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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE QUATRIEME LIVRE
DE MAR SWOONEY
CHAPITRE 20
LE CONSEIL DE FAMILLE

Vokka se blottissaitt contre sa femme pendant qu'elle le caressait tendrement. Il sentait que Mael était perdue dans qui sait quelles pensées. Lui par contre essayait de ne pas penser ; mais c'était si difficile ! Le contact du corps doux et musclé de sa compagne avait le pouvoir de le calmer. Pour lui, l'acte sexuel était le seul moment où il pouvait se laisser aller, parce que que Mael ne profiterait pas de sa vulnérabilité.

Mais cela, Swooney ni Vokka ne l'aurait jamais avoué, pas même à lui-même. Il était entier, lui, et heureux de l'être. Il n'admettait ni la faiblesse ni l'hésitation chez les autres et encore moins pour lui.

Il prenait plaisir à ce moment d'excitation croissante qui précède l'orgasme, à ce moment de sensibilité aiguë qui culmine dans l'orgasme, mais surtout au bien-être, fait de paix et de tendresse, qui survenait après le rapport sexuel. Il savait en jouir car il n'y réfléchissait pas : il l'acceptait et c'est tout. Sans s'en rendre compte, plus il était troublé, plus il recherchait le confort du sexe avec sa compagne, dans la pénombre de leur chambre. Au fond il jouissait de ces moments mais il ne savait pas s'en rejouir. Mael le savait et elle l'acceptait comme ça.

Même maintenant, après la mort de son père et la tension due à la prochaine réunion du Conseil de Famille. Ils avaient tous critiqué sa décision de tout abandonner... Mais pas Mael. Elle s'était tue et l'avait accueilli entre ses bras sans un mot, quand ses yeux avaient exprimé sa demande muette.

Boku, leur fils âgé d'un an, s'agita dans le sommeil.

"Je vais voir ce qu'il a..." murmura Vokka.

"Non, reste ici... il fait juste un rêve."

"Un rêve ?" demanda Vokka et il se tut.

Peu à peu, il glissa insensiblement dans le sommeil. Alors Mael se leva, en faisant attention à ne pas réveiller son mari, alla voir Boku, remit sa couverture au petit Mar, le fils aîné, et revint dormir tranquille à côté de Vokka. Elle recommença à le caresser doucement pendant que la nuit glissait mystérieusement sur le Cenco.

Pendant ce temps le Cenco veillait. La nouvelle de la mort du héros de Quaryel courrait Boar, par les communicateurs secrets, d'hostel en hostel et de centre en centre. Aussitôt des courriers partirent et les différents châteaux contrôlés par les hommes de l'Opération 99 furent avertis. La centrale de communications interstellaires aussi était le siège d'une intense activité. Il fut envoyé des messages au Technarque sur Arom, aux Kétol de Quaryel et à ceux de Niukétol, où il fut aussi envoyé un message aux autres enfants du disparu pour qu'ils viennent au plus tôt rejoindre la Famille. Les réponses se croisèrent vite, et les premières personnes commencèrent à affluer ou se faire annoncer.

Tha aussi veillait, blotti à côté du corps sans vie de son époux. Il le regardait, le caressait des yeux et il savait que c'était pour la dernière fois : une fleur coupée en pleine splendeur... Même maintenant il était beau, son Mar. Une expression sereine sur le visage... on aurait cru qu'il dormait pour se remettre d'une nième fatigue, satisfait de ce qu'il avait fait, plein d'énergie et de détermination pour ce qu'il restait à faire.

Oh, comme il en restait encore à faire: Tha faisait non de la tête, inconsolable : Vokka voulait tout abandonner... cela serait tuer définitivement son père. Comment le convaincre, comment le faire changer d'idée ? Il regarda le visage de Mar, son défunt époux, comme pour en tirer une réponse, une suggestion, une idée... Mais il se sentait la tête vide... il n'arrivait à focaliser sur rien, pas la moindre pensée cohérente, claire et logique.

Il repensait à l'époque où il l'avait connu. Il s'appelait alors Eshly Resmar, et il avait réussi depuis peu les courses qui en avaient fait un Armé. Tha ne soupçonnait pas que sous ce nom se cachait le Chef de Famille Swonney ni Mar, Gouverneur de Ross... Il était tombé amoureux de lui et, petit à petit, il avait conquis son amour. Au début Mar avait été réticent... Puis il lui avait révélé sa vraie identité... Ainsi Tha avait-il épousé le "Chef de Ross"... Mar n'aimait pas être appelé chef, bien qu'il le soit de fait. Chef de Ross mais pas de Boar, qu'il devait conquérir peu à peu... et il était en train de réussir. Il y serait arrivé, si la mort ne l'avait pas arrêté, si son fils ne l'avait pas trahi.

Les heures passaient lentement, mais Tha ne s'en apercevait pas : il se sentait hors du temps. Les souvenirs succédaient aux souvenirs. Combien sa vie avait changé après la rencontre de Mar ! Tha, seul de tous les exilés de Boar, avait eu le privilège de l'accompagner dans la galaxie ! Il ne l'avait pas demandé, et Mar ne l'avait pas demandé, parce que bien qu'étant un puissant il ne voulait pas de privilèges, de traitement de faveur, d'injustice. Mais Vokka l'avait demandé au Technarque et l'avait obtenu...

Vokka qui maintenant voulait tout abandonner ! Comment faire pour le faire changer d'idée ? Vokka avait un caractère difficile : il était presque impossible de le faire revenir sur ses décisions. Le seul qui y arrivait était Mar, son père... et maintenant il était mort. Peut-être que Njeiry aurait pu y arriver, le premier époux de Mar, l'autre père de Vokka... mais lui aussi était mort... Tha se consumait dans ces pensées en veillant le corps de son époux.

La nuit était loin d'être finie quand Selte, avec Frem, Belm, Krim et Tork, les frères de Vokka, arrivèrent à la Garnison par transtar et de là se transférèrent au Cenco. Selte et Frem voulurent parler aussitôt au comandant Dake et au coordinateur général Wutix. Ils furent informés de la façon banale dont leur père était mort et de la très dure réaction qu'avait eu Vokka.

Frem dit : "Malheureusement ce sera lui le Chef de Famille et sa parole sera loi. Nous réunirons le Conseil de Famille au complet et nous tâcherons de le dissuader... même si cela s'annonce une entreprise plutôt difficile, nous le craignons...."

Dake s'insurgea : "Mais il ne peut pas faire tout finir comme ça, ça n'a aucun sens. Il ne peut pas faire échouer des années de travail de notre chef, des années de travail, de peine, de devouement de milliers d'entre nous !"

Selte sourit tristement : "Si il le peut, bien sûr qu'il le peut."

Dake ne se rendit pas : "Mais ce n'est pas juste !"

"Ceci est une autre question. Mais s'il décide de tout arrêter... tu voudrais te rebeller ? Ce serait un grave acte d'insubordination et les conséquences..."

Dake ne parut pas impressionné par les allusions voilées de Selte : "Certes, tant qu'il est mon chef, je ne peux que lui obéir. Mais je donnerai ma démission et certainement avec moi presque tout le personnel militaire et civil que ton père a choisi et formé, qu'il a suivi même au péril de sa vie !"

Selte regarda les autres. Wutix acquiesça en signe d'accord avec la position de Dake.

Frem ajouta : "Nous sommes d'accord, nous restons sur Boar."

Selte acquiesça à son tour : "Bien sûr, je vous comprends. Mais à quoi cela servirait-il ? Vous ne pouvez rien faire contre la volonté du Chef de Famille."

"Nous ne pourrons rien faire en suivant sa volonté. Alors..." objecta Dake.

Frem dit alors : "Si le Conseil de Famille et les trois Protecteurs en particulier, si tout le personnel se déclarait contre Vokka, ne crois-tu pas que le Technarque nous soutiendrait ?"

Selte fit non de la tête : "Peut-être bien. Mais je ne suis pas pour. Si on commence à admettre que le Chef de Famille est suivi seulement quand ça nous arrange, seulement quand il fait ce que nous voulons... notre père le premier serait hostile à ce principe, je pense. De toute façon, Vokka sera le Chef de Famille et nous lui devrons obéissance."

Frem protesta encore : "Mais si tu nous guidais toi, Selte... tu serais suivie et aimée de tous comme l'était papa. Vokka n'attire la sympathie de personne, malheureusement... et tu le sais."

"Cela ne change rien. Il a le don du commandement, moi pas. Et même si je l'avais, je n'aurais pas le droit de l'utiliser au-delà de la Famille, et que sous l'autorité de Vokka."

Dake était rouge : "Mais nous ne pouvons pas renoncer comme ça ! Nous avons tous juré à ton père de lutter de toutes nos forces pour mener de l'avant l'Opération 99."

"Bien sûr, je sais. Mais pas comme ça."

"Comment, alors ? En se taisant, en acceptant cette absurde décision ?"

Selte ne répondit pas aussitôt. Plongée dans qui sait quelles pensées, elle avait fermé les yeux. Puis elle les rouvrit et regarda les autres.

"Je ne peux rien faire contre votre décision... je pourrais juste avertir Vokka, mais... mais cela ne résoudrait rien, au contraire. Alors je vous demande d'y penser, d'attendre encore un peu. Vokka changera peut-être sa décision... Je vous prie, si vous me faites confiance, d'attendre la fin des obsèques de notre père."

Nul de répondit : Dake était tendu, le visage sombre, Wutix songeur, Frem maussade.

Enfin, après un long silence, Wutix dit : "Peut-être as-tu raison, Selte. J'attendrai."

Dake acquiesça : "Oui, excuse-moi... j'attendrai moi aussi... et j'essaierai de me calmer et de calmer les esprits."

Frem soupira : "Alors c'est d'accord pour nous aussi."

Selte se leva : "Maintenant je voudrais voir le corps de mon père. Venez, vous aussi." Dit-elle en se tournant vers Frem.

Ils allèrent prendre les autres frères et ils rejoignirent Tha. Personne ne parla, ils se regardaient seulement et ils continuèrent la veillée tous ensembles.

Finalement le soleil se montra de nouveau à l'horizon. Au Cenco, dans les nouveaux locaux souterrains, personne ne s'en aperçut. Mais l'horloge signalait le début du nouveau jour et la vie reprit à plein rythme.

Mael réveilla Vokka : "Tes frères et sœurs sont déjà presque tous dans la chambre de ton père et le veillent..."

Vokka se leva : "Je n'ai pas envie de les voir, pas encore. Je vais au bureau de papa... je ne veux être dérangé sous aucun prétexte. Dis-le à Witux pour qu'il veille à ne laisser entrer personne, sans exception."

Il sortit rapidement de sa chambre et il eut la chance de ne rencontrer personne sur le trajet. Il s'enferma dans le bureau de Mar, qui était le sien maintenant. Formellement il devait encore recevoir du Technarque l'investiture officielle de Chef de Famille, mais c'était la volonté de son père et il en serait ainsi. L'idée ne l'effleura même pas un instant qu'il puisse en être autrement et que le Conseil de Famille demande au Technarque un autre Chef de Famille...

Depuis son enfance il était élevé pour ce rôle, pour cette place. C'était lui le plus apte, il n'en doutait pas. Il n'en éprouvait ni orgueil ni fierté, non... C'était juste comme ça. Aussi inévitable que la naissance ou la mort... Comme la mort.

Il s'assit au bureau, raide, les mâchoires contractées, le regard perdu dans le vide devant lui. Il y avait beaucoup à faire, à organiser... mais avant tout il devait pourvoir aux obsèques de son père. Il n'en avait pas envie... ou plutôt, il ne s'en sentait pas la force. Il aurait pu demander à Witux d'y penser... non, pas un étranger... Tha alors ? Trop bouleversé, et puis il était blessé aux jambes, il avait du mal à bouger. Frem ? Non, il n'allait pas... Selte ! Elle, oui. Voilà, il demanderait à Selte de s'en occuper. Comme ça lui pourrait commencer à organiser l'évacuation de Boar... L'évacuation de Boar pour la laisser à sa destinée. Et après ?

Quel sens aurait l'existence d'une Famille Swooney, après ? Sans une planète à administrer ? Il ne le savait pas. Mais cela ne lui importait pas. Ce qui était décidé était décidé. Il voyagerait, c'est ça. Il travaillerait au service du Technarque pour le projet laissé en cours par son père : la reconquête de la planète Terre encore aux mains de l'ennemi. L'anéantissement de l'ennemi, des dernières poches de résistance de l'UPO. La Technarchie ne pouvait plus tolérer longtemps que des systèmes entiers, bien qu'en minorité, échappent à son autorité.

Il activa le communicateur interne : "Convoquez Selte à mon bureau. Tout de suite." Ordonna-t-il.

La centrale des communications internes vit d'où et de qui venait l'ordre et s'en occupa. C'était désormais Vokka le nouveau chef, pour tous, même s'il n'avait pas encore reçue l'investiture officielle.

Selte arriva au bureau après quelques instants : "Tu m'as fait appeler ?"

"Oui, assieds-toi, ma sœur. Je dois te demander un service, mais avant je voudrais te poser une question. Tu sais déjà ce que j'ai décidé à propos de l'Opération 99 ?"

"Oui, j'ai été informée."

"Toi aussi tu dois être contre moi, j'imagine."

"Non, je n'ai jamais été contre toi, Vokka, tu le sais, et je ne le suis pas non plus maintenant."

Vokka dissimula à peine un geste de surprise : "Tu veux dire que tu ne condamnes pas ma décision ?"

"Bien sûr que non. Tu es le Chef de Famille, maintenant. Aurais-tu jamais songé à désobéir à notre père, de son vivant ?"

"Non, bien sûr !"

"Et alors, pourquoi devrais-je le faire avec toi ?"

"Mais tu dois bien avoir ton opinion sur le sujet, non ?"

"Bien sûr, mais mon opinion n'a ni poids ni valeur."

"A ma place, qu'aurais-tu fait, Selte ?"

"A ta place ? Je ne voudrais pas être à ta place, mon cher frère, je ne voudrais vraiment pas. Je n'aime pas les problèmes, les responsabilités si lourdes et si pressantes. Moi, tu le sais, j'ai toujours tendance à laisser aller les choses à leur gré, où elles vont... Je ne ferais pas un bon chef, moi."

Vokka la dévisagea et ses yeux parurent lancer des flammes : "Tu n'as pas répondu. Je veux que tu parles clair, au moins avec moi. Tu voudrais que l'Opération 99 continue, n'est-ce pas ?"

Selte sourit à peine : "J'aime Boar, je suis et je me sens boarienne. Sur la tombe de ton père, il y a une épitaphe, tu t'en souviens ?"

Vokka resta impassible : "Et alors ?"

"Il y est écrit : Nous appartenons à Boar. Pour moi c'est vrai, parce que je suis une incurable romantique. Mais ça ne signifie rien, tu le sais. Il me serait facile de dire : tout doit continuer comme avant. Je n'ai pas de responsabilités... Aussi ne puis-je pas te répondre. De toute façon ... je veux que tu saches une chose, Vokka : je t'obéirai toujours, tant que je serai une Swooney."

Vokka acquiesça, sérieux : "Merci, Selte. Tu es la première ici à ne pas être contre moi."

"Ce n'est pas qu'ils soient contre toi... Tu dois les comprendre, pour eux c'est difficile de couper net à tout ce qu'ils ont fait jusque là, à leur vie, à leurs programmes et tout rejeter. Ils ne sont pas forts comme toi. Un être humain essaie toujours d'éviter les changements de cap imprévus, c'est naturel. Mais tu m'avais appelée pour me demander de faire quelque chose, non ?"

Vokka acquiesça encore : "Oui, je voudrais que tu organises les obsèques de papa."

"Moi ? D'accord. Comment dois-je faire ?"

"Penses-y. Tu as carte blanche. Je n'ai qu'un souhait, qu'elles soient dignes de lui, de sa vie. Je suis sûr que tu es d'accord. Je... je dois m'occuper d'organiser la démobilisation. Tout doit être fait au mieux, en ordre parfait... il m'y faudra beaucoup travailler. A présent va, nous nous reverrons tous plus tard, avec tous les autres."

Selte sortit du bureau. Elle trouva dans le couloir Tha et Frem qui l'attendaient.

"Alors ? Il n'a pas changé d'idée ?" demanda Frem.

"Non. Mais ne soyez pas pressés, nous trouverons quelque chose. Il me vient une idée... laissez-moi faire."

Frem fit une grimace: "D'après nous la seule issue est de recourir au Technarque et demander qu'il nomme un autre Chef de Famille !"

Tha protesta faiblement : "Non, dis-le lui toi aussi, Selte. Ce n'est pas la bonne façon..."

"Je suis d'accord avec toi, papa, ce n'est pas la façon. Souvenez-vous, Frem, vous m'avez promis d'attendre la fin des obsèques. Et puis, même si on faisait comme vous dites, qui pourrait être le nouveau Chef de Famille ? Vous ?"

Frem rougit : "Non, pas nous, nous ne ferions pas l'affaire. Toi, Selte !"

"J'ai déjà dit non et je n'accepterai jamais. Qui alors ? Belm ? Il n'a que treize ans standards. Krim en a douze, Tork cinq ! Qui d'autre ? Un des protecteurs ? Ou ceux que notre père avait adopté ? Libéré non, c'est un exilé. Nymy ? Tu l'y vois ? Il ne reste plus personne..."

Frem insista : "Pourquoi pas Tha ?"

"Parce que mon père Tha, comme moi, n'acceptera jamais de prendre la place que notre père Mar destinait à Vokka. Alors vous voyez, Vokka est et doit être le nouveau Chef de Famille. Et maintenant je ne veux plus qu'on revienne sur le sujet. J'ai plutôt besoin de votre aide pour bien organiser les obsèques... et de l'aide de tout le personnel du Cenco. Allons-y."

Selte travailla sans relâche avec l'aide des experts du Cenco sur les usages de Boar et ceux de la galaxie. Cette activité l'aida à adoucir la sourde douleur qui pesait en elle et qu'elle n'avait pas encore eu le moyen d'évacuer.

Le soir Vokka réunit le Conseil de Famille. Pour la première fois ils étaient tous là, y compris Nymy. Aussi la réunion n'eut-elle pas lieu au Cenco mais à la Garnison. Puisque, par ordre du Technarque, nul étranger ne pouvait entrer sur Boar et aucun exilé ne pouvait quitter Ross, la Garnison était le seul endroit répondant au besoin. C'était en effet le seul endroit de Ross ouvert aux hommes de la galaxie, dont Nymy, tout en étant sur la planète, bien que hors de la partie reservée aux exilées, et donc, en forçant un peu le sens du Décret du Technarque, Libéré aussi pouvait y accéder.

Ils étaient dix en tout, les trois enfants mineurs de Mar étant encore exclus, ainsi que les deux petits de Vokka. Quand Vokka entra dans la petite salle, ils étaient tous silencieux. Le Premier s'assit et les regarda tous un a un. Puis il prit la parole.

"Je vous ai convoqués ici pour une formalité à accomplir. En effet, même s'il est établi que mon père m'a nommé son Premier, c'est le Conseil de Famille qui doit transmettre au Technarque la requête de nomination du nouveau Chef de Famille. Or j'ai de sérieux motifs de croire qu'il puisse surgir certaines difficultés. Je sais en effet que presque aucun de vous ne partage ma décision de mettre fin à l'Opération 99. Vous voudriez la poursuivre.

"Aussi ne vous reste-t-il que deux possibilités : m'accepter comme Chef de Famille et suivre mes décisions, ou demander au Technarque de nommer l'un de vous à ma place pour pouvoir ainsi poursuivre l'Opération. Je voudrais que cela soit discuté et qu'on arrive à une décision de façon à ce que je sache comment me comporter. Je n'ai rien d'autre à dire. Vous avez donc la parole."

Personne ne doutait que Vokka affronterait le sujet sans détours ni grand discours, et pourtant le malaise était évident chez tous.

Tha se mit à parler à mi-voix : "Aucun de nous ne te juge, Vokka, nous avons de l'estime pour toi, tu le sais..."

Vokka l'interrompit : "Si tu parles pour toi, je te crois, Tha. Tu as été vraiment un père pour moi après la mort de mon père Njeiry. Mais je voudrais que chacun parle pour lui-même et me réponde clairement." Dit-il en essayant de prendre un ton gentil, mais la dureté transparaissait dans ses mots et son expression.

Il y eut un autre silence gêné. Alors Selte, qui semblait la plus tranquille de tous, se décida à rompre le silence. Elle n'avait pas vraiment préparé un véritable discours et bien qu'elle ait en tête ce qu'elle voulait dire, elle improvisa.

"Ecoute, mon frère et vous tous aussi... et surtout, je vous en prie, ne m'interrompez sous aucun prétexte avant que j'aie fini de dire ce que je ressens et je pense. Voilà, c'est vrai, beaucoup d'entre nous sont troublés. Ils ont des raisons de l'être, deux raisons. La première, c'est clair, est la mort de papa, si inattendue, si... banale. Pour chacun de nous papa était un héros... nous l'aurions plutôt vu mourir de vieillesse, entouré de petits enfants et d'arrière petits enfants, de sa désormais grande et nombreuse famille... Nous aurions voulu le voir vieillir entre nous peu à peu, triomphe après triomphe, dans la réalisation de son splendide projet.

"Il était notre force, notre guide, le catalyseur de ce qu'il y avait de meilleur en nous. Et il nous quitte trop tôt, si soudainnement. Et puis, si au moins il était mort au beau milieu d'une grande bataille, s'il avait eu une mort héroïque, en plein élan de conquête... cela nous aurait poussés à poursuivre dans son élan... pour montrer à tous qu'ils n'avaient pas réussi à l'arrêter ! Mais ainsi... On dirait presque que le destin a voulu se moquer de lui, de notre père, de notre chef... Qui pourrait donc s'étonner de notre trouble ? Papa était... magnifique, c'était notre lumière... et maintenant nous nous retrouvons soudain dans l'obscurité.

"Et, dans cette obscurité, voici la seconde source de trouble : ta décision, Vokka. Oh, c'est facile à comprendre. Nous espérions tous que, la flamme éteinte, il resterait au moins une étincelle pour rallumer le feu. Mais nous ne la voyons pas en Vokka. Alors beaucoup d'entre nous disent : ah, si c'était moi, à sa place... Mais c'est une illusion. Personne ne peut être à la place d'un autre. Oui, certains ici et beaucoup hors de ces murs te critiquent, te jugent et te condamnent, mon frère. Certains, peut-être pas consciemment, te voient toi et ta décision presque comme... comme un traître et une trahison.

"Et bien non ! Je ne suis pas d'accord, ils se trompent gravement. Comment pourrais-tu être un traître, toi qui a été élevé par notre père avec tout le soin et tout l'amour dont il était capable, ce qui n'est pas rien. Pour lui, même Boar venait après toi, Vokka, et nous le savons tous. Son amour pour Boar était grand, c'est vrai, très grand. C'était sa raison d'être. Et pourtant... et pourtant son amour pour toi était plus grand, bien plus grand. Pour toi, nous le savons tous, il aurait été jusqu'à abandonner Boar. Et alors, pouvons-nous, nous, faire moins que notre père ? Pourrions-nous, nous, t'abandonner pour Boar ? Cela n'a pas de sens !

"Lui le premier, Swooney ni Mar, lui le premier ne le voudrait pas. Oh, c'est vrai, il a consacré des années de sa vie à Boar, parce que c'était un idéaliste, parce qu'il était plein d'altruisme, plein d'amour de la justice. Vous rappelez-vous comment il parlait de Boar... comment il s'illuminait et s'enfiévrait, comment il savait enthousiasmer quiconque l'écoutait ? La preuve en est les centaines et centaines de volontaires dispersés sur Boar, à ses ordres. S'il disait : je crois que ce serait bien de faire ceci... tous le faisaient, immédiatement, avec une détermination absolue. Aussi s'il avait dit : maintenant, ça suffit pour Boar... qui aurait donc pu penser à se rebeller ? Bon, c'est vrai... il n'aurait jamais dit ça... Mais si Vokka le dit, celui que papa a choisi pour le remplacer un jour dans son œuvre, n'est-ce pas la même chose ?

"Sur Boar sont ensevelis ceux que papa a aimés... Njeiry... Tova et tant de ses amis et fidèles. Sa vie est sur Boar. Papa sera enseveli sur Boar, parce que c'est sa terre... à moins que Vokka en décide autrement, mais je ne crois pas. Vokka a en effet toujours été un fils respectueux et a toujours aimé son père plus que lui-même... et, je crois pouvoir le dire, il l'a encore plus aimé que nous tous. Je suis certaine qu'il aurait voulu mourir sous ce mur pour sauver papa. Il serait prêt à donner sa vie, maintenant encore, si ça pouvait lui rendre la sienne. Mais la vie, la vie physique, on ne peut pas la rendre. On ne peut que ne pas faire mourir son souvenir. Et cela, j'en suis certaine, Vokka le fera.

"Parfois j'ai désobéi à papa, je n'ai jamais été une fille modèle. Mais Vokka, vous le savez tous très bien, a toujours fait tout ce que papa lui demandait de faire. Parfois ils en discutaient, bien sûr... mais à la fin Vokka obéissait toujours à papa. Et alors ? Si maintenant Vokka décide qu'il est bien de tout laisser, s'il décide maintenant que Boar ne mérite pas les Swooney comme elle n'a pas mérité papa... qui sommes-nous pour dire qu'il a tort ? Si maintenant Vokka trouve juste de démolir tout ce que papa a construit, n'est-il pas le seul d'entre nous qui ait le droit de le faire ? Ce droit ne lui revient ni par titre ni par le sang, mais parce que plus que nous il a su aimer, rester proche et suivre papa !

"Certes, je comprends votre effroi. Mais laissez-moi vous dire... vous semblez plus attachés à Boar qu'à Swooney ni Mar... Non que je vous condamne. Je comprends aussi votre point de vue : pour vous... Boar et Mar c'est la même chose. Il vous semble qu'abandonner Boar est presque abandonner Swooney ni Mar... Ce que vous ne feriez pas, n'est-ce pas ? Mais Boar a tué notre père ! Notre père qui l'aimait ! C'est vrai que papa ne s'en serait pas étonné, il savait que ça pouvait arriver et il en acceptait le risque avec joie... Mais c'était lui... Il était un homme exceptionnel. Lequel d'entre nous peut prétendre être aussi exceptionnel, fort et généreux qu'il était, lui ? Nous ne sommes que de petits êtres faibles...

"Papa était prêt à mourir pour chacun de nous, et pour Boar aussi, parce qu'au fond Boar était un peu son fils, un petit à élever, à soigner, pour l'amener à la majorité. Mais nous ? Me jetterais-tu la pierre, Vokka, si je ne me sentais pas de mourir pour... disons pour notre frère Tork ? Aucun de nous ne peut condamner un autre, tout simplement parce qu'il n'est pas l'autre. Bon, moi aussi je serais prête à mourir pour Tork, ce n'était qu'un exemple... même il est facile de dire : je suis prête à mourir... tant qu'on n'a pas vraiment la mort en face.

"Voilà, mais je suis plus sûre de Vokka que de moi-même. Il est fort et courageux. Mais on ne peut pas attendre d'un homme qu'il soit fort et courageux dix-huit heures sur dix-huit, treize mois sur treize... Vokka a fait preuve de son courage à plusieurs reprises... Je me souviens de papa quand il me racontait comment Vokka avait passé les épreuves qui l'ont fait Armé... je sais que je ne serai pas aussi brave que lui, aussi je ne peux pas le juger. Vokka a toujours fait ce qu'il croyait juste, pas ce qui lui plaisait ou l'arrangeait, et nous le savons tous très bien.

"Aussi, même si vous croyez que sa décision est injuste, n'oubliez pas qu'elle est pesée, qu'il ne l'a pas prise par faiblesse, par convenance ou pour s'amuser... ce serait une grave erreur de votre part. Ah, vous croyez ne pas pouvoir supporter que l'œuvre de papa soit tuée ainsi, sa plus grande œuvre ? Et bien ajoutez le deuil au deuil et résignez-vous, parce que Vokka est sûr d'avoir pris la bonne décision."

Elle se tut un instant. Vokka la regardait, tendu et sérieux. Les autres semblaient mal à l'aise, confus. Alors Selte reprit la parole.

"L'usage veut que le Conseil de Famille exprime son avis après la fin des obsèques. Jusqu'à ce jour le Premier règne, de toute façon. Aussi je vous invite tous à réfléchir jusqu'à ce jour. Tâchons de ne pas jeter l'opprobre sur le nom que nous portons. Telle est ma proposition. La parole est à vous, maintenant."

Il y eut encore un long silence. Puis, un à un, ils dirent tous qu'ils acceptaient la proposition de Selte.

Vokka parla le dernier : "D'accord, il en sera comme il a été décidé. Pour les obsèques, Selte, le programme est prêt ?"

"Oui, si tu veux le vérifier..."

"Non, ce que tu as décidé est certainement très bien."

"Je préférerais que tu l'approuves après l'avoir lu."

"Non, je t'ai donné carte blanche, mon contrôle n'aurait pas de sens... Surtout que je ne suis pas encore Chef de Famille. S'il n'y a rien d'autre à dire, je crois que nous devrions aller dormir."

"Bien, je vous ferai parvenir demain à tous le calendrier des obsèques, mais elles commencent après-demain, à Neufchâteau..." dit Selte.

"D'accord."

Ils sortirent tous, mais Vokka retint Selte : "Tu as été impitoyable, petite sœur." Lui dit-il à peine ils furent seuls.

"Moi ? Non, je t'ai défendu..."

"Si c'est ta façon de défendre... j'aurais préféré que tu m'attaques. Tu parles bien, Selte, aussi bien que notre père."

"Mais tu as sa détermination et sa force, ce sont là des dons bien plus importants."

"Qu'espères-tu obtenir, avec ton discours ?"

"Rien, sauf la cohésion de la Famille."

"Un jour, papa m'a dit que je ne savais pas aimer... peut-être avait-il raison. C'est là la plus grande différence entre lui et moi. Maintenant, après ce que tu as dit, je ne sais plus quoi décider ni quoi faire..."

"Vokka, tu as toujours été honnête dans tes décisions. Ne reste pas attaché à une idée juste par... cohérence. Penses-y encore, et décide."

"Notre père aurait continué, il aurait voulu que je continue."

"Tu dois faire ce qui te semble juste, pas ce que papa aurait fait. Papa était papa, tu es toi. Je t'aime beaucoup, Vokka, et j'accepterai tes décisions... mais... penses-y encore, tu veux bien ?"

"Je ne sais pas. Tu m'as déboussolé... Avant, j'étais sûr de moi, mais à présent..."

"A te voir on ne dirait pas, mais tu as un self-contrôle proverbial... Laisse-toi aller, Vokka, au moins quand tu es seul..."

Ils se quittèrent et Vokka, pour la deuxième fois en deux jours, courut chercher la paix entre les bras de Mael.

Selte alla finir de mettre au point les cérémonies avec les experts de Boar. Frem la trouva dans les bureaux.

"Selte... nous voudrions te parler."

Selte leva les yeux. Elle n'était pas encore vraiment habituée à la manie de son frère de parler de lui au pluriel. Depuis le mort de son jumeau, Frem s'était mis à parler comme si Tova était encore présent en lui et vivant. Vokka, le dur et rationnel Vokka, était le seul à l'avoir accepté tout de suite... et désormais tous l'acceptaient comme ça.

"Oui ?"

"Pas ici."

Ils s'isolèrent. Frem dit alors : "Nous n'aurions jamais cru que tu te déclarerais ainsi du côte de Vokka. Tu ne voudrais donc pas voir se poursuivre l'œuvre de notre père ?"

"Bien sûr que si, mais je garde espoir. De toute façon en ce moment Vokka a besoin de se sentir soutenu, pas attaqué. L'attaquer ne ferait que le raidir... et lui seul peut être notre Chef de Famille, rappelez-vous en."

"Nous ne te comprenons pas, Selte. Mais nous attendrons la fin des obsèques. Mais saches-le, s'il ne change pas d'idée, nous lui livrerons bataille de toutes nos forces... Et si malgré tout le Technarque le confirme..."

"Ou nous le suivrons ou nous devrons renoncer au nom de Swooney." Coupa net Selte.

"Nous préférerions abandonner le nom de notre père que ce pour quoi il s'est battu."

"Nobles propos, Frem. Mais attendez la fin des obsèques."

Ils se quittèrent. Selte retourna aux bureaux, finir son travail. Elle y trouva Tha.

"Tu ne dors pas, papa ?"

"Si, j'y vais. Je voulais juste te dire que tu as été habile."

"Il semble que seuls toi et Vokka ayez compris ce que je voulais dire..."

"Vokka ? Tu dis qu'il a compris ?"

"Oui, et j'y comptais bien. Il m'a dit que j'ai été cruelle avec lui... c'est peut-être vrai... Nous devons être proches de lui, l'aider. Tu sais, Vokka est fort, dur, entier... c'est pour ça que c'est le plus faible de nous tous. Papa Mar était fort, mais toujours très songeur, il mettait toujours en doute ses propres convictions et ce qui chez un autre aurait été faiblesse, c'était sa force ! Comme nous sommes compliqués, papa !"

"Oui, tu as raison, nous sommes vraiment compliqués. Je voulais juste te dire que je suis d'accord avec toi... gardons espoir. Ton père croyait à un quelque dieu... Si j'y croyais aussi, ce serait bien le moment de prier. Bon, je vais dormir, si j'y arrive... Cette nuit s'écoule, ma petite."

Selte l'embrassa et se remit au travail.

Le programme des obsèques auquel elle travaillait prévoyait trois cérémonies différentes. La première à Neufchâteau, sur le lieu du drame, sur Boar, pour tous les locaux qui avaient connu Mar dans son apparence d'exilé. La deuxième au Cenco, ou plutôt à Aiguevive, la ville de couverture du Cenco, en surface, pour tous les volontaires travaillant sur la planète prison à l'Opération 99. La troisième et dernière à la Garnison, sur l'île de Ross, pour le reste du personnel et pour ceux qui viendraient de la galaxie honorer le Chef de Famille défunt.

Aussi toute la Famille se transféra-t-elle à Neufchâteau. Le château était en cours de réparation, mais il présentait encore d'évidentes traces des dommages subits sous l'attaque de Shent. Toute la journée et pendant plusieurs jours affluèrent des milliers d'exilés de Boar. Surtout des Armés, mais aussi les vigilés de Vieneuve, les marchands Sperkol, des Artistes et des gens de différentes villes de la planète.


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