logoMatt & Andrej Koymasky Home
histoire originale par Andrej Koymasky


pin FILS POUR UN MOIS CHAPITRE 2
UN PETIT INDUSTRIEL

"Non, non et non ! On ne peut pas se le permettre, on est déjà trop exposés !" cria Alexandre Spalleri au téléphone et, en colère, il raccrocha avec force.

Il prit un verre d'eau, compta quinze gouttes de Novalgine et il but d'un trait. En faisant la moue, il s'abandonna contre le dossier et il lâcha un long soupir. Le téléphone sonna de nouveau, une ligne interne. Avec un soupir résigné, Alexandre se redressa sur son fauteuil tendit le bras et répondit.

"Spalleri..."

"Alexandre ? C'est Riccardo. Je te dérange ?" cria une voix dans le combiné.

L'homme éloigna un peu le téléphone de son oreille et répondit : "Non, dis-moi..."

"C'est le foutoir, ici !"

"Et tu crois... c'est quoi, cette fois-ci ?" dit-il en levant les yeux vers le plafond. Il se dit qu'il devrait faire changer cet horrible lustre...

"L'expéditionnaire a tout fait faux... on nous retourne des articles d'au moins quatre boutiques... Il a interverties les étiquettes d'adresses..."

"Ce n'est pas toi qui contrôles les expéditions ? Mets les bonnes adresses et renvoie le tout, non ? C'est toujours moi qui dois penser à tout ?"

"Le fait est que deux clients ont annulé leur commande et que les deux autres, s'ils ne reçoivent pas les bons articles vite..."

"Ils ont le droit de le faire ?" demanda Alexandre d'un ton fatigué, en se passant la main dans les cheveux.

"Oui, malheureusement. Et les deux autres..."

"Envoie-les en express, non ?"

"C'est plus cher que..."

"Ben, tant pis. Si l'expéditionnaire s'est planté et que toi tu n'as pas contrôlé, que faire d'autre, à ce stade ?"

"J'insiste, on doit licencier ce Bagarelli !"

"Et moi je te répète qu'on ne peut pas, sinon ceux du syndicat vont nous déclarer une grève, ce qui, en ce moment, nous mènerait au gouffre ! S'il ne sait pas faire son boulot, c'est à toi à contrôler ce qu'il fait. Rappelle-toi que toi je peux te licencier à tout moment !" dit-il, furieux.

"Tu serais un beau cousin ! Après tout ce que ..."

"Cousin au troisième degré. Et tout ce que tu as fait a toujours été payé abondamment. Et maintenant, ou bien tu résous ce problème, ou bien... Ecoute, je n'ai aucune envie de plaisanter, Riccardo. Arrange-toi, et ne cours pas tout le temps chez maman au moindre problème : je-ne-suis-pas-ta-mère. C'est clair ?" il scanda les derniers mots, en cherchant à rester calme, puis il coupa la communication.

Il pressa le bouton de l'interphone : "Alda, je rentre à la maison. Ne m'y passes aucune communication s'il n'y a pas le feu à l'usine, d'accord ?"

"Bien sûr, docteur, soyez tranquille. Mais avant, j'ai des choses à vous faire signer..."

"Alors viens tout de suite." Répondit-il résigné.

Il se leva et il remit sa veste. La secrétaire entra dans le bureau et posa le parapheur sur son bureau. Alexandre, debout devant son bureau, jetait un œil à chaque feuillet et écoutait les brèves explications de la femme, et il signa tout. Puis il desserra sa cravate en il mit son manteau.

"Heureusement que tu es là, Alda. On se voit demain."

"Oui, rappelez-vous que vous devez être au bureau à neuf heures, docteur. Le chevalier Ciccarelli doit vous appeler."

"Ah, oui, c'est vrai. Espérons qu'au moins il me donnera de bonnes nouvelles. A demain, Alda."

"A demain, docteur. Et... ménagez votre santé..." lui dit-elle en le regardant l'air préoccupée : elle ne l'avait jamais vu aussi stressé.

Alexandre Spalleri sortit dans la cour, prit sa Lamborghini bleue et sortit de l'usine. A la grille, le gardien lui fit un geste de salut et il répondit distraitement. Il s'inséra dans le trafic et il alla jusqu'à Pizzocalvo, où était sa maison, Villa Serena, presque sur les berges de l'Idice.

La Villa Serena avait été construite par son grand-père, qui l'avait appelée ainsi en honneur à son épouse, Serena Brondi... Ce n'était pas un édifice somptueux, elle était même assez simple, sur deux étages avec douze pièces en tout. Mais elle avait un grand jardin et elle jouxtait le parc régional. Un endroit serein... du moins avant l'arrivée du téléphone.

Désormais il y vivait seul, depuis la mort de son père. Seul, à part son fidèle Ivano et Clara, la fille d'Ivano, qui faisait la gouvernante, la femme de chambre et la cuisinière, et son mari Rodolfo qui faisait le jardinier... et qui s'occupait de tout le reste. Ivano était venu travailler à la Villa en 1965, quand Alexandre avait quatorze ans, avec son épouse Bruna, morte depuis. Elle lui avait donné deux enfants : Luca et Clara, puis soudain elle tait morte. De simple garçon de chambre, il était peu à peu monté au rang de "majordome" comme disait pompeusement son père.

Ivano l'avait vu grandir et il lui était très affectionné ; et Alexandre aussi lui était très affectionné. Aussi parce que Ivano lui servait de "filtre" dans ses rapports avec l'extérieur, lui assurant ainsi cette petite tranquillité dont Alexandre avait de plus en plus besoin.

Il gara la voiture devant l'entrée de la villa et Ivano accourut pour l'emmener au garage. Alexandre le salua et entra dans la maison. Ivano arriva tout de suite et lui enleva son manteau. Alexandre aurait préféré le faire seul, mais il savait qu'Ivano tenait à ce petit rituel, alors il le laissait faire.

"Docteur, vous devez prendre votre médicament contre les ulcères... je l'ai préparé au salon, à côté du courrier. N'oubliez pas, s'il vous plait."

"Merci Ivano. Comment va Clara ? Elle a déjà passé l'échographie ?"

"Oui. Ce sera un garçon, dit le docteur. Elle va bien, merci."

"Elle devra bientôt arrêter de travailler pour quelques mois. Tu as déjà trouvé quelqu'un pour la remplacer pendant ce temps ?"

"Peut-être que oui : une jeune roumaine, prête à ne travailler que six mois... Vous voulez la rencontrer d'abord ?"

"Non, Ivano, je te laisse décider, occupe-toi de tout, s'il te plait."

"Comme vous voudrez, docteur."

"Ne me passe aucune communication, Ivano, je te prie, à moins que..." dit Alexandre en laissant sa phrase en suspens.

Ivano acquiesça : "...à moins qu'il n'y ait le feu à l'usine ou à la maison." Finit-il avec un petit sourire.

Alexandre alla au salon, s'assit sur le sofa, prit la télécommande et alluma le téléviseur. Puis il vit son médicament sur la table et il le prit rapidement. Puis, sans regarder le petit écran, il prit les revues et les feuilleta lentement, en lisant quelques bouts d'articles.

La plupart des revues étaient allemandes, françaises ou américaines et concernaient le monde du jouet. Alexandre se tenait toujours au courant des dernières tendances. Ce qui l'agaçait c'était que, malgré tous ses efforts, il n'arrivait pas à faire décoller la "Giocagiò", la maison que son grand-père avait fondée cinquante trois ans plus tôt. Il n'arrivait même pas à l'éloigner du bord de la faillite, ni même de la menace d'un redimensionnement.

Alexandre sentait sa responsabilité envers les deux cents quarante sept personnes qui travaillaient à la Giocagiò... Lui, il s'en serait sorti, même en cas de faillite, grâce à son compte en Suisse, mais ces gens seraient tous restés sans travail et dans ces temps rudes pour l'économie, une fois au chômage, il était extrêmement dur de retrouver un travail.

Pourvu que le chevalier Ciccarelli ait réussi à lui obtenir cette commande... ce serait non seulement le moyen de redresser le dos, mais peut-être aussi de s'agrandir et de donner du travail à d'autres gens. Le lendemain matin il aurait la réponse du chevalier Ciccarelli... il ne lui restait qu'à attendre et à espérer.

Alexandre avait sous le coude de parfaits nouveaux projets pour la Giocagiò, grâce à ce garçon qu'il avait rencontré, Donato Giorgetti, un vrai talent. Mais il ne se hasardait pas à lancer une nouvelle production, qui nécessiterait un fort investissement, sans avoir d'abord un contrat qui lui garantisse un bon placement sur le marché. Et là, ce Ciccarelli pouvait se révéler précieux.

Donato, la première fois, il l'avait rencontré au Salon du Jouet de Nuremberg. Ce garçon frisé et basané, avec une grande sacoche au bras, errait entre les stands pour proposer ses projets aux industriels du jouet. Il avait d'abord attiré l'attention d'Alexandre pour sa ressemblance troublante avec un ancien ami... Ulrico Bellini... un souvenir qui le troublait mais ne le lâchait pas.

Après, par contre, il avait été conquis par ses idées : d'une simplicité et d'une efficacité incroyable, au point qu'Alexandre se demandait pourquoi, selon ce que disait le garçon, aucun industriel ne semblait intéressé par ses projets. Ce Giorgetti avait vingt-cinq ans et il était diplômé à la fois en beaux-arts et en pédagogie et il enseignait dans un collège de Ancona.

Alexandre fut enthousiaste et il offrit au jeune homme une option d'achat : en échange d'une somme initiale, il renonçait pour deux ans à négocier ailleurs aucun de ses produits. Si d'ici là lui avait lancé une production, il l'embaucherait comme responsable de cette nouvelle ligne de jouets et, dans le cas contraire, Giorgetti serait libre, après deux ans, de proposer ses produits à qui en voudrait.

Giorgetti avait accepté. Et maintenant Alexandre devait trouver qui s'engagerait sur leur distribution, avant l'échéance de deux ans. Ciccarelli lui avait parlé d'un de ses parents, administrateur délégué d'une grande société de distribution de jouets, en Italie, en France, en Suisse et en Angleterre. Si le parent de Ciccarelli lui faisait une bonne commande, Alexandre pourrait lancer son nouveau projet sans soucis et la Giocagiò décollerait enfin.

Donato Giorgetti et Ulrico Bellini. Il y avait combien de temps qu'Alexandre avait exclu de sa mémoire consciente son "amitié" avec Ulrico... des années, tellement d'années. Mais quand il avait vu Donato pour la première fois, ces souvenirs refoulés étaient revenus à la surface, d'un coup, et presque intacts.

Alexandre avait connu Ulrico en 1966, quand il avait quinze ans et Ulrico dix-sept. Ils s'étaient rencontrés à cheval, la première fois où Alexandre était allé au manège, sur décision de son père. On l'avait hissé sur la croupe d'un vieux cheval paisible qui avait commencé à avancer, au pas, tranquille et calme, allant où il en avait envie.

Un élégant cavalier s'approcha et le salua "C'est ta première fois à cheval ?" lui demanda-t-il en souriant.

"Ça se voit tellement ?" lui avait demandé Alexandre, avec un sourire timide.

"Ça t'ennuie si je te donne quelques conseils ?" avait répondu l'inconnu.

"Non, au contraire..."

"Alors arrête ce cheval. Avant tout je vais t'expliquer comment lui tenir la bride et le guider." Avait-il dit.

"Excuse-moi, mais... où est le frein ?" avait demandé Alexandre.

L'autre avait ri et, prenant les brides des mains d'Alexandre, il le fit s'arrêter, puis il commença à lui apprendre les bases. Quand fut terminé leur temps de cheval, ils descendirent et l'autre invita Alexandre au bar, avant qu'ils ne se douchent et ne rentrent.

"On ne s'est même pas présentés." Dit-il son instructeur improvisé en lui tendant la main, "je m'appelle Ulrico Bellini."

"Alexandre Spalleri, enchanté." Avait-il répondu en lui serrant la main. Puis il avait demandé :"Et ce beau cheval, il est à toi ?"

"Oui, le cadeau de mes parents pour mon bac."

"Ton bac, mais quel âge as-tu ?"

"Dix-sept ans. J'ai deux ans d'avance. Ils disent que je suis une espèce de génie... A quatre ans je savais déjà lire, écrire et faire les quatre opérations, tu vois..." répondit Ulrico en rigolant mais sans sembler se donner des airs.

"Et je parie que tu as toujours passé haut la main, toi." Avait dit Alexandre.

"Malheureusement."

"Malheureusement ? Pourquoi tu dis ça ? Moi, chaque année, je passe de justesse et donc je dois chaque fois écouter les sermons de mon père, tu dois t'appliquer plus, en faire plus... et ainsi de suite."

"Oui, malheureusement, parce que, tu sais, les copains me haïssent parce que je suis plus jeune et meilleur qu'eux... et ils me traitent de fayot. Les profs et mes parents, eux, ils attendent toujours plus de moi... alors je suis toujours sous le feu et j'ai bien peu d'amis. Mais ce n'est pas ma faute si j'ai une très bonne mémoire et si je comprends tout de suite ce qu'on m'explique, non? Je voudrais être comme tous les autres... J'ai même essayé de faire mine de ne pas comprendre, de me tromper... mais ça n'a pas marché. C'est une plaie, crois-moi et ça n'a rien de bon d'être en avance sur les garçons de son âge..."

"Moi tu ne me parais pas du tout antipathique. Tu n'as pas de morve sous le nez, même si tu es un génie. Moi j'aimerais bien être l'ami d'un génie..."

"Mais moi je préfèrerais avoir quelqu'un qui soit mon ami pour moi et pas parce qu'il me prend pour un génie. Moi je ne me sens en rien différent des autres, c'est les autres qui veulent que je me sente différent d'eux." Lui dit Ulrico, l'air désolé.

Leur amitié était née ce jour là. Alexandre s'aperçut vite que si Ulrico était un garçon spécial, il n'en était pas moins normal. Il avait les mêmes goûts que lui, les mêmes incertitudes, les mêmes enthousiasmes et les mêmes problèmes. Ils appréciaient de plus en plus d'être ensemble et ils commencèrent à se voir aussi en dehors du manège.

Ulrico était le fils du médecin-chef de l'Institut Orthopédique Rizzoli et sa mère présidait la faculté de lettres. Les familles des deux garçons virent leur amitié d'un bon œil et elles l'encouragèrent. Aussi se virent-ils de plus en plus souvent et ils passaient presque tout leur temps libre ensemble.

Ulrico réussit aussi à faire s'améliorer Alexandre dans ses études, en lui expliquant les matières où il réussissait le moins bien, de façon tellement séduisante qu'il le passionnait pour la matière et Alexandre commença vite à avoir lui aussi de bonnes notes à l'école.

C'est au manège, après un parcours d'obstacles où ils s'étaient entraînés ensemble, que leur amitié eut une évolution particulière. Le cheval avait refusé le dernier obstacle, il avait éjecté Alexandre au dernier moment, et le garçon avait fait une mauvaise chute.

Ulrico, après avoir confié leurs chevaux à un employé et après qu'ils aient pris leur douche ensemble, comme ils en avaient pris l'habitude, avait emmené son ami dans une salle de détente où il avait vérifié l'état d'Alexandre et, puisqu'il n'avait que quelques méchantes contusions, il l'avait fait s'étendre sur un lit et lui avait fait un bon massage avec une pommade apaisante.

Les deux garçons ne portaient que leur serviette et Ulrico avait fait retirer la sienne à Alexandre : ils s'étaient déjà vus nus plusieurs fois, maintenant, alors Alexandre n'y voyait aucun problème. Mais cette fois-là, à cause du massage, Alexandre avait eu une magnifique érection.

Il ricana, pas le moins du monde gêné, et il dit à son ami : "Tu vois l'effet que me fait ton massage!"

Ulrico lui répondit, en riant à son tour : "Ouf ! qu'est-ce que ça aurait été si je t'avais fait un massage érotique, alors!"

"Un massage érotique ? Tu sais faire des massages érotiques, toi?" lui demanda Alexandre. "Et où as-tu appris ça? A la fac?"

"Non, pas vraiment. C'est un copain de fac qui m'a appris, un jeune coréen." Avait répondu Ulrico."Tu veux que je t'en fasse un? Il parait que je suis plutôt bon."

"Mais pourquoi pas?" avait répondu Alexandre, prenant ça comme un jeu.

Ulrico avait alors changé sa façon de toucher son corps : il continuait à le masser, mais Alexandre sentait l'excitation augmenter de façon incroyable. Il ferma les yeux pour mieux jouir de cette extraordinaire sensation... et peu après, quand il commençait à gémir sous l'intensité des émotions que lui donnaient ce massage, il sentit les lèvres d'Ulrico se poser sur les siennes. Sans y penser, il répondit au baiser de son ami, et il se laissa guider naturellement par son indubitable expertise.

Quand Ulrico l'emmena à l'orgasme, Alexandre s'y abandonna avec un plaisir stupéfait.

"Ça t'a plu ?" lui demanda Ulrico dans un murmure.

"Tu parles, oui ! Tu es un magicien !" répondit-il, encore haletant, le corps parcouru de frissons de plaisir.

"Alors... on pourra le refaire, si tu veux." Avait suggéré son ami.

Sans y repenser à deux fois, Alexandre accepta. Ainsi, petit à petit, sous l'excuse de lui apprendre à donner ce massage, Ulrico l'amena à faire l'amour avec lui. Il s'y prit si bien qu'en quelques unes de ces "séances spéciales", comme disaient les deux garçons, Ulrico lui apprit comment se donner mutuellement du plaisir aussi avec la bouche et enfin, il demanda un jour à Alexandre de le pénétrer...

A présent, la fiction du massage était abandonnée et les deux garçons faisaient l'amour. C'était tellement agréable qu'Alexandre se laissa emmener à ce stade sans le moindre problème. Il aimait beaucoup pénétrer son ami, fourrager en lui et il aimait lire la jouissance sur le visage d'Ulrico pendant qu'il le prenait. Il aimait beaucoup quand ils arrivaient à l'orgasme ensemble.

Il s'était rendu compte qu'ils faisaient quelque chose "d'interdit", mais un garçon de seize ans, dans le corps duquel se déchaînent les hormones, ne se pose pas trop de questions. Alors il s'abandonnait à leur rencontres secrètes dans une heureuse insouciance. Il ne s'était pas demandé si cela signifiait qu'il était gay ou pas, dans l'erreur ou pas, normal ou pas tout à fait... ça lui plaisait trop de le faire pour se poser ces questions.

Leur "amitié spéciale" se poursuivit pendant presque quatre ans. Ils faisaient l'amour très souvent, à leur pleine satisfaction mutuelle. Ils ne le faisaient plus au manège, mais dans la chambre d'Ulrico ou dans celle d'Alexandre, chaque fois que les parents de l'un ou de l'autre n'étaient pas à la maison. Bien qu'ils fassent l'amour souvent, ils ne se considéraient pas comme des amants, mais simplement comme des amis. Des amis "très spéciaux", ça oui, mais rien de plus.

Mais en 1970, quand Ulrico avait vingt et un ans et Alexandre dix-neuf, alors même que, dans sa chambre, Alexandre montait joyeusement son ami, dont les jambes étaient posées sur ses épaules, et qu'il fourrageait vigoureusement dans son derrière, quelque chose le fit soudain s'immobiliser et lui glaça le sang dans les veines.

"Mais que diable faites-vous !"

C'était la voix du père d'Alexandre qui, allez savoir pourquoi, était rentré à la Villa Serena bien plus tôt que prévu. Ils ne l'avaient pas entendu arriver, ni ouvrir la porte de la chambre, ils étaient bien trop absorbés par ce qu'ils faisaient.

Le père d'Alexandre ordonna aux deux garçons de se rhabiller et à Ulrico de "disparaître immédiatement" de sa maison, et à son fils de le retrouver dans son bureau.

L'homme n'était pas en rage, juste préoccupé. Il dit à son fils qu'il était malade, qu'il fallait le faire soigner et il le confia à un psychologue. Il téléphona aussi aux parents d'Ulrico pour les avertir de ce qu'il avait découvert et Ulrico disparut de Bologne : ses parents l'avaient envoyé aux Etats-Unis pour faire un master à l'Université de Californie...

Ce psychologue émérite, et deux ans de séances soutenues, firent un parfait travail sur Alexandre, un simple et propre lavage de cerveau, assez poussé pour convaincre le garçon et sa famille qu'il était "guéri". Et de fait, Alexandre commença à faire la cour aux filles et même à en emmener quelques unes dans son lit...

Ulrico et ses rencontres avec lui étaient oubliés, ensevelis au plus profond de sa mémoire et relégués à quelque chose à mi chemin entre une "classique erreur de jeunesse" et une "maladie mentale" traitée à temps.

D'ailleurs, en 1973, Enrique avait connu Hélène, une jeune suisse issue d'une bonne et riche famille de banquiers de Lausanne, qui étudiait à l'université de Bologne et, avec la bénédiction des deux familles, il l'avait épousée.

Les premiers mois leur mariage sembla bien marcher. Mais peu à peu, quelque chose commença à grincer entre eux et les jeunes époux étaient de plus en plus insatisfaits de leur relation, et seule la forte pression psychologique du père d'Alexandre et des parents d'Hélène avait fait tenir leur mariage. Les jeunes époux ne se disputaient pas, aucun des deux ne trompait l'autre en prenant un amant, mais de plus en plus ils étaient comme des étrangers et ils avaient cessé toute relation sexuelle. Le sexe semblait vraiment ne plus les attirer du tout.

Quand en 1978 le père d'Alexandre mourut, les époux décidèrent qu'il valait mieux qu'ils divorcent. Ils n'avaient pas d'enfants, il n'y eut donc pas de problème. La famille d'Hélène, des calvinistes convaincus, essaya encore de faire pression pour éviter ce divorce, mais Hélène elle-même résista et, le divorce enfin prononcé, elle retourna en Suisse.

Alexandre, à nouveau seul et libre et toujours plus pris par les affaires, ne ressentait aucune pulsion sexuelle, ni même le besoin de se soulager tout seul, donc il ne se chercha pas une compagne et, évidemment, moins encore un compagnon : il n'y pensait même pas. Il se sentait comme "asexué" et ça lui allait bien : il pouvait dédier toute son énergie à l'usine de jouets qu'il avait héritée de son père.

Il avait aussi une vie sociale intense, et être à nouveau célibataire ne l'empêchait pas de cultiver les meilleures relations avec des connaissances et des amis, qu'ils soient en couple ou, comme lui, célibataires. Quelques femmes seules avaient parfois essayé plus ou moins discrètement de lui faire la cour, mais Alexandre savait les décourager gentiment : il aimait garder toute sa liberté.

Ce jeune homme avait une facilité innée pour éviter soigneusement toute forme d'intimité qui puisse conduire à quelque chose de sexuel, qu'il s'agisse d'une femme ou d'un homme. Oui, même la fois où un homme lui avait fait comprendre qu'il le désirait, Alexandre avait souri, et il avait simplement pensé que lui n'était pas "comme ça", que vraiment, si les femmes ne l'intéressaient pas, il était encore moins intéressé par les hommes.

Il ne pensait pas non plus qu'il était "guéri" : ce souvenir gênant, toujours plus lointain dans le temps, était maintenant enseveli et oublié.

Inévitablement, que ce soit dans les journaux ou à la télé et, par la suite, dans la conversation chez des amis, le sujet des "gays" apparaissait. Alexandre n'évitait pas le sujet, il pensait juste que l'existence de personnes avec cette orientation sexuelle ne l'intéressait pas et ne le regardait pas. La preuve en était qu'il reconnaissait l'existence, dans son entourage, d'hommes et de femmes beaux et plaisants à regarder, peut-être même admirables sur le plan esthétique, mais aucun ne l'avait jamais attiré et moins encore excité.

Le fait que ses amis les plus proches soient tous des hommes et pour la plupart jeunes et beaux, et qu'il ne compte aucune femme parmi ses amis, Alexandre l'attribuait exclusivement à une plus facile entente entre hommes et à une question de caractère. Les femmes, "tout le monde le sait", disait-on, sont trop différentes des hommes, elles ont d'autres idéaux, une autre vision de la vie, et une réaction trop différente face aux problèmes.

Tout cela, avec une préoccupation croissante due aux problèmes de l'usine, l'avait même un peu rendu "ours" comme le taquinaient ses amis. Et dernièrement des migraines récurrentes et un début d'ulcère l'avaient même rendu un peu colérique et ronchon.

Il se sentait vraiment une forte responsabilité envers les employés de la Giocagiò : il n'arrivait pas à comprendre l'opposition constante qui, surtout grâce au syndicat, régnait entre patron et employés. Pour lui, mettre ses employés en position de bien travailler et de gagner leur dû était une préoccupation constante.

Dans un certain sens, il avait substitué la famille qu'il n'avait pas, avec le personnel de son usine, il se sentait presque - même si pas consciemment - le "père" de tous ses employés, plus que leur "patron". Leur bien-être dépendait de lui, de son engagement, de sa capacité à arrêter le déclin des ventes et ainsi de redresser l'échine.

Ne pas réussir aussi bien qu'il l'aurait voulu était la cause de ses migraines et de son début d'ulcère, et aussi de ses crises de colère et de sa mauvaise humeur. Villa Serena était vraiment devenue l'unique oasis de sérénité dans sa vie, surtout grâce à l'affection respectueuse d'Ivano et de sa famille.


Chapitre précédent
back
Couverture et table des matières
couverture
10eEtagère
Etagère 10
Chapitre suivant
next


navigation map
recommend
corner
corner
If you can't use the map, use these links.
HALL Lounge Livingroom Memorial
Our Bedroom Guestroom Library Workshop
Links Awards Map
corner
corner


© Matt & Andrej Koymasky, 1997 - 2008