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histoire originale par Andrej Koymasky


pin DES PIERRES EPARSES CHAPITRE 5

Ogni dolore est dolore, ogni sentimentu est dannu, però non est tantu mannu, che i su perder s'amore
Toute douleur est douleur, chaque angoisse est un mal, mais le plus insupportable c'est de perdre l'amour.

Quand la nouvelle du terrible incendie arriva à la bergerie d'oncle Cosimu, la consternation fut générale : nul n'avait survécu, dans cet inexplicable brasier avaient péri don Antonio et son neveu don Ettore, oncle Santo, sa fille donna Martina et donna Tana. Seuls Matteo, Damianu et Renzino avaient échappé au malheur.

Damianu, quand il apprit la nouvelle, perdit connaissance. Matteo fut aussi terriblement secoué : personne ne comprenait comment l'incendie avait pu se déclarer mais, encore en possession du billet d'Ettore que Primus lui avait remis en secret, le garçon avait tout compris.

"Matteo, pour l'amour de dieu et de notre père, il faut que tu prennes Damianu et Renzino avec toi et que tu les emmènes à tout prix chez oncle Cosimu, avant ce soir et vous irez dormir là-bas. C'est de la plus haute importance ! Ne dis rien à personne sur ce billet. Ne me trahis pas, toi au moins. Tu comprendras tout demain matin. Je t'en prie, Matteo, je compte sur toi, ne me trahis pas et fais ce que je te demande ! Ton frère Ettore."
En lisant le billet, deux choses l'avaient frappé : la référence explicite à "notre père" et le "ton frère"... ce que tout le monde savait, disait, bien que jamais à voix haute, était écrit pour la première fois, clairement, sur ce billet : Matteo était vraiment le demi-frère de don Ettore. Puis l'insistance avec laquelle il le pressait à emmener ailleurs son fils et son amant et cette annonce : "tu comprendras tout demain matin ".

Telles étaient les pensées de Matteo pendant qu'il prenait soin de Damianu. Seigneur, Ettore devait être vraiment désespéré pour arriver à une telle décision ! Rosa, la fille d'oncle Cosimu prenait soin de Renzino, qui continuait à demander où était son papa. Matteo regardait le visage exsangue de Damianu dont il tenait la tête sur les genoux. En lui mettant un linge trempé de vinaigre sous le nez, il essayait de lui faire reprendre connaissance.

Damianu gémit. Peu après il ouvrit les yeux et il s'y lisait un désespoir si profond que le cœur de Matteo saigna encore plus.

"Pourquoi ? Pourquoi a-t-il fait ça ? Pourquoi ne m'a-t-il pas emmené moi aussi ?" gémissait le garçon.

Matteo lui caressa le visage et il se demandait ce qu'il pouvait dire, ou faire, pour alléger l'angoisse de Damianu.

"Pourquoi, Matteo, pourquoi ? Pourquoi Ettore a fait ça ?" geignit encore le garçon.

Matteo secoua la tête, incapable de répondre à cette question angoissée. Puis il réalisa que Damianu avait compris ce que lui savait désormais : contrairement aux autres qui parlaient d'un terrible malheur, Damianu savait ce qui s'était vraiment passé.

Sans y penser Matteo se mit à prendre le garçon entre ses bras en balançant un peu le bassin d'avant en arrière. Que pouvait-il donc lui dire ? Comment répondre à une telle question ?

Quand il avait lu le billet de son demi-frère, Matteo avait pensé que peut-être Ettore voulait emmener Damianu et son fils et fuir avec eux. Les faire aller à la bergerie d'oncle Cosimo aurait été plus simple que de fuir depuis la maison. Il pensait que c'était le plan d'Ettore et qu'il lui demandait, par ce billet, de l'aider à couvrir leur fuite. Mais en fait...

"S'il m'aimait, il m'aurait emmené avec lui... il savait que je l'aurais suivi, même dans la mort je l'aurais suivi, il le savait. Mais il ne m'a pas emmené avec lui, il m'a laissé là, seul..."

"Il ne t'a pas laissé seul, il t'a laissé avec moi, il t'a confié son fils Renzino : une partie de lui..." murmura Matteo, écrasé par l'intensité de la douleur qu'il sentait transpirer de tout l'être de Damianu.

"Tu savais..." gémit le garçon et c'était autant une affirmation qu'une question et une accusation.

"Non, Damianu, je ne savais pas..."

"Pourquoi nous as-tu emmenés ici, Matteo, alors ?"

"Ettore me l'avait demandé, mais je ne savais pas, je te le jure." "Je devais rester avec lui, je devais mourir avec lui... Mais il n'a pas voulu de moi près de lui, il ne m'a pas voulu..."

"Tu... tu as toujours fait tout ce qu'Ettore te demandait..."

"Oui... tout..."

"Et bien, cette fois-ci c'est cela qu'il voulait de toi, de nous." Lui dit Matteo avec douceur. "Il voulait que tu vives, que nous vivions, que nous prenions soin de Renzino, tu ne le comprends pas ? Il voulait qu'à travers nous trois quelque chose de lui continue à vivre, tu ne le comprends pas ? En toi son amour, en Renzino et moi sa chair. C'est la dernière chose qu'il t'a demandé, Damianu."

"En moi son amour ?" demanda Damianu stupéfait, pas tant de ce que Matteo, par ces mots, montre avoir connaissance de leur amour, mais surtout parce qu'à cet instant il se sentait trahi par l'objet de son amour.

"Oui, par désespoir il a décidé de... de mettre fin à tout ainsi. Par amour il a décidé que toi, que nous, continuions à vivre, tu ne le comprends pas ?"

"Il aurait suffit qu'il te dise d'emmener Renzino et qu'il me laisse mourir avec lui. Dans ses bras..."

"Il ne pouvait pas, tu ne le comprends pas ? Pour lui tu étais plus important que sa vie même, tu ne le comprends pas ? Tu aurais fait pareil pour lui, tu serais mort pour sauver sa vie, non ? Et c'est exactement ce qu'il a fait, lui, et rien d'autre."

Damianu fit signe que non, il se sentait trahi par Ettore dans ce qu'il avait de plus sacré, trahi dans son amour. Celui qui aime vraiment n'enlève pas à son aimé ce qu'il a de plus précieux. Et il n'avait qu'Ettore, la vie ne lui avait jamais rien donné de plus précieux.

Pendant ce temps Rosa parlait avec son père, oncle Cosimu : "Ils restent sans rien, les pauvres garçons. Que peuvent-ils faire, maintenant ?"

"Ils resteront ici avec nous... je le dois à ce pauvre don Antonio, je le dois aux Dore. Ils resteront avec nous jusqu'à ce qu'ils soient en mesure de penser à eux-mêmes... pour toujours s'il le faut, en ce qui me concerne."

"Quelle horrible malheur, quel horrible malheur. Tous morts ainsi, dans les flammes ! Quelle mort horrible." Murmura Rosa en se signant rapidement, comme pour exorciser le mauvais sort.

L'enquête des carabiniers fut fermée et conclut à la malchance : très certainement la vieille donna Tana avait par inadvertance renversé sa lampe et tous avaient été surpris dans le sommeil. Les restes d'Ettore avaient été trouvés près du lit de donna Tana, ceux des trois autres chacun dans son lit, bien que tout se soit écroulé.

Le surlendemain eurent lieu en l'église paroissiale d'Arbatax les obsèques de la famille Dore. Les cinq cercueils noirs contenant les restes des corps carbonisés étaient alignés dans l'église, et tout le village était là, ainsi que beaucoup d'autres, venus des villages voisins quand la nouvelle s'était répandue.

Sur le banc des Dore, le premier à droite, maintenant décoré de draps noirs aux bords d'argent couvrant les armes et le nom de la famille, seuls étaient assis Matteo et Damianu, avec entre eux Renzino que Damianu tenait près de lui, un bras passé à son épaule, dans un geste spontané de protection.

L'enfant avait sa grosse tête posée contre le flanc de Damianu. Les deux jeunes étaient assis raides, le visage impassible.

"C'est laquelle la caisse de papa ?" demanda l'enfant en murmurant.

"C'est celle du milieu." Lui répondit Damianu à voix basse.

"Parce que papa c'est le plus important, hein ?"

"Oui, c'est pour ça." Confirma Damianu.

"Et maintenant, il est allé avec maman ?" demanda le petit.

"Oui..." répondit Damianu et, une pensée apparut dans sa tête, mais une pensée qu'il ne dit pas : oui, il l'a préférée, elle, à moi !

Lorsqu'il sortirent sur le parvis pour monter au cimetière, ils suivirent tous trois la procession des cinq cercueils et le triste cortège qui les y accompagnait.

Puis, de retour au village, le père Portolu et le maire demandèrent aux deux garçons de les suivre avec l'enfant à la mairie. Vint avec eux le brigadier des carabiniers. Le maire sortit quelques lettres, en rompit les sceaux et, devant cette assemblée, il en lut le contenu.

Donna Tana avait laissé tout son argent, déposé à la banque Sella de Cagliari sous forme d'obligations d'Etat, au petit Lorenzo Dore, donnant consigne que les fonds soient administrés jusqu'à la majorité de l'enfant par un des Dore, "à l'exclusion d'Ettore Dore"... La veille femme avait voulu donner une dernière gifle morale au jeune homme, même si cela n'avait plus la moindre importance. L'administrateur des fonds n'était autorisé à utiliser que les intérêts pour entretenir l'enfant, mais il ne pouvait toucher au capital.

Puis vint le testament de don Antonio : il laissait tous ses biens à son neveu Ettore... mais cela signifiait qu'il ne laissait plus rien, puisque la Banque Agricole saisirait en paiement partiel des dettes l'unique parcelle qui restait et le terrain ne contenant plus que les ruines brûlées de la maison. Puis il y avait un document où il déclarait que Matteo était le fils de son aîné, donc un Dore et enfin la lettre par laquelle lui, don Antonio, des années avant, avait légalement adopté Damianu.

Le maire remit tous ces documents à Matteo et Damianu, fit signer les actes au père Portolu et au brigadier Accossato, et demanda à Matteo ce qu'il comptait faire maintenant.

"Nous ne savons pas encore. Pour l'instant nous rentrons chez oncle Cosimo et travaillerons pour lui, au moins un moment. Mais il n'est pas riche, oncle Cosimo, nous ne pouvons pas rester longtemps chez lui, même s'il nous dit de ne pas nous en faire." Répondit le jeune homme.

"Vous n'avez plus rien, à part un peu d'argent pour élever Renzino... vous sentez-vous de prendre soin de lui ?" demanda le père Portolu.

"Mais évidemment que nous prendrons soin de Renzino !" répondit Matteo avec fierté.

"Si vous vouliez le mettre au collège..." suggéra le prêtre, "je peux placer une recommandation pour vous aux sœurs de sainte Catherine, à Nuoro..."

"Non. Renzino restera avec nous. Nous avons toujours pris soin de lui, après tout... en plus de donna Martina." Dit Damianu le ton décidé.

"Pauvre petit... il souffre d'hydropisie, vous savez, même si don Ettore, paix à son âme, refusait qu'on en parle..." dit le père Portolu, "Ce n'est pas grave, grâce à Dieu, mais ce petit ne sera jamais normal, vous comprenez ? Dans un collège, peut-être..."

"Don Ettore ne l'aurait jamais mis au collège et nous ne l'y mettrons pas non plus." Le coupa Damianu d'un ton déterminé en regardant Matteo qui acquiesça.

"Nous sommes sa famille, non ?" dit Matteo d'une voix décidée, "Selon les papiers que le maire nous a lus et que j'ai ici, je suis son oncle, non ? Et Damianu aussi, ayant été en son temps adopté par mon grand-père, est un Dore comme nous. Renzino a encore une famille. Et la famille Dore, malgré tout, a toujours été unie et le sera toujours. Renzino restera avec nous."

Damianu le regarda en éprouvant de la reconnaissance pour sa prise de position déterminée. Pour la première fois il pensa qu'au-delà de l'indéniable ressemblance physique avec Ettore, Matteo en cet instant ressemblait aussi à son frère dans son attitude : malgré un air plus doux et gentil, ses yeux et sa voix montraient la même détermination que son amant... son amant qui n'était plus.

Le père Portolu acquiesça avec une expression triste : "Que Dieu vous assiste, les garçons." Dit-il à voix basse.

"Quel dieu ? Celui qui a permis que... qu'arrive... tout cela ?" demanda Damianu d'un ton amer dicté par la douleur qui tenaillait son cœur.

"Ce dieu qui, même s'il te semble qu'il regarde ailleurs, ne cesse jamais de prendre soin de ses créatures." Répondit le prêtre.

"Et vers où regardait-il, la nuit où... où..." protesta Damianu, incapable de poursuivre.

"Un jour peut-être nous comprendrons..." suggéra Matteo qui sentait en son âme une forte douleur encore accrue par celle qui brûlait le cœur de Damianu.

"Un jour certainement nous comprendrons, quand nous serons aussi là-haut." Corrigea le prêtre avec assurance et gentillesse.

"Et alors, qu'attend-il pour nous appeler nous aussi là-haut ?" demanda Damianu.

"Peut-être veut-il te donner le temps de comprendre quelque chose de plus..." dit le père Portolu. Et il ajouta : "Si tu venais plus à l'église, si tu priais plus, Damianu..."

Matteo fit non de la tête : "Ce n'est pas le moment pour ces discours, prêtre Portolu. L'incendie n'a pas complètement fini de brûler, ne le comprenez-vous pas ?"

Le prêtre secoua la tête, mais par respect pour la douleur des deux jeunes hommes, il n'insista pas. Il les salua et rentra au presbytère.

Damianu regarda vers Renzino qui, non loin, était accroupi par terre et observait les fourmis s'affairer à l'entrée de la fourmilière. Le jeune homme l'appela. L'enfant se tourna pour le regarder et fit signe, les doigts sur les lèvres, de se taire, pour ne pas déranger les fourmis.

Matteo se souvint soudain de sa boîte en fer-blanc et se demanda si l'incendie avait brûlé aussi toutes ses économies : il fallait qu'il aille vérifier et, si elles étaient encore là, il était temps de les sortir de la cachette où il les gardait.

"Damianu, attends-moi un instant, j'ai une chose à faire." Lui dit-il.

Damianu acquiesça et pendant que Matteo s'éloignait à grands pas vers la ruelle qui courait entre les maisons et la forêt, il vint s'accroupir à côté de Renzino et se mit lui aussi à regarder les fourmis. L'enfant le regarda un instant et lui sourit, puis se remit à observer le va et vient des fourmis.

Matteo arriva au verger derrière les ruines de la maison. Il y entra, alla au muret qui le séparait de la cour et vit qu'il était encore intact. Il bougea la pierre en bas, retira la boîte en fer-blanc et contrôla rapidement le peu d'argent contenu. Tout était en ordre. Il remit la pierre en place, se leva et, la boîte en main, il revint sur la place. Il appela Damianu et Renzino et, prenant le petit entre eux en le tenant par la main, ils remontèrent lentement vers la bergerie d'oncle Cosimo.

Une fois à la maison à côté de la bergerie, ils laissèrent le petit jouer avec les enfants de Rosa et Matteo fit signe à Damianu de monter avec lui dans la chambre que Rosa avait préparée pour eux trois. Matteo s'assit sur sa paillasse et ouvrit la boîte en fer dont il montra le contenu à son compagnon.

"Je suis allé chercher mes économies... tu vois, Damianu, nous avons un quelques sous et si nous allions ailleurs, nous pourrions nous trouver un travail et gagner de quoi vivre. Ici, oncle Cosimu, en échange de notre travail, ne peut nous donner plus que gîte et couvert, il n'est pas en mesure de nous payer. Ailleurs, peut-être, pourrions-nous gagner quelque chose. Qu'en penses-tu ?"

"Ce que tu décides toi, moi ça m'ira bien." Répondit le garçon.

"Oui. La rente de l'argent de donna Tana suffira à peine aux besoins de Renzino, et nous devons tous les deux pourvoir aux nôtres."

"Ne prononce plus le nom de cette vieille sorcière ! Elle détestait Ettore. Je ne veux plus entendre son nom. Si elle avait délié les cordons de sa bourse, Ettore et les autres seraient encore en vie." Dit d'un ton âpre Damianu, "J'espère que cette mégère continue à brûler en enfer !"

"Ne pense plus au passé, mon Damianu ! Nous devons penser à l'avenir..." lui dit gentiment Matteo.

"Passé... avenir... il n'y a plus rien, plus rien de rien."

"Il y a nous, Damianu. Il y a toi, il y a moi et il y a Renzino... le fils de ton Ettore."

Damianu le regarda, surpris : pour la première fois il réalisait clairement que Matteo savait.

"Mon Ettore..." fit Damianu en écho sans cesser de le regarder dans les yeux.

"Oui, ton Ettore, Damianu."

"Et qu'en sais-tu, toi ?"

"Je sais."

"Que sais-tu ?"

"J'en sais assez. Je sais combien tu l'aimais, je sais combien il t'aimait... et je sais que tu étais pour lui... plus qu'une épouse, même s'il devait te le montrer en secret."

"Non, il ne m'aimait pas... il ne m'aimait pas sinon il ne serait pas parti... il ne m'aurait pas laissé comme ça. Il ne m'aimait pas assez. Non, il ne m'aimait pas... Et d'ailleurs, il ne me l'a même pas dit, jamais." Dit Damianu, inconsolable.

"Si il t'aimait, au contraire. Il t'aimait et même s'il ne te l'a pas dit avec des mots il te l'a prouvé, non ? Il te l'a démontré de tout son corps, non ?"

"De tout son corps... ça oui... Et toi, tu le savais ? Il te l'avait dit, lui ?"

"Non, je vous ai vus."

"Tu n'as jamais rien dit..."

"Pourquoi aurais-je dû ? A qui aurais-je dû ? Moi aussi je sais combien, ceux comme nous, devons toujours garder secret nos sentiments et nos rencontres. Mais surtout nos sentiments, parce que si une rencontre peut être pardonnée, ce sentiment ne l'est jamais."

"Tu sais... tu sais tout... Ceux comme nous, as-tu dit, alors toi aussi... toi aussi tu aimes quelqu'un... tu aussi tu aimes... un homme."

Matteo acquiesça : "Ce n'est pas un homme, c'est un garçon comme moi, un peu plus jeune que moi."

"Mais au moins il est vivant, lui." Dit Damianu, loin de se douter que Matteo parlait de lui.

"Oui, il est vivant, mais il ne sait pas que je l'aime, je n'ai jamais pu le lui dire, je ne peux pas le lui dire."

"Pourquoi ? Il n'est pas comme nous ?" lui demanda Damianu, oubliant un instant ses problèmes et sa douleur.

"Si, il est comme nous, mais il en aime un autre. Il l'aime trop pour pouvoir m'écouter. Il l'aime trop pour que je puisse essayer de lui dire ce que je ressens pour lui."

"Alors nous sommes seuls, toi et moi." Conclut Damianu avec un sourire triste. "La vie n'est que solitude, que douleur. Toi et moi n'avons rien."

"Nous nous avons l'un l'autre et maintenant nous avons Renzino à qui penser. Nous avons plus de chance que d'autres qui n'ont même pas ça."

"De la chance ! Comment peux-tu parler de chance ? Si c'est ça la chance... qu'est le malheur ? Que sommes-nous, sinon des pierres éparses, foulées par les chevaux, dispersées à coups de pied par les passants, lavées par la pluie et brisées par le soleil. Trop petites pour être utiles, trop grandes pour passer inaperçues."

"Oui, nous sommes des pierres éparses. Assez dures pour ne pas être cassées sous le pas des chevaux ou les coups de pied des passants. Mais il suffit de les mettre ensemble, avec un peu de boue pour en faire un mur, il suffit de les lancer avec une fronde pour en faire un projectile redoutable, il suffit de les poser sur des feuilles pour que le vent ne les emporte pas... Même les pierres éparses, Damianu, peuvent être précieuses en mille choses."

Soudain un éclair illumina vivement l'intérieur de la chambrette et fut très vite suivi par un assourdissant tonnerre. Les deux garçons sursautèrent. La pluie commença à tomber avec violence.

"Renzino... Renzino est dehors !" dit Damianu en sautant sur ses pieds et il se précipita dehors, suivi par Matteo.

Un éclair terrible et le tonnerre presque immédiat remplirent l'air d'une lumière crue montrant les ombres nettes, comme découpées, des arbres et de la maison. Renzino était au milieu du terrain, immobile, le visage tourné vers le ciel, et il riait. Damianu courut le chercher, le prit dans ses bras et rentra à la maison en courant. Ils étaient déjà trempés tous les deux.

Matteo lui dit : "Monte-le tout de suite à la chambre, enlevez ces habits trempés et mettez-vous sous les couvertures avant de prendre froid."

Pendant que Damianu enlevait ses habits, Matteo enlevait ceux de l'enfant : "Tu n'aurais pas dû rester sous l'orage, c'est dangereux." Lui dit-il.

"Mais j'ai même pas eu peur." répondit le petit. "Il y a papa et maman, là-haut, qui me regardent, et ici-bas il y a Damianu et toi qui me regardez."

Matteo mit l'enfant, nu, sur la paillasse et le couvrit de la couverture. Il ne put éviter de voir le corps nu de Damianu, un instant avant que lui aussi se couche à son tour sur sa paillasse et se couvre. Il était beau, sensuel, attirant. Voir sa peau glabre, le buisson touffu de poils noirs autour de son sexe au repos, ses formes fines et agiles, sèches mais fortes, cela le fit trembler légèrement et nourrit son désir.

"Vous avez chaud ?" demanda Matteo tandis que, dehors, la nature en furie semblait s'acharner sur la maison.

"Moi pas. Je peux venir avec toi, Damianu ?" demanda Renzino.

"Viens..." répondit le garçon.

L'enfant se glissa furtivement sous la couverture de Damianu, se mit contre lui et s'y lova. Le garçon le prit dans ses bras.

"Maintenant oui, il fait bon..." murmura l'enfant en posant un petit baiser sur le corps nu du garçon, entre l'épaule et la poitrine.

Matteo prit la couverture de la paillasse de Renzino, la mit sur celle de Damianu et les borda avec soin et tendresse.

Damianu sentait le petit corps doux et nu de l'enfant contre le sien. Il se dit que même si c'était la chair de la chair d'Ettore, la sensation était toute autre. Le contact du corps nu du père l'aurait brûlé partout et enflammé de désir, alors que là il ne ressentait que de la tendresse. Et pourtant c'était une partie d'Ettore qu'il serrait contre lui.

Par la fenêtre arrivait encore la lueur des éclairs, mais le bruit du tonnerre s'éloignait. A chaque éclair leurs trois silhouettes semblaient jaillir du noir, pour replonger aussitôt dans la pénombre de cette petite chambre dépouillée.

"Tu veux que j'allume une lampe, Damianu ?" demanda Matteo.

"Non, ça va comme ça..." dit le garçon, arraché à ses pensées.

"Tu t'assieds ici, avec nous, Matteo ?" demanda Renzino d'un ton timide, de sa petite voix qui évoquait plus une petite vieille qu'un enfant.

Matteo sourit et s'assit par terre à côté de la paillasse. Il caressa les cheveux blonds, rares et mouillés de Renzino, puis aussi les boucles noires de Damianu.

"Vous êtes bien ?" demanda-t-il alors.

"Oui..." répondirent les deux autres, presque dans un murmure.

Oui... Matteo se dit que son désir avait maintenant une autre saveur. Quand il lui arrivait de pouvoir s'unir à un de ses compagnons occasionnels, son désir était coloré de libido et de la soif de jouir. Maintenant au contraire, à l'égard de Damianiu, son désir était plein de tendresse et d'envie de donner plaisir et soulagement à son compagnon... Soulagement du corps, du cœur et de l'âme.

Peut-être était-ce la présence de l'enfant entre eux, peut-être était-ce la tendresse qu'il ressentait devant ces deux corps sous les couvertures, peut-être était-ce l'effroi profond régnant dans l'esprit et le cœur de Damianu qui changeait tout en lui.

Et puis, aussi soudain qu'avait éclaté ce violent orage, le calme revint dans le ciel. Les nuages se déchirèrent et descendirent derrière la montagne. Le soleil, depuis le côté opposé, avant de descendre sur la mer, lança ses chauds rayons dorés et la nature réapparut dans le silence atone qui suit la tempête. Un peu de lumière revint dans la chambrette, chaude et agréable.

Matteo regarda Damianu et vit que des larmes descendaient en silence de ses yeux mi-clos, baignant à nouveau ses joues sur lesquelles la pluie avait à peine séché. Spontanément Matteo caressa doucement la joue de Damianu, pour en enlever ces larmes. Le garçon rouvrit grand ses yeux tristes et regarda son compagnon.

"Comment vas-tu ?" lui demanda Matteo en le regardant intensément, et un sourire triste éclaira un instant son visage.

"Il s'est endormi..." murmura Damianu en désignant l'enfant des yeux.

"Bien. Mais toi, ça va ?" insista Matteo.

"Je ne sais pas... Tu as raison, Ettore est encore là avec moi, grâce à lui... et grâce à toi. Parfois tu m'as l'air si différent... mais parfois je crois le voir en toi. Je vais mal, je suis perdu... pourquoi a-t-il fait ça ? Pourquoi Ettore n'a-t-il pas partagé ça aussi avec moi ?"

"Parce qu'il voulait que tu sois ici, maintenant... comme ça, avec son fils dans tes bras, et moi à côté de vous deux."

"Qu'en sais-tu, de ce qu'il voulait ?" lui demanda Damianu dans une plainte incrédule, sans cesser de le regarder dans les yeux.

"Peut-être qu'un jour je te le dirai..." lui répondit Matteo.

"Pourquoi un jour ? Pourquoi pas maintenant ? Combien y a-t-il de choses que tu sais, que je croyais que tu ne pouvais pas savoir ? Comme le fait que tu es son frère : on le sait tous, on le savait tous, mais on en parlait jamais, avant le document de don Antonio." Dit Damianu accablé, "Pourquoi celui qui sait se tait et celui qui ne sait rien bavasse ? Pourquoi personne n'appelle un chat un chat, plutôt que de proférer tant de mots inutiles ?"

"Oh, que de pourquoi, mon Damianu ! Dire ou ne pas dire ne change pas la véracité des choses. Et comme a dit une fois prêtre Portolu dans un prêche, il y a un temps pour rire et un temps pour pleurer, un temps pour parler et un temps pour se taire..."

"Je ne connais que le temps pour pleurer..."

"Non, mon Damianu, tu as aussi connu le temps d'aimer. Cela, personne ne pourra te l'enlever."

"Mais se temps a brûlé avec Domus Dore et il ne reviendra jamais plus..." se lamenta le garçon.

"Mais, qu'en sais-tu ? Avant que... avant que toi et lui vous trouviez, tu n'imaginais même pas que ce temps puisse venir. Et pourtant il est venu, tu as connu la joie et l'amour." Lui dit Matteo, "Nous ne savons pas ce que demain nous réserve. Nos rêves et nos désirs sont comme nos craintes et nos peurs : ils n'existent qu'en nous et seul demain nous dira lesquels se réaliseront et lesquels mourront."

"J'ai envie de mourir, Matteo, j'ai envie de fermer les yeux et de ne jamais me réveiller..." murmura Damianu.

"Mais tu ne peux pas faire ça, pour toi-même, pour Renzino... et aussi pour moi." Ajouta Matteo et il dit ces derniers mots le cœur au bord des lèvres en se demandant s'il n'avait pas tort de le dire.

"Quand pouvons-nous jamais faire ce que nous voudrions ?" demanda tristement le garçon.

"Quand nous voulons quelque chose et que nous sommes en mesure de le faire." Répondit Matteo avec humble sagesse. "Quand nous essayons de faire ce qu'il est juste de faire."


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