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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE QUATRIEME LIVRE
DE MAR SWOONEY
CHAPITRE 11
DEUX ÉTRANGES CITÉS

Le lendemain ils atterrirent à une dizaine de kilomètres d'une curieuse ville à la forme parfaitement circulaire, proche d'un petit cours d'eau. Quand ils l'avaient vue sur les cartes photographiques ils s'étaient demandé ce que pouvait être cette ville à la géométrie si parfaite. De loin, elle rappela un peu à Mar le village des Accueilleurs sur l'île de Ross, sauf qu'elle était beaucoup plus grande. Après les habituels tours de repos, ils cachèrent bien dans les bagages tout ce qui n'avait pas l'air boarien et se mirent en marche vers la cité entrevue de haut. Deux heures plus tard ils étaient en vue du mur d'enceinte. Sur le mur de nombreux Armés les regardaient, préoccupés. Aucune porte d'accès n'était visible de leur côté.

Ils s'arrêtèrent à distance de sécurité et Mar, qui avait caché sous ses habits un bouclier de force éteint, sans rien en main et les bras écartés, avança lentement vers le mur. Les Armés ne le perdaient pas de vue, les armes prêtes.

Enfin, un noble des Armés cria du mur : "Arrête-toi, étranger ! Dis-nous qui vous êtes et ce que vous voulez !"

"Nous sommes des Vigiles de Vieneuve. Nous sommes de passage et allons vers le nord pour une mission de recherche et d'exploration. Nous avons besoin d'eau et de vivres. Nous demandons qu'un groupe des nôtres puisse entrer en ville."

"Pour quoi faire ? Ici nous ne vendons pas de vivres et pour l'eau il y a la rivière."

"Que vendez-vous ici ? Et comment s'appelle la ville ?"

"Elle s'appelle Villeronde et ici on vit de ce qu'on produit. Nous achetons et vendons assez peu et ne traitons qu'avec les Marchands, pas avec des inconnus."

"Mais nous payons bien, autant ou plus que les Marchands. Que risquez-vous à laisser entrer quinze ou vingt d'entre nous, désarmés ? Les autres resteront où ils sont, ou plus loin, si vous voulez."

"Attends là, ne bouge pas. Je vais appeler le Père de la cité. S'il décide de vous faire entrer, nous n'y verrons pas d'inconvénients."

L'attente commença. Peu après apparut au mur un vieil homme qui portait une très légère tunique magenta, les cheveux longs tirés sur la tête dans un chignon qui rappelait celui des Accueilleurs, mais plus bas.

"Etranger, quelle est ta proposition ?"

"Voir vos produits et en acheter, s'ils nous intéressent."

"Mais vous n'êtes pas Marchands..."

"Pas vraiment. Nous sommes des voyageurs... mais d'honnêtes gens."

"Et pourquoi voyagez-vous si nombreux... et armés ?"

"Parce que nous ne connaissons pas ces terres et nous devons être en mesure de nous défendre si nous rencontrons les Pillards ou les Désaxés. N'y en a-t-il pas, par ici ?"

"Bien sûr qu'il y en a. Là où il y a à manger accourent les affamés. Mais quel est votre métier ?"

"Nous sommes des Vigiles de Vieneuve."

"Vigiles ? Vieneuve ? Jamais entendu... ta réponse me laisse sur ma curiosité."

"Nous ne pourrions pas en parler en ville, au lieu de nous égosiller ici en plein air ?"

Le Père parut considérer la question : "Ecoute, étranger, chez nous, quand on ne sait pas comment résoudre un problème, ou faire un choix, on recourt à un petit jeu entre les parties qui proposent les solutions possibles. Faisons cela : je descends à la porte de la ville et je sors, toi tu tournes à gauche et tu vas à la porte. Nous ferons le jeu, toi et moi tout seuls, et selon le résultat on décidera. Ça te va ?"

Mar sourit : "Pourquoi pas. J'aime jouer et tenter ma chance."

"Alors approche, je viens moi aussi. Mais dis à tes hommes de ne pas bouger d'où ils sont."

"D'accord."

Mar repartit vers les siens. Il leur expliqua l'accord et alla à l'endroit indiqué, seul, les anneaux laser et paralysateur aux doigts et le bouclier de force sous les habits.

Il vit la porte, encore fermée, s'arrêta à dix mètres et attendit. Peu après la porte s'ouvrait et le Père de la ville en sortit et avança vers Mar. Sur le mur de nombreux Armés les tenaient à l'œil.

"Boar, la planète de la méfiance." Pensa Mar.

Le Père arriva devant lui : "Je suis Rykel Mewynk, Père de Villeronde, Conseiller à vie, Adepte du Culte, Jugeur de Second Litige, Electeur du Modérateur."

Mar écouta cette litanie de titres puis, très sérieux, se présenta : "Je suis Npoini Merhina Andriane Komas, Sage des Vigiles de Vineuve, Premier Rééducateur, Penseur ambulant, Régisseur à plein temps, Chef de la Fraternité des buveurs de kloskikes, Père de Vokka."

L'autre le regarda avec attention : "Je ne connais pas tes titres, mais tu sembles un personnage important, bien que jeune."

Mar acquiesça : "Je ne connais pas non plus tes titres, mais tu as l'air d'une personne d'influence, comme l'atteste aussi ton port."

"Pour simplifier, tu peux m'appeler Père."

"Et toi tu peux m'appeler Sage."

"Bien, Sage, alors je te propose un jeu de hasard assez simple, celui des tablettes. J'ai pris avec moi deux petites tablettes en bois et un stylet. Chacun de nous marquera d'un simple symbole l'une d'elles puis nous les mettrons dans ce sachet. Comme tu vois, il y a un petit trou. Tu l'agiteras jusqu'à ce qu'une des tablettes en sorte. Si sort d'abord celle avec ton symbole, vous entrerez en ville comme tu le proposes, si par contre sort d'abord celle avec mon symbole, vous vous en irez. Acceptes-tu ?"

"Bien sûr, Père, la méthode me semble simple et raisonnable."

L'homme montra alors les deux tablettes sur la paume de sa main : deux carrés en bois parfaitement identiques. Mar en prit un. Le père prit l'autre et y traça un symbole.

"Laisse-moi voir le symbole que tu as mis, Père, pour que j'évite de faire le même que toi." Dit Mar.

Le Père montra sa tablette : il y avait tracé un cercle parfait. Alors Mar posa sa tablette dans la paume de sa main, prit le stylet en faisant en sorte que l'autre ne puisse pas voir, et il traça un cercle identique. Puis il ferma le poing et enfila la tablette dans le sachet en tissus. Le Père y mit aussi sa tablette. Mar en ferma l'ouverture et commença à agiter avec force le sachet de façon à ce que l'ouverture soit de côté. Il l'agita longtemps avec force jusqu'à ce qu'un des deux carrés vole au loin. Mar laissa tomber le sachet et courut vers l'endroit où était tombée la tablette, entre les herbes et les cailloux. Il commença à fouiller des deux mains, tandis que le Père attendait. Il le trouva, le cacha entre ses doigts en feignant de continuer à chercher.

Puis il se leva : "Excuse-moi, Père, je n'arrive pas à la trouver. Pourrais-tu m'aider ?"

Le Père approcha, se pencha et commença à chercher. Mar pendant ce temps, sans être vu, enfila d'un geste rapide la tablette dans sa ceinture et feignit de chercher encore.

"J'ai secoué le sachet trop fort... je suis impardonnable... on fait quoi maintenant... où peut-elle bien être passé..." grognait Mar.

Peu après le Père se relevait : "Après tout il est inutile de la trouver..."

"Mais si on ne la trouve pas, comment fait-on ?"

Le Père rit : "Pour un Sage tu n'as pas l'esprit si rapide. Il suffit de regarder dans le sachet celui qui reste et nous saurons lequel est sorti le premier !"

Mar perdit son air fâché, feignit de se sentir stupide, s'illumina dans un grand sourire et se frappa une main sur le front : "C'est vrai, je n'y avais pas pensé. Ouf, je n'ai pas causé d'ennuis."

Le Père approcha du sachet, l'ouvrit, y passa la main et en tira la tablette restante. Il y jeta un coup d'œil rapide et dit : "Tu as de la chance, c'est la mienne qui reste, donc la tienne est sortie en premier."

Mar le regarda l'air surpris, tendit la main, vérifia la tablette, puis dit : "D'habitude je n'ai jamais de chance au jeu."

Le Père fit non de la tête : "Personne n'a jamais ni toujours de la chance quand on tire au sort : les probabilités sont égales. Donc nous ferons comme tu as proposé. Quinze d'entre vous, complètement désarmés, pourront entrer en ville et s'y promener. Tous les autres devront rester là où ils sont. Nous vous ferons voir nos produits et si quelque chose vous intéresse, vous pourrez l'acheter."

"Merci, Père, je vais préparer le groupe."

Le Père rentra en ville tandis que Mar retournait vers les siens. Une fois là, il forma un groupe de quinze hommes choisis parmi les étudiants des différentes spécialités enseignées à Aiguevive.

"Ouvrez l'œil, enregistrez tout ce que vous pourrez avec vos bracelets, posez des questions. Si quelque chose vous semble particulièrement intéressant ou beau, achetez-le. Achetez aussi quelques vivres. Tâchez d'apprendre l'histoire et les traditions de la ville et surtout comment on peut en devenir citoyen et y acheter une maison. Si possible, posez aussi des questions sur les Armés et leur château. Bon courage, les garçons."

Frem et Tova voulaient accompagner le groupe et Mar finit par les laisser venir : "Vous êtes en plus des quinze. S'ils vous laissent entrer, d'accord, sinon vous revenez aussitôt ici."

"D'accord, papa, mais tu verras qu'ils nous laisseront entrer." Dit Tova, sûr de lui.

Le groupe partit. Pendant ce temps Mar raconta à Tha et à ceux qui étaient près le stratagème utilisé pour être certain d'avoir l'autorisation. Ils rirent tous.

Tha dit : "Tu es une fripouille, Mar, tu les as trompés..."

"Bah, pour quelque chose d'aussi bête... et puis je n'ai fait de mal à personne, j'ai juste un peu aidé le sort."

"Mais tu t'es moqué du... comment s'appelle-t-il ?"

"J'ai l'enregistrement. Ecoutez..."

Quand ils entendirent l'enregistrement de la voix de Mar, sérieux et solennel, énoncer ce nom fantaisiste et décliner tous ces titres imaginaires, ils éclatèrent tous d'un fou rire et Belm ravi les accompagna en battant des mains, bien qu'il n'ait sûrement pas compris la raison de l'hilarité générale.

Un homme dit : "Je comprends à présent pourquoi tu as dit aux hommes partant en ville de ne jamais dire ton nom ni ton grade !"

"C'est sûr, ils auraient mis au moins trois heures rien que pour apprendre cette litanie !" dit un autre en riant.

Tha secouait la tête, amusé : "Mar, Mar, il faut être sérieux !"

Mar ouvrit grand les yeux et d'un ton humble il déclara : "Mais j'étais on ne peut plus sérieux, en parlant avec lui..."

Tous rirent à nouveau.

Alors qu'ils attendaient le retour des hommes allés à Villeronde, le vent se leva, de plus en plus fort. Aussitôt Mar et Tha mirent les enfants à l'abri pendant que les hommes fermaient les bagages et les accrochaient. Le vent venait du nord-est, il était froid. Les hautes herbes de la plaine se recourbaient et rappelaient une chevelure passée entre les dents d'un peigne.

"Attention, avec un tel vent, s'il continue pendant la nuit, pourrons-nous voler ? Il souffle presque en sens opposé à notre direction..." remarqua Lidje.

"Espérons qu'il tombe avant la nuit... Même rester debout est difficile. Je suis sûr qu'on ne peut pas voler dans ces conditions. Combien de temps avant le crépuscule ? Deux heures ?"

"Je crois que c'est ça."

Ils étaient assis par terre, le sac à côté d'eux, dos au vent. Mar repensait à la tempête en mer, des années avant, quand Njeiry était encore vivant. Il ne pensait plus beaucoup à Njeiry, mais quand ça arrivait il éprouvait une sensation poignante de nostalgie, et aussitôt il se sentait coupable envers Tha. Et pourtant il ne pouvait pas dire avoir aimé Njeiry plus que Tha. Il avait été marié avec Nje cinq ans, maintenant il était avec Tha depuis six ans... Il avait adopté trois enfants avec le premier et trois avec le second... Que ressentirait-il d'ici dix ans ? Ou plus encore ?

Il pensait à cela en tenant Belm dans ses bras. Le petit s'était lové contre lui en passant la tête sous la manteline de Mar qui le protégeait des bras en le tenant serré contre lui.

"Mon père et ma mère ne m'ont jamais tenu ainsi... Qui sait s'ils sont encore vivants ? Comme ils sont loin... Pauvre papa, pauvre maman... Je ne pense pas beaucoup à eux. Qui sait s'ils pensent à moi ? S'ils se sont jamais demandé ce que je faisais ? Il est sûr que quoi qu'ils aient pu imaginer... ils ne se sont certainement pas douté de ceci. Moi aussi j'imagine un avenir pour mes enfants mais après... qu'en sera-t-il ?"

Tha lui dit à l'oreille : "A quoi penses-tu ?" en cherchant à couvrir le hululement du vent.

"Pourquoi ?"

"Tu fais une tête étrange..."

"Comment ça ?"

"Et bien... lointaine... comme il t'arrive parfois."

"J'étais sur Terre."

La Terre, encore aux mains de l'UPO, des sept généraux... La Terre si antique, si lointaine... La Terre, la planète d'origine, la mère de la galaxie, une planète misérable, mesquine, grise... une pauvrette, comme sa mère... Et pourtant elle avait donné la vie à toute la galaxie humaine ! Si une vieille plante donne de bons fruits, fou serait qui l'arrache...

"Comme je peux m'être trompé en jugeant mes parents..." pensa encore Mar.

Le vent continuait avec la même violence. Belm s'endormait. Un peu avant le coucher du soleil, le vent baissa, sans vraiment cesser. Peu après arrivèrent les quinze hommes avec Frem et Tova, presque au pas de course, chargés de paquets. Mar confia Belm à Eduhin.

"Faites tout de suite vos bagages et répartissez les paquets entre les autres. Il nous faut prendre notre vol vers le nord et nous éloigner de la ville tant que le vent est plus calme. Vous nous raconterez après comment ça a été."

Les hommes obéirent aussitôt. Frem et Tova étaient joyeux.

"Si on arrive à voler ce soir, Tova vient avec moi." Dit Mar.

"D'accord papa." Répondirent les jumeaux.

Ils préparèrent leurs affaires et reprirent la route, après avoir installé Belm et Krim sur le dos de Shehud et Eduhin. Frem et Tova marchaient à côté de leurs parents. Les gens de la ville avaient expliqué en quel point il fallait traverser la rivière. Le gué trouvé, ils l'empruntèrent en file indienne, puis reprirent la route vers le nord. Il se faisait tard, le ciel limpide s'obscurcissait et les premières étoiles apparaissaient pour marquer le crépuscule, une après l'autre, tremblantes et brillantes comme jamais. Même maintenant que l'homme connaissait les étoiles de près, il ne cessait de les regarder, nuit après nuit, avec toujours la même admiration. Du moins pour ceux dont le cœur n'était pas occupé par des desseins mesquins. Un homme qui ne sait pas admirer les étoiles est un être limité.

Il faisait nuit à présent, ils étaient assez loin de la ville et il ne servait à rien de continuer. Le vent, bien que n'étant plus violent, restait fort. Lidje fit un essai, se souleva lentement du sol, toujours plus haut, jusqu'à disparaître de la vue de ses amis. Après d'interminables minutes, il redescendit.

"Je crois qu'on peut essayer, il ne doit pas y avoir de risques à notre altitude de vol..."

Mar se fit alors aider à attacher Tova dans son dos, puis il aida Tha avec Frem. Puis, au signal de Lidje, ils prirent lentement leur vol. Peu après tous étaient prêts, en formation, et ils partirent plein nord. Le vent semblait plus fort maintenant, puisqu'il s'ajoutait à leur vitesse, mais ils arrivèrent quand même à avancer. Deux heures plus tard le vent diminuait mais il se mit à pleuvoir. Alors ils descendirent vite, ouvrirent leurs sacs et mirent les tenues imperméables, avec un masque transparent et un couvre sac. Ils passèrent aux enfants de petites tenues faites sur mesure.

Ainsi équipés, il redécollèrent et reprirent leur vol. Pendant qu'il enfilait sa tenue, à terre, Mar avait remarqué l'air déçu de son fils.

"Qu'y a-t-il, Tova ?"

"Je voulais te parler..."

"Et bien, nous parlerons demain..."

"Oui..."

En vol Mar essayait de voir, à travers le masque transparent ruisselant de pluie, les autres qui volaient pour rester en formation. Ils devaient voler plus haut que d'habitude parce que la visibilité était très réduite. Cela rendait aussi nécessaire de réduire leur vitesse de vol. Quand vint le matin, Lidje ne donna pas le signal de la descente. Le vent d'abord et la pluie après avaient ralenti leur vol mais maintenant la pluie les protégeait du risque d'être vus du sol, aussi pouvaient-ils continuer le voyage à la lumière du jour.

Mar commençait à avoir faim. Il sentait son fils bouger dans son dos de temps en temps. La pluie tombait toujours, monotone, toujours pareille, froide. Enfin Lidje donna le signal et ils s'arrêtèrent tous. Ils firent descendre les micro-espions et ils virent que le terrain n'était pas propre à les recevoir, trop marécageux. Ils avancèrent encore un peu puis, à un nouveau signal de Lidje, ils descendirent tous ensembles. Ils se retrouvèrent à un endroit presque identique à celui de leur départ, plat, avec de hautes herbes battues par les rafales de pluie. Il n'y avait pas d'arbres en vue, mais le rideau d'eau ne permettait pas au regard de porter loin.

Frem et Tova se dégourdirent les jambes en courant entre les hommes du groupe. A peine montée la première tente, Mar y entra pour changer les deux petits et leur donner à manger. Lidje avait donné ordre de monter les tentes modulaires attachées toutes ensembles pour former une unique pièce vaste et basse. En se serrant un peu ils pouvaient tous y entrer. Les tentes montées ils y entrèrent un à un pour enlever leur tenue qu'ils laissaient dans les premières tentes, puis glissaient plus à l'intérieur. Les cent soixante tentes formaient une sorte de plafond bas unique, avec un couloir fermé tout autour, d'environ vingt mètres de long sur quatorze, rythmé par des montants en bois et interrompu ça et là pour laisser glisser l'eau.

La pluie battante sur les toiles légères de garon, faisait résonner à l'intérieur un curieux et insistant ronflement. Peu à peu tous étaient rentrés s'y mettre au sec, ils s'étaient assis, accroupis, couchés, serrés les uns contre les autres. Ils se mirent à se passer les plats.

Quand ils furent restaurés, Lidje annonça : "Nous sommes presque à mi-chemin. Nous avons sauté une étape et nous avons une demi-journée d'avance. Aussi je propose que nous nous reposions, en espérant que la pluie cesse pendant ce temps. Mais il est nécessaire que dès maintenant seize d'entre nous remettent leur tenue imperméable et sortent monter la garde. Chaque tour de garde sera d'une heure exactement. Pendant que nous serons ici, ceux qui sont allés en ville feront leur rapport aux autres : restez toujours par groupes de huit, pour tout, chaque groupe doit occuper à peu près la surface de trois tentes. Que ceux qui veulent aller dehors le fassent, pour autant qu'ils ne dérangent pas les tours de garde."

Il donna d'autres ordres et le récit de la visite de Villeronde commença. Puis certains se mirent à dormir tandis que d'autres bavardaient à voix basse. La pluie dura encore toute la journée, jusqu'à moitié de la nuit.

Le lendemain matin le ciel était dégagé et clair et un soleil fort et chaud baignait la plaine. Beaucoup sortirent se dégourdir les jambes et faire des exercices physiques, observer leur lieu d'atterrissage. Dans la direction de leur marche, loin, une ligne de montagnes basses annonçait la fin de cette immense plaine. Ils mangèrent dehors, à l'air frais, à peine poussé par un petit vent plaisant et irrégulier. Lentement les tentes et le sol séchaient. Frem et Tova étaient aussi dehors et se poursuivaient, insouciants.

Mar se souvint que son fils voulait lui parler. Il l'appela : "Tova !"

Le petit courut vers lui : "Oui, papa ?"

"L'autre soir tu voulais me parler. De quoi s'agissait-il ?"

"Pas moi, papa, c'était Frem."

"Non, Frem a volé avec moi la fois d'avant. La dernière fois c'était toi..."

"Non papa, c'était encore Frem, il est venu deux fois avec toi."

Mar sourit en lui mais garda l'air sérieux : "Vous savez bien que je ne veux pas que vous me jouiez des tours !"

"Mais papa, ce n'était pas pour te jouer un tour. Juste Frem m'avait demandé de le laisser venir encore une fois avec toi parce qu'il voulait te parler... On ne voulait pas te mettre en colère..."

"D'accord, pour cette fois ça passe, mais ne le faites plus. Envoie-moi Frem, alors."

Tova courut et envoya son jumeau.

"Alors, Frem, qu'avais-tu de si important à me dire ?"

"Oh, rien, je voulais juste continuer avec ces choses que tu m'avais dites."

"Je crois t'avoir expliqué l'essentiel, Frem. Il y a quelque chose d'autre que tu voulais me demander ?"

"Et bien, j'en ai parlé avec Tova. Quand tu m'expliquais, tout me semblait clair, mais après quand j'ai essayé de le répéter à mon double... ce n'était plus si clair."

Ils parlèrent encore longuement.

"Mais pourquoi on peut pas choisir de quel sexe on veut naître ?"

"Pour la même raison qu'on ne peut pas choisir la couleur de ses yeux ou la forme de son nez."

"Ou de qui on est le fils..." ajouta Frem.

Mar se rappela le raisonnement de Vokka. Il demanda avec un peu d'appréhension: "Tu aurais aimé naître d'autres parents ?"

"Et bien, naître non, sinon je serais quelqu'un d'autre, et pas nous deux, n'est-ce pas ?"

"Si, bien sûr."

"Et puis tu me plais... dommage que nous n'ayons pas connu papa Njeiry..."

"Tu n'aimes pas Tha ?"

"Bien sûr que si que j'aime Tha, même si ce n'est pas lui qui a décidé de nous prendre comme fils. Il n'a rien fait pour nous, lui."

"Il a fait beaucoup, bien au contraire."

"Ah oui ? Et quoi ?"

"Il vous a donné tellement d'amour pour vous faire grandir tout comme si vous étiez nés de lui ou choisis par lui. Ce qui est très important, le sais-tu ?"

"Oui, c'est vrai."

"Vois-tu, Frem, on n'est pas père ou mère pour ce petit quelque chose qu'on a fait pour avoir un enfant, mais surtout pour tout l'amour qu'on lui donne. Cette semence ou cet œuf dont on a parlé, pourrait bien être donné par hasard, distraitement ou par erreur... mais pas l'amour. Et quand un couple adopte un enfant, ce n'est jamais par hasard ou par erreur."

"Oui, je n'y avais pas pensé. Je dois tout de suite aller en parler à Tova..." dit-il, et il s'en alla en courant.

Mar était satisfait.

Lidje l'informa qu'avec le prochain saut ils arriveraient près d'une autre ville, dans une zone montagneuse. Le soir, après le dîner, ils replièrent les tentes, à présent sèches, refirent leurs bagages et repartirent pour un autre saut. Au début de la nuit la lune jaune s'était couchée. Mar avait eu du mal à expliquer à Selte, longtemps avant, pourquoi les trois lunes portaient des noms de couleurs. En effet, si certaines nuits très claires les couleurs étaient assez distinctes, elles étaient d'habitude difficiles à distinguer. Et puis, bien que scientifiquement leurs colorations soient bien expliquées, comment pouvait-on parler à un enfant de composition géologique, d'ionisation, de filtre chromatique, de rayons cosmiques et de vibrations moléculaires ? Mar avait essayé, mais avec un succès très modéré.

Pendant la nuit, ils avaient aperçu au sol plusieurs feux en plein air. Lidje donna le signal d'arrêt et ils envoyèrent quelques micro-espions pour voir de quoi il s'agissait. C'était un camp de Pillards. Au nombre de tentes pyramidales, ils estimèrent que la bande n'était pas des plus grosses, sans doute de deux à trois cents. Il était impossible de deviner d'où ils venaient et où ils allaient. Ils décidèrent de poursuivre leur vol vers leur destination. Une demi-heure plus tard le ciel commençait à pâlir et révélait une grande faille qui cassait la plaine. D'en haut, ils virent que plus au nord, sur un vaste haut plateau, il y avait une suite de lacs de diverses dimensions dont beaucoup terminaient contre la faille pour former de majestueuses cascades qui alimentaient un grand cours d'eau coulant vers le sud-ouest, parallèle à la faille.

La fracture formait une brusque dénivelée d'environ cinquante mètres de haut, fendue de canaux raides et profonds. Dans l'un des canaux les moins raides, parcouru par un torrent impétueux, profondément encastrée dans le roc, se dressait la ville prise comme destination, surgissant en haut d'une longue volée d'escaliers. A vue d'œil la ville devait être faire de cent cinquante à trois cents mètres de large sur près de quatre kilomètres de long. Elle se dressait sur un étroit éperon rocheux limité d'un côté par le torrent et de l'autre par l'ancien cours du fleuve qui devait alors se terminer par une cataracte et qui maintenant portait une piste bien visible d'en haut.

Ils décidèrent d'atterrir sous la faille, près de l'endroit où le torrent se jetait dans le fleuve qui en amont avait déjà recueilli l'eau des différentes cascades. Au sol, grâce à leur long repos forcé de la veille, ils purent se contenter de gardes d'une heure par groupe. Aussi, quand le soleil fut déjà haut mais encore au début de son cours, de bon matin, ils étaient prêts à approcher de cette ville particulière.

Ils virent que pour y accéder il fallait se mettre en file indienne pour monter un étroit escalier taillé dans le roc du vieux cours de la cascade. L'escalier s'élevait en zigzags sur une dizaine de mètres et débouchait dans le cours asséché du fleuve. La piste montait parallèle à la ville qui dominait l'endroit de vingt-cinq mètres, sur la crête de l'éperon rocheux à leur droite. A gauche par contre, le roc remontait sur une quarantaine de mètres jusqu'au plateau des lacs.

L'étroite vallée dans laquelle ils débouchèrent était presque entièrement désolée et le soleil ne l'atteignait pas encore. Ils marchèrent près d'une heure avant de se trouver à la hauteur du mur de la ville, à son extrémité arrière. Là se dressait le château. Du mur de très peu nombreux Armés les regardaient l'air tranquilles : ils se savaient dans une position pratiquement inexpugnable.

Mar fit signe à la colonne de s'arrêter et Lidje demanda en criant : "Ohé, du château ! Quelle ville est-ce là ?"

La réponse arriva du mur : "Portétroite."

"Et de quoi vivent les gens, ici ?"

"De minerais métalliques."

"Et à qui vendez-vous le métal extrait ?"

"A personne. Les pierres sorties appartiennent au Temple de Shent du Feu voisin d'ici. Seuls les Shentistes savent en tirer le métal."

Lidje regarda Mar : "Voici encore une clé du monopole de Shent... Contrôler cette ville et ses mineurs c'est contrôler une bonne part de l'économie de Boar."

"Bien sûr. Cette information peut être importante pour le Cenco. Si nous avions aussi une telle ville... tout serait bien plus simple." Répondit Mar.

Il dit alors à Lidje de former un groupe de quinze hommes pour demander à visiter la ville. Mais l'autorisation leur fut refusée. La ville resta fermée toute la journée.

"Personne n'est sorti travailler, alors l'entrée de la mine doit être dans la ville même."

"Oui, mais comment fait Shent pour prendre le minerais et le porter dans son Temple ?"

"Peut-être... font-ils une expédition de temps en temps... à dos d'hommes, évidemment."

"Regarde sur la carte si tu peux localiser le Temple."

Ils vérifièrent la carte de photos satellites reproduites et imprimées par les Introw. Ou le Temple n'était pas près de la ville, ou le détail en avait échappé à cette reproduction. Ils essayèrent alors de demander aux Armés sur le mur où était le Temple de Shent du Feu.

A leur grande surprise ils eurent aussitôt la réponse : "Dans les cinq heures de marche d'ici, sur le plateau, à l'ouest."

"Et s'ils y étaient reliés par un tunnel ? Il se pourrait que la mine ait deux sorties, une en ville et une au Temple..." dit Lidje.

Ils décidèrent alors de monter sur le plateau chercher le Temple des Shentistes métallurgistes. La piste qu'ils suivaient partait plein nord. A l'ouest ils arrivèrent à voir la tour cylindrique du Temple, un peu plus basse que les autres, et dont sortait un panache de fumée rouge en volutes denses mais espacées.

"C'est curieux, aucune route ne semble mener directement de Portétroite au Temple." Remarqua Lidje.

"C'est peut être la confirmation indirecte de ton hypothèse de tout à l'heure sur le lien souterrain... Mais cela signifierait... près de vingt-cinq kilomètres de galerie ! C'est de la folie !"

"Non... va savoir depuis combien de siècle ils existent. Il est possible qu'autrefois ils faisaient le trajet par route avant d'arrêter. Et puis, s'il en est ainsi, c'est plus sûr que par la route."

"Mais vingt-cinq kilomètres de galerie... comment font-ils pour l'air ? Il n'y a pas de pompes, ici sur Boar."

"Il serait intéressant de le découvrir... Nous devrons essayer d'infiltrer quelques volontaires métallurgistes dans ce Temple... Encore un travail pour le Cenco." Conclut Lidje.

Ils reprirent la route jusqu'à midi, puis s'arrêtèrent manger et se reposer. Le Temple n'était toujours pas visible et au loin apparaissaient des reflets brillants trahissant l'approche des premiers lacs. La carte montrait près de trois cents lacs, certains minuscules, d'autres très grands, avec des îles. Sur leur trajet les deux prochaines étapes étaient prévues sur deux de ces îles, apparemment désertes, la première grande, la seconde minuscule. Après s'être reposés, ils reprirent le chemin. Une heure avant le coucher du soleil ils étaient au bord du premier lac.

Frem et Tova tapaient des mains, heureux : "La mer, la mer !"

"Non, c'est un lac..."

"Mais c'est grand comme la mer... quelle est la différence ?"

Tha le leur expliqua et, pour les convaincre, il leur fit boire un peu d'eau. Certains volontaires venant de Niukétol ou de Quaryel voyaient aussi un lac pour la première fois, et n'en connaissaient l'existence qu'en théorie. Sur la rive herbeuse poussaient de dures tiges élastiques surmontées d'une unique feuille ronde. Certaines avaient au centre une fleur à neuf pétales blancs ou vermillon, d'autres une baie ronde pourpre ou jaune. Ils notèrent que les plus basses tiges avaient une fleur blanche et une baie pourpre, et les plus hautes une fleur vermillon et une baie jaune. Certains coupèrent tiges et baies en enregistrant le tout comme ils faisaient pour toute nouveauté découverte pendant l'exploration.

Quand il fit assez noir, après les contrôles habituels, ils refirent un vol jusqu'à la grande île. Pendant la journée, après un bref tour de reconnaissance, ils profitèrent d'une petite baie sablonneuse pour se baigner. La nuit suivante ils firent un autre vol jusqu'à la petite île. Là, ils organisèrent les habituels tours de garde et de repos.

Un des volontaires qui était du second tour comme Mar vint vers lui : "Pardon, Swooney ni Mar..."

"Oui... mais appelle-moi Mar, comme tout le monde..."

"Et bien, je n'y arrive pas... Je suis né sur Joyra et j'arrive tout juste de Niukétol où dès notre enfance on nous habitue à rester à notre place face à la Famille..."

"Comment t'appelles-tu ?"

"Mon nom te dira peut-être bien peu... Je suis Stense Belmen."

"Belmen ? De Joyra ? Ce nom ne m'est pas inconnu... J'ai déjà rencontré un Belmen, avant toi..."

Le jeune homme sourit timidement : "C'est... c'est beau que tu n'aies pas oublié ce nom. Quand tu l'as entendu pour la première fois, j'avais huit ans... Aujourd'hui j'en ai dix-huit... ans standard universels, je veux dire. Sur ma planète j'aurais un peu plus de seize ans et ici, sur Boar, juste vingt. Tu n'étais pas encore Chef de Famille mais un Gouverneur qui n'arrivait pas à se faire recevoir par le Chef de Famille Kétol ni Wole..."

Mar le regarda stupéfait : "Tu... serais-tu par hasard parent..."

"C'était mon père..."

"Ton père qui maintenant est ici, quelque part..."

"Oui."

"Mais... les Kétol ont tenu leur promesse, non ?"

"Oui, bien sûr. Ils nous ont fait venir de Joyra et ils ont donné à mon frère aîné un très bon travail sur Niukétol, il gagne très bien sa vie et il a pu nous maintenir dans l'aisance, ma mère mes frères et moi... Mais je n'ai jamais pensé qu'à mon père ici sur Galère... Je ne savais pas comment faire, mais je voulais le revoir... Quand j'ai su qu'on cherchait des volontaires pour Ross et que j'ai entendu ton nom... Les miens ne voulaient pas, ils disaient qu'un seul de la famille ici c'était assez... Alors à peine majeur j'ai fui de la maison... J'ai dû repasser deux fois les tests d'admission pour être accepté comme volontaire... Mais j'y suis arrivé."

Mar était ébranlé : "Mais Stense, Boar est grande, va savoir où peut être ton père à présent... il sera presque impossible de le retrouver. Quand il y a huit ans il a été envoyé sur Boar, je lui ai dit de se faire connaître de mes hommes à Port-Escale... Mais même s'il y est allé, il n'est pas resté chez mes hommes."

"Je sais qu'il sera presque impossible de le trouver, mais je sens que je dois essayer. Il a sacrifié sa vie pour notre bien... je fais bien moins, pour lui..."

"Même si tu le trouvais, tu sais qu'il ne pourra plus sortir d'ici."

"Je sais bien, mais ce n'est pas pour ça que je suis venu, je veux seulement le revoir."

"Et... pourquoi me racontes-tu tout cela ?" "Et bien... je ne te connaissais pas, avant. Je ne dis pas que je te tenais responsable du sort de mon père, mais presque... Alors, le fait de m'enrôler juste pour pouvoir venir sur Boar et de te jurer une fidélité que je n'éprouvais pas ne me posait aucun problème. Mais maintenant que je te connais... il me semble malhonnête de ne pas te dire le vrai but de mon enrôlement."

Mar acquiesça : "Stense, veux-tu que je te libère de ton serment ?"

"Non, ce n'est pas cela. Plus maintenant. Au contraire, je voulais te dire justement ceci, que si avant j'ai juré juste pour pouvoir venir sur Boar et chercher mon père, à présent... moi aussi je crois à ce serment que j'ai fait. Bien sûr, je continuerai à tenir les yeux bien ouverts, à demander, à chercher, à espérer pouvoir revoir mon père... si cela ne va pas à l'encontre de tes ordres."

"Stense, je ne peux rien te promettre. Mais je ferai donner l'ordre à tous mes hommes sur Boar de chercher ton père, en espérant qu'il n'ait pas changé de nom. Cela n'arrive pas souvent, mais ça peut arriver. Nous chercherons ton père et si nous le trouvons nous vous ferons vous rencontrer. Nous verrons alors ce qu'on peut faire pour lui et pour toi."

Le garçon était ému : "Ecoute, Chef de Famille Swooney ni Mar, tu peux compter sur moi jusqu'au bout, en toutes choses. Je te fais aujourd'hui un nouveau serment, du fond du cœur. Dispose de moi au mieux que tu penses, ma vie t'appartient. Mais... si je mourais avant de le rencontrer et que tu le trouves, dis-lui que je l'ai cherché et que je l'aimais beaucoup !"

Mar le prit dans ses bras, sans rien dire.


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