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histoire originale par Andrej Koymasky


pin FILS POUR UN MOIS CHAPITRE 8
UNE PIÈCE RÉUSSIE

"Excuse-moi Alda, tu trouves que je montre assez d'éducation, à table ?"

"Oui, Gabriel. Rappelle-toi juste de ne pas rompre le pain avec les mains et de te passer la serviette sur tes lèvres avant de boire." Lui répondit-elle en souriant.

"Et ma façon de dire bonjour et de me présenter ?" insista-t-il.

"Ne t'en fais pas, tu feras bonne figure. Tu es devenu un vrai... jeune monsieur, comme t'appelle Ivano."

"C'est un homme bien, Ivano. Et il aime vraiment bien Alexandre, non ?"

"Oui, il l'a vu grandir, on pourrait presque dire qu'il l'a élevé, il s'en occupait plus et mieux que ne le faisait son père."

"Toi aussi, Alda, tu aimes bien Alexandre..."

Elle rougit légèrement : "Je l'estime et... oui, je lui suis affectionnée. C'est un chef excellent, le meilleur patron. Peut-être se fie-t-il un peu trop à lui-même et aux autres. Mais ça vaut mieux que le contraire, non ?"

"Moi, au début, je croyais bien le connaître, mais maintenant... je n'en suis plus si sûr..." dit-il, songeur.

"Un problème, Gabriel ?" demanda-t-elle avec sollicitude.

"Non... pas vraiment... Tout va bien. Mais... je suis impatient de jouer cette pièce et de retourner à ma vie habituelle. Là, au moins, je sais comment me comporter, c'est mon élément. Cette vie n'est pas pour moi."

"Je croyais qu'elle te plaisait, cette vie..." dit-elle en l'étudiant.

"Je ne peux pas nier que ce soit une belle vie, c'est juste parce que ce n'est qu'une pièce. Je suis un garçon de..." dit Gabriel et il s'interrompit.

Il allait dire "un garçon des rues", il allait se découvrir encore. Il devait faire plus attention. Il s'en était bien sorti avec Ivano qui ne l'avait ni jugé ni condamné.

Alexandre entra : "Vous êtes prêts ? Bien, alors allons-y, Gerbini nous attend."

Il sortirent et, pendant qu'Alexandre montait au volant, Gabriel ouvrit la portière : "Je passe le premier, maman..." lui dit-il avec un sourire.

Quand ils furent assis, Alexandre leur demanda : "Tranquilles ?"

"Bien sûr, mon chéri." Répondit Alda.

"Oui, papa." Dit Gabriel.

Arrivés au restaurant, ils descendirent et ils entrèrent. "J'ai réservé pour quatre au nom de Spalleri..." dit Alexandre.

"Oui, docteur, installez-vous. Nous vous avons réservé le petit salon à l'étage..."

"Monsieur Gerbini est déjà arrivé ?"

"Non, docteur, pas encore."

Ils entrèrent dans le salon et Gabriel regarda tout autour : il n'avait jamais vu tant de luxe et aussi raffiné. Sur un côté il y avait un tableau.

"C'est un Morandi, n'est-ce pas, papa ?" demanda le garçon en regardant Alexandre.

"Je crois que oui... Il te plait ?"

"Pas tellement... je préfère des peintres comme Fattori, pour le style."

Peu après arriva Gerbini.

"Docteur Spalleri, je présume ?" dit-il en tendant la main.

"Oui, enchanté. Permettez-moi de vous présenter mon épouse, Alda... et mon fils, Gabriel."

"Enchanté, madame, jeune homme ! C'est votre fils unique, docteur ?"

Ils s'étaient préparés à cette question : "Oui, le seul vivant..." répondit Alexandre et Alda baissa le regard avec une expression de tristesse.

"Vous voulez dire que... Oh, je regrette, je ne me doutais pas..." dit Gerbini.

Ils se mirent à table.

"Et quelles études suit ce jeune homme ?" demanda Gerbini.

"Administration des entreprises à la faculté Bocconi de Milan, monsieur." Répondit promptement Gabriel.

"Ah, bien. Et ça te plait ?"

"Oui, monsieur, Même si..."

"Si ?" lui demanda Gerbini sous le regard un peu préoccupé de ses 'parents'.

"Voyez-vous, les études me laissent peu de temps pour fréquenter les cours bibliques des pères dominicains..."

"Ah, tu aimes l'étude des saintes écritures, jeune homme ?"

"Oui, beaucoup. Je crois que quand j'aurai des responsabilités d'encadrement, ce que j'apprends à l'université ne me suffira pas à être un bon manager si je n'ai pas aussi un guide moral sûr..."

"Un garçon d'une rare intelligence et droiture morale, docteur. Je vous en félicite... et madame aussi, bien entendu. Ma femme suit assidûment les réunions de prière de nôtre communauté... et mes enfants vont à la chorale de chants grégoriens."

"Oh, j'adore le chant grégorien, surtout les plus anciens. Le latin est une si belle langue, autant quand on la chante à l'église que quand on l'entend pendant la sainte messe." Déclara Alda, "Malheureusement dans notre paroisse maintenant ils utilisent seulement l'italien..."

"Ah, ne m'en parlez pas, chère madame, ne m'en parlez pas ! Le latin était la langue universelle de l'Eglise... Autrefois on pouvait assister à la messe en Angleterre, à Berlin ou en Espagne et on pouvait répondre sans problème, mais aujourd'hui..."

"Le Credo aussi, en latin, était plus... incisif !" déclara Gabriel.

Alexandre lui fit du genou sous la table pour lui dire de ne pas en faire trop.

"C'est exactement ça, jeune homme, exactement ça ! Mais, à propos du travail...on me dit, docteur, mon cousin m'a appris que vous aviez une nouvelle ligne de jouets en projet. Pourriez-vous me parler de ce projet ?"

Ils parlèrent affaires. Alda et Gabriel aussi, par moment, intervenaient par de courtes phrases, si bien qu'à un moment Gerbini dit : "Je vois que toute la famille suit votre activité, docteur..."

"Mon épouse est aussi ma secrétaire : vous voyez, je crois à la conduite familiale. Une famille unie vers un même but, c'est bien plus efficace. Quant à mon fils, je veux qu'il commence dès maintenant à connaître l'entreprise qu'il devra un jour diriger."

"Oui, papa dit toujours que qui ne connaît pas un travail ne peut pas diriger les autres de façon à ce qu'ils le fassent bien. Alors pendant mon temps libre, il me fait toujours rester à l'usine pour apprendre au moins un peu les différents métiers."

"Mais, un garçon de ton âge... Tu n'as pas une... fiancée, jeune homme ?"

"Non, pas encore. Après tout je n'ai que dix-huit ans, j'ai le temps pour penser à fonder une famille..."

"Dix-huit ans ? Mais je croyais que tu étais déjà étudiant ?"

"Il a deux ans d'avance..." s'empressa de dire Alda. "Pensez qu'à quatre ans il savait déjà lire et écrire... alors à sept ans il a passé un examen pour passer en CM1..."

"Vraiment remarquable ! Oui, vraiment ! Cher docteur, je vois que vous avez une famille vraiment enviable. Petite, mais enviable."

"Mon mari et moi aurions voulu au moins trois enfants..." dit Alda, "mais malheureusement nous avons perdu le second dans un accident de voiture... et je ne peux plus en avoir. Mais... que voulez-vous... que la volonté du Seigneur soit faite. Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris..." dit-elle avec un sourire apaisé.

Gerbini acquiesçait ostensiblement.

"Alors, voyez-vous... nos employés ont d'une certaine façon pris la place des enfants que nous ne pouvions pas avoir. Un bon patron doit être un peu comme un père..." dit Alda. "D'ailleurs, les deux mots ont la même racine, patron signifiait grand père..."

"Exact, je n'y avais jamais réfléchi ! Le patron est un grand père. Une belle image." Dit Gerbini avec un enthousiasme certain, en prenant une bonne bouchée de tagliolinis.

Ils parlèrent encore affaires.

A un moment Gabriel dit : "C'est pourquoi, voyez-vous, papa a toujours voulu produire des jeux éducatifs. Eduquer en jouant, de façon à ce que les nouvelles générations, si possible, soient un peu meilleures que les précédentes. J'aimais beaucoup, enfant, jouer avec les jouets de la Giocagiò. Eduquer, à mon avis, ne veut pas dire instruire, mais donner des valeurs..."

"Oui, jeune homme, je te rejoins complètement. Tous ces jeux modernes, ces vidéos pleines de violence, de bruit, de..."

"La vidéo n'est pas un mal en soi, utiliser des moyens modernes les rend plus attractifs, tant pour les parents qui les achètent que pour les enfants qui les utilisent. L'important c'est le contenu." Dit Gabriel. "La nouvelle ligne que papa a en projet utilise la vidéo, la souris ou le joystick, et les personnages sont des personnages de dessins animés, du genre Disney, qui donnent au joueur des images fascinantes mais éducatives. Ce n'est qu'en jouant avec honnêteté, respect pour les autres, générosité et intelligence qu'on peut gagner..."

"Honnêteté, respect, générosité... voilà qui est bien. Des valeurs trop souvent oubliées..." dit Gerbini en s'attaquant avec appétit à son omelette Strogonoff.

"J'ai eu la chance de trouver un jeune concepteur qui, en plus d'être un excellent dessinateur, est un expert en pédagogie..." dit Alexandre.

"Oui, oui, très bien, vraiment très bien..."

"Un homme jeune, mais qui aime les enfants..." ajouta Alda.

"Parfait..."

"Moderne, mais bien ancré dans une saine tradition..." ajouta Gabriel.

"Très bien, très bien..."

Après le repas, ils prirent rendez-vous pour le lendemain, pour faire voir à Gerbini les projets de Donato.

Une fois à la villa, Alexandre était satisfait : "Mais n'en fais pas trop, Gabriel. Ce truc des cours de religion, on ne l'avait pas prévu..."

"Mais ça a plu à Gerbini..." fit remarquer Alda. "C'est plus quand tu as dit que tu étais à la Bocconi que je me suis sentie mal ! On devait dire que tu pensais y aller après ta majorité..."

"Bah, ça m'a échappé... peut-être que je voulais me faire mousser un peu... Et puis tu nous en as bien sortis, maman, tu m'as fait passer pour un petit génie..."

Alexandre n'avait pas raconté à Gabriel, et moins encore à Alda, qu'Ulrico avait vraiment su lire et écrire à quatre ans et que par la suite il avait pris deux ans d'avance dans ses études. Cette coïncidence inattendue l'avait frappé. Gabriel- Ulrico... Ulrico-Gabriel...

"Tu es fatigué, papa ?"

"Non, juste songeur... je me rappelais..." dit Alexandre, "J'ai l'impression que ça se passe bien, mais il faut qu'on fasse attention à mieux coller à... au script."

"Oui, excuse-moi, papa, c'est de ma faute..." dit Gabriel.

Le lendemain ils accueillirent Gerbini à l'usine. Après que Alexandre lui ait montré et expliqué les projets de Donato Giorgetti, Gabriel l'emmena visiter l'usine en expliquant les diverses phases de fabrication. Au cours du mois passé, il en avait assez appris pour être un bon guide.

Le suisse était très positivement impressionné tant par l'usine que par le projet de nouvelle ligne de jouets que par la "famille" d'Alexandre.

"Bien, docteur Spalleri, je crois vraiment que nous signerons ce contrat qui vous tient à cœur. Oui, ce sera un honneur pour moi d'assurer votre production par ma chaîne de grande distribution... nous pourrions faire un beau catalogue pour la Giocagiò, un catalogue en trois, non, en quatre langues, il faut penser Europe, désormais."

"J'en serais très heureux et honoré... et reconnaissant..." répondit Alexandre.

"Mais avant... j'aurais plaisir à ce que vous et les vôtres veniez connaître ma famille. J'ai eu l'occasion d'apprécier la vôtre et ainsi de mieux vous connaître... Pour moi, on ne connaît bien un homme que quand on connaît sa famille. C'est pourquoi, avant que nous ne signions cet engagement, vous aussi devez connaître ma famille... la prunelle de mes yeux... Quand pensez-vous pouvoir monter à Lugano, docteur ?"

"Nous viendrons volontiers, ce sera un plaisir... mais... je ne peux pas laisser l'usine trop longtemps, vous comprenez..."

"Un week-end, un week-end suffira... Que diriez-vous de faire ça rapidement ? Pour moi, dans quinze jours ce serait parfait, si vous n'avez pas d'autres engagements..."

"Pardon, Alda, voudrais-tu vérifier si nous sommes libres tous les trois le week-end en quinze ?" dit Alexandre dans l'interphone.

"Bien sûr, papa, tout de suite." Répondit-elle.

"Ah, votre femme aussi vous appelle papa ? Comme la mienne..." remarqua Gerbini.

"Oui... depuis qu'elle attendait Gabriel." Répondit Alexandre.

"Mais j'ai remarqué que vous ne l'appelez pas maman... pourquoi donc ?" lui demanda Gerbini.

"Je ne sais pas... peut-être parce qu'Alda a un son très doux... bien sûr, si je l'appelais maman ce serait un signe de tendresse, mais... ça me rappelle quand je lui faisais la cour, j'ai l'impression qu'on est encore des fiancés... Nous nous voyons encore comme au jour où nous avons compris que nous étions amoureux..."

"Oui, c'est très beau. Vous formez vraiment une belle famille ! S'il pouvait y en avoir plus comme la vôtre... ou la mienne." Commenta Gerbini, satisfait par l'explication.

Quinze jours plus tard ils allaient en voiture rencontrer la famille Gerbini. Le suisse avait une belle villa, plus grande et plus riche que celle d'Alexandre, mais aussi d'un luxe un peu plus tapageur, un peu "nouveau riche". Il avait trois enfants, l'aînée, mariée avec deux enfants, avait trente et un ans, celui du milieu avait vingt-six ans et était fiancé, le plus jeune avait vingt ans.

Gabriel reconnut tout de suite l'atmosphère de sa propre famille : des bigots, juste moins austères. Bien, se dit-il, il faut juste que je me comporte comme mon père l'aurait voulu et tout ira bien.

Après le repas, pendant que les femmes parlaient jardinage et les hommes affaires, Gabriel était avec le benjamin, dans la salle de billard.

"Mon père m'a dit que tu n'avais pas encore de copine..."

"Non, pas encore. Et toi ?"

"Moi non plus. Mon père dit qu'il est encore trop tôt. Je dois d'abord terminer mes études..."

"Tout comme le mien. Mais je crois bien qu'il a raison."

"Oui... même si parfois... tu sais j'ai quelques bonnes amies qui..."

"Bah, bien sûr, on n'est pas de bois... Mais moi, pour vaincre cette tentation, je fréquente les copains et je cherche à maintenir un rapport amical mais respectueux avec les copines..." dit Gabriel.

"Oui, bien sûr. Moi aussi je n'ai que des copains et pas de copines..."

Gabriel se demanda s'il n'y avait pas là un message caché... mais il se dit qu'il ne devait pas approfondir la question pour ne pas risquer une situation dangereuse.

L'autre poursuivit : "Et puis je suis très bien avec mes copains... surtout avec certains. Parfois entre garçons on se comprend mieux... on peut être plus... spontanés."

"C'est vrai, tu as raison. Il y a plus d'affinité. Les filles parfois sont vraiment compliquées..."

"Presque toujours. Tu as des amis... particulièrement bons ?"

"Oui, j'en ai trois. Et l'un te ressemble." Lui dit Gabriel.

"Moi... un seul. Vrai ami, je veux dire. On est inséparables."

"Il vient souvent ici, alors..."

"Non, mon père ne le connaît pas... j'ai peur qu'il ne lui plairait pas."

"Ah bon ? Et pourquoi ?"

"Parce qu'il est un peu... fantasque. Quelqu'un comme toi plairait à mon père... il m'a dit beaucoup de bien sur toi."

"Fantasque, comment ? Il ne faut pas juger une personne à son aspect extérieur. Ce n'est qu'en connaissant quelqu'un très intimement qu'on peut en apprécier les qualités cachées." Dit Gabriel.

"Oui, je suis d'accord. J'aimerais te connaître plus intimement..."

"Malheureusement je dois repartir demain."

"Oui... Ça te dirait de venir voir ma chambre ?"

Gabriel hésitait. Il était de plus en plus sûr de ce message de moins en moins caché... Le garçon, physiquement, lui plaisait, il ressemblait vraiment à son ami Franco... Mais il n'osait pas prendre le risque. Et surtout, avoir une aventure rapide avec ce garçon n'était pas du tout ce qu'il lui fallait.

"Peut-être une autre fois... pourquoi ne m'emmènes-tu pas voir le jardin ? Il m'a semblé très beau..." dit Gabriel.

L'autre sembla un peu déçu, mais il n'insista pas et emmena Gabriel au jardin. Là Gabriel vit Alda et il l'appela.

"Maman ! Tu as vu qu'ils ont une salle de billard ? Elle est vraiment belle !" dit-il d'un ton admiratif.

"Ah oui ? Votre mari aime jouer au billard ?" demanda Alda à madame Gerbini.

"Non... aucun de nous ne joue au billard... C'était le père de Mariano qui y jouait avec ses amis... Quand son père a disparu, Mariano a voulu emmener le billard ici, c'est un souvenir qui lui est cher..."

"Papa, lui, a une salle avec des appareils pour faire de la gymnastique. On l'utilise assez souvent, lui comme moi." Dit Gabriel, décidé à rester avec elles pour ne plus se retrouver seul avec le jeune Gerbini.

De retour à San Lazzaro de Savena, Alexandre était heureux : il avait le contrat en poche, il pouvait enfin lancer la nouvelle production et même embaucher une vingtaine de nouveaux employés. Pour commencer, et même avant, il allait licencier son cousin et faire quelques changements d'affectations des employés de l'usine, pour neutraliser la manœuvre de son cousin. Il ne pouvait pas le faire avant, mais maintenant, sous prétexte de restructuration, il avait carte blanche.

Le lendemain il fit un beau cadeau à Alda : il lui commanda une nouvelle voiture, une Stilo à boîte automatique, en remplacement de son vieil utilitaire. Puis il appela Gabriel dans son bureau.

"Bien, Gabriel. Voici la rétribution pour un mois et demi dont nous avions convenu..."

"Merci..."

"Par ailleurs je pensais... je te suis reconnaissant, tu as très bien tenu ton rôle. Aussi... comme je dois embaucher du personnel, j'ai l'intention de t'embaucher, et aussi de te louer un petit appartement, ici à San Lazzaro... comme ça tu pourras... commencer une nouvelle vie."

"Non, merci. Ça ne fait pas partie de notre accord, ça ne m'intéresse pas. Je ne suis qu'un tapin, Alexandre. Que veux-tu... c'est ma vie. Et puis les habits aussi... offre-les aux pauvres, si tu veux... Ils ne sont pas faits pour moi... pour ma vie. Je garderai juste la tenue de jogging, si tu veux bien."

"Mais non, les habits sont à toi ! Cela faisait partie du contrat. Je n'ai qu'une parole, Gabriel."

"Oui, je sais. Tu n'as qu'une parole... Moi non, au contraire. Moi je ne suis qu'un garçon désaxé, corrompu, quelqu'un qui se vend au plus offrant, tu devrais le savoir. Tu sais où tu m'as trouvé. Tu sais quelle est ma vie. Mais, vois-tu, je peux accepter un client ou le refuser. Je peux fixer un prix pour mes services... ou les faire gratuits. C'est ma seule liberté. Et je ne veux plus rien de toi. Je peux aussi prendre les habits et les donner moi, ça t'évitera le souci d'y penser. Et, s'il te plait, demande à Ivano s'il peut m'emmener à Bologne maintenant, jusqu'au parc où tu m'as trouvé."

"Mais Gabriel, attends... qu'est-ce qu'il te prend... pourquoi fais-tu ceci ?"

"Ceci, quoi ? Quoi, ceci, hein ?"

"C'est TOI qui as dit que si tu le pouvais, tu changerais de vie, non ? Et je suis en train de t'offrir cette possibilité... et je le fais volontiers, crois-moi..."

"Pour pouvoir te pardonner d'avoir cédé à l'envie de baiser ? Tu m'as utilisé pour apaiser ton envie et puis tu m'as tourné le dos. Tout comme mes clients. Et alors, comment devrais-je me comporter ? En tapin, ce que je suis. Fini le boulot avec un client je l'oublie et j'attends le suivant, non ?"

"Gabriel, j'ai fait une erreur avec toi, d'accord. C'était mon erreur et seulement la mienne, je l'ai admis tout de suite. Mais ceci..."

"Bien sûr que tu as fait une erreur. Mais tu n'y as rien compris à ton erreur, vraiment rien. Et maintenant, en me donnant un travail, et même un logement... en me donnant la possibilité de me reprendre... ah ! me reprendre ! tu fais entrer la conscience là-dedans. Non. Je ne serai pas de ce jeu-là. Je n'en suis pas. Je n'en ai rien à faire de ton travail, de ton appartement, de ta rédemption de merde ! Appelle Ivano et demande-lui de me ramener à Bologne. Si tu ne le fais pas... je rentrerai à pieds. Mais je veux partir d'ici tout de suite." Dit-il sans lever la voix mais d'un ton extrêmement dur.

"Gabriel..."

"Oui, papa ? Ou vaut-il mieux que j'en revienne au vous ? Hein, docteur Spalleri ?"

"Attends, parlons-en..."

"Bonsoir, docteur. Je rentre chez moi." Dit Gabriel et sans plus attendre avec juste son jogging et le chèque en poche, il sortit du bureau et il s'éloigna vers le portail de la villa.

Peu après la voiture d'Ivano s'arrêtait à côté de lui et l'homme ouvrit la portière : "Montez, monsieur, je vous emmène..."

Gabriel s'assit à côté d'Ivano : "Merci. Mais ne m'appelez plus monsieur, la pièce est finie... appelle-moi Gabriel."

"Pourquoi pars-tu comme ça, Gabriel ?" lui demanda-t-il en démarrant.

"Comment devrais-je m'en aller ?"

"Qu'est-il arrivé ? Tu as envie de m'en parler ?" lui demanda-t-il, presque à voix basse.

"Rien. Il n'est rien arrivé. C'est pour ça que je pars."

"Et... qu'aurait-il fallu qu'il arrive, pour que tu restes ?" lui demanda Ivano.

"Ivano... ce soir là, quand on a parlé, toi et moi... ce soir-là je te l'ai dit ce que j'espérais qu'il se passerait, non ? Et ça n'est pas arrivé. Je me suis fait des illusions, parce qu'il me semblait lire dans ses yeux... et rien du tout... tu ne comprends pas ? Il m'a offert un travail, un logement, même.."

"Il a été généreux..." commenta Ivano.

"Ah oui ? Tu ne comprends pas ? Il me veut proche, mais pas trop. Pourquoi ? Je vais te dire pourquoi : parce que je ne suis qu'un tapin. Parce que comme ça il m'aurait eu à portée de main quand l'envie le reprendrait, mais il faut que moi je reste à ma place, quand il n'a pas envie. Non ! Ou il me veut, ou il ne me veut pas. Je ne veux pas d'un compromis. J'ai un peu de dignité, moi aussi, même si je fais le tapin."

"Je ne crois pas qu'il soit comme tu le dis, Gabriel... Il est juste... un homme perdu. Après ce jour là... il t'a montré du respect, non ?"

"Bien sûr, il ne pouvait pas mettre la pièce en danger. Mais il me déshabillait du regard, après ce jour-là. Crois-moi, je sais reconnaître certains regards des hommes, Ivano. Et d'ailleurs avant ce jour là aussi, sinon je n'aurais jamais essayé, je te le jure, malgré... malgré ce que j'éprouvais pour lui. Il dit qu'il s'est trompé lui, et lui seul ! Non, c'était moi, à cause de mes illusions...mes illusions qu'il serait différent des autres..."

"C'est un homme bon, monsieur Alexandre..."

"Et qui dit le contraire ? Il est bon, oui, et honnête et attentionné et... tout ce que tu veux, Ivano. Mais il ne me veut pas avec lui... mais pas non plus trop loin... alors c'est moi qui dois faire le choix, je n'ai pas l'intention de n'être ni figue ni raison pour lui. Tu dis que c'est un homme perdu... soit ! Mais ce n'est qu'un marchand. Tu ne comprends pas ? Il m'offre un travail, une maison... comme ça je devrai lui être reconnaissant... et lui montrer ma gratitude à chaque fois que ça le titille... Tu ne comprends pas ? Il ne me traite pas en... en personne, mais juste en gigolo, ce que d'ailleurs je suis."

"Tu ne crois pas que tu es trop dur ? Trop dur avec lui, et avec toi aussi ? Tu es, avant tout, une personne. Et tu es même un garçon bien. J'aurais été heureux que tu restes..."

"Moi aussi, si j'avais pu rester... rester avec lui, et pas seulement à portée de main. Mais lui, bien sûr, il ne me veut pas avec lui. Alors moi, je ne veux plus de lui !"

"Je crois que tu devrais y repenser, Gabriel..."

"J'y ai pensé, j'y ai pensé en permanence depuis ce soir là. Je n'ai pensé à rien d'autre, crois-moi, Ivano. Et maintenant que la pièce est finie... je n'attendais pas un travail et un logement... j'espérais... autre chose...J'espérais que... mais je ne suis qu'un idiot, rien qu'un idiot. Plutôt qu'il m'offre un travail et un logement, je m'attendais à ce qu'il m'offre... Quelque chose qu'à l'évidence il n'a pas et qu'il ne peut donc pas m'offrir. Oui, c'est un homme bon, je ne le mets pas en doute. Mais il n'a qu'un cerveau et... et une bite, il n'a ni cœur ni âme. Ce n'est peut-être pas sa faute. Mais des cervelles et des bites, j'en trouve autant que je veux... surtout les bites." Conclut amèrement Gabriel.


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