C'était fait ! Matteo avait le sens des affaires et il savait être convaincant : il était arrivé à obtenir de don Zua non seulement l'autorisation, mais aussi d'excellentes conditions. Ils avaient discuté entre eux tous les détails jusqu'au plus insignifiant, des heures durant. Mais ils avaient fini par se mettre d'accord.
Ainsi les deux garçons étaient rentrés chez oncle Cosimo. Par ses bons offices ils avaient pu acheter une charrette et un âne, ils y avaient mis le petit et rien d'autre, puisqu'ils ne possédaient rien de plus que les habits qu'ils portaient. Mais Rosa leur avait donné trois paillasses et trois couvertures, quelques morceaux de savon et un peu de tissu, ainsi qu'un grand panier plein de bons plats. Oncle Cosimu avait aussi voulu leur donner deux de ses vieux manteaux.
Une fois à Lula, avec les quelques sous qui restaient à Matteo, ils achetèrent l'indispensable pour commencer leur nouvelle vie. Puis ils prirent la route de la mine.
Renzino, assis tranquille et songeur dans la charrette, regardait tout autour, scrutant de ses grands yeux écarquillés ce paysage si étranger pour lui. A un moment il appela Damianu et le jeune homme se retourna pour le regarder.
"Mais on ne voit pas la mer, depuis ici !" dit l'enfant d'une voix un peu plaintive.
"Non, on ne la voit pas d'ici. Mais elle est derrière ces montagnes, là-bas. On ne voit pas la mer, mais tu sais qu'elle est toujours là, même si tu ne la vois pas." Dit Damianu avec un sourire triste.
"C'est comme papa et maman, alors..." répondit l'enfant avec un petit sourire de soulagement.
"Oui, c'est pareil, comme ton papa et ta maman, Renzino. Tout comme eux." Confirma Damianu.
Une fois arrivés à la bicoque encastrée entre deux gros rochers, ils virent un chariot devant, plein de tables en bois et trois hommes au travail : ils refaisaient portes et fenêtres et faisaient des tables et des bancs pour l'intérieur. Don Zua s'était affairé sans délai, comme promis. A l'arrière, deux maçons refaisaient le four. Deux autres, sur le toit, arrangeaient les tuiles.
Les deux garçons déchargèrent leurs quelques affaires et les mirent dans une des deux chambres derrière la cuisine. Puis Damianu prit Renzino par la main et lui fit faire le tour du coin tandis que Matteo allait parler aux ouvriers qui retapaient la maison.
"Tu vois, ici nous ferons un beau jardin et là nous mettrons les cages à poules et à lapins, et peut-être que là-haut nous pourrons aussi faire un enclos pour quelques brebis, si on a assez d'argent pour en acheter." expliquait-il à l'enfant, "Plus on pourra faire pousser et élever des choses nous-mêmes, Renzino, plus on gagnera d'argent, tu comprends ?"
"Oh, regarde, là-haut il y a aussi un puits !" s'exclama l'enfant avec joie. "On va le voir, Damianu ?"
Le garçon se dit que le puits pouvait être un danger pour l'enfant : "Nous irons ensemble plus tard. Viens, maintenant, allons voir les hommes qui font belle notre maison..." lui dit-il.
"Mais... la maison de papa était plus belle..." répliqua l'enfant, songeur.
"La nôtre aussi deviendra belle, tu verras..." lui dit le jeune homme avec un sourire rassurant.
Le tenant toujours par la main, il alla vers les hommes et leur demanda qu'ils prévoient immédiatement une couverture au puits et qu'il le munissent d'une grille et d'un cadenas : il ne voulait pas que Renzino risque de tomber dedans. Il savait combien l'enfant, si fondamentalement obéissant qu'il soit, semblait doué pour se mettre en danger et quand Matteio et lui-même devraient s'occuper des clients, ils ne pourraient pas continuellement le garder à l'œil.
Matteo avait aussi demandé aux hommes de construire un appentis pour l'âne et la charrette, au-delà du rocher qui délimitait l'étable à droite. Les deux garçons se mirent au travail pour nettoyer l'intérieur de la bicoque. Il y avait beaucoup à faire, mais ça ne leur faisait pas peur. Torses nus, Damianu et Matteo travaillaient dur, en silence, sans jamais perdre de vue le petit qui, à sa façon, essayait de se rendre utile, même si parfois il gênait plus qu'il n'aidait.
Mais Matteo laissait souvent son regard errer sur le torse nu de Damianu, et il se sentait légèrement et agréablement excité : il avait vraiment du désir pour son compagnon. Il aurait voulu passer la main sur sa belle poitrine glabre, pas musclée mais loin d'être molle, bien définie. Il aurait voulu toucher entre ses jambes pour éprouver la virile consistance de ce qu'il n'avait qu'entrevu, et jamais en érection... Il aurait voulu embrasser ses belles lèvres sensuelles, pleines mais pas trop charnues... Mais surtout, il aurait voulu voir sur son beau visage un sourire, au lieu de ce voile de tristesse.
Seule la présence d'Ettore semblait avoir eu le pouvoir de faire resplendir d'une lumière spéciale les beaux yeux de Damianu... arriverait-il jamais, lui, à rallumer cette lumière douce et intense ? A faire se relever doucement les coins de la bouche sensuelle de son compagnon dans un sourire heureux ? Arriverait-il jamais à le faire penser à lui comme son amant, son aimé ?
Le soir, après avoir dîné sommairement, ils avaient étalé par terre les trois vieilles paillasses reçues en cadeau et s'étaient mis à dormir, fatigués mais satisfaits. Avoir travaillé toute la journée pour eux-mêmes, pour leur maison, avait instillé encore plus d'énergie aux deux jeunes.
"Tu dors, Matteo ?" demanda Damianu à un moment, et sa voix s'éleva, claire, dans l'obscurité qui baignait la chambre.
"Non, pas encore."
"Je pensais... Nous devrions aussi faire une pergola devant la bicoque, quand il fait beau et chaud, peut-être les hommes apprécieraient-ils plus de manger en plein air... Qu'en dis-tu ?"
Matteo se dit qu'il était bon signe que Damianu pense à l'avenir, qu'il fasse des projets : "Cela me semble une excellente idée. Il y a assez d'espace avant la rue. Oui, nous pourrions planter des pieux et faire un treillis. Que penses-tu planter, pour faire la pergola ? De la vigne ?"
"Non... ça demande trop de soins... je pensais à des glycines. A cette altitude elle devrait encore bien pousser. Et j'aime les fleurs de glycine." Répondit le jeune homme.
"Oui, tu as raison. Va pour la glycine. On peut en planter une à chaque pieu et d'ici deux ans, peut-être trois, elles feront un beau toit de feuilles et de fleurs. Dix à quinze plants devraient suffire, tu ne crois pas ?"
"Si, peut-être. Et puis ça embellira la bicoque à la vue des clients. Tu as pensé à un nom ? Un nom pour notre cantine, je veux dire."
"Non, pas encore. Et toi ?" lui demanda Matteo, de plus en plus ravi que son compagnon ait aussi pensé à cela.
"Non, pas vraiment. Les noms qui me viennent à l'esprit ne me semblent pas faire l'affaire, je ne les trouve pas bons."
"Par exemple ? Dis-m'en quelques-uns, Damianu..." l'encouragea-t-il.
"Chez Matteo et Damianu... ou alors, chez les Trois Dore... ou aussi La Bicoque... Ou... A la Pergola, si et quand nous aurons une pergola..."
"Ils me semblent tous bien. Pourquoi ne te plaisent-ils pas, Damianu ?"
"Je pense aux mineurs, quand ils se disent l'un à l'autre... allons à... ce doit être un nom qui par lui-même donne envie d'y aller, tu ne crois pas ?"
"Oui, je vois ton idée. Je crois que tu as raison. Quelque chose comme : allons chez des amis, tu veux dire, ou allons à la maison... c'est ça ?"
"Oui, mais que ce soit quand même un nom original, un nom moins commun... mais rien ne me vient à l'esprit. Tu vas y penser toi aussi ?"
"Bien sûr, Damianu. Mais comme c'est toi qui feras à manger, Chez Damianu me paraît un bon nom..."
"Non, mon nom pourrait ne pas plaire à certains, ou même ma personne..."
"Comment pourrais-tu ne pas plaire à quelqu'un, toi ?" lui répondit Matteo spontanément, pensant que lui, pouvoir dire "allons chez Damianu" lui aurait certainement valu une agréable sensation...
Le jeune homme ne répondit pas. Mais cette phrase tournait dans sa tête, ainsi que le ton avec lequel Matteo l'avait prononcée.
"La pinnetta..." murmura Damianu d'un ton songeur.
"Quelle pinnetta ?" demanda Matteo en pensant aussitôt à combien de fois il s'était glissé quelques minutes dans ces traditionnelles cabanes en pierres sèches avec un toit de chaume, pour faire l'amour avec quelque berger...
"Comme nom. Les mineurs ont presque tous été bergers, avant de venir travailler ici. Et pour eux la pinnetta c'est leur abri, l'endroit où se reposer, où se restaurer, un peu comme une maison loin de la maison... Qu'en dis-tu ?"
"Oui, ça me plait." Répondit Matteo en se disant qu'il aurait aimé y emmener Damianu, dans une pinnetta, pour faire l'amour. "Mais il n'y a pas de pinnetta, dans le coin..."
"Nous en ferons une nous-mêmes, devant l'appentis de l'âne, au bord de la route... nous ramasserons les pierres éparses et nous en ferons un mur, peu à peu : ce sera le symbole de notre cantine."
"Oui... l'idée est très belle, nous la bâtirons, bien sûr. Et puis... ça leur rappellera quand ils étaient enfants, quand ils s'y réfugiaient à deux et sur leurs manteaux en peau de brebis, la nuit, ils faisaient ces choses si bonnes..."
"Ah bon ? C'est vrai ? Je ne le savais pas..." murmura Damianu. "Mais tu montais aux pâturages, toi... tu connais ces choses... Peut-être même que parfois, toi aussi..."
"Oui, moi aussi." admit Matteo.
"Et aussi avec ce garçon dont tu m'as parlé ?" demanda Damianu d'une voix douce.
"Non, pas avec lui... il n'allait jamais aux pâturages. J'irais volontiers avec lui, si je pouvais, s'il voulait y aller avec moi..." répondit Matteo en revenant inconsciemment à aujourd'hui.
"Il te manque ?" lui demanda alors Damianu.
"Oui, il me manque."
"Il est loin, maintenant..." lui dit Damianu.
"Non, ce n'est pas le problème... c'est que... qu'il ne pense pas à moi. Son cœur est pris par un autre, comme je t'ai déjà dit." Murmura Matteo incapable de décider s'il espérait que Damianu comprenne ou ne comprenne pas qu'en fait il parlait de lui.
"Oui, c'est vrai, tu me l'avais dit. Mais si ce garçon t'avait dit oui, tu lui aurais été... fidèle ?"
"Bien sûr que je lui aurais été fidèle."
"Et tu l'aurais emmené ici avec nous ?" lui demanda Damianu.
Maintenant Matteo ne savait pas quoi répondre, il espérait ne pas trop découvrir ses cartes. Alors, hésitant, il répondit : "J'aimerais construire une pinnetta et l'y emmener, oui... J'aimerais beaucoup. Une pinnetta rien qu'à nous."
Ils se turent, chacun plongé dans ses pensées, jusqu'à ce que le sommeil s'empare d'abord de Damianu puis de Matteo.
Enfin ils purent ouvrir la cantine et commencer leur nouveau travail. Il leur fallait courir toute la journée : les hommes, après leur poste, venaient volontiers passer le temps à "La Pinetta". Les deux jeunes, dans le temps qu'il leur restait, avaient commencé à construire à la fois la pergola et la pinnetta, avec l'aide de Renzino qui allait ramasser les pierres éparses1 dans le coin et que les deux amis montaient pour faire un mur de pierres sèches.
Ils avaient fait un grand cercle, assez pour qu'y dorment sans problèmes deux personnes. Ils avaient aplani la terre à l'intérieur et ils plantèrent au centre la poutre qui soutiendrait le toit conique en paille. Dedans, à droite de l'entrée étroite, ils avaient même fait une cheminée. Renzino était excité et heureux.
"Damianu, qui habitera là ?" lui demanda l'enfant.
"Personne. Nous ne la faisons que pour faire beau."
"Dommage. Moi j'aimerais y habiter, quand elle sera finie..." dit le petit. Puis il demanda : "Je pourrai y jouer ?"
"Bien sûr, Renzino."
"Et toi et oncle Matteo, vous y jouerez aussi ?"
Damianu pensa à ce que lui avait dit Matteo sur les "jeux" que les garçons faisaient dans les pinnetta et sourit intérieurement.
"Vous y jouerez aussi, vous deux ?" insista l'enfant.
"Nous sommes grands, oncle Matteo et moi." Répondit Damianu.
Et il se demanda comment ce serait de faire ces jeux avec Matteo : physiquement il ressemblait assez à Ettore, il était très bien fait, mais de caractère assez différent... et peu à peu, il avait dû admettre qu'il était mieux que son frère. Le souvenir d'Ettore n'avait pas disparu, mais à présent il tourmentait moins Damianu.
Matteo aveait trouvé une vieille pale d'un moulin à aubes, un rectangle en bois que l'usage et le temps avait délavé en faisant ressortir les nervures, et il y avait gravé au couteau le nom "Sa Pinnetta" et il avait coulé dans l'incision faite un peu de peinture rouge : il le mettrait sur le mur de la pinnetta, quand elle serait terminée, comme enseigne de leur cantine.
Les deux jeunes sachant écrire, ils avaient aussi commencé à écrire, contre quelques pièces, les lettres que les hommes voulaient envoyer chez eux, et que Matteo déposait à la poste chaque fois qu'il descendait au village. Les femmes ou la famille des mineurs, presque toujours analphabètes, se les feraient lire par le curé et eux liraient la réponse à ces hommes.
Ils avaient aussi fait, dans un coin de l'étable, un comptoir, avec un petit bazar où ils vendaient aux mineurs du tabac à priser, à chiquer ou à fumer, du savon, des pipes en terre, de petits miroirs rectangulaires pour quand ils se rasaient, des cartes à jouer et autres babioles pouvant être utiles à ces hommes.
Les affaires marchaient bien. Ils arrivèrent à rendre à don Zua Pisanu l'argent qu'il leur avait avancé, et maintenant ils pouvaient même lui verser chaque mois une petite somme grâce à laquelle, peu à peu, ils acquerraient la bicoque et le lopin de terre qui l'entourait. Le jardin commençait à produire, et ils avaient aussi commencé à élever des poules et des lapins. La structure de la pergola était finie et la glycine poussait peu à peu.
La pinnetta était presque terminée, le mur circulaire était déjà à la hauteur de leur tête, il ne manquait donc que le toit pour la terminer. Ils avaient mis longtemps à la construire, parce qu'ils avaient peu de temps pour cela.
Matteo avait remarqué le lent changement de son ami : à présent il semblait plus serein et parfois un rare sourire éclairait son visage, l'illuminait un court instant, et Matteo se sentait de plus en plus attiré par Damianu et de moins en moins capable de cacher ses sentiments.
L'homme, jeune et fort, ignorait que Damianu aussi commençait à ressentir quelque chose pour lui. Damianu était probablement plus habile à cacher ce qu'il sentait timidement s'ébaucher en lui. Ou peut-être n'était-il simplement pas encore assez conscient de l'évolution de ses sentiments. Ce qui les rapprochait le plus, à part leur travail en commun, était leur affection et leur attitude protectrice envers Renzino.
Enfin, la pinnetta aussi fut terminée. Matteo y mit la planche de bois avec le nom. Ils accrochèrent une peau de brebis à l'entrée et en mirent une autre roulée dedans. Damianu prépara du bois pour la cheminée, plaçant tout comme si elle était prête à être utilisée. Les mineurs apprécièrent et peu à peu la meublèrent, qui en faisant une étagère à fromages, qui en offrant une carafe ou un pichet en céramique, qui en donnant une vieille lampe venant de leur baraquement.
Un soir, après avoir mis Renzino au lit et après le départ des derniers clients, rentrés dans leurs baraques, Matteo et Damianu sortirent deux chaises et s'assirent devant la bicoque, comme ils en avaient pris l'habitude avant d'aller dormir.
"Tu es fatigué, Matteo ?" demanda Damianu.
"Un peu, mais tu dois l'être bien plus que moi. Tu ne t'arrêtes pas un moment."
"Non, je ne suis pas trop fatigué. J'aime la vie ici. Je suis content de t'avoir suivi. Il me semble que la vie a enfin pris une autre direction..."
"Oui... et nous formons une belle famille, après tout. Renzino aussi grandit bien, il a l'air heureux lui aussi, même sans enfants avec qui jouer."
"Il a de tous temps été assez solitaire. Le seul qu'il voyait toujours avec plaisir c'était son père."
"Et toi aussi." Lui dit Matteo.
"Oui, moi aussi. Mais maintenant il s'est aussi attaché à toi." répondit Damianu, "Tu as pris la place d'Ettore, dans sa vie."
"Tu penses encore souvent à Ettore ?" lui demanda Matteo un peu étonné que, pour la première fois depuis tant de mois, Damianu prononce de nouveau son nom.
Damianu se leva : "Viens un instant..." dit-il à Matteo.
Il alla vers la pinnetta et s'arrêta devant son étroite entrée. Il se tourna pour regarder Matteo. Dans la pénombre à peine atténuée par le premier quartier de la lune, ses yeux brillaient.
"J'ai pardonné à Ettore... comme tu as dis que je devrais faire. Je lui ai enfin pardonné... et à présent je peux penser à lui sans que mon cœur ne saigne..."
"Bien..."
"Et je m'en porte mieux, comme tu l'avais prédit... il ne me manque qu'une chose, pour être vraiment bien..."
"Quoi donc ?" demanda Matteo et il sentit son cœur battre comme la grosse caisse de la fanfare paroissiale.
"Pourquoi n'emmènes-tu pas ce garçon dans la pinnetta... et ne fais-tu pas ce que trop longtemps tu as voulu faire ?" lui demanda le jeune homme avec douceur.
"Je ne sais pas s'il y viendrait avec moi." répondit Matteo, hésitant mais ému.
"Tout est prêt, là-dedans. Nous avons rassemblé les pierres éparses. Il suffit d'allumer le feu et de dérouler les fourrures... et que tu le prennes dans tes bras. Il ne te dira pas non... son cœur est libre, il n'est plus prisonnier de ses souvenirs."
Matteo prit la main de Damianu, écarta la peau de brebis et entra avec le jeune homme dans la pinnetta.
"Il fait si sombre, là-dedans..." murmura-t-il.
"J'ai mis le briquet à côté de la cheminée, par terre, à droite. Essaie d'allumer le feu, Matteo. Puis déroule la peau de brebis... j'attends ici, près de la porte."
Matteo croyait rêver. il alla vers la cheminée, s'accroupit et chercha le briquet à tâtons, il le trouva, le battit plusieurs fois et finit par arriver à allumer la mèche, la posa sur le petit bois dont s'élevèrent rapidement les premières flammes. A leur tremblante lueur, sans se retourner pour regarder Damianu, il alla près du pilier central et déroula la peau de brebis. Puis il se leva, se retourna et regarda vers Damianu.
Le jeune homme était resté debout, près de l'étroite entrée, devant la peau de brebis retombée et fermant l'entrée. Les flammes faisaient bouger des ombres sur son visage et faisaient briller ses yeux.
Matteo avança jusqu'à son ami, le prit dans ses bras et, un instant avant de poser les lèvres sur celles de Damianu, il murmura d'une voix pleine de désir : "Je te veux..."
Damianu sentit les lèvres brûlantes de Matteo se poser sur les siennes, sa langue chercher la sienne, son corps frémir, puis sa forte érection le chercher par de petits mouvements du bassin.
Quand leurs bouches s'éloignèrent, Damianu murmura : "Prends-moi, fais-moi tien !"
"Vraiment, tu le veux ?" lui demanda, ému, le beau jeune homme.
"Oui, mais à une condition, Matteo."
"Dis-moi..."
"Que ce soit pour toujours. Sois honnête, s'il te plait. Si tu ne te sens pas, il est encore temps de sortir d'ici..."
"A jamais, Damianu, à jamais. Et rien que toi et moi, je te le jure."
"Tu ne m'abandonneras pas comme a fait Ettore ?"
"Jamais, jamais ! Pas de ma volonté, quoi qu'il en soit. Il y a des années que je rêve à cet instant, Damianu..."
"Des années ?" demanda-t-il, stupéfait.
"Oui, depuis quand j'avais dix-sept ans et toi quinze."
"Tu ne me l'as jamais laissé comprendre..."
"D'abord j'étais trop timide... après j'ai vu que tu t'étais donné à mon frère... et je ne pouvais plus te le laisser voir. Et puis tu ne m'aurais pas écouté, n'est-ce pas ? Tu n'es pas comme j'étais, jamais tu ne te serais donné à moi après t'être donné à mon frère. Mais maintenant j'ai changé, j'ai mûri. A présent je veux moi aussi n'être qu'à toi..."
Lentement, il commença à déshabiller Damianu, lequel ouvrait les habits de Matteo. Le feu dans la cheminée réchauffait l'endroit et ils ne sentirent pas le froid de la nuit. Et peut-être ne l'auraient-ils pas senti sans le feu, parce que leurs corps brûlaient de désir. Nus, ils se regardaient mutuellement et trouvaient l'autre beau, leurs sexes étaient déjà dressés et durs. La fumée du foyer s'écoulait dehors en filtrant à travers le toit en paille.
Matteo guida Damianu jusqu'à la paillasse et s'y baissa avec lui. Ils s'y étendirent et Matteo vint sur lui et l'embrassa de nouveau, en le serrant entre ses bras puissants.
"Prends-moi, Matteo..." chuchota Damianu.
"Oui... plus tard... laisse-moi d'abord sentir tout ton corps, tout ton désir..."
Ils se caressaient, se touchaient, se palpaient, et leurs corps se cherchaient dans un crescendo de désir et de plaisir. Ils s'exploraient l'un l'autre dans une symphonie de passion. Ils s'embrassaient, littéralement assoiffés l'un de l'autre.
Damianu pensa que Matteo était différent d'Ettore, moins avide de plaisir et pourtant, pas moins passionné. Les longs préliminaires où, sans doute à cause de la furtivité de leurs rencontres, Ettore ne s'était jamais attardé, provoquaient à présent une explosion de plaisirs en Damianu.
"Fais-moi tiens, Matteo..." l'implora le jeune homme, en sentant que le désir atteignait en lui et en son compagnon une intensité qu'il ne croyait plus pouvoir éprouver.
"Oui... bientôt..." murmura-t-il d'une voix basse et chaude.
Damianu pensa que cette attente à laquelle Matteo le soumettait était comme une torture, mais une merveilleuse torture. Mais vint le moment où il ne fut plus capable de la supporter. Il écarta les jambes, les releva et mit les chevilles sur les épaules de son ami.
"Prend-moi, s'il te plait... je n'en peux plus... prends-moi, Matteo, fais-moi tien..." le supplia Damianu.
Matteo céda enfin à l'insistante prière du jeune homme qu'il se savait aimer et s'apprêta pour leur union.
Damianu pensa que c'était dans la même position qu'Ettore l'avait pris la première fois, cet après-midi de mai, là-haut, sous la tombe du géant. Et il pensa que c'était bien : il recommençait tout à fait pareil, dans cette fraîche nuit d'octobre, des années après, il allait commencer une nouvelle relation et il espérait qu'elle serait, cette fois, encore plus belle que la première.
Le sexe de Matteo, dur et grand, était moins gros que celui d'Ettore et il entra en lui, malgré tout le temps où Damianu n'en avait pas accueilli, sans lui faire sentir de douleur. Il l'accueillit en lui en lâchant un long et tremblant soupir de plaisir. Il voyait les yeux de Matteo briller, son sourire s'accentuer pendant qu'il le pénétrait d'une seule poussée, calibrée, lente mais virile.
"Oh... Damianu..." Murmura Matteo, ému, quand il fut enfin tout en lui.
"Oui, Matteo... je suis à toi..."
"Oui, enfin... tu es vraiment tout à moi." Dit-il en commençant à bouger d'avant en arrière dans ce brûlant et étroit canal.
"Oui, comme ça, Matteo !" l'encourageait le jeune homme, tremblant de plaisir.
"Je t'aime, Damianu !" lui murmura le fort et beau jeune homme en commençant à marteler en lui avec vigueur croissante.
"Moi aussi je t'aime, Matteo. A présent je peux le dire... oh oui, je peux te le dire."
Ils firent l'amour longuement, avec calme et passion, et cela aussi plut à Damianu. Ettore semblait toujours pressé, lui. Peut-être ne savait-il tout simplement pas se retenir, maîtriser son désir, peut-être craignait-il toujours d'être surpris par un membre de la famille, peut-être ne savait-il pas jouir pleinement du bonheur de leur union... Damianu n'aurait pas su dire, mais cela ne lui importait plus, désormais.
Enfin, Ettore faisait vraiment partie du passé. Il ne l'oublierait jamais, il resterait toujours un coin de son cœur qui lui serait réservé, mais dès cet instant Damianu savait appartenir, totalement et à jamais, à Matteo.
"Je t'aime, Damianu." lui répéta son ami.
"N'oublie jamais de me le répéter... de temps en temps... Je t'en prie..."
"Comment pourrais-je ? J'aurais voulu te le dire depuis si longtemps ..."
"A présent tu peux, et même tu dois. Moi aussi je t'aime, Matteo. Et j'aurais aussi dû le comprendre plus tôt. Mais je le sais enfin."
Puis le plaisir que Damianu sentait fut si intense qu'il ne sut plus se contrôler et déversa tout son sperme tiède, en puissants jets, entre leurs corps. Cela déchaîna aussi l'orgasme de Matteo, qui déchargea dans les douces, étroites et chaudes profondeurs de son amant.
Couchés enlacés, haletant un peu, se détendant dans le doux et complet bonheur d'après l'orgasme, ils échangèrent de tendres baisers et des caresses légères. Cela aussi était nouveau, pour Damianu, et extrêmement plaisant.
Quand enfin ils décidèrent de se rhabiller, à la lueur ténue des dernières braises dans le foyer, ils se sentaient tous deux au septième ciel. La main dans la main, ils rentrèrent dans la bicoque, et c'est à peine si leurs pieds touchaient terre, tant leurs âmes et leurs cœurs se sentaient légers.
A la porte de leur chambre, où Renzino dormait profondément, ils échangèrent un dernier baiser et enfin ils se couchèrent pour dormir. Ils s'endormirent en se sentant entourés d'une intense bulle bonheur.