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histoire originale par Andrej Koymasky


pin DES PIERRES EPARSES par Andrej Koymasky © 2008
écrit le 24 Mars 2003
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 1

Bonu est s'amigu, bonu est su parente, ma iscura sa domo inue non b'hat niente
Un ami c'est bien, un parent c'est bien, mais triste est la maison où il n'y a rien.

La mer que les romains appelaient avec orgueil "Mare Nostrum", à part quelques petites îles isolées, ne compte que trois îles principales et vraiment grandes. Pour simplifier, l'une a la forme d'un triangle, la seconde d'un rectangle et la troisième d'une larme.

L'île rectangulaire fait près de cent kilomètres de large sur deux cents de long, elle jaillit d'une mer d'un bleu intense et est couverte d'arbres et de montagnes . Mais des montagnes fort différentes de celles que l'on voit d'habitude : loin d'être massives, elles évoquent de grands empilements d'énormes rochers jetés au hasard.

La légende dit que ces rochers étaient les projectiles utilisés par les Géants lors de leur dernière guerre contre les Dieux, peu avant la fin du mythique "Age d'Or".

Les arbres non plus ne sont pas comme les arbres normaux des autres terres. Ils sont grands et puissants, mais retords et pliés dans des formes dramatiques. La légende dit qu'ils sont les images des âmes des Géants défaits et mourants, torturés par les Dieux après leur ultime bataille.

Certains soutiennent que quand le vent souffle dans ces arbres, le hululement qu'on entend dans les bois n'est autre que la plainte de ces âmes en peine pour l'éternité.

Cette grande île compte nombre de petites villes, bourgs et villages où vit un peuple rude et dur comme sa terre. Un peuple ancien, beau et fier, qui parle plusieurs langues que seuls ceux nés sur l'île peuvent comprendre. Ce peuple a aussi d'antiques et belles traditions, auxquelles il est très attaché. C'est un peuple fort et fier, pas étranger à l'orgueil viril, un peuple déterminé et même, selon certains, têtu.

Mais, tout comme dans le rocher brut de la montagne, replis et crevasses cachent parfois de petites fleurs raffinées au parfum riche et aux charmantes couleurs pastel, les replis de l'âme et du cœur de ces gens fiers peut aussi renfermer des havres de douceur et de tendresse. Ce sont des replis bien cachés, mais il y en a.

Notre histoire commence en l'an de grâce 1872, au village d'Artabax, qui se dresse presque en bord de mer.

Ce village était formé d'un petit groupe de maisons construites sur une pente se jetant dans une mer d'émeraude. Les bâtisses se déroulaient le long de la rue principale. En haut, accroché aux rocs et blanc comme une perle rare sur le bord d'une sombre coquille ouverte, séparé du village par un bois fourni, se trouvait le sanctuaire de Saint Efisio.

Au bord de la rue principale se dressait une ancienne bâtisse appelée "Domus Dore", la Maison Dore. Une maison vieille et sur le déclin, mais conservant comme un air de pouvoir et d'autorité qui tranchait avec les autres maisons du village, petites et pauvres. Huit personnes y vivaient. Les habitants d'Artabax avaient toujours considéré la famille Dore comme la plus noble et la plus ancienne du lieu. Les membres de la famille Dore étaient comme leur maison, eux aussi sur le déclin, mais ils étaient fiers.

Cette histoire commence un samedi soir, la veille de la fête de Saint Efisio, saint patron des bergers d'Arbatax, donc d'une grande partie des habitants du village. Qui aurait approché du village aurait pu entendre au loin un bruit confus, où les tirs et crépitements des feux d'artifice se mêlaient aux voix d'enfants en fête.

Mais dans la rue principale du village, à cette heure, seule s'élevait la voix de don Antonio Dore.

L'homme avait les yeux noirs, les cheveux blancs comme neige et portait un petit bouc blanc, triangulaire et bien soigné. Il portait l'habit traditionnel, comme tous les membres de la famille Dore : des bottes noires montant au genou, dont sortait une large culotte blanche, il avait une large chemise blanche avec un col en dentelle et, bien serrée autour de la taille, une large bande de soie rouge et sur la chemise un court gilet de laine noire, ouvert devant. Le chef couvert d'un haut chapeau conique en feutre noir, replié sur un côté, et qui pendait sur à la droite de son visage.

"Quoi qu'il en soit, un jour le garçon a disparu." Disait le vieux gentilhomme, en tirant une bouffée de fumée de sa vieille pipe en terre cuite et en se retournant vers l'autre vieil homme assis à côté de lui, devant la maison.

"Comment ça, disparu ?" demanda "oncle" Santo Baule, le beau-père de l'aîné de don Antonio.

"Disparu. Du jour au lendemain... qui a bien pu le voir ? Où est-il allé ? Nul ne le sait... Certains disent que son père l'a tué..."

"Son père ? Mère de dieu ! Qui peut croire une telle chose ?" demanda oncle Santo en regardant, stupéfait, son compère.

"Oh... ils ne disent ça que parce que désormais nul ne craint plus dieu. Quand nous étions jeunes, les gens ne se seraient jamais hasardés à penser pareille chose. Non mais, imaginer qu'un père puisse verser le sang de son fils, la sang de son sang..."

"Oui, vous dites vrai : personne ne craint plus dieu, c'est vrai." Reconnut oncle Santo avec une expression grave.

"Mais je n'y crois pas. Le garçon disparu, le fils du berger Primus, c'était vraiment un moins que rien, je dois l'avouer. Songez qu'à treize ans il se comportait..." dit don Antonio et, se penchant vers son compère il ajouta à voix basse : "... comme une fille des rues..." et, reprenant un ton normal, il poursuivit : "Primus n'en pouvait plus. Aussi prit-il le fouet pour inculquer la sainte raison à son fils. C'est pourquoi le garçon a fui. Et à présent il doit être dans quelque coin du monde et vivre une vie de vagabond, j'imagine... même si les gens murmurent et répandent cette horrible idée."

Oncle Santo Baule, qu'on n'appelait oncle que par respect, comme il n'était pas de famille noble on ne pouvait lui dire "don", vivait dans la maison de la famille Dore. Il ressemblait à don Antonio : il était grand comme lui, il avait le même âge, les mêmes cheveux blancs, pas de bouc, mais la même voix et la même façon de parler. Par contre il portait une culotte noire et des bottes courtes et noires et sa ceinture était noire. Son visage trahissait ses origines plébéiennes d'ancien journalier, et il avait quelque chose de peu raffiné, presque de vulgaire.

"Que voulez-vous dire, en disant que le garçon se comportait comme une fille des rues ?" demanda oncle Santo en baissant le ton lui aussi.

"Le garçon... voyez-vous... on murmure que... il parait que... il parait qu'il avait des rapports intimes... avec des hommes... Du sexe, vous voyez..." murmura don Antonio à son compère.

Oncle Santo fit non de la tête, puis regarda au bout de la rue où approchait une femme, tout de noir vêtue, qui semblait glisser avec sa jupe large contre les murs des vieilles maisons tristes et noircies.

"Il parait... on dit... Mais qu'y a-t-il d'étrange ? Combien de garçons, avant de trouver la bonne façon... le font entre eux ?" répliqua oncle Santo en regardant don Antonio.

"S'amuser entre garçons... oui, ça arrive souvent. Surtout chez les jeunes bergers... Mais faire ça avec des hommes adultes... enfin, cela n'a rien à voir. Et qui pis est... faire ça même avec des étrangers !"

"Ah, mon cher don Antonio, mais même s'il en était ainsi, ce sont les hommes qui profitent d'un garçon en chaleur qu'il faut blâmer, pas la créature innocente..."

"Vous excusez toujours tout et tout le monde, oncle Santo..." lui dit don Antonio en faisant de la tête un non désapprobateur, mais en lui souriant.

"Et, par le saint fils de dieu," répliqua oncle Santo, "pourquoi toujours penser mal des autres ? Qui nous donne le droit de juger ?"

Don Antonio reprit l'air grave et sérieux et murmura : "Nous vivons de tristes temps. Dieu n'est plus craint, désormais tout semble permis. Les jeunes ne croient plus en Dieu, ne vont plus à l'église, ne respectent plus rien : le problème est là. Et nous sommes trop vieux, malheureusement et nous sommes faibles, notre énergie nous a abandonnés... Et tout va de mal en pis."

"Oh... peut-être en est-il comme vous dites... Mais..." soupira l'oncle, et il commença à frapper sa main sur sa cuisse, en rythme, en maugréant, mais il n'ajouta rien.

Don Antonio le regarda un moment, l'étudiant en silence. Puis il dit : "Nous en verrons de belles, si dieu nous garde un peu de vie. De belles ou plutôt de moches, mon cher Santo Baule. Oui, je sens bien que nous en verrons de belles, vous et moi..."

Ils pensaient tous deux à la même chose ou, plus exactement, aux même personnes.

Entre temps la femme entre deux âges toute vêtue de noir, avec sur la tête ce grand châle triangulaire à longues franges que d'une main elle serrait contre son cœur, avait parcouru la rue et était arrivée à côté des deux vieux.

"Avez-vous vu Renzino, par hasard ?" demanda-t-elle d'une voix aimable.

"Il doit être avec Damianu, là dans la cour." Répondit oncle Santo à sa fille.

"Sainte Vierge, quelle chaleur. Pendant que j'étais au sanctuaire pour la sainte messe, j'ai cru m'évanouir." Dit cette grande femme élancée, aux yeux noirs et dont les cheveux gris apparaissaient à peine de sous le châle. Elle allait entrer dans la maison mais elle s'arrêta, se retourna vers les deux hommes et demanda : "Ettore n'est pas encore rentré, n'est-ce pas ? S'il n'est pas là à cette heure, il ne rentrera pas ce soir. Je vais préparer à dîner."

"Qu'y a-t-il à dîner, Martina ?" demanda don Antonio.

"Nous avons encore quelques truites. Heureusement nous n'avons pas d'hôtes, ce soir."

"Quelqu'un pourrait encore arriver." Dit oncle Santo à mi-voix, "Cette maison n'est plus aussi riche qu'il fut un temps, mais il est encore convenable de venir y dîner, pour qui ne veut pas dépenser."

"Il reste des truites ! Je l'avais oublié !" dit joyeusement don Antonio. "Et si un hôte venait, y en aurait-il aussi pour lui ? Ah, le bon temps où pendant les fêtes cette maison était pleine d'hôtes. Jusqu'à dix, douze certains jours. Mais les gens au jour d'aujourd'hui négligent les fêtes et n'honorent plus ni la Madone ni les saints."

"Les gens, aujourd'hui, ont de moins en moins d'argent, mon cher don Antonio, et ont appris à se passer des fêtes." Dit donna Martina d'un ton vif et elle entra à la maison.

Elle enleva le grand châle, elle le repliait soigneusement, quand s'éleva dans la pénombre une voix plaintive et agaçante.

"Martina, tu es rentrée, enfin ! Tu aurais au moins pu m'allumer une lampe, avant d'aller à l'église, non ? Ici tout le monde me laisse seule dans le noir, comme si j'étais déjà morte..."

"Tante, il ne fait pas encore nuit, et sans lampe vous êtes plus au frais." Lui répondit-elle gentiment, "De toutes façons je vous l'allume maintenant, cette lampe."

Martina alluma une lampe et la posa sur la grande table au milieu de la pièce. C'était une grande salle, au plafond à caissons bas, et à la lumière tremblante et jaune de la lampe, elle paraissait encore plus triste qu'avant. Dedans aussi, la maison était vieille et sur le déclin, mais les meubles conservaient, bien qu'un peu terni, quelque chose de leur ancienne noblesse... tout comme les occupants de la maison.

Sur le lit, au fond de la chambre, une vieille femme était assise qui respirait avec difficulté.

"Mais qui est au frais, ici ?" elle reprit ses lamentations, "où le sens-tu, toi, le frais ? Damianu, fils du démon, tu pourrais me porter un peu d'eau, non ?" cria la vieille d'une voix stridente.

Donna Martina traversa le petit couloir puis la cuisine et alla à la porte qui donnait sur la cour. La cuisine était plus vaste et encore plus assombrie par la fumée que la salle.

"Damianu, viens dedans, il se fait tard. Et apporte un peu d'eau à la tante Tana."

Le garçon rentra, prit le broc d'eau et remplit un verre à moitié.

"Damianu, maudit garçon, tu me l'apportes ou pas, cette eau ?" gémit encore la vieille d'une voix basse mais coléreuse.

Le garçon entra dans la salle, approcha du lit et tendit le verre à la vieille. Pendant que tante Tana buvait bruyamment, le serviteur la regardait. Jamais deux êtres humains n'auraient pu être plus dissemblables...

Damianu était mince et de corpulence fine, il ressemblait encore un adolescent. Il avait la bouche un peu trop large mais des dents presque parfaites, d'un blanc irréel, des yeux bleus, doux et tristes, mais des yeux d'homme. Le serviteur avait un visage toujours orné d'un sourire d'adolescent et d'un regard d'adulte et il tenait la tête un peu penchée en l'arrière, plus comme sous le poids de ses épais cheveux, noirs et courts qu'en attitude de défi ou d'orgueil. Il était gracieux et faisait encore plus jeune qu'il ne l'était vraiment, seules ses mains et sa peau trahissaient son âge réel.

Le corps de la vieille, lourd et épais, plus trapu que gras, était au contraire marqué par la douleur, comme son visage. "Je ne suis née que pour souffrir" répétait-elle souvent. Il semblait que tout la dérange et qu'elle ne vive que pour déranger tout le monde. Cette vieille était comme la pompe à eau, qui à chaque mouvement du levier aspire puis rejette de l'eau : elle semblait aspirer la douleur puis la rejeter sur les autres.

Damianu revint d'un pas leste et silencieux à la cuisine et posa le verre à côté de la carafe d'eau, puis il ressortit dans la cour allumer le feu sous les fourneaux, sous l'appentis à côté du four. Quand il faisait trop chaud, on cuisinait en plein air pour ne pas enfumer ni trop réchauffer la maison, et l'appentis qui abritait le four se transformait ainsi en cuisine. Dans la famille c'était Damianu, plus que donna Martina, qui s'était toujours occupé de faire à manger. Le garçon était un excellent cuisinier.

La pleine lune semblait suspendue à la voûte encore claire du ciel, comme un lampion en papier, et illuminait la cour longue et étroite. Du loin arrivaient encore les bruits des feux d'artifice et des voix, portés par les rafales d'un vent léger. Un garçon de sept ans à la tête trop grande et aux cheveux blonds clairsemés, entra par la grille qui au fond de la cour donnait sur le verger.

"Damianu, Damianu, viens ! De là-haut on voit bien les feux !" cria-t-il de sa voix aiguë et excitée.

"Non, Renzino : il est temps que tu rentres. Il est tard, et puis d'ici tu verras aussi les feux."

Et en effet les traces de certains feux d'artifices se croisaient dans le ciel pâle en semblant chercher à atteindre la lune avant de s'épanouir en une fleur de petites lumières colorées et s'évanouir en retombant.

"Ils tombent près d'ici ? Ils tombent dans la forêt ?" demanda Renzino d'un ton inquiet.

"Non, ils tombent bien plus loi, beaucoup plus loin, c'est sûr." Lui répondit le serviteur avec gentillesse.

"Plus loin ? A quelle distance ? Et où ? Et s'il en tombait sur mon papa ? Ils peuvent lui faire du mal ?"

"Espérons que non." Répondit Damianu, "Tu crois qu'il rentrera ce soir, Renzino ?"

"Je crois bien que oui. Et toi, Dami ?" lui demanda le garçon avec un sourire plein d'espoir.

"Je ne sais pas." Répondit le garçon d'un ton triste, puis il regretta d'en avoir parlé au garçon. "Ton papa rentre à la maison quand il veut."

"C'est lui le chef, non ? Il est si fort, il commande à tout le monde, hein ?" demanda Renzino d'un ton qui n'admettait pas de "non" comme réponse. "Il peut faire tout ce qu'il veut. Même être méchant, si il veut, pas vrai ? Personne ne peut le toucher, personne ne peut le punir, n'est-ce pas ?"

"C'est ça, tout à fait ça..." admit le garçon d'un ton sérieux.

Ils se turent tous deux, pendant que Damianu entretenait le feu.

"Dami !" cria soudain Renzino, strident, "Le voici, il arrive ! Tu entends son cheval ?"

Le garçon leva la tête, à l'écoute, puis fit signe que non. Non, ce n'était pas le pas du cheval d'Ettore Dore, du maître. Il savait reconnaître le pas de ce cheval à la perfection quand il remontait la rue après une longue journée fatigante. Quoi qu'il en soit le cheval s'arrêta devant la grille de la cour.

"J'ai peur que nous ayons un hôte, ce soir. Espérons qu'il soit le premier et le dernier à venir." Murmura Damianu, un peu agacé.

Mais donna Martina sortit dans la cour et s'exclama avec joie : "Je le savais, je l'avais dit ! Nous avons un hôte, ce soir."

"Oh la bonne nouvelle !" marmonna Damianu entre ses dents.

"Ouvre la grille, Damianu. Ah, ce ne serait pas vraiment une fête sans même un hôte à table avec nous !"

Pendant que le garçon ouvrait grand la grille, un homme descendit de son cheval et salua les deux vieux encore assis devant la maison : "Je vous trouve en forme, Dieu vous bénisse !"

"Plus qu'en forme." Dit don Antonio avec un petit rire et il ajouta : "Tu ne vois pas les deux petits jeunes que nous sommes ?"

"Et Ettore ? Où est Ettore ?" demanda l'homme.

"Ettore rentrera peut-être demain matin. Il a dû aller à Nuoro pour affaires de famille."

"Et donna Martina, comment va-t-elle ? Oh, te voila, Damianu !" dit l'hôte en entrant dans la cour, tirant son cheval par la bride. "Qu'attends-tu pour te trouver une femme, Damianu ? Où puis-je attacher mon cheval, là, sous l'appentis ?"

"Non, c'est là que donna Martina et moi allons cuisiner."

"Ah, Damianu, un homme qui cuisine ! Mais ce n'est pas un travail d'homme, ça !" lui dit l'homme, un peu sarcastique.

"C'est un travail de serviteur." Répondit le garçon, sérieux.

"Damianu, attache-le à cet arbre, puisqu'il n'y a plus de place aux écuries. On y a mis trop d'affaires." Dit donna Martina en revenant dans la cour accueillir l'hôte. "Vous êtes chez vous, venez. Quel plaisir de vous revoir..." dit-elle au nouvel arrivant.

Damianu prit le cheval et alla l'attacher dans le coin de la cabane à outils, devant la haie qui la cachait. Il sourit en pensant au mensonge de la patronne.

"Et oui," pensa-t-il, "la fête n'est pas fête sans hôtes, néanmoins le toit de l'écurie s'est écroulé et il n'y a plus d'argent pour le réparer... et donna Martina aurait honte que ça se sache."

"Vos sœurs vont toutes bien ? Et votre mère ?" demanda Martina en emmenant l'homme dans la maison.

"Oui, merci, elles vont toutes bien, toutes belles et fraîches comme des roses de Mai." Répondit l'homme en la suivant. "Mais vous, comment allez-vous ?"

Dans la salle, la vieille dame asthmatique regarda vers l'homme qui entrait. Lequel approcha du lit.

"Et vous, donna Tana, comment allez-vous, hein ?" demanda-t-il.

"Ah, c'est vous Marcus Laconi. Je vous reconnais maintenant... il fait si sombre, là-dedans !" dit la dame en caressant le col en dentelle sur sa poitrine décharnée, "Mais dites-moi, vos sœurs se sont-elles mariées ?"

"Non, pas encore..." répondit l'homme, agacé par la question qu'il savait malveillante.

Les deux vieux entrèrent dans la salle, par la porte qui donnait sur la rue, se traînèrent derrière les chaises et s'assirent à table, où ils invitèrent aussi leur hôte à s'asseoir. Peu après arrivaient aussi donna Martina et Renzino.

"Mais voici le petit garçon d'Ettore, pas vrai ?" demanda l'homme en regardant le gamin. "Il est fils unique, je crois... Ettore ne pense pas se remarier ?"

"Non, non." Répondit donna Martina avec un sourire triste, "Pour l'instant il ne semble pas penser à prendre femme. Oui, c'est son fils unique. Oh, voici Damianu. Servez-vous, Marcus, faites comme chez vous. Vous aimez les truites ? Prenez celle-ci..."

Alors qu'ils étaient à table, quelqu'un frappa à la porte donnant sur la rue.

"Papa ! Papa !" cria Renzino, excité.

"Mais non, ton papa ne frapperait pas chez lui, si ?" lui dit Marcus en riant.

Un grand homme maigre, humblement vêtu, parlait avec Damianu sur le pas de la porte : "Je viens d'Orzulei, je m'appelle Pilimu Salis. Pietro Cossu m'envoie, c'est un grand ami de don Antonio et il lui envoie cette lettre."

Damianu fit entrer l'hôte et alla avertir don Antonio. Le vieux noble prit la lettre et invita le nouvel arrivé à se joindre à eux à table, mais l'homme remercia et préféra rester à la cuisine avec le serviteur.

Il était jeune mais il devait être très pauvre. Il avait de grands yeux tristes, mais très alertes. Damianu sentait sa rage tomber : au fond, si les Dore faisaient les grands seigneurs avec ceux qui n'en avaient pas besoin, avec un pique-assiette comme ce Laconi, il était juste qu'ils donnent aussi à manger à ce pauvre diable.

"Assieds-toi, prends cette truite." lui dit-il en lui offrant une part de son dîner, "Je vais te servir un verre de vin."

"Le Seigneur te récompense, mon garçon. Tu es le serviteur ?"

"Et oui."

"Mais tu n'es pas d'ici, tu parles autrement... d'où viens-tu ?"

"D'un quelconque coin de ce monde..."

L'homme se versa un autre verre de vin : "Tu as une fiancée, toi ?" lui demanda-t-il joyeusement.

"Mais enfin. Je ne m'intéresse pas aux filles, moi ! Je n'ai pas de temps pour elles, moi !" répondit Damianu un peu sec.

"Ah bon ? Les filles ne t'intéressent pas ? Et alors... peut-être ça te dirait de... de t'amuser un peu avec moi." Dit l'homme avec un petit rire et en lui faisant de l'œil.

Damianu le regarda de travers : la plaisanterie ne lui avait pas plu. Puis il alla servir les maîtres à table.

"Quand nous étions plus jeunes Ettore est venu me voir à mon village," racontait Marcus, "nous allions ensemble, en cachette de mes parents, à la fête du village voisin, à cheval. Mon Dieu, que l'on s'est amusés ! En tant que garçons un peu délurés, nous avons dépensé sans compter tout ce que nous avions en poche... mais qu'est-ce que nous nous sommes amusés."

Oncle Santo rit : "Ettore est un bon garçon, bon comme le vin de messe, même s'il a toujours été un garçon un peu trop joyeux et s'il a toujours profité de la vie à sa façon..."

"Tant qu'on est jeune, il faut en profiter !" dit l'hôte en riant fort.

Damianu allait et venait avec les plats. Quand il revint à la cuisine, il vit Matteo qui rentrait.

"Damianu, salut ! Bonsoir, étranger !" dit le jeune homme, joyeux comme un enfant, "Tu me donnes quelque chose à manger, Damianu ? Je rentre tard à cause du feu d'artifice : c'était vraiment beau, on aurait dit qu'il pleuvait des rayons de soleil !"

Damianu mit une assiette devant lui et sortit de la cuisine, de mauvaise humeur.

"Qu'il est boudeur, ce serviteur..." dit l'étranger à Matteo, en le regardant en douce.

Matteo, en se mettant à manger de bon appétit, lança un coup d'œil à l'hôte et lui dit, avec une certaine fierté : "Damianu et moi sommes ici plus que des serviteurs, nous sommes de la famille."

"Mais la vieille malade, là-bas, c'est la femme de don Antonio ?"

"La femme de don Antonio ? Non, non, donna Tana est une parente éloignée. Une femme riche, mais avare comme une génoise. Elle dort sur son magot quand elle pourrait avoir la belle vie... et elle se fait entretenir par la famille, en mangeant le peu qui reste... Elle dit qu'elle était dame de compagnie de la reine, là-bas, à Turin... bah, c'est possible... Elle dit qu'à sa mort elle laissera tout à Renzino, le fils de don Ettore. Mais elle, plutôt que de mourir, elle nous enterrera tous..."

Et ils entendirent le pas d'un cheval battre le pavé de la rue.

Damianu revint en hâte à la cuisine : "Matteo, c'est don Ettore ! Il est rentré !" dit-il, excité, et il sortit, presque en courant, ouvrir la grille dans la cour.

Peu après entrait à la cuisine un jeune homme, grand et fin, tout de noir vêtu. Matteo se leva de table. Le jeune homme salua d'un geste l'hôte.

"Matteo, laisse mon cheval se reposer un peu et, quand tu as fini de manger, porte-le au maréchal-ferrant. Et demain matin, au pâturage." Dit-il et il enleva les éperons qu'il mit à un clou du vestibule.

L'hôte, à la cuisine, regarda avec curiosité le nouvel arrivé : il remarqua qu'il ressemblait beaucoup à Matteo, il avait la même couleur de peau, de grands yeux doux, le même pli aux lèvres. Mais don Ettore était plus grand que le serviteur, et contrairement à ce dernier, il avait l'air sérieux et préoccupé, alors que Matteo semblait insouciant et joyeux.

Le jeune maître alla dans la salle, où Marcus Laconi l'accueillit avec joie. Don Ettore semblait content de revoir son ancien compagnon de fête. Mais donna Martina et les deux vieux se rendirent aussitôt compte que le jeune homme n'apportait pas de bonnes nouvelles.

A la cuisine, quand Matteo sortit s'occuper du cheval du maître, l'hôte pauvre demanda à Damianu, qui faisait la vaisselle :

"Mais alors, est-il vrai que Matteo est le fils illégitime de don Antioco, le père d'Ettore ?"

"Mais enfin !" lui répondit Damianu, revêche et le regard torve.

"Oh quoi: Ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Et on dit de don Antioco qu'il aimait... courir la gueuse dans le coin..."

"Il ne faut pas mal parler des morts... les morts ne peuvent pas se défendre." Répliqua sèchement Damianu.

Le garçon finit la vaisselle puis sortit dans le vestibule où il s'assit sur les marches, absorbé dans la contemplation de la montagne.

Après le dîner, Matteo invita l'hôte pauvre à l'accompagner emmener chez le maréchal-ferrant le cheval du maître. Don Ettore aussi sortit avec son ami Marcus. Donna Martina mit Renzino au lit et alla se coucher. Les deux vieux revinrent dans la rue s'asseoir et bavarder encore un peu. Alors Damianu rentra et termina de ranger. Puis il alla dans la salle étendre sa paillasse par terre, à côté du lit de donna Tana qui ronflait déjà bruyamment.

Puis il alla mettre deux paillasses à la cuisine, pour Matteo et l'hôte pauvre. Marcus Laconi irait dormir dans une chambre d'en haut, avec les maîtres. Il entendit les deux grands-pères monter l'escalier et aller se coucher.

Damianu n'avait pas envie de dormir, alors il alla dans la cour en passant par le vestibule. Il s'appuya à un arbre devant l'appentis, et regarda la lune qui semblait sourire, sournoise, dans le ciel. La nuit était calme et chaude, mais Damianu était tendu et préoccupé.



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