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histoire originale par Andrej Koymasky


pin DES PIERRES EPARSES CHAPITRE 4

Homine cando faeddat, e non abbaidat in cara, homine traitore
L'homme qui parle sans regarder dans les yeux est un traitre.

Ettore avait pris la route tôt le matin, juste après l'aube. Il avait l'habitude de voyager, cela faisait des années maintenant qu'il voyageait, en quête de l'argent qui manquait toujours. Mais là, c'était différent : s'il n'en trouvait pas d'ici une semaine, la maison et le dernier champ qui leur restait seraient saisis. Ce serait la fin, pour toute la famille, la fin pour tous les Dore.

Mais cette fois-ci il se sentait gai et plein de confiance : la riche connaissance de Marcus Laconi lui prêterait l'argent et il paierait las dettes, lèverait l'hypothèque et peut-être lui resterait-il même assez pour acheter un habit neuf à Renzino et un autre pour Damianu. Oui, se disait-il, heureux, en pensant à l'argent et à son tendre Damianu, la vie allait changer, elle prendrait enfin un cours positif.

Il chevaucha assez longtemps, descendit dans la vallée et remonta sur l'autre versant. Arrivé à un village, il s'arrêta à l'auberge, boire un verre et faire manger le cheval. Il ne voulait pas s'arrêter longtemps, il avait hâte d'arriver chez les Laconi. Mais à l'auberge il rencontra don Pasquale Obinu, un riche propriétaire terrien du coin. A lui aussi il avait demandé un prêt, autrefois, mais le noble avait refusé sous quelque prétexte.

Don Pasquale le salua jovialement. Ettore n'avait pas envie de lui parler, mais feignit de le voir avec plaisir.

"Quel bon vent vous amène, don Ettore ? Quel plaisir de vous voir, et de vous voir en pleine forme !" lui dit l'homme.

"Je ne m'arrête qu'un instant." Lui répondit le jeune homme avec un grand sourire, "J'ai promis à un ami proche d'aller le voir... Vous savez, il m'a demandé de lui donner un coup de main..." inventa Ettore.

"Et comment vont les affaires ?" lui demanda le noble homme avec un sourire malicieux, en tâchant de garder un ton neutre.

Ettore ne voulut pas lui donner satisfaction, aussi répondit-il : "Par chance nos problèmes sont finis ! Donna Tana nous a donné ses lettres de change, aussi avons-nous tout arrangé. Et d'ailleurs c'est justement pour cela que je vais chez mon ami, pour lui prêter de l'argent. Vous savez, si on n'aide pas un ami dans le besoin, on n'est pas digne d'être considéré comme un bon chrétien." Lui dit le jeune homme pour lui rappeler le prêt qu'il lui avait refusé.

"Je m'en réjouis. Oui, vous avez raison, vraiment, quand on peut, c'est un devoir que d'aider son prochain." Répondit don Pasquale en rien troublé par l'allusion.

Ils parlèrent encore un peu puis Ettore prit congé de lui, chercha son cheval et reprit la route. Au soir il arriva au village des Laconi. Mais après avoir rencontré don Pasquale, il ne se sentait plus aussi joyeux qu'avant. Il repensa alors à Damianu et se dit qu'il avait vraiment de la chance d'avoir son complet dévouement et toute sa disponibilité : il ne se séparerait jamais de lui, c'était un trop adorable et agréable compagnon. Ce garçon était encore mieux qu'une épouse, parce que Damianu n'attendait jamais rien pour lui.

Il traversa les rues du village en menant le cheval au pas. Le village était triste et gris, comme le sien se dit-il, comme tout dans cette terre si belle mais si désolée. Si fière et pourtant si pauvre. Cette terre retorse et sauvage, comme les âmes de ses habitants. Sombre ou rieuse selon le sens des rayons du soleil, ce soleil qui la fait vivre et qui pourtant la brûle. Telles étaient les pensées d'Ettore quand il arriva devant la maison des Laconi.

Marcus n'était pas chez lui, mais sa vieille mère et ses cinq sœurs à marier, dont la plus jeune avait déjà trois ans de plus qu'Ettore, l'accueillirent avec chaleur et sympathie.

"Marcus est dans nos champs et il ne reviendra qu'au matin." Lui dit sa vieille mère, grande et filiforme, avec un gros nez crochu mais les yeux vifs d'une petite jeunette. "Mais il nous a averties que vous viendriez, don Ettore. Installez-vous, notre maison est votre maison."

Ettore prit un siège dans la salle.

"Comment vont les vôtres ? Tout le monde va bien, j'espère." Dit la mère, puis elle ajouta : "Vous n'avez pas dîné, j'imagine. Attendez, nous allons vous préparer quelque chose." Et elle donna quelques ordres secs à ses filles.

Deux disparurent vivement à la cuisine, dans le petit bruissement de leurs longues jupes larges. Les trois autres sœurs et la mère l'entouraient, tandis que la vieille femme prenait des nouvelles de tous les membres de la famille, un à un, par ordre d'âge des plus vieux à Renzino et Damianu.

Peu après le dîner, Ettore dit qu'il allait faire deux pas : le caquet de la vieille femme et le regard de rapace des cinq sœurs l'avaient rendu triste et de mauvaise humeur. Il avait besoin de respirer un peu d'air pur. Le village était à présent encore plus sombre et crasseux qu'à son arrivée. Ce devait être son état d'âme qui lui faisait tout voir plus moche qu'en réalité, se dit le jeune homme.

"Mais quelle idée d'avoir voulu venir jusqu'ici ? Tout y semble encore plus misérable qu'à Arbatax... où diable pourrai-je trouver un peu d'argent ?" se demanda Ettore, sentant son cœur se serrer, "Et qui peut donc être cette riche femme dont m'a parlé Marcus ? Il n'y a pas une maison décente dans cet endroit oublié de dieu, même pas en la cherchant à la lanterne..."

Par-dessus tout, il avait aussi dû supporter les regards des cinq sœurs de Marcus qui semblaient le dévorer des yeux et voyaient en lui un possible, ou impossible, mari. Ces regards l'avaient profondément dérangé : ils lui avaient donné l'impression de voir une meute de chiens de chasse qui a flairé la proie et attend l'ordre du maître pour la pourchasser et l'acculer dans un coin où la fuite sera impossible et attendre que le maître arrive et la tue, pour son propre plaisir bien plus que pour l'apporter à la table de sa famille.

Il pensa à son Damianu et se demanda quelle vie il pourrait offrir à ce délicieux garçon s'il ne trouvait pas d'argent. A cette pensée il sentit une larme perler au coin de son œil. Et il se sentit le plus misérable des hommes. Quel homme était-il, lui qui ne savait même pas pourvoir au bien-être de sa propre famille ? Quel homme était-il, lui qui ne savait même pas assurer un avenir à son fils, ni au garçon qui s'était donné à lui avec une telle confiance et un absolu dévouement ?

Il revint chez les Laconi, assez tôt pour ne pas les déranger. Les sœurs de Marcus lui avaient préparé une chambre et sur la table d'angle entre la porte et la fenêtre, il y avait une lampe à huile et un verre d'eau sur une petite assiette et dessous deux napperons en dentelle, sans doute faits avec le métier à fuseaux par une des cinq sœurs. De l'autre côté de la porte il y avait un trépied en fer forgé avec une cuvette et un broc en céramique, un miroir à l'étain tâché et une serviette blanche comme neige, aux bords décorés par deux bordures, elles aussi en dentelle.

Après leur avoir souhaité bonne nuit, il s'enferma dans la petite chambre. En enlevant ses habits, il lui sembla revoir les yeux des cinq sœurs sur lui et il se sentit frissonner. Il souffla la flamme de la lampe et y remit le tube en verre. Dans le noir, à tâtons, il trouva le lit et s'y coucha : les draps étaient lourds, froids et humides. Il s'étendit et couvrit son corps musclé de la couverture pliée au pied du lit, sentant comme un profond malaise.

Il avait du mal à s'endormir, bien que la chaleur de son corps ait formé autour de lui un cocon tiède, retenue par la légère couverture aux dessins traditionnels verts, marrons et blancs en triple toile tissue à la maison.

Mais c'était une tiédeur étrangère, bien différente de la saine et forte chaleur qu'il aurait éprouvé s'il avait pu partager le lit avec son Damianu... Les yeux grands ouverts dans le noir, il se dit qu'il n'avait encore jamais pu partager un lit avec son doux amant et il le regretta.

Enfin, le sommeil eut pitié de lui et alourdit ses yeux et ses membres et Ettore s'endormit sans même se rendre compte qu'il glissait dans l'oubli, au moins pour quelques heures.

Au matin don Ettore se leva en se sentant encore plus fatigué et triste que le soir d'avant. Il se lava à la cuvette, se sécha avec la serviette de lin, se rhabilla et sortit. Il avait à peine fini son petit déjeuner, servi à table par les cinq sœurs, silencieuses et prévenantes à l'excès lui versant le café, lui tendant le sucre, les tranches de pain, le miel et un panier de noix ouvertes, chacune des cinq autre chose... quand Marcus rentra à la maison.

Marcus revenait chez lui fatigué et de méchante humeur et quand il lut la tristesse sur le visage de son ami, il se dit qu'il devait être dans une situation redoutable et il sentit l'abîme qui le séparait d'Ettore : ,l'étincelle de vie qu'il avait eu un temps son vieil ami s'était éteinte, Ettore était un perdant, un vaincu. Il n'était assurément pas le travailleur plein d'énergie et prêt à tout qu'était Marcus, ni même le joyeux compagnon de fête d'un temps.

Marcus observait son hôte et ressentait de la compassion pour lui, mais il se demandait aussi ce qu'il pouvait faire pour lui. Il se dit qu'il avait été imprudent de lui dire pouvoir le présenter à une femme riche qui pourrait lui prêter de l'argent : quand et comment Ettore pourrait-il jamais le rendre ? Jamais ! Et lui-même ne pouvait pas se mettre dans le mauvais pas de recommander un ami qui ne serait jamais en mesure de rembourser ses dettes...

"J'ai beaucoup pensé à ton problème, Ettore. La meilleure solution est que tu fasses un bon mariage..." lui dit-il quand ils furent seuls. "Tu es jeune, bel homme et en bonne santé... une femme riche, peut-être un peu plus âgée, ne pourrait qu'être heureuse de se marier avec toi, en t'apportant sa dot."

Ettore sentit un bref frisson glacé courir dans son dos et pensa que cette invitation visait moins à lui présenter une femme riche qu'à lui faire épouser une de ses sœurs, c'était un piège, pour lui passer la corde au cou.

"Vois-tu Marcus, mon ami, nous sommes entre hommes et tu peux me comprendre..." dit-il alors en pensant à son Damianu, "Le fait est que j'ai une relation secrète avec une certaine personne. Malheureusement je ne pourrai jamais l'épouser, mais je lui ai juré de ne jamais l'abandonner, et je ne peux ni ne veux manquer à ma parole. Nous nous aimons beaucoup, mais le destin nous interdit de nous marier. A la mort de mon épouse, moi qui la connaissais déjà mais n'aurais jamais pensé la faire mienne, je me suis trouvé seul avec elle et le désir nous est venu et nous a submergés tous les deux. Elle n'attendait rien d'autre que je fasse le premier pas et s'est donnée à moi, corps et âme, totalement. Elle s'est donnée à moi entièrement, comme la terre se fait pénétrer par l'eau, comme le bois est brûlé par le feu... Non, je ne peux pas la quitter !"

"Ettore, mon ami, ceci est ta malédiction," lui dit Marcus en faisant non de la tête, "tu es un faible, tu ne sais pas prendre ta vie en mains..."

"Marcus, crois-tu que je ne l'aie pas toujours su ? Je le sais, je le sais bien," dit Ettore. "Déjà du temps où nous allions à l'école... j'ai arrêté mes études, sans quoi qui sait ce que je pourrais être aujourd'hui. J'ai perdu mon chemin et personne n'a pu depuis me l'indiquer. Tout ce que j'entreprends est arrêté avant de s'épanouir et de porter ses fruits."

Marcus ne comprit pas à quoi faisait allusion son ami, mais quelque chose fut pour lui encore plus clair qu'avant : il avait eu tort de l'inviter, de lui parler de sa riche connaissance prête à lui prêter l'argent. Ettore ne se sortirait jamais de la misère morale et matérielle où il s'était enfoncé. Il se demandait quoi faire.

Il dit à son ami qu'il voulait faire une course avant de l'accompagner chez sa riche amie et que de toutes façons il valait mieux lui rendre visite plus tard : "Tu sais, c'est une vieille femme, le soir elle n'arrive jamais à s'endormir et souvent le matin elle dort tard. Attends-moi à la maison. Je reviendrai assez vite et ce sera la bonne heure pour aller la voir."

Marcus partit en hâte. Ettore, sous une impulsion que lui-même n'aurait pas su expliquer, après que son amis soit sorti, le suivit de loin, près à se réfugier sous un porche s'il s'était retourné. Mais Marcus fila droit dans les ruelles du village, tourna deux fois mais sans jamais se retourner, jusqu'à s'arrêter devant une maison qu'Ettore n'avait pas vue, étant arrivé au village par un autre côté. C'était une belle maison, riche et en bon état.

Marcus tira une chaîne et le tintement d'une cloche retentit. Peu après la porte s'ouvrit et son ami s'y engagea. Alors Ettore revint chez Marcus et s'assit sur le banc en pierre devant la maison des Laconi : il n'avait pas envie d'entrer, de se retrouver de nouveau assailli par les cinq sœurs nubiles de son ami.

Il n'eut pas à attendre longtemps. Il ne s'était pas passé une heure quand Marcus revint. Ettore remarqua aussitôt que son ami n'avait plus l'air fatigué et inquiet d'avant, mais qu'il semblait même joyeux et soulagé, comme s'il s'était débarrassé de quelque chose qui lui pesait.

"Viens, mon ami, à cette heure je ne pense plus que nous dérangerons donna Rachel." Dit-il d'un air décidé.

Ettore se leva et le suivit. A mesure qu'ils parcouraient les mêmes ruelles qu'il avait emprunté peu avant, en suivant son ami en secret, son cœur devenait lourd. Et quand Marcus s'arrêta devant la belle maison et tira la chaîne, le tintement de la cloche résonna comme le glas dans le cœur d'Ettore.

Une servante les accueillit en silence et les fit s'installer dans un élégant petit salon. Peu après entrait une femme d'âge avancé, petite et un peu grosse, portant des habits noirs décorés de dentelles noires aussi. Les deux jeunes hommes se levèrent aussitôt.

"Oh, Marcus, quel plaisir de te voir ! Comment va ta mère ? Et tes sœurs ?"

"Bien, grâce à dieu. Et vous, donna Rachel ?"

"Pas mal, pas mal... mieux que la dernière fois que nous nous sommes vus." Dit la dame avec un sourire affable et elle fit signe aux deux hommes de s'asseoir.

Marcus fit les présentations. Ettore n'aima en rien le sourire froid et formel avec lequel elle lui dit qu'elle avait plaisir de rencontrer un bon ami de Marcus.

Quand ils affrontèrent la raison pour laquelle Marcus avait emmené don Ettore chez elle, la dame écouta puis dit que malheureusement elle n'avait pour le moment pas d'argent disponible, qu'elle regrettait beaucoup...

Ettore sortit de la maison la mort dans l'âme, le désespoir au cœur. "Marcus est allé chez la vieille femme pour lui dire de me refuser l'argent." se dit-il. "Pourquoi m'a-t-il fait ça ? A quoi bon m'avoir invité ici ? Il voulait m'humilier, il voulait vraiment juste me refiler une de ses sœurs, alors. Il m'a trahi, il ne devait pas se conduire comme ça. Il devait me dire, dans ce cas, quelles étaient ses vraies intentions..."

Il repartit presque aussitôt : il ne voulait pas rester manger chez les Laconi, le repas ne serait pas passé. Il parcourut le chemin du retour lentement, en se demandant ce qu'il devait faire, à ce stade. Oui, il savait ce qu'il lui faudrait faire. Il s'agissait juste de tout faire de la meilleure façon.

Il était penché dans ses sombres pensées quand il s'entendit appeler. Il arrêta son cheval et regarda : au bord de la route se trouvait un homme grand, fort robuste et gros qui tenait un petit garçon par le bras. Ettore reconnut le berger Primus, celui que les gens accusaient d'avoir tué son propre fils.

"Don Ettore, regardez, regardez là !" dit-il d'une voix tonnante et pleine de dédain, en secouant le bras du garçon, lequel gardait le regard fiché au sol, "Regardez, mon fils ! Il a fait tout le tour de la Sardaigne pour chercher fortune, le malheureux. Mais quand il a vu que la vie au loin était pire qu'avec son père, il est revenu à la maison ! Voila, maintenant je l'emmène chez les carabiniers, puis chez le curé, puis chez le maire... tout le monde doit le savoir, ils doivent tous savoir qu'un père ne peut pas tuer le sang de son sang. Et quand ils le sauront tous, quand ils l'auront tous bien vu de leurs yeux, je lui dirai, devant tous ces messieurs, je lui dirai devant tous qu'il aille au diable, qu'il n'est plus mon fils !"

"Primus...vous êtes un homme brave, et bon aussi. Je vous comprends... mais... donnez-lui une autre chance, donnez-lui un espoir. Aidez-le à trouver son chemin, avant qu'il ne soit trop tard, ne faites pas de lui un vaincu..."

"C'est lui, don Ettore, c'est lui et pas moi qui a fait de lui un vaincu. Il devrait avoir honte, et de honte il devrait se tuer !" s'exclama l'homme, le visage rouge. "Je ne lèverais même pas la main sur lui, ce serait peine perdue. Dorénavant je ne veux plus que penser à moi-même et à mes affaires, et non plus à ce malheureux."

Ettore sentit de la pitié pour le petit garçon, mais ses problèmes étaient trop graves pour s'arrêter longuement sur ces pensées.

"Vous rentrez au village ?" demanda alors Ettore à l'homme, "Vous êtes sur le chemin du retour ?"

"Oui, don Ettore, puis-je faire quelque chose pour vous ?"

"Alors," dit Ettore en descendant de cheval, "il faut que vous portiez à Matteo un billet que je vais écrire maintenant et vous confier, mais à lui seulement et de façon à ce que personne, je répète, personne ne vous voit le lui donner. Et Damianu surtout ne doit pas vous voir... Vous avez bien compris ?"

"D'accord, don Ettore, je ferai comme vous dites..." lui répondit l'homme apeuré par l'intensité du ton et la façon si pressante dont la demande était faite.

Ettore sortit de sa poche un bout de crayon et un morceau de papier sur lequel il écrivit son message :

"Matteo, pour l'amour de dieu et de notre père, il faut que tu prennes Damianu et Renzino avec toi et que tu les emmènes à tout prix chez oncle Cosimu, avant ce soir et vous irez dormir là-bas. C'est de la plus haute importance ! Ne dis rien à personne sur ce billet. Ne me trahis pas, toi au moins. Tu comprendras tout demain matin. Je t'en prie, Matteo, je compte sur toi, ne me trahis pas et fais ce que je te demande ! Ton frère Ettore."
Ettore savait que Primus et son fils ne savaient pas lire, alors il leur confia le billet plié en deux. L'homme le mit en poche, l'assura qu'il le remettrait à Matteo sans que nul ne le voit et, traînant presque son fils, il reprit le chemin vers Arbatax.

Ettore fit faire demi-tour à son cheval, retourna au village traversé peu avant et alla à l'auberge. Il s'assit à une table et peu après l'aubergiste vint lui demander ce qu'il pouvait lui servir. Ettore commanda un bon repas et le meilleur vin. Il mangea et but en abondance et plus il mangeait et buvait, plus il se sentait sûr d'avoir trouvé la solution à tous les problèmes de la famille Dore, la maison, au moins, ne serait pas saisie.

Après le repas il paya l'aubergiste puis sortit se promener dans le village, marchant devant le cheval qu'il tenait par la bride. Plus il marchait et plus il se sentait serein. La décision qu'il avait prise lui procurait une sorte d'étrange euphorie. "Les problèmes des Dore sont finis, finis !" répétait-il dans sa tête tandis qu'un étrange sourire allégeait son beau visage.

"Marcus dit que je suis un faible : ma parole, il faudra qu'il y repense ! Il verra que je suis fort, plus fort que lui, que rien ne m'effraie." Se disait-il, de plus en plus euphorique.

Puis Ettore passa chez l'apothicaire et lui demanda quelque chose pour dormir : depuis quelques temps il n'arrivait plus à trouver le sommeil, lui dit-il. Il paya l'enveloppe pleine de poudre et demanda combien il fallait en prendre le soir, si c'était vraiment efficace, en combien de temps ça faisait effet, si on pouvait la prendre dissoute dans le vin sans perdre le bon goût au vin ni l'efficacité de la poudre... et, rassuré, il sortit tranquillement.

En marchant, il donnait de temps en temps un coup de pied dans un caillou et s'amusait à voir à quelle distance il arrivait à l'envoyer, rebondissant et roulant sur la route non pavée et défoncée de ce petit village oublié de dieu, comme tous les villages de sa belle île. Il regardait le ciel d'un bleu si intense qu'il faisait mal aux yeux et il souriait, il regardait la mer d'émeraude sillonnée de petits moutons d'écume blanche en éternel mouvement et il se sentait léger, il regardait la forêt qui couvrait la pente des montagnes et s'émerveillait de sa beauté, il regardait les rochers qui se dressaient forts et puissant vers le ciel et il se sentait fait de la même essence qu'eux.

Puis, quand le soleil commença à disparaître derrière les montagne et à colorer le ciel d'un long bandeau rouge, comme le tapis rouge qu'on déroule à l'église pour les grandes fêtes et qui mène de l'entrée au grand autel, il monta lestement sur son cheval et, au trot, caracolant agile et léger sur la selle de bon cuir qui avait été à son grand-père, puis à son père, puis à son frère aîné et qui maintenant était la sienne, il partit vers Arbatax, vers chez lui.

Arrivé à la maison, il trouva donna Martina l'attendant à la grille : "Salut, j'arrive à temps pour le dîner ?" demanda-t-il joyeusement.

Martina le regarda en se demandant quelles bonnes nouvelles il pouvait ramener pour être aussi joyeux : "Bien sûr que tu arrives à temps, Ettore. Nous allions passer à table."

"Parfait. Grand-père ? Ton père ?" lui demanda-t-il en entrant.

"Ils sont déjà à table." Lui répondit-elle en refermant la grille, pendant qu'il attachait son cheval.

"Et Renzino ? Pourquoi donc n'est-il pas là à m'attendre comme toujours ?" demanda-t-il.

"Matteo et Damianu sont allés avec lui à la bergerie d'oncle Cosimu."

"Ah oui ? Et pourquoi ?" demanda Ettore en feignant l'étonnement, pour voir quelle excuse avait inventé Matteo.

"Matteo a dit qu'oncle Cosimu avait besoin d'aide, alors Renzino a voulu aller avec eux." Répondit Martina en enlevant la marmite du feu et en entrant dans la maison, suivie par Ettore.

"Et Damianu, il est avec eux ?"

"Oui, je te l'ai dit."

Ettore passa à la cuisine se laver les mains. Quand ils se mirent à table eux aussi, Ettore était joyeux et loquace.

"Quelles nouvelles tu nous portes ?" lui demanda don Antonio pendant qu'ils commençaient à manger.

"Pas maintenant, pas maintenant. Je vous dirai demain matin et vous verrez que tout sera résolu." Répondit Ettore joyeux en mordant à pleines dents un morceau d'agneau à la myrte.

"La dame dont Marcus t'a parlé t'a fait un prêt ?" lui demanda oncle Santo un peu surpris.

"Bien mieux, bien mieux. Mais retenez votre curiosité jusqu'à demain matin. Quand Matteo, Renzino et Damianu rentreront, tout le village saura que les Dore n'ont plus rien à craindre pour l'avenir."

De son lit, donna Tana grinça : "Et quel serait donc ce grand secret ? J'y verrais bien encore une de tes sottises. Tu n'es qu'un bon à rien, que pourrait donc obtenir de bon pour les Dore un type comme toi ?"

"Allons, donna Tana, ne soyez pas toujours âcre comme le vinaigre..." lui reprocha Martina d'une voix douce, cherchant à défendre son beau-frère sans trop offenser la vieille dame.

"Non, laisse-la dire." Intervint joyeusement Ettore. "Tu verras que dès demain même donna Tana ne trouvera plus aucun motif de mal parler de moi, quand on saura ce que j'ai dans ma gibecière pour vous tous !"

"Tu ne peux pas au moins nous donner un indice ?" lui demanda oncle Santo intrigué, en se versant un verre de vin.

"Un indice, oncle Santo ? Un indice... Mais si..." dit Ettore avec un large sourire, "il y aura une grande fête et tout le village viendra la voir, tout le village, je vous assure. Et même, je vous le dis, peut-être même viendra-t-il du monde des villages voisins et on parlera des Dore longtemps, comme jamais on en a parlé."

"Une grande fête ? Un mariage ?" demanda don Antonio en se coupant une tranche de rôti, tâchant d'interpréter l'allégresse de son neveu.

"Demain matin... demain matin tout le village le saura... dormez là-dessus, cette nuit, et ayez un peu de patience. Vous aussi, donna Tana, vous aussi tâchez de dormir là-dessus, ça en vaut la peine !" dit le jeune homme en regardant la vieille asthmatique.

Donna Tana, assise sur le lit, le regarda l'air hargneuse et fit non de la tête : "Ce vin lui a monté à la tête !" commença-t-elle d'une voix âpre.

Après le dîner les deux vieux allèrent s'asseoir un peu devant la maison et Ettore aussi prit une chaise et vint s'asseoir dehors avec eux. Don Antonio et oncle Santo en furent étonnés : c'était très inhabituel qu'Ettore se joigne à eux.

Ils parlèrent un moment, puis Martina sortit un instant leur dire bonne nuit et demanda : "Qui dort à côté de donna Tana, cette nuit ? Vous voulez que je le fasse ?"

"Mais non, mais non, j'y dormirai moi, cette fois. Après tout je ne l'ai jamais fait, il est temps que je prenne soin d'elle !" lui dit Ettore. "Va dormir, toi, tu dois être fatiguée de ta journée."

Peu après les deux vieux rentraient et se retiraient dans leurs chambres. Alors Ettore rentra, s'arrêta à côté du lit et demanda à donna Tana si elle avait besoin de quelque chose, mais la vieille dame ne lui répondit pas : elle ronflait déjà bruyamment.

Le jeune homme passa dans le vestibule et s'assit sur la marche, en regardant dans la cour les ombres sombres des arbres, l'ombre de la haie qui cachait la cabane à outils, le ciel noir et brodé d'étoiles qui évoquaient des larmes de glace.

La nuit avançait et le village s'enfonçait dans le sommeil, seul Ettore veillait encore, assis sur la marche. Il ne s'était jamais senti aussi bien. La seule chose qui aurait rendu cette nuit vraiment parfaite aurait été d'avoir Damianu avec lui, et même, pas là avec lui, mais entre ses bras et dans son lit.

"Je ne l'ai jamais eu dans mon lit avec moi..." se dit-il, "je n'ai jamais pu lui donner ce que j'aurai voulu, ce qu'il méritait..."

Il regarda encore le ciel et essaya de compter les étoiles comme il faisait, enfant, et il abandonna peu après.

"Je ne lui ai pas non plus jamais dit que je l'aime !" chuchota-t-il au silence de la nuit.

Une émotion forte le saisit et une larme trembla au coin de son œil.

"Damianu... oh, mon Damianu... à moi... à moi... à moi..." murmura-t-il au silence de son cœur.

Et il revit comme en rêve ce jour magique de Mai, là-haut, juste sous la tombe du géant quand pour la première fois le garçon avait été à lui, et il lui sembla pouvoir éprouver encore la douceur avec laquelle le garçon s'était laissé agripper, la promptitude à laquelle il s'était donné corps et âme, la force virile avec laquelle il avait accepté la douleur, comme il lui avait sans compter renvoyé son amour. Et il réalisa, avec stupeur et admiration, qu'en fait c'était Damianu qui, là-haut, l'avait fait sien !

La nuit était profonde et tout le village était désormais dans les bras accueillant de Morphée, le dieu du sommeil.

La quiétude de la nuit fut soudain rompue par la cloche de l'église qui sonnait à toutes volées.

Les gens furent arrachés au sommeil qui réparait la fatigue de la journée et de la vie et sautèrent du lit, sortirent des paillasses.

"Au feu... au feu..."

Ils coururent tous, qui avec des seaux d'eau, qui avec une hache, qui juste regarder les hautes flammes qui dévoraient bruyamment l'ancienne Domus Dore. Les flammes étaient hautes et fortes, et rugissaient férocement, et quand à l'aube seule une dense colonne de fumée noire s'élevait encore des ruines de la maison écroulée sur elle-même, rien ni personne n'avait pu être sauvé.

Les gens, fatigués et encore abasourdis, s'éloignaient lentement et tristement vers leur maison, en commentant à voix basse la terrible disgrâce qui, comme quelqu'un avait remarqué tout bas, mettait le dernier mot à toute la série des disgrâces qui, ces dernières années, semblaient s'être acharnées sur l'antique et noble famille qui avait vécu à Domus Dore.


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