logoMatt & Andrej Koymasky Home
histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE QUATRIEME LIVRE
DE MAR SWOONEY
CHAPITRE 19
UNE CONFRONTATION FATALE

Mar était au Cenco et il se préparait à repartir pour un de ses voyages dans la galaxie. Sur cette zone de Boar, c'était la nuit. C'était exactement à 3.7 du troisième tour du jour 5 du sixième mois de l'an 3485 de Boar. L'information parvint du Temple de Shent des Eléments qui se trouvait entre Maisons-Vieilles et Bonrepaire : un ballon aérostatique chargé d'amphores de poudre explosive allait décoller. Puis les signalements provenant d'autres Temples de Shent des Eléments et de Shent le Redoutable se succédèrent : des dizaines de ballons chargés partaient.

Mar mit en alarme tous les volontaires qu'il arriva à contacter sur la planète : ils devaient tâcher de suivre les déplacements des ballons et en informer le Cenco. Mais c'était la nuit et seule la lune bleue se levait et se couchait après un bref arc, aussi la nuit était-elle noire. Les feux des ballons pourraient aider à les localiser, mais plusieur régions étaient cachées dans un léger brouillard.

De temps en temps arrivait quelque signalement. Une série de signaux avait été improvisée pour les disposer sur une grande carte de Boar à mesure que les nouvelles arriveaient. Mar était tranquille : pour ce qu'il savait des composants de la nouvelle arme, le contenant métallique et la poudre étaient encore séparés, alors le moment ne devait pas encore être trop proche de les utiliser.

A 4.5 commencèrent à arriver des signalements d'autres Temples, cette fois de divers ordres, indiquant l'apparition sur les toits de feux de signalisation. D'autres signes furent mis sur la carte. C'était une vaste opération, elle couvrait une zone de près de six mille kilomètres sur quatre mille, correspondant grosso-modo à l'extension de la présence des hostels. Seul le Cenco était hors de portée, du moins pour le moment.

Mar remarqua que les signaux marquant les Temples ayant allumé des feux étaient près de six fois plus nombreux que les Temples dont étaient partis les ballons et aussi qu'ils étaient assez régulièrement espacés... Mar envoya une communication urgente aux hostels : ils devaient se préparer à faire évacuer tous les hôtes d'un moment à l'autre.

Puis il fit monter sur les trois plateformes gravitationnelles dont il disposait de gros projecteurs laser et les fit prendre leur vol avec ordre de se tenir très haut et prêts à intervenir. Mais si rapides qu'elles soient, il n'y avait que trois plateformes pour une très vaste surface. Elles arriveraient à la position assignée d'ici trois ou quatre heures, pas avant, même à vitesse maximale.

A 5.9 il fut clair que les ballons déchargeaient une partie du matériel transporté puis continuaient vers d'autres Temples. Les armes étaient assemblées sur les toits, mises en caisses et chargées sur les ballons propres au Temple.

A 0.6 du premier tour du jour suivant était signalé le départ du premier ballon armé. Mar ordonna l'évacuation immédiate de tous les hostels : ne devaient rester que deux volontaires dans chaque hostel, prêts à faire sauter le transmen au premier signe d'attaque par voie aérienne. Mais la nouvelle arriva de nombreux hostels que les hôtes refusaient de sortir. Alors Mar commença à envoyer du Cenco vers les hostels autant de volontaires qu'il pouvait, par transmen, pour mettre dehors de force les hôtes récalcitrants.

Mais il donna ordre d'abandonner les hostels au premier signe d'hostilité aérienne : l'ordre tacite était de se mettre à l'abri le plus vite possible. Au premier coup, en effet, les hôtes réluctants se mettraient à l'abri tous seuls.

A 1.4 arriva la première attaque du ciel. L'hostel de la Bonne Etape fut presque complètement détruit. Par chance il n'y eut aucune victime. Puis un déplacement fut signalé vers Vieux-Château et Neufchâteau. On ne savait pas lequel des deux serait attaqué, si pas les deux. Mar donna ordre d'évacuer Neufchâteau et d'avertir les Asano de Vieux-Château du danger qu'ils couraient.

A 3.5 quatorze hostels avaient déjà été bombardés et il y avait au moins cinquante victimes. Les plateformes avaient abattu seize ballons, mais elles ne pouvaient pas les abattre à première vue, elles devaient d'abord s'assurer de l'absence de centres habités en dessous puisque les ballons en chute libre provoquaient à l'impact une énorme explosion.

A 4.3 furent signalés quelques ballons en direction de Centremer. Mar ordonna qu'une des plateformes s'y rende et défende la cité de Centremer et une autre la cité de Vieneuve. A 4.6, à l'aube du six, toutes les attaques avaient cessé et les ballons rentraient au Temple le plus proche. En tout au moins soixante et onze hostels avaient été bombardés, avec des destructions plus ou moins graves et il y avait cent sept victimes, dont quarante trois locaux et soixante quatre volontaires. Ni Vieux-Château ni Neufchateau n'avaient été attaqués. Trente-deux ballons avaient été abattus en explosant au sol, sous l'attaque des plateformes.

Beaucoup de volontaires étaient restés isolés à divers endroits de Boar et ils eurent ordre de rester auprès des hostels touchés, pour faire éventuellement disparaître les traces des transmens et des autres appareils, et ensuite ils devraient demander l'hospitalité aux villes voisines.

Pendant ce temps, une confusion indicible régnait dans les villes réveillées par le fracas des explosions. Les hommes de Mar, avec le soutient de leurs amis des châteaux, expliquèrent que c'était une attaque des Shentistes. Alors se révéla une partie du plan du Grand Luminaire. De nombreux citoyens, dans chaque ville, s'insurgèrent et affirmèrent que c'était les hostels qui avaient provoqué les explosions pour faire fuir les hôtes et ainsi les voler... ces derniers avaient en effet été contraints à fuir en courant, en abandonnant dans les hostels tous leurs biens.

D'ailleurs la "prétention" des volontaires de surveiller les ruines sans laisser approcher personne, semblait confirmer ce bruit. Rien n'y fit que les volontaires, à mesure qu'ils retrouvaient quelque chose ayant appartenu à un hôte, le rapportent en ville pour le rendre à son propriétaire. Ça et là éclatèrent même des bagarres, mais les Armés se hâtèrent de les calmer.

Les plateformes avaient dû rentrer au Cenco à l'aube, en volant le plus haut possible pour ne pas être vues, mais sans risquer de toucher le mur de force qui entourait Boar.

Le six, à 2.3 du second tour, arriva la nouvelle que beaucoup de Temples se préparaient à répéter l'action le soir même après le coucher du soleil. Mar donna ordre aux volontaires infiltrés dans les Temples de saboter l'action dans les imites du possible, mais sans risquer de se faire découvrir. Malheureusement Mar et ses hommes n'avaient rien prévu de tel et n'avaient pas un bon moyen pour protéger les hostels sans se mettre à découvert.

Vokka revint un peu après midi, ayant été averti par le Cenco. Il dit qu'à son avis il fallait immédiatement attaquer les Temples en utilisant les plateformes, détruire les ballons avant qu'ils ne puissent décoller. Mar refusa.

"Si nous ne perdons que les hostels, nous pouvons repartir. Nous mettre à découvert pourrait porter préjudice à toute l'Opération 99. Si Shent croit nous mettre hors de combat, il se trompe lourdement. Cette action coûtera très cher au mythe de Shent. Nos Artistes et volumistes feront grand bruit de l'événement... La nuit dernière nous avons eu beaucoup de morts... Cette nuit il n'y en aura pas."

"Mais pourquoi devons-nous perdre ainsi les hostels ?"

"Et que pourrions-nous faire ? Il n'est venu que cinq murs de force portables de Quaryel, et nous n'avions pas prévu l'attaque d'en haut, alors ils sont pratiquement inutiles. Et puis, avec à peine cinq, nous en sauverions peu."

"Attaquons au moins le Grand Temple..."

"A quoi cela servirait-il, Vokka ? Certainement pas à arrêter les attaques, ils n'ont pas de communicateurs, eux. Et cela nous ferait passer du côté du tort..."

"Mais nous ne pouvons pas rester les bras croisés, papa !"

"Nous ne sommes pas les bras croisés. Nous faisons tout notre possible pour réduire les dommages au minimum."

Vokka était nerveux. Mar par contre semblait tranquille : il avait le calme de celui qui sait qu'il fait de son mieux et qui ne désespère pas du futur. Pendant la journée, ils n'eurent que des rapports sur les dommages subis des différents hostels. Les villes voisines des lieux des attaques étaient toutes en émoi, mais les autres ne savaient rien des événements. Les hommes de Mar infiltrés aux châteaux de ces dernières avaient reçu ordre de garder l'œil vers le ciel pour pouvoir témoigner qu'avant chaque attaque un ballon de Shent avait été vu survoler l'endroit. Les Micro-espions encore en place au Grand Temple n'étaient plus relayées puisque l'hostel voisin de Noircratère avait été évacué et que toutes ses installations avaient été renvoyées au Cenco par transmen.

La seule radio des Shentistes, entre le Daïgo et le Grand Temple, gardait le silence.

Mar attendait la tombée de la nuit. Le Cenco et Aiguevive étaient quasi déserts, seul était resté le personnel indispensable, la masse des volontaires était disséminée dans les différents hostels, d'abord pour écarter les clients puis pour garder les ruines. Vokka persistait à insister auprès de Mar pour qu'ils attaquent.

"Non, Vokka. Tu devrais assez bien connaître le jeu de Go pour savoir que souvent se faire manger quelques pierres peut se révéler très utile pour gagner la partie. Nous ne devons pas nous laisser impressionner. Les hostels seront refaits et il n'est pas dit qu'ils arrivent à tous les démolir. Si nos comptes sont justes, il ne reste que quarante trois ballons armés aux Shentistes et nous avons encore cent quatre vingt dix-sept hostels debout."

"Mais nous ne pourrons manœuvrer qu'une seule plateforme, si les deux autres doivent défendre Vieneuve et Centremer. Combien de ballons pourront-ils toucher cette nuit ? Dix ? Et la nuit suivante ? Tu vois, ils risquent de démolir tous les hostels pendant que nous sommes là à regarder. Et puis, acheter près de quatre cents nouveaux transmens coûtera les yeux de la tête... des années de travail..."

"Même s'il nous faut dix autres années pour tout reconstruire, Vokka, il restera encore assez de temps pour mener à bien l'Opération 99. Nous devons travailler sur le long terme et ne pas penser qu'à aujourd'hui. De plus, cette victoire du Grand Luminaire coûtera très cher aux Shentistes, crois-moi, trop cher."

La nuit, la danse létale des ballons aérostatiques recommença. Pendant la journée les volontaires n'étaient arrivés à saboter les ballons que dans cinq Temples et dans l'un d'eux ils avaient été découverts et emprisonnés, bien que trop tard. Les prisonniers dirent qu'ils avaient agit sur ordre du Daïgo.

Cette nuit-là furent détruits cinquante six hostels et il n'y eut que cinq victimes, toutes volontaires. La plateforme abattit quinze ballons dont l'un malheureusement tomba près d'un campement de Marchands, dont nombre furent tués ou blessés dans l'explosion, mais les survivants avaient bien vu que le désastre avait été provoqué par un ballon de Shent.

Dans la nuit du 7 au 8, vingt-trois ballons décollèrent et ils détruisirent trente et un hostels. Aucun mort ni blessé. Neufchâteau aussi fut endommagé, un côté complètement éventré, mais la tour avec le souterrain du transmen resta intacte.

Dans la nuit du 8 au 9 douze ballons décollèrent et détruisirent dix-sept hostels. La plateforme gravitationnelle en détruisit beaucoup et Shent ne disposait plus que de cinq ballons en mesure de voler. Mar donna ordre de ne plus s'occuper que de ces cinq ballons. Mais certains de ceux sabotés réussirent aussi à prendre l'air.

Dans la nuit du 9 au 10 seuls trois ballons décollèrent et tous furent interceptés et détruits. La bataille était finie à présent. Shent avait perdu soixante sept ballons en tout et trois étaient gravement endommagés. Il y avait eu plus de deux cents cinquante hommes morts dans les ballons abattus. Mar avait perdu deux cents trente deux hostels et il n'en restait debout que soixante quatorze. Il y avait eu quatre-vingt onze morts parmi ses hommes et dans les deux cents boariens. Mais Boar était en émoi. Déjà les premiers groupes de volontaires Artistes tournaient de ville en ville et racontaient les terribles massacres ordonnés par le Grand Luminaire. Chez les Marchands aussi le bruit que l'attaque venait de Shent se propageait rapidement.

Mar décida de se rendre à différents endroits pour voir en personne les dégâts subits. Les scènes le frappèrent : des ruines fumantes et poussiéreuses et ses hommes qui fouillaient dans les cendres, l'air déprimés... Et puis des centaines de volontaires qui parfois se retrouvaient à des centaines de kilomètres du plus proche transmen en état de marche. C'est une chose de suivre une bataille assis à une table, devant une carte et avec un communicateur et de la résumer en chiffres... c'en est une autre d'en voir les résultats concrets.

Un de ses hommes vint près de lui : "Quel désastre ! Ils nous ont mis à terre."

"Non, mon garçon. Ils nous ont juste donné une pichenette sur les fesses... Ils ne nous ont presque pas touché, l'Opération 99 est encore debout, solidement sur ses pieds, tant que vous êtes là."

"Vraiment ? Et bien tu as les idées plus claires que nous... mais à voir ça... tant de travail pour rien... Tu sais, j'ai travaillé de mes mains pour construire cet hostel, et maintenant... J'ai envie de pleurer !"

Mar sourit : "Pleure, garçon, si ça te fait te sentir mieux. Mais remonte tes manches et ne faiblis pas."

"Mais au moins, nous leur donnerons une bonne leçon, à ces foutus Shentistes ?"

"Bien sûr, le temps venu... Nous en parlerons le temps venu. Et puis, ils commencent déjà à le payer cher et ce n'est qu'un début. Ils croyaient nous casser les reins, mais ils ne nous ont fait que quelques écorchures, crois-moi. L'important est qu'ils n'ont pas fléchi notre volonté. La mienne ils ne l'ont même pas effleurée. Et la tienne ?"

Le volontaire regarda Mar dans les yeux : "Tant que tu seras sur la brèche, nous y mettrons toute notre volonté !"

"Bien, alors courage, il faut vraiment l'y mettre toute."

Mar passa la journée avec les hommes de cet hostel. Pendant la nuit il se transféra à un autre endroit et parla avec d'autres volontaires, en leur remontant le moral. Avant l'aube il était près des ruines d'un autre hostel, à des kilomètres de là. Il passa toute la journée avec ces hommes.

"Dès que possible viendront les vigilés de Vieneuve pour vous aider à reconstruire. Où est le frère hostelier ?"

"Il est... il est mort pendant l'incursion... quand il a fait sauter le transmen."

"Ah... qui était-ce ?"

"Ogast Weys."

"Ogast ! Il était marié ?"

"Oui..."

"Il avait des enfants ?"

"Pas encore."

"D'accord..."

Mar se tut un moment. "Oui, le rapport ne montre que des chiffres, quatre-vingt onze morts, ça ne veut pas dire grand chose. Mais quand après tu alignes leurs noms... tu en connaissais certains et tu sens un grand vide en toi... des gens qui t'ont suivi, qui ont rejoint ta cause et qui sont mort pour cela..." pensait-il.

"A quoi penses-tu, chef ?" demanda un des volontaires.

Mar répéta ce qu'il avait pensé.

"Non, Mar, il a suivi son rêve à lui, comme nous tous..."

"En es-tu sûr ?"

"Evidemment. Ogast était mon époux."

"Oh... je regrette..."

"Bien sûr. Mais si nous n'arrêtons pas, il n'est pas mort en vain. Il ne dépend que de nous de rendre sa mort utile."

"Oui..."

Mar chercha à se secouer, à réagir. La mort... elle ne lui faisait pas peur, la mort... pas la sienne, du moins. Mais la violence, si. Mourir ? Tôt ou tard ça nous arrive à tous... mais pourquoi de la main d'un autre homme ? Non, il ne pouvait pas accepter cette mort. Même la mort de Nje... ou de Tova, après il avait pu se faire une raison... Mais tués comme ça, par un cruel jeu de pouvoir... Et au fond n'en était-il pas responsable lui aussi, Mar ? Pourquoi n'était-il pas resté à faire le mécanicien spatial ? Mais aussi, en faisant ce qu'il avait fait, combien de morts avait-il évité ? Et alors, pouvait-on en faire un bilan ? L'époux d'Ogast était encore à côté de lui et le regardait avec attention.

"Comment tu t'appelles ?" lui demanda Mar.

"Ryane."

"Ryane... Parfois je pense que je me pose trop de questions auxquelles je ne trouve pas de réponse..."

"Des questions ? Quel genre de questions ?"

"Beaucoup, trop... Je n'arrive pas à comprendre... à comprendre certaines choses. La violence, par exemple, pourquoi existe-t-elle ? Pourquoi l'homme semble-t-il ne pas savoir vivre sans faire violence aux autres hommes ? Regarde là autour... tout ça pour un jeu de pouvoir... voilà... tu vois ? Le Grand Luminaire contre Mar Swooney... Mais ici on ne joue pas que des pierres blanches et des pierres noires, on joue des vies humaines. De quel droit ?"

"Chacun de nous, les volontaires, savait en s'engageant mettre en jeu sa propre vie... Pour un idéal."

"En es-tu sûr ? Chacun de vous a-t-il eu une vraie possibilité de choix ? Au fond vous étiez presque tous présalariés ou aviez des travaux qui ne vous plaisaient pas... Chacun de vous, quelle était vraiment votre possibilité de choix ?"

"Et toi, Swooney ni Mar ?"

"Je crois en avoir eu beaucoup plus que vous."

"Tu crois ? Ou tu te fais des idées ? Es-tu vraiment beaucoup plus libre que nous ?"

"Je pourrais quitter tout ceci n'importe quand et j'aurais mille autres possibilités, plus belles les unes que les autres... mais vous ? Si vous partiez, que vous resterait-il ?"

"Mille autres belles possibilités, peut-être. Certains sont partis, n'ont pas renouvelé leur engagement, ils ont un autre travail à présent... s'ils sont partis c'est qu'ils pensaient pouvoir faire mieux. Et si je reste, si tu restes, c'est parce que nous pensons que c'est le meilleur travail..."

"C'est possible. Mais ton Ogast ? Quel choix lui reste-t-il ?"

"Il a déjà fait son choix. Il aurait aussi pu laisser tomber, ne pas faire sauter le transmen..."

"Il est mort pour exécuter mon ordre..."

"Tu as demandé deux volontaires... il était l'un des deux... il n'a pas eu de chance. Mais il savait bien que ça pouvait arriver... c'est lui qui l'a choisi, pas toi."

"Et l'autre volontaire ?"

"Il est vivant... malheureusement."

Mar le regarda stupéfait : "Malheureusement ? Tu aurais préféré que l'autre meure à la place d'Ogast ?"

"Non, j'aurais préféré qu'ils soient saufs tous les deux... ou qu'ils meurent tous les deux."

"Mais qu'aurais-tu gagné à ce que meure aussi l'autre volontaire ? Je ne comprends pas..."

"J'y aurais beaucoup gagné : nous serions encore ensemble, Ogast et moi..."

"Tu..." Mar le regarda, "Excuse-moi, je n'avais pas compris, excuse-moi... Pendant un instant je t'avais mal jugé... Pardon."

Le volontaire fit non de la tête.

"Tu étais l'autre volontaire, c'est ça ?" demanda alors Mar.

"Oui."

"Comment est-ce arrivé ?"

"Comme ça... nous avions fait sauter le transmen et nous nous éloignions quand le ballon est revenu et a lancé un autre engin... un éclat a touché mon Ogast en pleine poitrine quand il courait vers un abri... il était plus loin que moi... là, devant moi... et il s'est écroulé... lui seul..."

"Tu crois à un dieu ?"

"Oui."

"En quel dieu ?"

"Le grand Ry... je porte son nom dans le mien."

"Et... il y a un futur après la mort, dans ta religion ?"

"Oui."

"Et comment est-ce ?"

"Celui qui meurt s'unit à Ry et le rend plus grand. Quand tout le monde sera mort, Ry sera immense et omnipotent... alors il nous fera renaître, parfaits à jamais..."

"Et nous rejoignons tous Ry ?"

"Tous ceux qui meurent en travaillant à la réalisation de quelque chose de bon."

"Et les autres ?"

"Ils disparaissent dans la mort, parce qu'ils sont inutiles."

"Je comprends."

"Et toi, crois-tu à un dieu ?"

"Je ne sais pas. Parfois je crois que oui, mais je ne sais pas. Je t'ai dit tout à l'heure que je pense trop sans trouver de réponses."

"A te voir de dehors tu sembles un homme aux idées claires... on ne dirait pas que tu as tant de problèmes."

"Déçu ?"

"Non, au contraire... Tu me parais plus vrai, maintenant. Avant tu me semblais trop... trop parfait."

Mar sourit : "Oh non... C'est juste que chacun de nous porte un masque. Le masque de ce qu'il croit être ou qu'il voudrait être... l'homme idéal. Ce doit être que je le porte bien... mais parfois c'est bien de le laisser tomber, au moins un moment."

"Merci."

"De quoi ?"

"De l'avoir laissé tomber devant moi."

"Et pourquoi pas ?"

"Parce que tu es le chef, et moi un volontaire quelconque."

"Ça fait une telle différence ?"

"Peut-être que oui... peut-être que non..."

Mar passa là le reste de la journée. Puis la nuit, avec sa ceinture anti-gravité et les quelques transmens encore en état, il rejoignit Neufchâteau avant l'aube. Il y trouva des hommes des Asano déjà venus aider les Armés Swooney à démolir les parties dangereuses pour commencer au plus tôt la reconstruction. Quand Mar arriva les hommes se réveillaient. Il fut accueilli par de grandes manifestations de joie.

"Le plus gros est encore debout ! Dans trois ou quatre cycle au plus nous aurons tout remis en place !"

"Aucune victime, ici, n'est-ce pas ?" demanda Mar.

"Rien qu'un blessé léger... après l'incursion."

"Où est-il ?"

"Nous l'avons envoyé au Cenco. Tu aurais du l'entendre, comme il protestait !"

Mar fut heureux de sentir le bonheur qui imprégnait l'air. Il se sentit soulagé. Parmi les Asano qui travaillaient avec ses hommes il vit un visage connu. C'était un noble.

"Nous... nous nous connaissons déjà, n'est-ce pas ?"

"Oui... Rappelle-toi, c'est moi qui t'ai suggéré de bien lire les lettres du Fondateur... pour ouvrir la Porte ?"

"C'est toi ! Je t'ai cherché. Tu n'étais pas là, dernièrement."

"Je voyage beaucoup. Pourquoi me cherchais-tu ?"

"Je voulais te demander pourquoi... pourquoi tu m'avais poussé à lire ces lettres ? Pourquoi justement moi ?"

"Je ne me suis pas trompé, à ce que je vois."

"Peut-être pas... mais pourquoi moi ?"

L'autre sourit : "Il y a en toi une force vitale, un élan, un enthousiasme qui m'ont fait penser : voici l'homme !"

"C'était avant... je me calme... l'âge aidant..."

Le noble rit : "Ne dis pas de lieux communs ! Tu ne t'arrêteras jamais, pas de ta propre volonté, au moins. Et il n'est pas facile de trouver celui qui t'arrêterait. C'est ce que j'ai senti, et je me suis dit que je devais faire quelque chose pour y contribuer. Tu vois, parfois même les grands ont besoin d'encouragements..."

"Mais je ne suis pas un grand. A moins que tu ne parles de mon titre, de mon rôle. Je ne suis qu'un rouage du grand engrenage, j'essaie juste de tourner comme il faut, au bon endroit, à la bonne vitesse..."

"C'est pour ça que tu es grand : tu es trois fois juste."

"Pourquoi insistes-tu tant à vouloir me faire croire que je suis un grand ? Après tout ça n'est pas l'important. L'histoire peut parler de moi ou non, quelle importance ? ça change quoi ? Je reste moi... avec mes petitesses et mes qualités. Et puis un Jock Littel, l'explorateur de Primus, est-il vraiment plus grand que son cuisinier de bord ? Ou Matt Yamashi, le physicien de la connexion sérielle, ou que cet Armé là-bas qui creuse avec sa bêche ? Peut-on mesurer la valeur de l'homme, d'un homme, en mètres, en litres ou au nombre de pages écrites sur lui, ou au nombre de références à son nom dans une mémoire électronique ? Non, je ne le crois pas."

"Et pourtant il y a des hommes qui ont laissé dans l'histoire une empeinte plus nette que les autres..."

Mar sourit : "Bien sûr. Quand je marche dans la boue, ma sandale laisse une empreinte bien profonde... tout le monde peut la voir... pourtant s'il n'y avait pas eu au-dessus un pied, une jambe, un genoux et ainsi de suite jusqu'aux cheveux, rien n'aurait été remarqué. Tout le monde peut parler de cette empreinte, mais qui saura dire : c'était un roux, avec le nez comme ci et le nombril comme ça ? Personne. Les grands laissent une empreinte, tout comme une sandale... mais pourquoi la laissent-ils, qu'y a-t-il au-dessus d'eux ? Un peuple entier, fait de tant de gens, peut-être inconnus, mais certainement pas sans valeur. Cela ne m'intéresse pas d'être une sandale, crois-moi !"

L'autre acquiesça : "Tu sais être convainquant... mais alors, si tu n'es pas un grand, si tu n'es pas une sandale... qui es-tu ?"

"Bah... quelqu'un ! Je n'en sais pas plus. Si je savais vraiment qui je suis, je serais un dieu... Qui je suis ? J'essaie d'être un homme, de me regarder dans les yeux des autres sans avoir à avoir honte de moi... j'essaie de faire du mieux que je peux..."

"Et ça te paraît peu ?"

"C'est le minimum indispensable."

"Tu... tu refuses être un héros."

"Un héros ? Moi ? Non, bien sûr que non. Mais que ferait mon Tha, mon époux, d'un héros ? Et mes enfants ? A quoi sert un héros ? A composer de beaux drames pour les Artistes... à faire naître des récits mirobolants, qui s'embellissent au fil du temps, pour amuser les adultes et les enfants..."

"Et pourtant tu as du respect pour le Fondateur..."

"Bien sûr, et j'ai du respect pour Boku, mon dernier petit-fils. J'ai le même respect pour eux deux."

A cet instant arrivèrent Vokka et Tha. Vokka regarda tout autour, perdu.

"Quel désastre !" murmura-t-il.

Mar acquiesça, serein : "Oui... nous avons du pain sur la planche."

"Mais pourquoi et jusqu'à quand devrons-nous construire puis reconstruire ?"

"Aussi longtemps que nous en aurons la force. Toute la vie n'est rien d'autre..."

"Il faut éviter cela, papa... nous devons détruire ceux qui nous font obstacle..."

"Détruire ? Ne vaut-il pas mieux construire quelque chose d'indestructible ? Tu vois, en général si quelqu'un a une idée et son adversaire une autre, en général, je dis, l'un tâche de démolir celle de son adversaire... c'est idiot. Il faut renforcer et affiner sa propre idée, la sécuriser, être le meilleur, et tôt ou tard elle aura raison de celle de l'autre. Vokka, si tu dois faire une course avec un autre... que fais-tu ? Tu t'entraînes à courir plus vite, et il n'est pas certain que tu le battes, ou tu passes tout ton temps et ton énergie à tâcher d'empêcher l'autre de courir ? Si tu t'entraînes, tu essaies de l'améliorer toi-même et tu es un homme. Si par contre tu essaies de bloquer l'autre, tu évites la confrontation et tu n'es qu'un vil lâche. Détruire l'ennemi... non, je n'y crois pas. Il vaut mieux se renforcer soi-même."

"Papa, tu es un idéaliste. Là il s'agit de tuer pour ne pas être tué, tu le sais bien. Ce n'est pas une course, ici, ce n'est pas du sport, c'est une bataille, une guerre... On ne vit pas d'idéal, papa."

"Non ? Alors je n'ai pas vécu jusque là ? Alors je suis mort sans le savoir ! Mais si tu n'as pas d'idéal, mon fils, qu'est-ce que qui guidera tes pas ? La guerre... bien sûr que c'est la guerre... mais ce n'est pas bien. Si on peut éviter d'utiliser les moyens immoraux de l'adversaire, n'est-ce pas mieux ? Si l'on peut éviter les jeux de pouvoir, n'est-ce pas préférable ?"

"Si l'on peut... mais est-ce vraiment possible ?"

"Avant de dire qu'on ne peut pas, ça vaut la peine d'essayer, non ? Et donc, nous de construire, au lieu de démolir l'autre."

"Mais quand l'autre est dangereux, menaçant, puissant... arrogant, tu fais quoi ? Tu restes là à regarder ?"

"Non, j'essaie de contourner le danger, de démonter la menace, d'éviter la puissance... mais j'essaie aussi de ne pas me mettre sur le même plan."

Ils continuèrent à discuter ainsi, en se déplaçant dans la cour du château encombrée de décombres. Ils approchèrent de l'aile détruite par les Shentistes. Des monceaux de pierres écroulées, des structures en bois brisées et fêlées comme des os, surgissaient des parties encore en équilibre précaire. Des murs éventrés, deux appartements ouverts sur le vide, le mobilier visible de la cour accentuaient l'impression de désolation.

Mar s'appuya d'une main au reste d'un mur et il passa l'autre à la taille de Tha. Vokka était devant lui.

"Tu vois, Vokka, nous avons un défaut. Nous croyons que nos idées, nos convictions, sont La Vérité. Alors nous nous affairons à les réaliser vite, vite, toujours plus vite, comme si quelqu'un nous poursuivait. Depuis quand existe l'homme ? Et la civilisation ? Plus de huit mille ans ont passé depuis que l'homme a appris à écrire... que veux-tu que signifient les presque dix ans que j'ai passés sur Boar ? Rien, moins que rien. Et si je dois y passer encore dix, encore vingt ans... ce sera encore peu. La vie est longue, Vokka, elle ne s'arrête pas à aujourd'hui... La vie est..."

Un sinistre craquement l'interrompit. Le mur près de lui trembla, quelqu'un hurla une mise en garde, un nuage de poussière se leva dans un grand fracas. Mar poussa violemment Tha au loin, Vokka s'élança sur le côté, en criant...

Quand la poussière se dissipa, Mar gisait par terre, une grande tâche de sang sur le visage, coulant de ses cheveux. Tha avait les jambes sous un gros bloc de pierres. Vokka se précipita sur son père.

"Papa... papa... comment vas-tu ?"

Mar sourit, leva un bras, porta une main à ses cheveux, l'enleva et la regarda : elle était pleine de sang. Vokka avait pris son buste dans ses bras.

"Ce n'est rien, Vokka, ce n'est rien..." murmura Mar, il mit une main par terre, essaya de se relever et retomba entre les bras de son fils, mort.

Tout le monde se figea dans l'instant, effaré, dans un silence rompu seulement par les gémissements de Tha qui appelait faiblement : "Mar... Mar..."

Puis ils se précipitèrent tous, qui à secourrir Tha, qui vers Mar et Vokka. Le jeune homme se releva lentement, posant avec délicatesse la tête de son père sur une pierre, la poitrine et les bras pleins de sang. Il regarda à l'entour les yeux vides.

"Il est mort !" dit-il à mi-voix "Il est mort... mort, vous comprenez ?" cria-t-il presque : "Ils l'ont tué ! Shent l'a tué !"

Personne ne parla.

Vokka avait le visage livide, tiré, une expression halucinée dans le regard : "C'est fini... tout est fini... pourquoi se battre pour cette planète de criminels ? Pourquoi gâcher ainsi nos vies ? Sois maudit, Boar, sois maudit ! Tu tues ceux qui t'aiment le plus !"

Quelqu'un emmenait Tha qui s'était évanoui au premier cri de Vokka. Les autres regardaient, immobiles.

"Que faites-vous là ? Rentrez au Cenco, rappelez tous les nôtres... Assez avec cela... assez... assez ! Papa est mort, il est mort, il ne nous reste qu'à pleurer, qu'à nous en aller !"

Le noble de Vieux-Château approchait du jeune homme : "Non, Vokka, il y a toi... tu dois poursuivre l'œuvre de ton père... C'est ce que Mar désirait, ce qu'il veut."

"Lui ? Non ! Il est mort ! Il ne désire plus rien... Sa bataille est perdue, finie... Je ne suis pas comme lui, je ne suis pas ce qu'il voulait que je sois... je ne peux pas continuer ce qu'il voulait, je ne suis pas lui, vous comprenez ? Vous tous, qu'êtes-vous sans lui comme guide ? Shent a gagné, à présent. Qu'il juisse de Boar !"

"Tu n'as pas le droit d'arrêter ainsi ce que lui a commencé, Swooney ni Vokka !" insista le noble Asano.

"Le droit ? Arrêter ? Je n'ai pas le droit ? Mais ce n'est pas moi qui ai mis fin à sa vie. Et l'Opération 99 c'était lui... Que puis-je faire de ces ruines ? Ces hommes ont suivi mon père, ces idées... qu'ai-je à voir avec tout ça ?"

"Il t'a élevé pour que tu le remplaces, un jour..."

"Un jour... c'est bien ce qu'il disait... mais d'ici dix, d'ici vingt ans... pas maintenant ! Il n'a pas eu le temps de construire quelque chose d'assez solide... il a été tué trop tôt... il me parlait de la vie quand sa mort est arrivée. La mort a vaincu la vie !"

"Tu es son héritier, tu es celui qui prolonge sa vie, qui doit prendre sa place. Maintenant tu es décomposé... attends avant de prendre une décision."

"Exact, maintenant le chef c'est moi. Décomposé ? Non, je suis calme, tranquille. Mais le poids qui s'abat sur mes épaules est trop grand pour moi. Mon père me disait toujours : sois honnête, ne prétends pas savoir faire ce qui est hors de tes possibilités. Voilà ce qu'il me disait, vous comprenez ? Il n'est pas dans mes possibilités de le remplacer, de prendre SA place. C'est fini. Nous rentrons au Cenco préparer l'abandon de Boar à son destin. Mon destin et celui de Boar n'ont désormais plus rien en commun !"


Chapitre précédent
back
Couverture et table des matières
couverture
8eEtagère
Etagère 8
Chapitre suivant
next


navigation map
recommend
corner
corner
If you can't use the map, use these links.
HALL Lounge Livingroom Memorial
Our Bedroom Guestroom Library Workshop
Links Awards Map
corner
corner


© Matt & Andrej Koymasky, 1997 - 2008