis... je ne dirais pas vraiment. Toi et moi, à part quelques baises, on n'a rien d'autre en commun. Même si je t'aime bien au lit..."
"C'était une formule... Et je n'ai plus envie de passer de lit en lit... pas même par le tien. Tu peux me donner un travail ou pas ?"
"Que sais-tu faire, toi, à part baiser ?" lui demanda-t-il avec un sourire ironique.
"Etre là pour servir les plats, ce n'est pas sorcier. Je saurais le faire moi aussi. Ou laver par terre, faire la plonge, que sais-je..."
"Et... de temps en temps... t'envoyer en l'air avec moi ?" demanda l'homme.
"Non, cela ne fait pas partie du travail que je cherche. Pour ça je me débrouille même sans travailler pour toi."
"Pour le moment je n'ai rien. Et puis... pour te faire embaucher tu devrais passer une visite médicale, avoir un livret de travail et..."
"Tout ça je peux l'obtenir, enfin... si tu me dis ce que je dois faire."
"Ecoute, je veux te donner un coup de main... j'ai entendu dire qu'au Mac Donald on cherche du personnel... Essaie là-bas... mais ne dis pas que je t'envoie..."
"Je ne sais même pas comment tu t'appelles... Merci quand même." Dit Gabriel et il sortit.
Il alla tout de suite au Mac Donald où, effectivement, ils cherchaient du personnel. Ils le prirent à l'essai et ils lui dirent quels papiers il devait faire. Gabriel commença tout de suite les démarches et quelques jours après il commençait à travailler. La paie n'était pas fameuse, le travail un peu chaotique, parfois il fallait courir comme un fou et parfois il y avait peu à faire. Il gagnait peu, mais il pouvait prendre là deux repas par jour, alors ça lui allait.
Il arrivait aussi, bien que rarement, qu'il voit quelque ancien client venu manger là, mais Gabriel faisait mine de ne pas les reconnaître et en majorité, eux non plus ne le reconnaissaient pas ou feignaient comme lui de ne pas le connaître.
Il avait désormais des horaires différents de ses amis et donc il les voyait peu. Ce n'est que son jour libre, qui changeait chaque semaine, qu'il pouvait passer un peu de temps avec eux.
Une fois Dario lui demanda : "Comment ça va, Gabriel ?"
"Bien..."
"Ça t'a passé ?"
"Quoi donc ?"
"Ton penchant pour tu sais qui..."
"Je ne sais pas. Je ne crois pas... parfois je rêve... je rêve d'être avec lui."
"Tu es vraiment salement accroché, hein ?"
"Oui."
"Et le travail ? Tu es content ?"
"C'est du travail. Au moins, pendant que je travaille, je n'ai pas le temps de penser à lui."
"Et tes collègues de travail ?"
"Normaux. Rien de spécial, ils sont ni bien ni mal."
"Il y en a qui te plaisent ? C'est tous des jeunes, je crois."
"Oui, à peu près autant de filles que de garçons. Il y a un cuisinier mignon, mais c'est un coureur de jupons."
"Chien qui aboie ne mord pas. Peut-être que ce n'est qu'un masque..."
"Non, je l'ai vu souvent avec une fille qui l'attend quand on sort du boulot. Et puis, il est mignon, mais sans plus."
"Ça ne te manque pas... un peu de sexe ?"
"Si, mais... pour l'instant je me contente de ma main. Comme je faisais quand j'étais chez lui et que je rêvais de coucher avec lui... Je deviens un branleur professionnel." Dit Gabriel avec un petit sourire.
"De temps en temps, si ça te dit... tu sais que je le ferais volontiers avec toi, hein ?" dit Dario avec un sourire amical.
"Bah, pour l'instant ça va comme ça. Moi aussi je le ferais volontiers avec toi, Dario, mais pour l'instant... je me sens vraiment pas."
"Tu l'as salement dans la peau, alors. Et malheureusement, ça ne passe pas avec une aspirine. Le seul remède, c'est le temps."
"Oui... mais combien de temps ?"
"Tu regrettes de l'avoir envoyé paître ?"
"Non, vraiment pas. J'ai fait ce qu'il fallait." Dit Gabriel, convaincu.
"Mais je n'aime pas te voir comme ça. Tu étais le plus joyeux d'entre nous. Maintenant tu es toujours songeur."
"Ça me passera, Dario, ça me passera." Répondit Gabriel.
Au Mac Donald Gabriel remarqua un garçon qui arrivait tous les jours à une heure dix précises. Et il remarqua que le garçon faisait toujours la queue à sa caisse, et qu'il lui souriait chaleureusement. Ils ne pouvaient pas se parler, à cette heure là c'était toujours la folie et il devait servir vite. Mais Gabriel se rendit compte que, jour après jour, il attendait ce garçon.
Il faisait son mètre quatre vingt, il devait avoir moins de vingt ans, son âge à lui, il était fin mais pas maigre, habillé comme tous les jeunes de son âge. Il avait une tignasse châtain et les yeux d'un bleu intense, de longs cils et un beau sourire. Il avait une voix chaude et sensuelle.
Gabriel se disait qu'il aurait aimé pouvoir le rencontrer ailleurs, échanger quelques mots avec lui... le sonder...
Après qu'il l'ait servi, le garçon lui disait toujours "Merci, Gabriel." Bien sûr, il avait lu son nom sur le badge que tous les employés de Mac Donald devaient porter sur leur uniforme.
Une fois, comme personne n'attendait derrière lui, Gabriel lui dit : "Tu sais mon nom, mais je ne sais pas encore le tien..."
L'autre sourit : "Oui, je n'ai pas de badge... Je m'appelle Simon."
"Tu es en fac ?" lui demanda Gabriel.
"Oui, lettres. Je suis en première année."
"Tu n'es pas de Bologne, toi."
"Non, de Saint-Marin."
Gabriel sourit : "Ah, un étranger !"
"Exactement." Dit le garçon en souriant.
Sans y penser, Gabriel lui dit : "Tu as un grand et beau sourire, Simon..."
L'autre rougit un peu : "Toi aussi, Gabriel. J'aimerais mieux te connaître..."
"Aujourd'hui je finis à quinze heures. Si tu m'attends là dehors entre trois heures et trois heures et demi..." lui dit Gabriel avec un sourire.
"Oui, aujourd'hui je peux. J'y serai, Gabriel."
Ils se retrouvèrent. Simon lui dit : "Sans cet uniforme à rayures rouge et blanches tu as plus d'allure..."
"Merci. Je peux te payer un café ?"
"Volontiers."
"Tu vis seul, ici à Bologne ?"
"Non... chez un ami. Et toi ?"
"Moi, avec trois amis. C'est un copain de fac ?"
"Non... un homme que j'ai connu quand j'avais dix-sept ans... qui venait toujours passer ses vacances dans l'auberge de mes parents."
"Un homme ? Vieux ?" demanda Gabriel.
"Non, il a quarante trois ans. Il tient une galerie d'art à San Petronio. Mon père ne sait pas que je suis chez lui, il croit que je lui loue un studio."
"Ah, mais si tes parents venaient te voir ?" lui demanda Gabriel.
"Sur le même palier il y a mon studio, qui est à lui, et son appartement. Mon père sait qu'il me l'a loué... juste il ne sait pas qu'en fait l'argent qu'il m'envoie pour le loyer je le garde et que je vis chez lui..."
"Vous êtes... de bons amis, alors, toi et ce galeriste..." lui dit Gabriel.
"Oui, et aussi plus qu'amis... si tu vois ce que je veux dire." Répondit Simon avec un petit sourire.
"Alors... tu ne peux pas m'emmener à ton studio, j'imagine..."
"Pas pour... ça. J'aime bien Valerio et lui aussi m'aime bien. Je ne veux pas... je ne veux pas coucher avec un autre. Tu m'es sympathique et... à ta façon de me regarder et de me sourire j'ai compris que tu es... comme moi. Mais ce n'est pas pour ça que j'ai accepté ton invitation. Je préfère que ce soit clair tout de suite..."
"Oui, tu as raison. Il se trouve que moi aussi je suis amoureux d'un homme... mais lui... il semble qu'il ne veut rien savoir de moi. Alors je suis seul."
"Et tes amis ?"
"Ce sont seulement des amis. Peu importe, j'aimerais bien que toi et moi on devienne amis, même si on ne couche pas ensemble." Lui dit Gabriel avec une pointe de regret.
Peut-être, avec Simon, serait-il arrivé à oublier Alexandre.