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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE QUATRIEME LIVRE
DE MAR SWOONEY
CHAPITRE 16
LES COUPS DU GRAND LUMINAIRE

A l'occasion des festivités pour célébrer l'adoption de Tork, nombre d'Armés vinrent de nombreux châteaux à Neufchâteau. Parmi eux vint un noble du château Geb de Réparelle.

Ce dernier, pendant les cérémonies, approcha de Mar : "Eku Swooney, dès que tu as un instant, il faut que je te parle."

Mar le regarda, un peu surpris : "Oui, d'accord, un moment et je suis à ta disposition."

Plus tard Mar s'en rappela et chercha le noble Geb : c'était le seul à venir de ce château, où Mar n'avait que trois hommes, tous trois Armés. Le noble n'était pas de ses volontaires.

"Pourrions-nous aller à un endroit tranquille ?" demanda le noble.

"Ce que tu as à me dire est donc si confidentiel ?"

"Oui..."

"Je ne te connais pas..."

"Pas plus que je ne te connais, Châtelier, sauf de réputation."

"Ma réputation est donc parvenue si loin ?"

"Tu t'en étonnes ?"

Mar ne répondit pas.

L'autre continua : "Ton nom est sur beaucoup de bouches, et pas toujours évoqué avec affection..."

"Que veux-tu dire ?"

"Un ami à moi... dit qu'il a parlé avec un Shentiste..."

"Et alors ?"

"Au grand Temple on te tient à l'œil..."

"Qui est ce Shentiste ?"

"Je ne sais pas. Je sais juste que lui te connaît et qu'il est un des rares, aux Temples de Shent, à ne pas craindre ton nom. Il a demandé de t'avertir, ne pouvant le faire en personne."

"De m'avertir de quoi ?"

"Le Grand Luminaire... te veux dans ses mains...il est prêt à tout."

"Il y est déjà arrivé une fois, mais il n'y en aura pas de seconde."

"Je n'en serais pas si sûr, à ta place."

"Si le Grand Luminaire a ses moyens pour obtenir ce qu'il veut... je ne suis pas non plus dépourvu de moyens."

"Pardonne-moi, Eku Swooney, mais tu es sur Boar depuis peu... Lui depuis toujours... Tu as fait beaucoup de chemin et tu peux en faire encore beaucoup, mais Shent a bâti quelque chose de redoutable..."

"Shent n'a jamais levé un doigt contre les châteaux."

"Jamais il n'en a eu de raison sérieuse."

"Je dérange donc Shent à ce point ?"

"Je n'en connais pas la raison, je ne suis que le messager, mais tu dois la connaître. De toute façon ma tâche n'était que de te mettre en garde : ce qui est fait."

"En garde contre quoi, concrètement ?"

"Je ne saurais pas te le dire, mais il paraît qu'il est vraiment prêt à tout, le Grand Luminaire. Je n'ai rien d'autre à te dire."

"Pourquoi quelqu'un se préoccupe-t-il de me mettre en garde ? Pourquoi as-tu fait une si longue route ?"

"Ils m'ont juste dit que la Porte, tôt ou tard, doit s'ouvrir et que tu semble la personne qu'il faut pour le faire."

Mar réfléchit. Sans doute n'en apprendrait-il pas plus du noble... bien sûr, quelqu'un avait des soupçons sur ses plans et ses moyens, et soit le craignait comme le parti du Trône, soit le soutenait comme celui de la Porte. Pourtant les communications entre le Daïgo et le Grand Temple, ces derniers temps, parlaient de tout sauf de lui et de ses hommes. Même les allusions aux hostels avaient cessé. Etait-ce le calme qui précède la tempête ? Les diverses conversations épiées dans les hostels n'avaient rien révélé non plus là-dessus. Ses hommes infiltrés dans les Temples n'avaient rien signalé de suspect...

Il avait évoqué une présumée menace de Shent sur les Armés pour obtenir une meilleure cohésion des châteaux... peut-être sans le vouloir avait-il deviné leur dessein... Mais Shent ne se levait pas contre les Armés, mais juste contre lui, Mar, et contre ce qu'il faisait... Mar aurait voulu y voir plus clair, mais comment faire ? Et jusqu'à quel point le Grand Luminaire lancerait-il son offensive ? Et le viserait-elle lui seul ou bien aussi ses hommes et son organisation ?

Si Shent s'attaquait aux hostels, Centremer, Vieneuve... il pourrait bien réussir. Sur Aiguevive et le Cenco, certainement pas, la ville était trop bien défendue. Il pourrait aussi renforcer Vieneuve, mais pour Centremer et les hostels il pouvait faire bien peu, sauf à découvrir ses cartes. Il avait placé de nombreuses bonnes pierres dans son jeu, mais la partie était encore ouverte, elle était même à peine commencée et Mar sentait qu'il n'était pas assuré de la gagner, pas encore, au moins.

Il faudrait anticiper les coups du Grand Luminaire, mais comment ? Mar se sentait fatigué, vidé... Et pourtant il savait ne pas pouvoir se laisser aller, il était encore nécessaire.

Mar parcourait à grand pas le couloir en anneau dont la gauche donnait sur les portes des appartements des noyaux et la droite sur des ouvertures sur le paysage alentour. Le gris de la saison de Léthargie se répercutait sur son humeur. Une fois au fond du couloir, au lieu d'entrer au salon il prit l'escalier, monta au couloir de l'étage supérieur et refit tout le chemin dans l'autre sens. Tout était vide et silencieux, puisque tous étaient au salon et dans la grande cour. Mar pensait monter sur la haute tour du sommet de laquelle on pouvait voir à la fois Primchâteau et Vieux-Château. Mais une fois à la porte de la tour, il entra plutôt dans la galerie supérieure du salon : en dessous se trouvait une foule de gens festifs et joyeux.

Mar eut envie d'avoir Vokka près de lui... non qu'il le préfère aux autres enfants, mais sa sérénité, peut-être excessive à d'autres moments, le réconforterait maintenant. Il savait bien que les autres avaient raison d'être joyeux et de faire la fête, ils fêtaient son dernier fils après tout, le dernier arrivé des Swooney...

Mar repensait au Grand Luminaire. Il n'avait encore réussi à infiltrer aucun homme au Grand Temple, là où justement il aurait le plus besoin d'informations...Si le Grand Luminaire soupçonnait Mar d'être en contact avec dehors, il pourrait même jouer à découvert... Mar imagina un moment aller au Grand Temple et affronter le Grand Luminaire à visage découvert. Se mettre dans les mains de l'ennemi... après tout il avait de bonnes défenses... lui parler clair... Mais qu'en tirerait-il ?

Ou alors encercler avec tous ses hommes le Grand Temple, l'assiéger, dénicher le Grand Luminaire et sonder ainsi ses ressources... Mais on évaluait le nombre de suivants de Shent dans tous les Temples à plus de trente mille... Mar n'avait pas plus de quatre mille volontaires... Même avec les Armés de Neufchâteau et des Asano... La seule chance de succès serait d'utiliser des armes de dehors... Non, la confrontation frontale était la dernière des choses à faire.

Pour chaque Shentiste il y avait trois Armés, mais même s'il contrôlait le système de l'organisation, Mar était encore bien loin de pouvoir compter sur tous les Armés... D'ailleurs il savait bien qu'attendre l'attaque ennemie n'était pas une politique sage ; il fallait la prévenir... oui, la prévenir... et découvrir ses intentions.

Mar fit demi-tour, entra dans son appartement d'où il passa au local secret du transmen par lequel il se transféra au Cenco. Personne ne l'attendait et ils furent surpris de le voir arriver pendant le déroulement des fêtes. Mar demanda à voir les analyses des dernières transmissions entre le Grand Temple et le Daïgo : rien d'intéressant. Alors il se transféra à la Garnison et de la, par transplanète, il alla sur Quaryel. Chanul l'accueillit avec sollicitude et chaleur.

"Mar, quelle bonne surprise ! Tu ne t'es pas annoncé."

"Non, je suis venu comme ça, sur un coup de tête."

"Il y a un problème ?"

Mar lui parla de sa rencontre avec le noble du château Geb : "Ecoute, Chanul, il faut que tu me cherches les micro-espions les plus modernes et perfectionnées. S'il n'y a rien qui aille, fais-en fabriquer de spéciaux, avec un dispositif d'autodestruction tel que si quelqu'un tentait de les manipuler sans en connaître le fonctionnement, ils s'autodétruiraient de dedans, fondraient complètement ou au moins qu'il soit impossible de comprendre comment ils sont fait ni à quoi ils servent.

"Ces dernières années aucun expert en micro espion n'a été exilé sur Ross, alors je ne crois pas que Shent ait des techniciens en mesure de les manipuler. Il m'en faut beaucoup, télécommandés. Je dois arriver à découvrir ce qui se passe au Grand Temple. Par ailleurs j'ai besoin de deux cents boucliers de force cylindriques, ouverts vers le haut. Disons de trois cents mètres de diamètre et autant de haut, réglables..."

"Cela te coûtera une fortune..."

"Demande un devis à Ayenzy... et on verra combien on peut en acheter."

"Il te faut des armes ?"

"Pour l'instant non, après, peut-être. Je rentre à mon château, ils doivent se demander où je suis... Tiens-moi au courant."

"Bien sûr."

Mar rentra. A la Garnison de Ross il s'arrêta sous l'arbre de latza, à côté des cubes des cendres de Njeiry et Tova. Puis il rentra au château par le Cenco.

Tha le cherchait, préoccupé : "Mar, tu as disparu si... ils t'attendent au salon..."

"Oui, je viens. J'ai été sur Quaryel, je te raconterai après..."

La fête finit par se terminer. Mar parla avec Tha du message reçu et de ce qu'il avait en tête de faire.

Tha était perplexe : "Mais si le Grand Luminaire découvre être espionné avec des appareils faits dehors..." objecta-t-il.

"Même si l'un d'entre eux tombait dans ses mains, il ne trouverait qu'un noyau de métal fondu..."

"Oui, mais il comprendrait que c'est un objet de manufacture de dehors."

"Je crois qu'il sait déjà que j'ai des contacts avec dehors."

"Il peut le soupçonner, peut-être même avoir quelques indices... mais jusque là je ne crois pas qu'il en ait la preuve."

"Même s'il l'avait, ça changerait quoi ? Désormais nous approchons de la confrontation directe."

"Mar, tu risques te foutre en l'air tout ce qui a déjà été fait. Imagine si Shent lançait une offensive contre les hostels !"

"Je ne crois pas qu'ils feraient une attaque armée."

"C'est possible, mais il peuvent lancer un boycott. Tu sais que Shent a un grand ascendant sur la population."

"Tha, nous ne pouvons pas rester les bras croisés."

Tha haussa les épaules : "Tu as peut-être raison, mais je ne me sens vraiment pas tranquille."

Dans les mois suivants, Mar réunit tous les responsables et les coordinateurs au Cenco, ils disctutèrent de la situation et décidèrent de mettre en préalarme tous les volontaires sur Boar. Par les volontaires Artistes, ils mirent aussi en préalarme tous les infiltrés aux Temples.

Le quatrième mois de 3481, Selte affronta la seconde course au château Swooney. Le même mois arrivèrent des Temples trois signalements : le Grand Luminaire avait ordonné à tous les Temples de Shent du Feu de cesser la production de monnaie et d'envoyer tout le métal, raffiné et en lingots, par ballons aérostatiques aux Temples de Shent de Redoutable. Le sens était clair : le Grand Luminaire voulait fabriquer des armes métalliques en vue de quelque attaque spectaculaire ...

Le cinquième mois Mar reçut de Quaryel une centaine de micro-espions du modèle demandé. Alors il se transféra à l'hostel des Rochers du Ciel, près de Noircratère, le plus près du Grand Temple, pour diriger personnellement l'opération d'espionnage. Quant aux murs de force portables, leur prix était effectivement trop haut. Ils pourraient en acheter dans les cinq par ans, en dépensant une grande partie de l'argent reçu du Technarque et en faisant très attention à limiter les autres dépenses. Il commanda aussitôt les cinq premiers exemplaires.

A l'hostel il se fit réserver une aile qu'il fit isoler du reste. Puis, de nuit, il envoya les premiers micro-espions pour garder l'œil sur le Grand Temple. Par petits groupes il put en faire entrer beaucoup dans le grand édifice. Au fur et à mesure qu'ils localisaient les endroits clé, ils y faisaient entrer les appareils télécommandés qu'ils faisaient se poser en des endroits où des Shentistes sans soupçons les verraient difficilement. En tout ils en avaient déjà placé vingt-deux et chacun était surveillé par trois personnes qui se relayaient nuit et jour, prêtes à appeler Mar au premier signe de quelque chose d'intéressant. Et bien sûr tout était enregistré et transmis chaque jour au Cenco pour vérification.

Enfin ils captèrent quelque chose d'intéressant. Le micro-espion caché sur le dessus du symbole de Shent dans le bureau du Grand Luminaire transmit une réunion qu'il tenait avec un Doyen.

"Le troisième Temple du Redoutable indique que le lance douilles est presque prêt, bien qu'il reste quelques problèmes de visée et de recul." Dit le Doyen.

"Bien, mais pas de précipitation... rappelons-nous que le mieux serait d'attirer l'étranger dans une embuscade et de l'enlever. Lui entre nos mains nous pourrions démanteler plus facilement son organisation. Vivant, il est bien plus précieux que mort."

"Mais il semble qu'il dispose de moyens extraordinaires... des appareils sophistiqués, qui viennent de dehors..."

"Oui, c'est presque certain. Mais nous sommes déjà arrivés une fois à le prendre. Il ne dispose pas de beaucoup de puissance, sinon il s'en serait déjà servi. Il a ses limites..."

"Ou bien se limite-t-il pour ne pas découvrir trop tôt son jeu ?" demanda le Doyen.

"C'est possible, mais cela reste une limite, fut-elle auto-imposée. Et puis on sait qu'il a beaucoup d'enfants... nous devons nous emparer d'eux en même temps... Maintenant qu'il a bâti son château ce sera plus difficile, mais pas impossible."

"Il faudrait l'attirer hors du château avec ses enfants. Ou bien attendre qu'ils sortent tous à leur initiative. Parfois ils voyagent tous ensemble."

"C'est rare, trop rare. Quelque chose m'échappe... Parfois il fait de longs voyages sous bonne escorte, parfois il semble qu'il ne voyage pas ou alors loin des routes... Ou qu'il utilise un étrange moyen de transport que nous ne connaissons pas... Parfois je me demande s'il n'utilise pas de sosies pour être vu en même temps en deux lieux éloignés... mais dans quel but ferait-il cela ? Parfois je me dis qu'il dispose d'un système de transport rapide secret... Mais si c'était le cas, pourquoi ne s'en sert-il pas tout le temps ? Pourquoi fait-il de si longs voyages à pieds ou en marroues ?" demanda le Grand Luminaire plus à lui-même qu'au Doyen.

Mar écouta cet échange plusieurs fois, puis il revint aussitôt à Neufachâteau où il expliqua à Tha le projet du Grand Luminaire d'enlever les enfants : "Tha, les enfants et toi, il faut que vous alliez vivre au Cenco. Vous ne devrez pas mettre le pied sur Boar sous aucun prétexte, sauf à Aiguevive qui est bien protégée."

"Toi aussi tu es en danger, Mar..."

"Oui, mais savoir qu'ils veulent me tendre une embuscade me donne un avantage. Avec les micro-espions j'espère maintenant arriver à découvrir où et quand ils veulent me la tendre et donc les neutraliser..."

Mar retourna à l'hostel des Rochers du Ciel. Après quelques jours ils surprirent un autre bout de conversation intéressant. Cette fois c'était un lecteur et un Shentiste.

"Nos fidèles infiltrés dans les bandes disent qu'on peut essayer."

"Ils viendront ?"

"Si Lui leur donne l'espoir d'un gros gain, ils viendront. Lui sait qu'ils ne comprennent que ce langage."

"Le plan demande une participation massive... Nos fidèles des châteaux, que disent-ils ?"

"La situation est sous contrôle. L'étranger est arrivé à animer les eaux stagnantes et son "Nouveau Pacte", adopté par de plus en plus de châteaux, devient un fleuve."

"Mais ils l'appliquent ?"

"S'il n'y a pas de grandes contre-indications, en ce qui concerne les Pillards, oui."

"Pas contre nous, toutefois."

"Non, pas contre nous."

La conversation continua dans une autre pièce, dépourvue de micro-espion. Certains endroits du Temple, comme les couloirs et certaines pièces, étaient si dépouillés qu'il était impossible d'y cacher un micro-espion. Puis les deux hommes entrèrent dans une autre pièce et leur dialogue fut à nouveau capté. Ils parlaient au Grand Luminaire.

"... est parfaite. Mais il faut faire en sorte qu'il soit impossible de découvrir qu'ils les ont reçues de nous." Dit le Grand Luminaire.

"C'est possible. Certains Doyens peuvent en commander quelques centaines dans les villes voisines de leur Temple et demander qu'ils soient remis au Temple à une date donnée. Puis les Pillards attaqueront la caravane, avec les armes que nous leur donnerons, et ils s'en empareront. Mais ils ne doivent attaquer que les caravanes, pas les villes, et le faire quand elles seront loin des villes... Ainsi les Pillards pourront-ils s'en servir après sans qu'on puisse remonter jusqu'à nous... Et les châteaux les laisseront passer, surtout si nous diffusons habilement dans le coin le bruit qu'il s'agit d'une de nos réunions dans ces lieux, d'un pèlerinage ou de quelque chose de semblable."

Le Grand Luminaire semblait satisfait : "Oui, ça devrait marcher. L'important est de convaincre les chefs de bandes de s'unir et de coordonner leurs actions... Quand crois-tu que nous pourrons les rencontrer ?"

"D'ici deux ou trois mois... Mais il faudra les réunir ailleurs, pas ici..."

"Bien sûr. Au Chandre. Je crois que c'est le meilleur endroit. J'interviendrai en personne... vêtu en lecteur. Bien, poursuis ton travail... pour la gloire de Shent."

Mar se demanda ce que les Shentistes pouvaient commander par centaines d'exemplaires, à faire voler par les Pillards... Pas des armes, ils en produisaient déjà eux-mêmes... ni de l'argent... quelque chose qui permettrait aux Pillards de passer près des châteaux sans trouver d'obstacles... surtout si les châteaux avaient écho d'un grand rassemblement de Shentistes... Mais alors, ils devraient avoir quelque chose qui les ferait passer pour des Shentistes... quoi ? Des habits !

Donc Shent allait commander des tuniques et scapulaires aux différentes villes de Tisseurs... Les pillards devraient les voler et, ainsi déguisés, se réunir... où donc ? Il suffira de savoir où devait se tenir le faux rassemblement de Shentistes... et de surveiller les villes de Tisseurs... Ou surveiller le Chandre... Quel pouvait être l'objectif de l'attaque des Pillards ? Neufchâteau ? Ou même Aiguevive ? Ou peut-être les hostels ? Les hostels et le château Swooney étaient les points les plus faibles...

Pour quelques temps, malgré d'autres dialogues intéressants, il n'y eut plus de nouveaux indices.

Puis vint le jour où Frem réussit la troisième course. Mar, par sécurité, fit surveiller avec soin tout le terrain où devait se passer la course, mais il n'arriva rien. Le mois suivant Vokka quitta définitivement Niukétol pour venir sur Boar faire les courses qui en feraient un Armé. En effet il avait désormais seize ans standards et, à sa majorité sur Niukétol, son 4C lui avait été remis. Sur Boar il avait dix-huit ans, l'âge des courses des Armés. Nilko était certain que Vokka réussirait, puisque le garçon s'était appliqué avec un entrain particulier et qu'il était vraiment aussi bon au chushin qu'aux arts martiaux boariens.

Et de fait il réussit brillamment et termina second. Aussi fut-il admis dans un noyau du château Swooney avec d'autres Armés célibataires. A Neufchâteau les noyaux et les compagnies n'avaient pas de noms mais des numéros, usage introduit par Mar, de sorte que chacun conservait son propre nom. Le troisième noyau de la deuxième compagnie comptait sept Armés dont Vokka et six écuyers, tous célibataires. Vokka fut bien accueilli. Il s'installa dans sa chambre, séparée du reste de la chambrée seulement par deux murs de bois et un rideau qui normalement était enroulé. A droite était Mael Krone, une Armée de vingt-deux ans, et en face Elesto Rendel, un écuyer de vingt-quatre ans. A gauche il y avait une chambre vide.

Vokka installa ses quelques affaires et les livres apportés de Niukétol sur les étagères de la séparation en bois. Elesto nettoyait la chambrée et il le regardait avec curiosité. Mael se déshabillait pour aller se baigner. Vokka regardait attentivement son corps pendant qu'elle partait nue vers le bain commun.

"Pourquoi ne vas-tu pas aussi te baigner, Vokka ? Peut-être qu'avec toi elle..."

Vokka regarda Elesto : "Je ne suis pas en chaleur, aujourd'hui. Vas-y plutôt toi."

"Déjà fait, déjà fait... rien à faire... elle n'a rien voulu savoir avec moi."

"C'est parce que tu t'y prends mal."

"Et bien, je ne dirais pas ça. Rares sont les chambres qui ne m'ont pas hébergé, ici, tant des hommes que des femmes..." dit l'écuyer en riant sans cesser de nettoyer.

Vokka le regarda : il était sûr de lui et bien fait. Vokka n'avait pas eu beaucoup de temps ni grande envie de s'occuper de sexe jusque là. Non qu'il n'éprouve quelque chose, de temps en temps. Mais il ne se laissait pas aller. Sur Niukétol il était passé très près d'une aventure avec une cousine des Kétol, une fille d'à peu près son âge aux seins déjà bien développés et fermes, mais il avait cassé parce qu'elle était trop romantique et trop collante... Pour le moment il ne se sentait pas de se lier à quelqu'un. Il voulait d'abord bien prendre possession de son rôle... Il n'avait pas de temps pour le sexe, l'amour ou la famille. Chaque chose en son temps était un peu sa devise.

Il se remit à installer ses affaires. Puis il alla chez Wynsten, le secrétaire de son père et lui demanda l'autorisation de se servir du transmen pour rejoindre Mar à l'hostel de Noircratère. Il y trouva son père qui réécoutait un enregistrement.

"Salut, papa, du nouveau ?"

"Non... il ne semble pas, la routine... Ils préparent quelque chose de gros, mais sans hâte. Et toi, plutôt ? Tu es bien avec tes nouveaux compagnons de noyau ?"

"Nous nous connaissons à peine, pour l'instant... mais je ne crois pas qu'il y aura de problèmes."

"Vous avez déjà fixé les tours de service ?"

"Nous le ferons ce soir ou demain. Pour l'instant je ne suis pas de service, je suis libre."

"Bien. Tu restes un peu ici avec moi ?"

"Si tu veux..."

"Bien sûr. Je voudrais que tu sois au courant de l'évolution de la situation."

"Au Cenco j'ai écouté tous les enregistrements passés. Pourquoi n'attaquons-nous pas tout de suite le Grand Temple ?"

"Non. Pour le faire efficacement il nous faudrait utiliser ouvertement nos équipements de dehors... ce n'est encore ni opportun ni nécessaire... Mais nous les tenons à l'œil."

"Je crois que c'est une erreur. La même erreur que la Technarchie fait avec l'UPO."

"Ce n'est pas dit. Et puis, la situation est différente."

"Tu crois ?"

"Oui, je risque d'anéantir tout ce que nous avons fait jusque là en attaquant avec des armes de dehors. Nous ne pouvons pas nous présenter simplement aux gens de Boar en disant : je suis votre Chef de Famille... Il faut y arriver progressivement, faire mûrir les choses... et puis nous avons près de onze tours de Boar devant nous, encore presque cent ans d'ici..."

"Et tu ne pourrais pas dénoncer la situation aux châteaux, au Fédéral, aux villes ?"

"Et comment ? En leur faisant écouter les enregistrements ? Ils ne savent même pas qu'on peut enregistrer une voix, une scène, à part les derniers exilés... Non, c'est impossible."

Vokka acquiesça, en signe qu'il avait compris plus que pour pour se dire d'accord.

Le garçon s'intégra graduellement dans la vie des Armés. Son noyau avait le troisième tour de garde, celui de nuit, et le deuxième pour les entraînements. Les treize membres du noyau de Vokka étaient de service aux deux petites tours de la porte : quatre pour chaque tour et cinq à la porte elle-même. Avec lui, sur la tour gauche, il y avait aussi Elesto. Pendant les longues heures de la nuit ils discutaient souvent, même si Vokka était celui des quatre qui parlait le moins. Elesto était considéré par tous comme de bonne compagnie, tant pour les gardes qu'à l'entraînement... et pas que pour ça. Vokka découvrit vite qu'Elesto dormait rarement seul. Ce qui l'intriguait était qu'il ne semblait pas avoir de préférence pour un sexe ou un type particulier : il allait avec quiconque l'invitait.

Un soir Vokka dit à Elesto : "Tu es toujours très occupé pendant le tour de repos, n'est-ce pas ?"

"Souvent, très souvent. Toi par contre tu es toujours seul... pourquoi ?"

"Et pourquoi pas ?"

"Et bien... tu ne sais pas ce que tu perds..."

"Oui, je ne le sais pas, alors je n'en fais pas un problème." Répondit Vokka, sérieux.

"Mais quels sont tes goûts et tes préférences ?"

"Que t'importe ?"

"Oh, juste pour savoir à quoi m'en tenir. J'essaierais volontiers avec toi, mais je n'ai pas encore saisi si tu serais partant..."

"Moi-même je ne le sais pas."

"Alors la seule façon de le savoir est d'essayer."

"Avec toi ?"

"Bien sûr."

"Non, je ne suis pas intéressé."

"C'est moi qui ne t'intéresse pas, ou les hommes en général ?"

"Toi peut-être que si, mais je ne suis pas intéressé par le sexe, pour l'instant, ni par l'amour."

"Pour l'amour, il n'y a pas de danger. Pour l'instant je ne suis pas intéressé non plus. Mais pour m'amuser, je ne me défile jamais, moi."

"J'ai vu. Je me demande comment tu fais pour aller avec tous..."

"Pas tous... Je n'intéresse ni Klibes ni Résik. Mael ne m'aime pas... et toi je ne sais pas encore comment tu es..."

"Il en reste encore huit."

"Oui, et ils m'ont plu tous les huit."

"Mais il doit bien y en avoir un que tu préfères !"

"Oui, celle avec qui je suis le mieux est Philbar. Mais les autres aussi sont pas mal du tout. Pourquoi n'essaies-tu pas toi aussi, Vokka ? Plus d'un de nos compagnons partagerait volontiers sa couchette avec toi."

"Pourquoi dis-tu ça ?"

"Il suffit de voir comment ils te regardent..."

"Qui ?"

"Ne me dis pas que tu ne t'en es pas aperçu. Même Jelmen, ici, ne te quitte pas des yeux."

Vokka regarda son compagnon, surpris.

Jelmen acquiesça et bredouilla : "Tu as la langue bien pendue, Elesto. Si je devais faire des avances, je le ferai seule !"

Elesto rit.

"Qui d'autre ?" demanda Vokka en regardant Elesto dans les yeux.

"Oh, Deresh va se baigner chaque fois que tu y vas... Et Mael n'a l'air d'avoir d'yeux que pour toi..."

Vokka était stupéfait, il n'avait rien remarqué : "Tu te fais des idées... Tu es dérangé, Elesto. Tu vois du sexe partout !"

"Oh non, j'en vois là où il y en a. C'est toi qui ne vois pas, qui ne comprends pas. D'ailleurs as-tu jamais vu mes approches ?"

"Les tiennes ? Mais tu te moques de moi ?"

"Mais non ! Comment t'en convaincre ? Ecoute, parlons clair : à la fin de cette garde, personne ne doit venir dans ma chambre. Je t'attends... C'est assez clair, maintenant ?"

Les deux autres riaient, amusés. Vokka se sentit gêné et s'éloigna sans répondre. Il regardait au loin le paysage immobile et endormi sous la lumière des deux lunes, celle de la force et celle de la chance. Sur la tour d'en face il voyait les Armés marcher de long en large derrière les créneaux de protection. L'escalier devant la porte était vide et sur son côté les appuis à marroues, en pierre claire, donnaient à l'ensemble une allure de grand peigne.

Des remparts résonna l'appel de contrôle. A son tour Vokka cria à ses compagnons sur le mur de la porte : "Ohé, contrôle !" Il entendit les cinq voix répondre une à une, puis celles de la tour de droite, puis l'appel s'éloigna le long du périmètre du château. Le ciel de Primevert était limpide et plein d'étoiles. Vokka le regardait, perdu dans ses pensées.

Elesto désirait l'avoir avec lui, dans sa couchette... et pourquoi pas ? Tôt ou tard ça devait arriver... Mais la première fois il voulait que ce soit lui qui prenne l'initiative, pas l'autre... Il aurait pu essayer avec Jelmen ou Mael... pas avec Deresh. Il était trop rude et trop grossier... Et puis c'était le plus âgé de leur noyau... pourquoi donc n'était-il toujours pas marié ? La plupart des Armés se mariaient plutôt jeunes... Même Elesto commençait à être en âge pour... Elesto aurait bien été dans un mariage de groupe... Jelmen était bien faite, robuste... elle ferait une bonne mère... Mael était presque le contraire, menue, délicate. Qui préférerait-il, lui ? Mael, peut-être... Mais il était trop tôt pour y penser.

Vokka ne voulait pas se marier avant vingt-deux ans, voire vingt-quatre. Encore quatre à six ans, donc... Ce qui ne voulait pas dire qu'il ne pouvait rien faire avant... Il y avait même des gens qui voulaient arriver au mariage sans jamais avoir essayé avant... Pour lui ça n'aurait pas été difficile, il n'était pas si facile à exciter : un problème de moins. Vokka était fier de sa capacité d'autocontrôle.

Après le tour de garde, ils rentrèrent à l'appartement de leur noyau de célibataires. Elesto le regardait, un petit sourire provocateur aux lèvres. Vokka en fut importuné. Il alla se baigner et s'aperçut que Deresh le suivait et le regardait vraiment de façon clairement intéressée et il l'évita, un peu fâché. Il retourna dans sa chambrée et s'enferma dans l'espace de sa couchette en se mettant aussitôt à dormir.

Mais maintenant cette pensée s'était insinuée dans son esprit. Et les jours suivants il regarda ses compagnons avec plus d'attention. Mael ne le perdait vraiment jamais de vue, mais pas de façon gênante ou envahissante, au contraire, toujours de façon très discrète. Vokka s'aperçut que Mael lui plaisait... il éprouvait à son égard quelque chose de très proche de l'attraction. A cette époque il était arrivé à décourager Deresh qui à présent ne le suivait plus au bain. Alors ce fut lui, Vokka, qui commença à s'arranger pour arriver au bain quand Mael y était. Plus il la regardait, plus il se sentait entiché, attiré.

Jusqu'au jour où, pendant le tour de repos, Vokka se leva, écarta son rideau et celui de la chambre voisine et dans la pénombre approcha de la couchette de Mael. Il se pencha pour la regarder. Mael dormait enveloppée dans un drap léger et chaud qui soulignait ses belles formes. Vokka se sentit fort attiré, mais il allait s'en aller quand il vit que Mael avait ouvert les yeux et le regardait. Lentement, en silence, Vokka se releva, mais avant qu'il puisse s'éloigner, Mael tendit un bras et lui prit la main, tandis que de l'autre elle se découvrait. Vokka se pencha alors de nouveau, la caressa tout du long de son corps jeune et velouté en s'arrêtant sur les petits seins dressés, puis il s'étendit près d'elle. C'était très plaisant de sentir sa chaleur contre son propre corps.

A présent Vokka était pleinement excité et il ne sut pas résister à l'offre muette de sa compagne. En silence, il l'embrassa sur tout le corps, insistant sur les mamelons turgides, et finalement il la prit. Leur union dura peu, ils étaient tous deux trop excités. Ils arrivèrent au sommet du plaisir, restèrent un moment immobiles, le souffle lourd, encore enlacés. Vokka la caressa encore un peu, puis il fit mine de retourner à sa propre couchette.

Mael le retint : "Tu reviendras ?" demanda-t-elle dans un murmure.

"Peut-être... pour moi c'était la première fois..."

"Pour moi la deuxième..."

"Je n'ai pas été très bon..."

"Moi non plus... mais ça a été beau. Je t'attends de nouveau..."

Vokka se glissa à nouveau dans son espace. Mais il ne dormit pas. Il repensait à ce qui venait d'arriver. Ça lui avait plu, oui... ça avait été tendre, intense... Il reviendrait certainement. Mais avant il devait mettre les choses au clair avec Mael : c'était juste pour s'amuser, sans stupide et inutile romantisme.

Dès qu'ils furent seuls Vokka le lui dit.

Mael ne bougea pas un cil : "Comme tu veux... Il me suffit que tu reviennes..."

"Et sans jalousie absurde, Mael. Nous ne sommes pas mariés et je n'ai pas l'intention de me marier, pas avant longtemps. Sans liens, sans prétentions... c'est d'accord ?"

"D'accord. Vokka, n'aies pas peur."

"Je n'ai pas peur, il n'y a pas de raison."


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