Vokka refit la paix avec son père, bien que Mar ait espéré une solution différente, et il se maria avec Elesto par un contrat matrimonial ouvert semestriel et ils déménagèrent ensemble dans un noyau de mariés.
A la fin de 3483, an de Boar, l'hostel Beausite de Fainarz hébergeait quelques Artistes. Le centre de communications de l'hostel capta une conversation suspecte. L'enregistrement fut aussitôt envoyé à Mar. C'était une rencontre entre trois artistes, un musicien, un mime et un danseur. Ils parlaient d'un "étrange contrat".
"Je dis que la paie est bonne et qu'on peut accepter."
"Trop bonne. Qu'est-ce qu'il y a là-dessous ?"
"Mais que veux-tu qu'il y ait ?"
"Je ne sais pas... mais tout est si mystérieux... et puis celui qui devrait nous rejoindre... ou mieux, ceux... qui sont-ils ? Pourquoi n'ont-il pas boulu nous dire leurs noms et leur spécialité ?"
"Bah, on s'en fout. Même si ce sont des vauriens... tant qu'ils paient d'avance et qu'ils paient bien."
"Moi je dis qu'il y a quelque chose de malhonnête là-dessous."
"Et quand bien même ? Nous ne sommes pas au courant, alors cela ne nous concerne pas."
Ils continuèrent longtemps à discuter ainsi.
Mar écouta et réécouta toute la conversation plusieurs fois et il se mit bien en tête la physionomie des trois Artistes. Mais rien n'indiquait que cette conversation puisse concerner l'Opération 99 ou lui. L'enregistrement fut quand même envoyé au Cenco pour analyse.
Mar décida de reprendre les voyages dans la galaxie avec Tha et les petits, après que Selte soit revenue sur Boar faire sa troisième course, celle des quinze ans. Selte voulut ne pas retourner sur Niukétol, elle préférait voyager avec ses parents. Mais Tha et Mar lui demandèrent de rester à l'école des Kétol jusqu'à sa majorité pour achever ses études. Selte protesta un peu, mais elle finit par céder. Vokka demanda à rester au château Swooney.
Mar se rendit à Niusa où il rencontra les Roffela. Il n'y obtint qu'un accueil courtois, mais les Roffela ne semblaient pas intéressés au problème de la Terre. Alors Mar et les siens se transférèrent sur la planète Phalvi, où il rencontra le Chef de Famille Korys.
Celui-ci était un vieil homme de cent douze ans standards, extraordinairement lucide et vif. Quand Mar lui exposa le motif de sa visite, le vieux, petit et menu, sembla presque grandir.
"Ah, que voici une belle musique à mes oreilles ! Les Roffela ont dit non ? Evidemment. Leur Famille ne remonte qu'à mille cinq cents ans... La mienne est beaucoup plus ancienne. Il y a deux mille ans que mes aïeux ont perdu leur pouvoir sur Terre. Nul ne les aida, ni les Roffela ni les Nihon, personne. Mon aïeul fut tué par trahison, bien qu'on ait cherché à maquiller ça en mort naturelle. Nous n'avons pas oublié... le trône de notre Famille est encore sur Terre, dans un musée... Je veux le récupérer! Les Nihons prétendent être la plus antique Famille de la galaxie... ce n'est pas vrai, et je le prouverai. Tous mes enfants t'appuieront..."
Mar sourit : "Je te remercie, Phalvi ni Korys... mais ne serait-il pas bon d'écouter d'abord ton conseil de Famille ?"
"Mais non, ils sont tous d'accord, je le sais. Conquerrons la Terre, dussions-nous mourir moi et tous mes enfants... il restera toujours un Phalvi pour réclamer notre petit bout de Terre, avec nôtre très antique trône. C'est un symbole, comme tu dis, rien qu'un symbole. Mais que serait l'homme sans symboles ? Une bête, voici ce qu'il serait. Les mots aussi ne sont que des symboles, mais sans les mots, adieu la communication et sans la communication, adieu la civilisation. Donc sans symboles, pas de civilisation. Et ma Famille remonte aux temps des plus antiques cités de la Terre et elle durera tant qu'il y aura une civilisation."
Mar était presque amusé par l'enthousiasme du vieux Chef de Famille.
Lequel continua : "Regarde-nous, la plus ancienne Famille de la Galaxie avec la plus jeune, les Phalvi avec les Swooney. C'est splendide, un anneau qui se ferme, la vie qui s'écoule... Oh, ça valait la peine de vivre si longtemps pour voir ce jour !"
Mar interrompit cette logorrhée : "Excuse-moi, Korys, mais vous et nous seuls... nous ne suffirons pas à une telle entreprise. Nous devrons convaincre d'autres Familles, nous devons impliquer la Technarchie..."
"Oui, bien sûr, nous les convaincrons, nous les impliquerons... ce n'est pas en vain que je te promets l'aide de tous mes enfants... Eux aussi courront, comme toi, de planète en planète pour cette mission de civilisation, nous gagnerons du temps ainsi, toi seul tu ne pourrais pas tout faire... Si si, mes enfants, tous, se rangeront à tes côtés..."
Mar rencontra les enfants de Korys : ils étaient cinq entre quarante neuf et soixante douze ans standards. Ils étaient tous pleins de vigueur et tous adhérèrent aussitôt au projet. Mar décida alors avec eux des planètes que chacun visiterait. Puis il alla voir le Technarque pour lui faire part des premiers succès.
Vokka, pendant ce temps, travaillait sur Boar, à la place de son père. Vokka était respecté sur la planète, en tant que Premier de Mar et aussi pour son extrême rectitude et cohérence. Mais il n'était pas aimé comme Mar, il ne savait pas susciter chez les hommes l'enthousiasme qui caractérisait les initiatives de son père, à cause de son caractère dur et fermé.
Vokka revoyait tous les derniers enregistrements et rapports en provenance des postes d'écoute et des volontaires infiltrés aux Temples, aux châteaux et dans les villes. Depuis quelques jours il était songeur. Elesto lui demanda ce qui le travaillait.
"Il se prépare un gros truc... je ne sais pas quoi, je ne comprends pas... mais je le sens. Après la blague que papa a fait au Grand Luminaire, ce dernier ne se fie même plus à ses propres hommes et cela se sent, aussi au Grand Temple plus personne ne parle clair... Et pourtant je sais que le Grand Luminaire est loin d'avoir renoncé..."
"Qu'as-tu l'intension de faire ?"
"Moi ? Je ne peux pas faire grand chose. Je dois attendre que mon père revienne. Mais avant son retour sur Boar, j'aimerais avoir plus concret à lui présenter qu'une simple impression... je..."
"Qu'y a-t-il ?" demanda Elesto suite à cette brutale interruption.
Mael passait avec le petit Mar II dans ses bras. Vokka les regardait, le visage sombre.
Elesto vit la direction de son regard : "Tu n'arrives pas à l'oublier, n'est-ce pas ?"
Vokka le regarda avec une expression dure : "Qui ?"
"Mael..."
"Non, je regarde mon fils... Que m'importe Mael ?"
Elesto arqua les sourcils.
Vokka continua : "Et puis, ils sont ensemble, je ne peux pas regarder l'un sans voir l'autre, n'est-ce pas ?"
"Et ça t'ennuie à ce point ?"
"Non, pourquoi ? Mael m'est... indifférente. Elle l'a toujours été."
"Sois honnête, Vokka... au moins avec toi-même."
"Ne dis pas de bêtises."
"Quand Mael s'est blessée, à l'entraînement, tu étais inquiet..."
"Bien sûr, pour Mar... il est encore si petit..."
"C'est ça..."
Vokka n'habitait plus avec le noyau de célibataires où Mael était toujours, et donc leurs rencontres étaient moins fréquentes. Mais Vokka regardait souvent Mael, même quand le petit Mar II n'était pas avec elle.
"Oui, physiquement je me sens encore attiré..." admit Vokka.
"C'est ça, rien que physiquement."
"Bien sûr, rien que physiquement. Elle a un beau corps." Dit Vokka, il se leva et sortit contrarié.
Il parcourut le long couloir jusqu'aux tourelles, descendit et sortit par la porte du château. Il avait besoin d'être un peu seul, pour penser. Il descendit l'escalier et s'éloigna vers une tâche de grands arbustres où il avait l'habitude de se réfugier quand il voulait avoir la paix. Personne ne connaissait sa cachette. Il s'enfonça entre les buissons et se coucha sur l'herbe, les bras sous la tête, à regarder le ciel limpide, à peine tâché ça et là de minuscules nuages soyeux comme des plumes...
Peu après il entendit un petit rire, puis la voix de Mael. Il ne distinguait pas les mots, mais elle semblait s'amuser. Sans savoir pourquoi, il tendit l'oreille, et il capta alors quelques mots...
"Bien sûr, mon amour, tu sais que je t'aime plus que tout autre..."
Vokka plissa le front... avec qui était Mael ? A qui avait-elle laissé le bébé ? Que faisait-elle ici ?"
La voix continuait : "Je te couvrirais de baisers, tu sais ?"
Vokka essaya d'entendre la voix de l'autre pour savoir qui ça pouvait être. Non que cela lui importe, mais il était curieux. Mais il n'entendait pas l'autre... il devait parler très doucement..."
Encore Mael : "Non, sois calme... allez... tu me déshabilles entièrement, comme ça... allez..." et Mael eut un autre petit rire.
"Avec qui est-elle ? Ils s'amusent..." pensait Vokka. "Bon, tant mieux... peut-être a-t-elle trouvé le type qu'il lui faut..."
Silence, puis la voix de Mael, presque dans un murmure, dit : "Ah, je suis si bien avec toi, mon amour ! Tu es si beau, si tendre..." La voix monta un peu, "Non, allez... pas comme ça !"
Vokka n'était pas du genre curieux, pas dans ce sens au moins. Mais cette fois-ci il ne put pas résister. En faisant bien attention de ne pas faire de bruit, il s'assit puis, à quatre pattes, il se glissa entre les arbustes en approchant très lentement.
Mael riait, heureuse : "Tu es terrible, mon amour... tu me déboussoles complètement... tu sais que je ne sais pas te dire non et tu en profites, n'est-ce pas ?"
Vokka hésitait. Il ne voulait pas faire le voyeur, mais il n'arrivait pas à faire demi-tour. Il semblait que Mael s'amusait beaucoup... avec qui ? Il avança encore... et finalement il les vit.
Mael était couchée dans l'herbe, sur le dos et sur elle, agrippé; l'embrassait, lui décoiffait les cheveux et se frottait contre elle... le petit Mar, leur enfant de dix mois.
Vokka retint un rire et partit sans se faire voir. Puis soudain il s'arrêta, figé. Avoir vu que Mael n'était pas avec un autre lui avait donné une sensation de soulagement, de libération... De libération ! Il s'assit dans l'herbe, loudement. Comment était-ce possible ?
"Mael n'est rien pour moi..." continuait-il à se répéter mentalement.
Penser qu'elle était avec un autre, qu'elle était amoureuse d'un autre et qu'ils faisaient l'amour ne l'avait troublé en rien... et pourtant, maintenant qu'il avait découvert que Mael n'était pas avec un autre, il se sentait mieux, soulagé ! Vokka se leva et courut au château. Il entra, monta les escaliers quatre à quatre et courut au noyau de Nilko.
"Nilko est là ? Où est Nilko ?"
Un Ecuyer répondit qu'il était au champ d'entraînement. Vokka fit demi-tour, refit le chemin inverse, sortit du château et tourna à droite en dévalant entre les rochers.
"Mais qu'est-ce qui me prend ? Je m'abêtis ?" se demanda-t-il en s'arrêtant soudain.
Puis il se remit à descendre, plus lentement. Il vit Nilko qui s'entraînait avec les autres. Il l'appela. Nilko fit signe qu'il l'avait entendu, arrêta ses exercices, remit son kilt et sa cuculle et vint vers Vokka.
"Qu'y a-t-il, Vokka ?"
"Il faut que je te parle."
"Bien. Asseyons-nous, j'ai le souffle court..."
Ils s'assirent côte à côte et Vokka gardait le silence.
"Et alors ?"
"Je ne sais pas par où commencer... il règne en moi un grand désordre ..."
"A quel propos ?"
"Je ne me comprends plus... je ne comprends plus rien."
"A quel sujet ?"
"Nilko, me jures-tu de..."
"De..."
"J'ai toujours essayé de voir clair, en moi-même, et j'y suis toujours arrivé... jusque là..."
"Et maintenant par contre ?"
"Ecoute... inutile de faire des discours..." dit-il, et il lui raconta l'épisode encore tout récent. "Tu comprends ? Pourquoi, quand j'ai vu que c'est à mon fils et pas à un amant qu'elle parlait, je me suis senti mieux ? Si vraiment Mael ne m'intéresse en rien, pourquoi ai-je eu une telle réaction ? Et pourtant, quand je me trompais sur le sens de ses phrases, il ne me semblait pas être mal..."
Nilko sourit : "Et alors ?"
"Alors... je ne me comprends plus !"
"Quand tu as compris qu'elle ne faisait pas l'amour, tu t'es senti mieux, soulagé, libéré, me dis-tu... Pourtant il y a des mois que vous n'avez plus de rapports, vous deux, sur ta décision."
"Oui, mais pourquoi ?"
"Au fond de toi tu étais tranquille parce que, en toi, tu savais qu'elle t'attendait... tu savais qu'elle te resterait fidèle..."
"Tu crois ?"
"C'est toi qui le dis, ou presque, pas moi."
"Mais je ne l'aurais jamais... je ne croyais pas..."
"Quoi ?"
"Mais si je l'avais vu avec un autre, je n'en aurais pas été mal."
"Mais en la voyant avec ton fils et pas un amant, tu t'es senti mieux."
"Oui, et c'est cela que je ne comprends pas."
"Vokka ?"
"Oui ?"
"Pourquoi l'amour te fait-il si peur ?"
"A moi ? Mais arrête !"
"Oui, Vokka, depuis ton enfance tu as toujours été comme ça... Tu te souviens du garçon victime des Désaxés que tu as aidé ?"
"Rohde ? Mais quel rapport ?"
"Avec lui aussi, tu ne voulais pas admettre que vous puissiez être amis, qu'en quelque sorte vous vous aimiez bien..."
"Mais je l'ai compris, après, je l'ai reconnu."
"Oui, parce que tu es quelqu'un d'honnête, Vokka."
"Alors tu crois..."
"Oui, je le pense vraiment. Mais c'est à toi d'y croire, pas à moi."
"Nilko, je ne comprends plus rien. Quand j'y réfléchis, je ne suis pas amoureux de Mael. Vraiment, je ne suis pas amoureux."
"Pourquoi ? Que signifie être amoureux ?"
Vokka fit non de la tête : "Je ne sais pas... je crois que c'est... une espèce d'enthouisasme, de... de transport... ne pas savoir être sans l'autre, ne pas pouvoir être loin de l'autre..."
"C'est parfois le cas, mais pas pour tous. Chacun de nous est différent, a son caractère. Il n'y a pas d'archétype de l'amour."
"Mais être amoureux veut dire... veut dire penser toujours à l'autre, veut dire que l'autre est plus important que tout..."
"Tellement important que s'il faisait l'amour avec un autre, on puisse peut-être l'accepter, mais que s'il ne le fait pas on se sent bien mieux, est-ce cela ?"
Vokka acquiesça, songeur. Puis il dit, incertain : "Mais alors... alors je suis amoureux de Mael ?"
"Penses-y, Vokka, penses-y honnêtement. Mais ne cherches pas de preuves renversantes... Peut-être n'auras-tu jamais un amour passionnel, irrésistible, à perdre la tête. Ce n'est pas dans ton caractère. Cherche de petites preuves, de petits indices..."
Vokka acquiesça : "Merci, Nilko, et pardon si je t'ai ennuyé..."
Nilko sourit puis prit l'air sérieux : "Si tu m'avais ennuyé, je te l'aurais dit !" dit-il en imitant le ton de Vokka.
Le jeune homme rit : "Ne te moques pas de moi !"
"Pourquoi pas, Vokka ? Il faut bien qu'au moins une personne puisse le faire, et je sais que je peux, parce que je sais que tu m'aimes bien."
Vokka se rembrunit : "Mon père m'a dit que je ne savais pas aimer..."
"Il était en colère, il voulait juste te secouer, te faire réfléchir. Mais il t'aime et il sait que tu l'aimes, comme je sais moi que tu m'aimes, ainsi que Tha et tes frères et sœurs... Il s'agit juste d'élargir ton horizon, Vokka, et de ne pas avoir peur d'admettre aimer. Et peut-être d'apprendre à le dire. Celui qui aime est plus fort, pas plus faible."
"Papa a dit que nul n'est plus vulnérable que celui qui aime..."
"Et tu ne veux pas être vulnérable. Mais c'est beau d'être sans défense devant qui on aime. Nous ne pouvons pas toujours vivre sur nos gardes, sur la défensive. Mael ne te ferait jamais de mal, tu le sais... elle te l'a montré. Alors, accepter d'être sans défense devant elle n'est pas un vrai risque. Penses-y, Vokka..."
"Oui, bien sûr. Il me faudra peut-être du temps, mais j'arriverai à une conclusion."
Vokka rentra au château : "Mais se peut-il que je doive toujours être le dernier à comprendre mes sentiments ? Avec Rohde aussi c'était pareil... Et Elesto aussi s'en est aperçu avant moi... Mais comment puis-être sûr qu'il en est bien ainsi ?"
Ce jour-là, pendant le tour de repos, il fit l'amour avec Elesto, en espérant arriver à ne pas penser à Mael au moins un moment, mais il n'y arriva pas. Mael était de garde à ce moment. Puis Vokka serait de tour d'entraînement et Mael de repos...
Pendant l'entraînement, Vokka repensa à tout ce qu'il y avait eu entre Mael et lui... aux petites choses, comme lui avait dit Nilko... Quand Mael s'était blessée, il s'était senti mal...
"Sois honnête, Vokka" se dit-il, "Si c'était Jelmen qui s'était fait mal, par exemple, ou même Elesto... tu n'aurais pas été si inquiet... Alors ce n'est pas vrai que Mael n'est pour moi qu'une Armée parmi tant d'autres... ni qu'elle ne m'intéresse qu'en tant que mère de mon enfant... Et chaque fois que Mael te souriait... elle ne t'indifférait en rien, tu en étais heureux, plus que du sourire des autres... Et quand tu penses que dans le petit Mar il y a toi et Mael... c'est une pensée agréable... Que tu peux être bête, Vokka, quel imbécile tu fais..."
Vokka se rhabilla, arrêta l'entraînement et remonta au château. Il allait entrer dans l'appartement du noyau de Mael quand il s'arrêta.
"Mais si c'était elle qui te refusait maintenant ? qui te disait non ? ça te sècherait, Vokka, hein ? Ou ça te déplairait ? Mais tu le lui as bien fait, toi... tu ne peux plus reculer, maintenant... quel homme serais-tu ? Tu veux donner raison à ton père ? Nilko dit qu'il est beau d'être sans défense... et c'est bien comme ça que je me sens maintenant, sans défense... peut-être est-ce la première fois, mais je me sens à égalité avec Mael..."
Il entra, déterminé, mais sans faire de bruit. Il entra dans la chambrée et passa entre les rideaux, en espérant qu'ils soient fermés, que personne ne le voit...
"Et s'ils te voient, tant mieux !" dit-il pour se donner du courage.
Il arriva devant le rideau de la couchette de Mael. Il hésita à nouveau un instant, puis l'ouvrit et entra. Dans la pénombre il vit le corps à moitié nu de Mael. Il lui plaisait, oui. Mais cette fois il n'était pas physiquement excité, comme les autres fois... il la regardait avec des yeux neufs, comme si c'était la première fois. Il se sentait attiré, mais l'attirance était différente.
Mal semblait sereine et tendre, plongée dans le sommeil. Mais il y avait aussi un voile de fatigue, de tristesse, peut-être, sur ses traits et son visage. Ou n'était-ce que son imagination ? Il avança et s'accroupit devant la couchette. Des doigts il effleura le visage de Mael, qui dormait encore. Vokka se pencha et l'embrassa doucement sur les lèvres. Peu après les lèvres de Mael réagirent... et il vit ses yeux s'ouvrir et le regarder. Il s'écarta aussitôt.
"Excuse-moi... je ne voulais pas te réveiller..." murmura Vokka.
Mael se poussa sur la couchette pour lui faire de la place mais Vokka fit non de la tête.
"Je croyais..." murmura Mael.
"Quoi ?"
"Que tu voulais faire l'amour avec moi."
Vokka secoua de nouveau la tête.
"Excuse-moi..." murmura Mael.
"Non, excuse-moi toi... je voulais juste... te demander..."
"Oui ?"
"Si tu es encore..."
"Amoureuse de toi ? Même si je sais que ça te rejettera encore plus loin de moi, Vokka... oui, je suis encore amoureuse de toi."
"Et... tu veux encore de moi dans ta couchette ?"
"Je t'y ai fait une place, non ?"
"Tu veux vraiment de moi ?"
"C'est toi qui me le demandes ?"
"Après ce que je t'ai fait ?"
"Toi ? Non, tu as toujours été clair. C'est ma faute à moi... je n'arrive pas à... à ne pas être amoureuse de toi..."
"Mais maintenant tout est fini, tu le sais ?"
"C'est d'accord."
"Non... je veux dire... tu me voudrais dans ta couchette ?"
"Maintenant ?"
"Non, bientôt... Je dois d'abord régler certaines choses... mais tu voudrais de moi ?"
"Tu n'as qu'à me le dire..."
"Merci."
Il se leva et s'en alla, en silence et vite comme il était entré. Il retourna au champ d'entraînement et chercha Elesto.
"Tu sais garder un secret ?"
"Oui, j'ai la langue bien pendue, mais seulement pour ce que tout le monde sait déjà."
"A la fin de notre contrat, je ne veux pas le renouveler."
"Ah, alors tu t'es décidé."
"Tu avais compris ?"
"Bien sûr... tu le lui as dit ?"
"Pas vraiment... je voulais d'abord t'en parler, par correction."
"Il n'y a pas de problème. Entre nous il n'y a jamais eu qu'un lien physique, c'était pour nous amuser... Et puis il était clair que tu ne m'as épousé que pour t'éloigner de Mael et ne plus y penser."
"C'était si clair ? Moi je viens de le comprendre..."
"Pour moi, oui, et ça m'allait bien. Tu crois que c'est par hasard que j'ai voulu un mariage ouvert et de courte durée... Oh, pas seulement pour toi... mais pour toi aussi."
"Alors... toi aussi, tu m'aimes bien ?"
"Et bien, peut-être, mais plutôt de façon superficielle. Comme un ami, disons. Inutile de te faire pas d'autres problèmes pour ça.
"Non, d'accord."
"Quand le diras-tu à Mael ?"
"Quand je serai de nouveau libre."
"Tu ne feras pas un mariage ouvert et à terme avec elle, je pense."
"Je ne sais pas... je ne crois pas."
"Bien. Mais rappelle-toi que tu ne pourras pas faire avec Mael comme avec moi, ce ne serait pas honnête. Je suis différent, je sais faire la part des choses, me défendre surtout. Toi et moi sommes vraiment égaux, pour cela."
"Maintenant je sens que Mael et moi aussi, sommes égaux... désarmés tous les deux."
"Très bien, alors il y a de l'espoir. Mais tu sais prendre les armes en moins de deux... Pas Mael. Ne l'oublie pas."
"Oui, bien sûr."
Jusqu'à l'échéance de son contrat de mariage avec Elesto, Vokka ne chercha plus Mael, sauf aux occasions où ils étaient avec leur enfant. Puis un jour Elesto et lui repartirent dans un noyau de célibataires : Vokka, à la fin de son tour de garde, proposa à Mael de sortir ensemble. Mael accepta. Vokka l'emmena à son endroit secret, entre les buissons.
"Tu me veux ?" demanda Mael.
"Oui..."
"Ici ? Maintenant ?"
"Oui..."
Mael commença à se déshabiller mais Vokka l'arrêta : "Non, pas comme ça."
Mael le regarda, surprise : "Que veux-tu dire ? Comment, alors ?"
"Mael, veux-tu m'épouser ?"
"Hein ?"
"Oui, m'épouser."
"Toi et moi ?"
"Oui."
"Toi et moi... seuls ?"
"Oui, seuls, si tu le veux."
"Et toi... c'est vraiment ce que tu veux ?"
"Je te l'ai dit."
"Pourquoi ?"
"Comme ça !"
"Mais... tu as envie de moi ?"
"Bien sûr."
"Et... physiquement ?"
"Comme avant."
"Alors..."
"Tu acceptes ?"
"Bien sûr, déshabillons-nous..."
"Non, pas encore."
"Pourquoi ?"
"Je ne sais pas... Je veux d'abord le dire à papa... à tous... et puis toi et moi nous recommencerons de zéro. Sauf que..."
"Sauf que ?"
"Je ne suis pas capable d'aimer comme je le voudrais... il faudra que tu sois patiente avec moi..."
"Mais... mais tu m'aimes ?"
"Oui. Mais je ne sais pas... si je serai capable de te le dire, de te le montrer."
"Je serai patiente, mon chéri..."
Vokka acquiesça. Ils se prirent dans les bras et s'embrassèrent tendrement.
"Mais maintenant, allons-nous en..." dit Vokka peu après.
Vers la fin de l'année Mar revint. Vokka le mit au courant de ce qui s'était passé sur Boar en son absence et surtout de ses soupçons.
"N'exagère pas, Vokka. Nous ne pouvons pas soupçonner que quoi que ce soit de pas très propre ni honnête arrivant sur cette planète soit contre moi ou nous : nous risquerions la paranoïa ! Je n'ai pas l'impression qu'il y ait matière à s'inquiéter. Les Shentistes sont tranquilles, me semble-t-il."
"Trop... et puis il y a cette étrange histoire des Artistes..."
"Bah, rien de concret. Et entre les Pillards et Shent il reste encore beaucoup de défiance et de ressentiment..."
"Pour autant que ça dure."
"Pour l'instant, c'est la cas..." dit Mar.
Ils parlèrent d'autre chose, puis Vokka changea d'expression : "Il y a encore quelque chose, papa..."
"De grave ? A te voir, il semble que oui..."
"Mais ce n'est pas au sujet de Boar."
"Ah non ? Alors ?"
"Je... j'ai décidé de me marier avec Mael."
"Avec Mael ? Et avec Elesto ? Vous voulez faire un mariage mixte ? Ou de groupe ?"
"Non, Elesto et moi sommes séparés, à présent. Et tout va bien."
"Et... Mael ?"
"Elle est d'accord. Mariage monogame, fermé, sans échéance."
"Pourquoi ne vous êtes-vous pas encore mariés ?"
"Je t'attendais..."
"Pourquoi ?"
"Parce que... parce que je ne veux pas que tu penses que je ne suis pas un homme, que je ne sais pas aimer."
"Tu le fais juste pour cela ?"
"Non... Nilko et Elesto m'ont aidés à comprendre... à découvrir que je... peux épouser Mael parce que je l'aime. Mais toi, papa... tu... tu m'aimes bien ?"
Mar sourit et prit son fils dans ses bras : "Je t'ai toujours aimé, sinon je ne t'aurais pas parlé ainsi, cette fois-là. Tu te souviens quand tu as fessé Selte ? C'est un peu la même chose, sauf que tu es trop grand, maintenant, pour te donner une fessée..."
"J'aurais préféré ça..."
"Oui, je m'en doute."
"Mais tu avais raison, papa... c'est ce que je voulais te dire."
"Bien. Je t'aime, Vokka et je suis content de toi... et j'espère aussi avoir vite d'autres petits-enfants."
"Nous essaierons. Tu nous maries toi, papa ?"
"Bien sûr, volontiers. Et ça doit être une belle fête : mon Premier se marie. Maintenant appelons Tha et tes frères et sœurs. C'est à toi de le leur dire, avant de le dire aussi aux autres."
"Bien sûr."
Le premier jour du dernier mois de cette année les noces furent célébrées au château Swooney. Puis ils se transférèrent à Aiguevive pour faire une grande fête où furent invités tous les hommes de Mar sur Boar, tous ceux qui pouvaient quitter leur poste. Pour permettre à tous de s'y relayer, la fête fut répétée trois jours d'affilée. Mael était heureuse, d'un bonheur contenu mais intense. Vokka était sérieux, mais Tha jura l'avoir vu sourire une fois, quand il croyait être seul avec Mael et Mar II.
Puis Mar se plongea pendant quelques mois dans les problèmes de Boar. Il y avait du nouveau : des Temples de Shent le Redoutable arrivait le signalement d'étranges armes métalliques. Les descriptions incomplètes obtenues ne permettaient pas de comprendre de quoi il pouvait s'agir. Vokka suggéra de faire des recherches sur Quaryel sur les armes utilisées dans la galaxie aux siècles précédents. Mar accepta sa proposition mais les descriptions obtenues ne correspondaient pas aux indices fragmentaires reçus des volontaires de Mar infiltrés aux Temples. Il fut alors décidé d'élargir les recherches sur Niukétol et Shunter.
Il y avait aussi du nouveau dans les conversations radio entre le Daïgo et le Grand Temple. Après une période de calme apparent, le Fidèle avait recommencé à hausser le ton et il parlait justement des nouvelles armes. Le Fidèle protestait parce que le Grand Luminaire avait détourné tout le métal destiné à frapper les rondelles qui tenaient lieu de monnaie sur Boar. Le Grand Luminaire répondit simplement qu'il n'était pas tenu de rendre compte au Daïgo de ses actions. Le Daïgo demanda alors la réunion du Conseil Académique. Le Grand Luminaire ne pouvait pas refuser mais il se hâta de faire traîner les choses.
Finalement arriva de Shunter un premier élément de réponse : très probablement ces armes en métal, en forme de lentille, dans les trente centimètres de diamètre et de dix centimètres d'épaisseur au centre, avec un curieux dispositif sensible à la pression au centre, étaient une ancienne arme qui devait être remplie d'une poudre explosive spéciale, après quoi il exploserait violemment à la première pression exercée sur le dispositif. On pouvait les cacher sous la poussière des routes, parce qu'il suffirait du poids d'un pied pour les faire exploser, ou les lancer avec un équipement spécial. Arrivèrent en même temps les formules chimiques des poudres explosives le plus couramment utilisées à l'époque où cet instrument était utilisé en guerre.
Mar demanda alors à ses volontaires infiltrés dans les Temples de Shent des Eléments de vérifier s'il s'y préparait l'une de ces poudres. Au troisième mois de 3485 arriva une réponse affirmative. Des calculs permirent d'évaluer qu'il se préparait plusieurs centaines de ces objets.
"Tu vois, papa, ils préparent une attaque massive... nous devons agir..."
"Oui, mais nous ne savons pas où, ni quand, ni comment."
"Non, attaquons les Temples où ils fabriquent ces armes et les explosifs, écrasons dans l'œuf cette tentative, tant qu'il est encore temps."
"Non, Vokka, non. Nous ne pouvons pas attaquer les Shentistes ainsi, ouvertement. Nous nous en sommes toujours bien sortis jusque là, nous nous en tirerons encore."
Vokka était inquiet et il ne parut se calmer un peu que quand naquit son deuxième fils, Boku.
Vokka était sur Quaryel avec Mael pour enregistrer le nouveau-né, quand la situation commença à se précipiter.