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histoire originale par Andrej Koymasky


pin DES PIERRES EPARSES CHAPITRE 8

Su reposu est pius saboridu pustis de su trabagliu
Le repos se goûte plus après le labeur

Le lendemain les deux jeunes étaient radieux et pleins d'énergie comme jamais. Et dans la journée, regardant vers la pinnetta, Damianu vit que Matteo avait changé l'enseigne de leur cantine : maintenant elle disait "Notre pinnetta" ! Il se demanda, stupéfait, quand Matteo avait pu faire le changement et il sourit, ravi.

Mais à présent les deux amants sentaient de plus en plus souvent le désir de s'isoler dans la pinnetta pour faire l'amour et pouvoir s'y endormir sur la même paillasse, dans les bras l'un de l'autre. Ils en parlèrent ensemble : le seul problème était Renzino. Ils ne voulaient pas qu'il se sente rejeté de la chambre, qu'il puisse se sentir rejeté par eux, mais par ailleurs ils ne se sentaient pas de faire l'amour dans la chambre où dormait le petit, qu'il puisse les trouver nus et enlacés s'il se réveillait avant eux.

Ils décidèrent de faire en sorte que l'enfant en arrive à souhaiter avoir sa chambre à lui, que ce soit lui qui le demande et ils se dirent qu'ils pourraient la faire construire entre la cuisine et le four, de façon à ce qu'il soit près de leur chambre mais qu'en même temps ils puissent avoir l'intimité voulue et nécessaire.

Ce fut moins difficile qu'ils ne le craignaient. Habilement guidé, Renzino commença à penser que ce serait bien d'avoir sa chambre à lui "comme l'arrière-grand-père Antonio"... et il en vint vite à la demander lui-même. La première fois où Matteo alla au village, après cette demande, il demanda aux maçons s'ils pouvaient venir ajouter une petite chambre derrière la bicoque. Ils en profitèrent aussi pour faire ouvrir une grande fenêtre à arc entre la cuisine et l'ancienne étable, pour simplifier le service.

"Notre Pinnetta" commençait à se faire un nom aux alentours aussi, et il était de plus en plus fréquent qu'y montent des gens du village ou du proche sanctuaire de Saint Francesco, pour goûter la bonne cuisine de Damianu. La pergola était feuillue, désormais, et à la belle saison de joyeuses tablées de mineurs ou de gens du village ou des alentours, parfois même "d'étrangers", s'y pressaient.

Et il n'y avait pas que les affaires qui allaient de mieux en mieux, leur relation et leur amour aussi se faisait plus fort et plus beau. Leurs unions étaient peut-être moins passionnées que les premiers mois, mais certes pas moins agréables. Le soir, après la fermeture et après avoir mis Renzino au lit, il s'asseyaient encore devant la bicoque pour parler de la journée, pour prévoir le travail des prochains jours ou juste pour bavarder, avant d'aller faire l'amour et enfin de s'endormir.

Maintenant que les affaires marchaient bien, ils s'étaient aussi fait faire, à Lula, de nouveaux habits, dont aussi les beaux costumes traditionnels qu'ils portaient les jours de fête. Parfois Matteo allait même jusqu'à Nuoro et retirait la rente de Renzino. Ils avaient acheté des cahiers et des livres pour lui et, tour à tour, ils lui apprenaient à lire, à écrire et à faire les quatre opérations.

En grandissant, l'enfant avait appris à servir à table et il aidait de plus en plus ses oncles. Il avait bon caractère et personne ne se moquait de sa tête trop grosse. Au contraire, nombre de mineurs s'étaient pris d'affection pour lui. L'un d'eux lui apprit à travailler le liège et Renzino, quand il avait du temps libre, s'était mis à fabriquer de petites boîtes et des objets que ses oncles mettaient dans leur petit bazar et que les mineurs, plus pour faire plaisir au garçon que par besoin réel, achetaient parfois, surtout quand ils rentraient se reposer chez eux, comme petit cadeau.

Un soir, ils étaient assis devant la bicoque, Damianu dit : "Je suis un peu préoccupé pour Renzino..."

"Pourquoi ? Il y a un problème ?" lui demanda Matteo, un peu inquiet.

"Non, pas encore. Mais il grandit, tôt ou tard il commencera à sentir certains besoins, certaines attirances, et plus il grandira plus cela deviendra fort..."

"Bah, il fera comme tous les garçons, il se soulagera tout seul..." répondit Matteo en souriant.

"Oui... mais après ? Ici non seulement il n'a pas d'amis, mais il ne connaît personne, il ne pourra pas non plus trouver de femme. Et puis, dans ces conditions, même si on vivait au village, il nous serait difficile de lui trouver femme. Et nous, tôt ou tard, nous vieillirons et quand nous serons partis, que fera-t-il, tout seul ?"

Matteo sourit : "Nous sommes encore forts et jeunes et si le Seigneur y pourvoit, nous durerons longtemps. Il y a le temps pour y penser, non ?"

"Si, mais nous devrions quand même commencer à y penser. Il faudrait qu'on trouve une solution. Quand il sera majeur il aura plein d'argent à sa disposition... mais saura-t-il le gérer sans se faire avoir, surtout lorsque nous ne serons plus là pour prendre soin de lui ? Et que savons-nous du temps qu'il nous reste ? Peut-être as-tu raison, nous avons tout le temps, mais peut-être n'en avons-nous plus beaucoup, alors il faut bien nous mettre à y penser."

"Si nous avions une grande famille, il resterait toujours quelqu'un pour penser à lui... mais malheureusement nous ne sommes que trois." dit Matteo songeur, "Peut-être aurions-nous mieux fait de le laisser vivre avec Rosa et oncle Cosimu..."

"Non, il se serait de nouveau senti abandonné, le pauvre enfant. Non, je crois que nous avons bien fait de l'emmener ici avec nous. Mais ça ne change rien au problème." Répliqua Damianu.

"Nous trouverons une solution, mon amour, ne t'en fais pas. J'y penserai moi aussi et, avec l'aide de Dieu, nous inventerons quelque chose. Quoi qu'il en soit, il grandit bien, il est sain et fort... Le seul problème est qu'il n'est pas très éveillé..."

"Si seulement nous pouvions lui trouver, au bon moment, une bonne épouse..." murmura Damianu, songeur.

"Ou bien un bon compagnon. Comment sais-tu que Renzino n'est pas comme nous ?"

"Comme nous ? Qu'est-ce qui te fait croire ça ? Ceux comme nous sont rares..."

"Peut-être moins que tu ne crois. Enfin, que nous soyons peu ou beaucoup, pourquoi ne serait-il pas comme nous ? Pense que son père aimait aussi les hommes et moi aussi et eux seulement. Peut-être est-ce quelque chose dans le sang, un caractère de famille, qui sait ? Ne t'es-tu jamais demandé pourquoi nous sommes tous deux comme ça, à la différence de la plupart des autres ?"

"Non, jamais... Mais je crois que tout simplement chacun naît comme il naît. Même entre frères, parfois, on est si différents qu'on a l'air de venir d'une autre famille." dit Damianu. "Mais comment voir si Renzino sera comme nous ou non ?"

"Je l'ignore... Nous ne pouvons que faire attention, espérer le comprendre. Et puis, même s'il est comme nous, lui trouver un compagnon ne sera pas plus facile, ce serait même plus difficile."

"Soit, mais moi, Matteo... j'ai de la chance de t'avoir trouvé."

"Mais j'ai plus de chance que toi : grâce à toi je me suis remis la tête à l'endroit." Lui dit son amant avec un grand sourire.

"Tu étais un sacré garnement, hein ?" lui dit doucement Damianu en souriant. "Mais elles ne te manquent pas, maintenant, tes aventures ?"

"Non, vraiment pas, je suis trop bien avec toi."

"Tu aimes mon petit cul ?" lui demanda Damianu, malicieux.

"Et pas que ça, j'aime tout en toi, tu ne le sais pas ? Je ne te le montre pas assez ?"

Damianu sourit et fit signe que si.

La demande en plomb et en zinc augmentait, et les propriétaires de la mine embauchèrent plus de personnel. En conséquence, il y eut aussi plus de travail pour les trois Dore. Plus de travail et plus de gains, mais aussi plus de fatigue. Aussi finirent-ils par se dire qu'il leur faudrait deux ou trois personnes pour les aider.

Matteo pensait descendre au village faire savoir qu'ils cherchaient du monde. C'était le premier Mars, l'après-midi, le printemps s'annonçait et lors d'une pause dans leur travail, pendant que Renzino arrosait la glycine, Damianu et Matteo étaient assis sur le banc devant la maison pour se reposer un peu, et il regardaient la foule de ceux qui faisaient la queue pour être embauchés à la mine.

Les propriétaires, comme il y avait beaucoup plus de candidats que de postes, faisaient une sélection sévère, choisissaient des hommes forts et n'ayant pas l'air prêts à se plaindre. Ce pourquoi beaucoup repartaient bredouilles.

A un moment ils virent repartir un jeune garçon de constitution délicate, qui pleurait en redescendant dans la vallée.

En arrivant devant le pergola, il essuya ses larmes et, la voix cassée, il demanda : "Vous pouvez me donner un verre d'eau, s'il vous plait ?"

"Tu ne préfèrerais pas un peu de vin, mon garçon ?" lui demanda Matteo.

"Je ne peux pas me l'offrir, de l'eau ça ira." Répondit le garçon.

Pendant que Matteo allait prendre le broc et un godet en terre cuite, Damianu lui demanda : "Ils t'ont dit non, c'est ça ?"

"Ils disent que je suis trop faible, ils n'ont pas voulu de moi. Mais j'ai besoin de travailler. Ça fait des jours que je frappe à toutes les portes, mais personne ne veut de moi. Ni les bergers, ni les marchands... La mine était mon dernier espoir..."

"Le travail à la mine est très dur, mon garçon. Je ne sais pas combien de temps tu aurais tenu sans tomber malade. C'est un travail d'homme... et c'est triste pour toi, il y a trop d'hommes prêts à le faire. Tu trouveras quelque chose, ne t'en fais pas."

Le garçon but l'eau, avec avidité, puis, en tendant le verre, il demanda s'il pouvait en avoir encore un peu.

"Tu as faim aussi, je parie... mais tu n'as pas un sou." Lui dit Matteo en l'étudiant.

Le garçon acquiesça, en rougissant.

"Viens à la cuisine, il y a plein de choses à manger et il n'est pas nécessaire que tu paies." lui dit alors Matteo.

Ils regardaient le garçon manger. Ayant l'habitude d'avoir peu à manger, il prenait de petites bouchées qu'il mastiquait longtemps. Ils le persuadèrent aussi de prendre un demi-verre de vin.

"D'où viens-tu, garçon ? Ton parler n'est pas d'ici." lui demanda Damianu.

"De Posada."

"Tu y as de la famille ? Que fait ta famille ?"

"C'était des pêcheurs. Mon père est mort en mer quand j'avais treize ans. Ma mère l'a suivi l'an passé, la tuberculose... Nous sommes restés quatre enfants et je suis l'aîné. Je travaillais chez le maître Derosas, je faisais la plonge, je gagnais peu, mais c'était assez pour faire manger mes frères et sœurs et le maître nous laissait dormir dans ses écuries... Puis maître Derosas est mort et ses enfants ont tout vendu et je suis resté sans travail ni maison..."

"Tu as quel âge, mon garçon ?"

"Dix-sept ans..."

"Et tes frères et sœurs ?"

"Mon frère, quatorze ans, ma sœur dix et la petite sept." Le garçon avait fini de manger. En rougissant jusqu'aux oreilles, il demanda : "Je pourrais emporter un bout de fromage pour mes frères et sœurs ?"

"Comment tu t'appelles, garçon ?" lui demanda Damianu.

"Canu Ottavio."

"Ecoute, Ottavio," dit Damianu après avoir jeté un coup d'œil à Matteo qui, comprenant ce qu'avait en tête son amant, acquiesça aussitôt, "prends tout ce fromage et aussi un peu de pain et porte-les à tes frères et sœurs. Puis tu vas les emmener et les monter chez nous. Toi et eux travaillerez pour nous, vous nous aiderez à cuisiner, à servir les clients, à nettoyer, à faire la vaisselle et pour tout ce qu'il y a à faire. Nous vous donnerons le gîte et le couvert et un nouvel habit à chaque saison, à tous les quatre. Et si eux et toi travaillez dur, nous vous donnerons aussi un peu d'argent. Ça te dirait ?"

La garçon écarquilla les yeux : "Vraiment ? Vous dites vrai ? Dieu vous bénisse ! C'est sûr que nous travaillerons dur, vous ne vous en repentirez pas, je vous le jure ! Dieu vous bénisse !" et il prit les mains de Damianu et de Matteo et les embrassa, ému.

"Combien de temps te faut-il pour revenir ici, Ottavio ?"

"Pas plus de trois jours, aller-retour. Que la Madone vous rende vos bienfaits !"

"Alors va. Nous trouverons bien un endroit où vous faire dormir. Va, Ottavio Canu, et reviens vite !"

"Je cours, je vole et je reviens. Que Dieu vous récompense..." dit le garçon et, le ballot avec le pain et le fromage en main, il disparut au pas de course dans la rue.

"Il a l'air d'un bon garçon, pas vrai ?" dit Damianu à Matteo.

"Oui, nous pouvons lui donner un coup de main et nous devons le faire. Et s'ils travaillent vraiment dur, ce sera une bénédiction pour nous aussi. Et aussi pour Renzino, d'avoir d'autres garçons autour de lui, ce sera une bonne chose."

En fait il lui fallut quatre jours, mais finalement Ottavio se présenta à Notre Pinnetta avec ses frères et sœurs : Luigi, Caterina et Annetta. Ottavio et Luigi se mirent aussitôt au travail, et Caterina et la cadette aidaient aussi, comme elles pouvaient. Ces enfants étaient pleins de bonne volonté et apprenaient vite et bien à faire ce qui leur était demandé. Provisoirement, ils les firent dormir sur deux paillasses qu'ils étendaient dans un coin de la salle après la fermeture.

Après quelques mois, contents de voir comment les enfants s'étaient adaptés et de leurs rapports avec Renzino qu'ils traitaient avec la simplicité qu'on a pour un frère et puisque Renzino aussi était bien avec eux, ils firent bâtir deux autres petites chambres, derrière la bicoque à côté de celle de Renzino. Et ils achetèrent d'autres paillasses pour qu'ils dorment plus confortablement et leurs firent faire de nouveaux habits à tous les quatre. Caterina était douée pour repriser, ce qui était apprécié. Luigi apprit à cuisiner et il était à la cuisine avec Damianu, Ottavio s'occupait du jardin potager et des cages des poulets et des lapins, en plus de servir à table quand il y avait beaucoup de clients.

Ils s'aperçurent vite que Renzino et Caterina étaient de plus en plus volontiers ensemble. Ils réalisèrent aussi, à certains coups d'œil, que très vraisemblablement Ottavio devait être comme eux.

Alors, près d'un an après que les quatre enfants soient arrivés chez eux, ils dirent un soir à Ottavio de mettre au lit Renzino et ses frères et sœurs, puis de les rejoindre sous la pergola, parce qu'ils voulaient lui parler. Le garçon obéit puis les rejoignit. Ils le firent s'asseoir à côté d'eux.

"Ottavio, il faut que nous te parlions très sérieusement. Mais tu dois nous promettre que tu seras honnête avec nous et que tu ne nous diras pas de mensonges..."

Le garçon les regarda, inquiet : "J'ai fait quelque chose de mal ?" demanda-t-il, un peu agité.

"Non, nous sommes contents de votre travail à tous et du tien en particulier." Lui dit Damianu, "Mais il y a certaines choses que nous voudrions clarifier avec toi. Nous promets-tu d'être sincère avec nous comme nous le serons avec toi ?"

"Oui... c'est promis..." répondit Ottavio, un peu hésitant.

"Nous avons remarqué que ta sœur Caterina reste volontiers avec notre Renzino. T'en a-t-elle dit quelque chose ?"

"Elle lui est affectionnée, Renzino lui plait..."

"Tu te rends compte que notre Renzino... n'est pas comme tous les autres enfants ?" demanda Matteo.

"Oui... mais il est gentil et bon..." répondit Ottavio en se demandant à quoi ces propos voulaient en venir.

"Renzino est bon, oui, mais il grandit et... nous ne voudrions pas que... tu vois... il fasse quelque chose qui... pourrait mettre ta sœur mal à l'aise." dit Damianu, "Je veux dire que, s'ils s'aiment bien, s'ils se plaisent, nous en serions heureux, mais... je crois que tu devrais en parler à Caterina, comme nous en parlerons à Renzino, et que nous devons tous faire très attention."

"Oui... je comprends... peut-être avez-vous raison. Mais Renzino plait à Caterina, elle me l'a dit..."

"Si la fleur germe elle fleurira... mais le temps venu, et si ce n'était pas trop tôt, ce serait mieux." insista Matteo.

"Oui... c'est vrai." concéda Ottavio.

"Si un jour ils devaient tomber amoureux... si on parlait mariage, tu en dirais quoi, toi ?" lui demanda Matteo.

"Je n'aurais rien contre." répondit le garçon.

"Bien que Renzino soit... comme il est ?" insista Damianu.

"Il est bon, et c'est ce qui compte." répliqua Ottavio.

"Très bien, cela nous fait plaisir. Maintenant passons à l'autre sujet. Et toi, Ottavio, les filles ne t'intéressent pas ?" demanda Damianu.

Le garçon les regarda, surpris, puis, en choisissant ses mots, il répondit : "Je n'ai jamais eu le temps d'y penser... Et puis il n'y en a pas par ici..."

"En fait nous avons l'impression que même s'il y en avait une douzaine plus belle l'une que l'autre... tu ne les regarderais même pas." lui dit Matteo.

Le garçon était visiblement mal à l'aise : "Je... je ne sais pas..."

"Ottavio, tu nous as promis d'être honnête et sincère avec nous. Tu aimes les garçons, n'est-ce pas ?" lui dit Matteo.

Le garçon rougit et baissa le regard. Il se mit à trembler et dit à voix basse : "Ne me renvoyez pas, s'il vous plait...je n'ai jamais... Je n'ai jamais touché Renzino, je vous le jure..."

"Nous n'avons pas dit ça. Je sais que tu ne l'as pas fait. Mais donc tu aimes les garçons... et peut-être préfères-tu les hommes mûrs ?"

"Je... non... je... une fois... j'avais un ami, à la maison du maître Derosas... c'était son garçon d'écurie, un garçon de mon âge, il avait un an de moins que moi..."

"Vous étiez amoureux ?" lui demanda Damianu.

"Moi oui... même si lui... il ne voulait que s'amuser. Mais ça m'allait bien, si je pouvais rester avec lui..." balbutia presque Ottavio, confus.

"C'est pour ça que tu regardais Damianu... d'une certaine façon ?" lui demanda Matteo.

"Non... enfin si, mais... c'est juste que je voudrais être comme tu es, Damianu... Ce n'est pas que je voulais... que je voulais le faire avec toi..."

"Et comment fais-tu pour... faire passer l'envie ?" demanda Matteo.

"Parfois... avec Luigi..."

"Avec ton frère ? Lui aussi est comme toi ? Vous faites l'amour, tous les deux ?" demanda Damianu.

"Non, nous ne faisons pas l'amour... juste parfois on se touche, rien de plus, je le jure... Luigi aime les filles, mais il n'y en a pas ici... alors..."

"Ottavio, tu ne dois pas avoir si peur, nous voulons juste te venir en aide. Nous voudrions que tu nous considères comme ta famille. Alors parle librement." lui dit Damianu. "Luigi et tes sœurs savent, pour toi ?"

"Luigi sait, je lui en ai parlé. Mes sœurs non, elles sont petites et j'aurais honte, avec elles. Vous êtes les premiers, à part Luigi, à qui je dis comment je suis. C'est que je sais que tout le monde juge mal ceux comme moi, pire que si j'étais un voleur..."

"Pas nous. Tu sais, le problème que tu as pour trouver un garçon, et celui de Luigi pour se trouver une fille, le moment venu, nous le voyons bien et nous savons qu'il faudra faire quelque chose pour, tôt ou tard." dit Matteo, "Et comme tu as été honnête avec nous, nous voulons aussi être honnêtes avec toi. Vois-tu, Damianu et moi sommes amants, nous nous aimons et nous faisons l'amour tous les deux, donc nous pouvons bien te comprendre."

Le garçon les regarda les yeux écarquillés, comme incrédule : "Vraiment, tous les deux..."

"Oui, vraiment. Mais nous ne le disons pas pour te mettre dans notre lit." dit Damianu en souriant. "Nous nous aimons et ne voulons le faire avec personne d'autre. Mais nous voudrions t'aider, d'une façon ou d'une autre. Et nous avons pensé que Luigi et toi devez descendre plus souvent au village et connaître des gens, des garçons et des filles. Ce sera plus facile pour Luigi, et il a plus de temps que toi devant lui. Mais si vous trouviez, Luigi une fille qu'il veuille épouser et toi un garçon avec qui vivre, vous pouvez nous en parler. Et si un jour Luigi voulait emmener sa femme travailler avec nous, ou toi ton amant, nous ferions simplement bâtir une chambre de plus et nous agrandirions la famille. Voila, c'est ce que nous voulions te dire, Ottavio."

"Mais vraiment, vous dites que si... si un jour je tombais amoureux d'un garçon et lui de moi... comme vous... je pourrais l'emmener vivre ici avec moi, avec vous ?"

"Bien sûr. Et ici, surtout si Luigi sait pour toi, vivre ensemble serait pour vous bien plus facile qu'au village, non ?" lui dit Matteo.

Ottavio était maintenant visiblement soulagé : "Ce serait beau... oh oui, ce serait très beau. J'ai toujours pensé que j'avais eu de la chance de vous demander ce verre d'eau, mais je ne me doutais pas à quel point cela avait été une chance."

Ils parlèrent aussi à Luigi et se mirent d'accord pour laisser aux deux garçons un peu de temps libre pour aller au village fréquenter les jeunes de leur âge, se faire des connaissances et se lier d'amitié.

Les deux garçons se confiaient désormais souvent à Matteo et Damianu et ils formaient tous vraiment une grande famille.

Les années passaient. Ce fut d'abord Luigi qui épousa Maresa, une fille d'Orune, qui vint travailler avec eux à la Pinnetta. Puis Ottavio, aux fêtes de Saint Francesco, en bas au sanctuaire, connut un berger de trois ans de moins que lui, un garçon d'Irgoli, joyeux et railleur mais très travailleur, qui s'appelait Vannuzzu. Les deux garçons tombèrent amoureux et Vannuzzu quitta sa famille pour venir vivre avec Ottavio, s'intégrant bien dans leur grande famille. Enfin Caterina voulut épouser Renzino, qu'elle aimait vraiment beaucoup et qu'à présent qu'il était grand, tout le monde appelait Lorenzo.

Les petits enfants commençaient à naître à la Pinnetta : les enfants de Lorenzo et de Luigi. Damianu et Matteo, à présent d'âge mûr, voyaient avec plaisir la famille grandir autour d'eux. Grâce à la sagesse et la bonté des deux amants, une harmonie affairée régnait dans la bicoque qu'ils avaient agrandie en faisant un second étage et d'autres extensions à côté de l'ancienne étable.

Parfois le soir, devant la bicoque, les deux amants racontaient leur vie à Vannuzzu et Ottavio, Luigi et Maresa, Lorenzo et Caterina, et Annetta qui devenait une belle jeune fille, et ils les écoutaient avec plaisir.

Les trois jeunes femmes aussi avaient accepté sans aucun problème la relation entre Damianu et Matteo, comme celle entre Ottavio et Vannuzzu. En dehors de leur grande famille, nul ne soupçonnait rien de la vraie nature des relations de ces deux couples, qui donc les vivaient sans problème.

Vannuzzu avait aussi réalisé un vieux rêve de Damianu et Matteo : il avait obtenu de son père quelques brebis et ils avaient maintenant eux aussi leur petit troupeau. Aussi, entre ce qu'ils cultivaient et les bêtes qu'ils élevaient, ils avaient de la viande, des œufs, du lait, du fromage et leurs gains étaient suffisants pour vivre sans problèmes.

Damianu et Matteo, ayant à présent un peu plus de temps libre, apprenaient aux autres, surtout aux plus petits, à lire et à écrire. Matteo, ne serait-ce que par son sens des affaires, était de fait le chef de famille et tous en référaient toujours à lui. Mais Damianu était devenu le confident de tous, grâce à sa bonté, sa douceur et son don pour écouter.

Tard un soir, Damianu et Matteo étaient dans leur chambre, enlacés et couchés sur leur lit, car ils avaient enfin pu faire faire de vrais lits pour tous.

"Tu es heureux, mon Damianu ?" lui demanda Matteo dans un murmure plein d'affection, en le serrant entre ses bras.

"Je ne pourrais pas l'être plus. Et toi ?"

"Tant que je suis avec toi, comment pourrais-je ne pas l'être ?"

"Aucun regret pour le passé ?" lui demanda Damianu, en caressant son beau corps, mûr, fort et viril.

"Des regrets ? Pas un seul. Tu sais, je n'étais qu'un bâtard, recueillis par pitié à la maison, et toi un enfant trouvé... et à présent au contraire nous voici les grands-pères aimés et respectés par cette grande famille. De combien, à présent ? Quatorze ! Et Lorenzo aussi, nous n'avons plus peur pour son avenir, parce que malgré son problème, il est aimé et respecté de tous." Dit Matteo en le caressant de façon de plus en plus intime, "Tu y penses, mon amour ? Nous avons commencé tout cela sans rien d'autre que les vêtements que nous avions sur nous et quelques sous que j'avais dans cette vieille boîte en fer blanc. Maintenant nous avons la bicoque, quelques terres, deux chevaux, un âne, deux charrettes, des bêtes, mais surtout une grande famille. Que pourrais-je vouloir de plus ? Et surtout, je t'ai toi, mon Damianu !"

"Tu ne t'es jamais fatigué de me faire l'amour ?" lui demanda Damianu, en connaissant déjà la réponse.

"Qui pourrait se lasser de l'air qu'il respire, du soleil qui le réchauffe, de l'eau qui le désaltère ? Non, mon amour, Non..."

Ils arrêtèrent de parler et laissèrent parler leurs âmes, leurs cœurs, à travers leurs corps. Ils se donnèrent l'un à l'autre, à peine conscients que dans les trois autres chambres, dans les grands lits en bois, la bicoque abritait trois autres couples qui à cet instant échangeaient autant de désir et d'amour : le fougueux Luigi avec sa belle Maresa, le puissant Vannuzzu et son bel Ottavio, et la douce Caterina avec son gentil Lorenzo.

La vie est belle pour celui qui se contente de peu et, avec amour, partage avec les autres le peu qu'il a.


F I N


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