Vokka se lava longuement, prit un bon repas, passa un uniforme Sun propre et, avec Nilko, il quitta de nouveau Port-Salut. A leur arrivée à l'hostel tout était déjà prêt. Vokka demanda des habits civils pour Nilko et lui-même. Ils se changèrent et Vokka prit place dans un des traîneaux et le groupe partit à grande allure. Le vingt-neuf au soir ils étaient déjà à la rivière et à la tombée de la nuit ils trouvèrent le signal laissé par Vokka au bord de la route.
"Nous devons laisser les marroues ici. Toi, reste de garde ici. Toi et Nilko, venez avec moi..." dit Vokka en descendant du traîneau.
"Non, passons la nuit ici. Nous irons demain." Objecta Nilko.
"Mais il vaut mieux que..."
Nilko le coupa : "Il n'est plus nécessaire de courir, maintenant. Demain sera le troisième jour et le garçon sera encore tranquille."
Vokka dut céder. Ils portèrent les marroues entre les arbres et les attachèrent, ils ouvrirent les toiles et se couchèrent pour dormir."
"Nilko ?"
"Oui ?"
"Ce Rohde voulait être mon ami..."
"Evidemment."
"Mais nous nous connaissions à peine."
"Il te doit la vie."
"Oh... mais qu'est-ce que ça veut dire ?"
"Si quelqu'un me sauvait la vie, en un sens je lui appartiendrais."
"Et pourquoi ? Comment un homme peut-il appartenir à un autre ?"
"Celui qui te sauve la vie, c'est comme s'il t'en donnait une nouvelle, un peu comme un second père ou mère."
"Moi, le père de Rohde ? C'est ridicule... j'ai neuf ans et il en a le double !"
"Peu importe. Tu es entré dans sa vie, désormais, tu ne peux rien y faire, c'est comme ça et il le sent."
"Mais à quoi ça rime ? D'ici un ou deux jours nous ne nous reverrons plus jamais... comment pourrions-nous être amis ?"
"Si on s'aime bien, on est amis."
"Mais je ne l'aime pas bien, moi."
"Bien aimer ne veut pas dire se donner des baisers, se prendre dans les bras ou faire dieu sait quoi... ça veut dire vouloir le bien d'une personne... et toi pendant des jours tu as souffert et peiné pour son bien..."
"Oh... alors ça que veut dire que je l'aime bien ?"
"Dans un certain sens, oui."
"Même si après je ne m'occuperai plus de lui ?"
"Même. Après tu pourras dire que tu l'as bien aimé."
"Alors nous aurons été amis, Rohde et moi ?"
"Je crois bien que oui."
"Lui aussi, il n'arrêtait pas de me dire de m'en aller, de le laisser pour ne pas rater ma course... alors lui aussi m'aimait bien."
"Exactement."
"Mais je croyais qu'un ami c'était comme toi et moi... toujours ensemble..."
"Et bien, disons qu'il y a plusieurs degrés d'amitié. La nôtre est plus profonde, plus durable, plus forte..."
"Mais quand je te vois je me sens... vraiment bien, heureux... ça c'est de l'amitié. Pour Rohde au contraire..."
"Tu avais hâte de le retrouver, tu es impatient, non ?"
"Oui, mais pour lui, pas pour moi."
"Encore mieux ! L'amitié c'est de penser au bien de l'autre, pas au sien... même si on peut en trouver, c'est naturel."
"Mais alors, ce n'est pas si difficile de bien aimer..."
"Non, ce n'est pas si difficile... si on est capable, au moins un instant, de s'oublier soi-même, son intérêt, son propre plaisir..."
"Nilko ?"
"Oui ?"
"Toi, oui, tu es un maître, un ami... ne m'abandonne jamais..."
"Tant que tu ne m'envoies pas au diable, ou qu'on ne m'interdit pas d'être avec toi, je resterai près de toi."
"Mais après, un jour tu te marieras... pourquoi tu ne t'es pas encore marié ?"
"Pour l'instant je n'y pense pas."
"Et quand tu te marieras, tu m'oublieras ?"
"Non. Quand Mar s'est remarié, il t'a oublié ?"
"Oh non, mais c'est différent."
"Pas tant que ça."
"Nilko ?"
"Oui ?"
"Dormons."
"D'accord."
"Nilko ?"
"Oui ?"
"Merci..."
Le matin Vokka guida Nilko et un des hommes de l'hostel à travers les arbres. Quand finalement ils arrivèrent, Vokka courut vers Rohde.
"Nous sommes arrivés, Rohde. Comment vas-tu ?"
Le garçon souriait : "Je suis sale comme une immondice. Je t'attendais..."
"On va te porter au torrent et te laver. Après on t'emportera. Mais avant... j'ai une chose à te dire: j'ai découvert que nous sommes un peu amis, même si nous nous quitterons aujourd'hui."
Rohde lui prit une main : "Merci. Mais je le savais déjà. Et un jour peut-être nous nous reverrons..."
"Mais ne me cherches pas."
"Non ? Pourquoi ?"
"Nos vies sont différentes."
"Mais un jour nos routes se croiseront peut-être encore. Je prie le Grand Plasmateur pour que cela arrive."
"C'est ton dieu ?"
"Oui."
"Moi je n'ai pas de dieu... je crois aux Puissances Eternelles, mais je ne les prie pas, parce que de toutes façons elles ne nous écoutent pas. Je dois faire ma route tout seul... Mais assez, nous ne sommes pas là pour parler..."
Ils le portèrent au torrent, le lavèrent, puis Nilko et l'autre le prirent par les aisselles et le portèrent à bout de bras jusqu'à la route. Ils rejoignirent leur compagnon avec les marroues et installèrent Rohde sur un des deux traîneaux, Vokka monta sur l'autre et ils repartirent. Vers midi, le trente, ils entraient à l'hostel. Ils mangèrent tous ensemble. Rohde fut installé dans un cubicule de seconde classe et Vokka le salua.
Rohde le regarda dans les yeux : "Je voudrais te laisser quelque chose pour te remercier, en souvenir, mais je n'ai vraiment rien. Les Désaxés m'ont dépouillé de tout. Mais si je trouve un travail, je ferai un vase ou une timbale pour toi... et je la laisserai ici à l'hostel. S'il te plait, passe la prendre d'ici un an..."
"Nous verrons. Mais ce n'est pas nécessaire."
"Pour moi, si."
"Bonne chance, Rohde."
"Bonne chance, Wylad... Tu ne veux pas me dire ton vrai nom, avant qu'on se quitte ?"
"Non... Wylad ira bien."
"Comme tu veux."
Ils se quittèrent, Vokka et Nilko se changèrent, remirent l'uniforme Sun et retournèrent au château. Vokka se coucha sur sa couchette et dormit jusqu'au matin suivant, sans se réveiller une seule fois. Sur les dix-neuf concurrents, seuls dix-sept étaient revenus à temps. Pour aucun il n'y eut d'objections.
Le premier du septième mois tout fut préparé pour la cérémonie du passage de tous ceux qui avaient surmonté l'épreuve. Vokka aussi changea le ruban et les sandales rouge-orangé pour les blancs et noirs et changea le Thou final pour l'Av des servants. Il attendit au château que reviennent aussi ceux du deuxième groupe, puis jusqu'au six ceux du troisième groupe. Le quinze du mois se dérouleraient les courses des Armés, mais Vokka devait partir avant. Il passa avec Nilko par Ville-Close pour prendre le livre que Rel lui avait préparé. Puis il rentra au Cenco où il trouva Selte prête à aller à l'école sur Niukétol avec lui.
Selte était excitée. Elle avait quatre ans et quatre mois de Boar, donc quatre ans standard.
"Vokka, on y va avec les fusées?"
"Non, avec le transtar."
"Oh ! Mais alors, on ne verra rien."
"Non."
"Moi je préfèrerais plus mieux les fusées."
"On dit je préférerais les fusées, et c'est tout."
"Oui, oui, je préférerais plus mieux les fusées et c'est tout !" dit Selte.
Vokka rit.
"Mais après, là-haut, on s'amuse bien ?" demanda Selte.
"Bien sûr, on fait plein de jeux, drôles ou un peu moins, mais tous utiles..."
"Les moins drôles, moi j'y joue pas."
"Il faudra jouer à tous, et bien."
"Tu joues bien à tous ?"
"Bien sûr, c'est important."
"Alors je verrai..." répondit Selte joyeuse. Puis elle parut préoccupée : "Mais, là-haut... il y a de l'air ?"
"Bien sûr qu'il y en a !"
"Papa dit que dehors il n'y a pas d'air."
"Entre deux planètes il n'y en a pas et certaines planètes aussi n'en ont pas. Mais Niukétol a du bon air, sois tranquille."
"Ah, alors c'est comme chez nous."
"Oui, plus ou moins."
"Tu joueras avec moi ?"
"Parfois... quand nous ne serons pas à l'école."
"Je veux jouer avec toi."
"Bien."
Ils bavardèrent ainsi en quittant Boar. Vokka éprouvait un sentiment de responsabilité et de protection à l'égard de Selte et avec elle il était doux, patient et même souriant, parfois.
Quatre mois plus tard Tha fut averti qu'il y avait un enfant trouvé, un nouveau-né abandonné par dieu sait qui. Ainsi Tha et Mar adoptèrent un nouveau fils, Krim.
Mar avait reprit ses tournées, après que l'Eku Shir lui ait garanti son appui.
"Je le fais par paresse, tu sais... Je crois que j'aurai moins de problèmes à te suivre qu'à t'affronter..." avait déclaré le Régent avec un clin d'œil de ses yeux perçants.
Mar avait terminé ses tournées en rencontrant à nouveau le Président Chu Tol. Lequel lui avait renouvelé ses déclarations d'appréciation et l'avait assuré qu'il ne s'opposerait pas aux innovations introduites par Mar, mais qu'il laisserait chaque Régent libre d'adopter ou non ses propositions. Mar essaya d'insister, mais le Chu Tol lui déclara explicitement qu'il ne prendrait pas position, désireux qu'il était de ne pas créer de frictions ou de tensions dans sa nation. Alors Mar laissa tomber.
Au quatrième mois de l'année suivante, après que Vokka et Selte soient venus passer les vacances puis repartis sur Niukétol, Mar eut enfin à nouveau un peu de temps pour lui. Alors il se souvint de la promesse faite à Lidje. Il arrangea les choses au château Sun en laissant deux de ses hommes comme Châtelier et Régent par intérim, de façon à pouvoir partir avec Tha et leurs enfants. Ils n'emmenèrent du château que Wynsten, Eduhin et Shehud.
Au Cenco, Lidje avait déjà formé le contingent qui allait les accompagner dans cette exploration. En tout ils étaient deux cents hommes, tous volontaires, bien entraînés et préparés, dont une trentaine déjà experts de Boar. Ils formèrent les habituels groupes de huit. Chaque volontaire était pourvu d'armes de Boar en plus de lasers et paralysateurs, sans oublier la ceinture anti-gravité. Ils avaient aussi quelques boucliers de force portables et trois puissants communicateurs. C'était le plus grand contingent d'exploration jamais formé. Pour l'occasion ils avaient décidé de tous endosser l'uniforme blanc et bleu des Vigiles. Ils décidèrent aussi de ne pas prendre de marroues. Ils devaient s'aventurer dans une zone pour eux encore complètement inexplorée.
Les indices sur la fantomatique cité de Vraitemple étaient vagues. Il semblait qu'elle se dressait dans une région froide, au nord. Ils avaient identifié sur la carte aérienne quelques centres habités. Le plus proche à presque trois mille kilomètres de Port-Salut. Les autres s'éloignaient vers l'est. Le plus loin était aux antipodes, à près de quatre mille kilomètres du premier et presque sur le même parallèle. Ils prévoyaient en tout de visiter une douzaine de centres habités.
Ils avaient aussi étudié le problème du froid. Lidje avait fait faire des sacs chauds en laine pour dormir, des tentes modulaires imperméables et de grandes tenues en deux versions : en laine et imperméables, le tout rien qu'avec des matériaux disponibles sur Boar. Aussi chaque volontaire devrait-il transporter dans les trente kilos de bagages sur le dos, y compris des vivres de secours.
Pour les déplacements nocturnes avec ceinture anti-gravité ils utiliseraient un rayon directionnel dirigé du Cenco et un minuscule ordinateur localisateur électronique qu'ils allaient emporter. Le contingent d'exploration était prêt et impatient de ce qui allait être la mission d'exploration la plus importante jamais organisée. Il était prévu de réaliser l'exploration en au plus trois mois de Boar, sauf imprévu. Chaque nuit, s'ils volaient assez haut, ils pourraient parcourir deux cents kilomètres, peut-être plus, selon le temps et les conditions climatiques.
Avant leur départ il y eut une fête à Aiguevive. Puis, à la nuit, un à un les groupes de huit hommes partirent en prenant leur vol. Le premier à quitter le sol avec ses bagages sur le dos fut Lidje, suivi par Wynsten, Flotyd et Bolwu avec leurs bagages, et ceux des Swooney. Puis Mar avec un petit sac à dos spécial pour porter Belm de deux ans, Tha avec Krim de quelques mois, Eduhin avec Tova de sept ans et Shehud avec son jumeau, Frem. Ils montèrent à six cents mètres. L'air était frais. Tandis qu'ils s'élevaient dans l'air pur, les trois lunes toutes visibles, comme si elles s'étaient donné rendez-vous pour les fêter, les vingt-cinq autres groupes de huit s'élevèrent au-dessus de la ville, en formation.
Quand ils furent tous montés, Lidje se syntonisa sur le rayon directionnel du Cenco et prit leur route vers le nord. Sous eux le terrain, à la lueur blafarde des trois lunes, courrait vite, à peine distinct. Même si du sol quelqu'un avait vu ces deux cents huit points, haut dans le ciel, il les aurait pris pour un vol d'oiseaux. Ce n'était qu'au moment d'atterrir qu'il leur faudrait explorer le terrain avec leurs micro-espions qui les précéderaient pendant la descente.
Mar entendait la respiration lente et régulière de Belm attaché dans son dos. Non loin il voyait Tha, avec la boule faite par Krim, emmitouflé et attaché dans son dos. Derrière suivaient les deux jumeaux encore éveillés : leurs voix aigües s'appelaient, ils riaient et criaient. Pour eux c'était une nouvelle expérience, enivrante et fantastique.
Mar réfléchissait. De nuit, tout Boar était obscurité, il n'y avait que, ça et là, de petits points lumineux : quelque caravane avait allumé un feu. Mais on n'y voyait pas les grandes tâches de lumière caractéristiques des villes sur nombre des planètes de la galaxie. Quand les astronefs, avant d'atterrir, passaient vite sur la face nocturne d'une planète, passagers et équipage essayaient de nommer les tâches de lumière brillantes sous eux... c'était émouvant.
Ici, l'émotion était différente, mais pas moins intense. Ici régnait une obscurité calme et mystérieuse. Elle évoquait un géant endormi... mais prêt à se réveiller, un jour lointain... et alors les peuples en parleraient, les étoiles le chanteraient, ce réveil prodigieux n'échapperait à personne...
Lui et ses hommes préparaient ce jour... d'ici un peu plus de cent années de Boar... un jour où Mar regrettait de ne pas pouvoir voir ce jour, Lidje lui avait parlé d'un saint de sa religion, le Saint Moshes qui avait guidé son peuple vers la liberté pendant quarante ans et était mort à l'aube du nouveau jour, ne voyant que de loin la terre de la liberté... Mar repensait à ce Moshes à présent... Moshes était l'Elu de Je Suis... Et Je Suis le lui avait dit haut et clair...
Si Je Suis existait vraiment, pourquoi dans le passé était-il courant qu'il parle aux hommes et plus maintenant ? Peut-être s'était-il fatigué des hommes, de leur similarité si ennuyeuse ? Bien sûr, il ne prétendait pas qu'il lui parle à lui-même, Mar... Moshes croyait aveuglément à Je Suis, Mar, par contre, se sentait aveugle et c'est tout... et ne croyait pas, ne savait pas croire. On disait que ce Moshes avait vécu il y a plus de cinq mille ans... Mais s'il parlait vraiment avec dieu, il ne fallait pas s'étonner qu'on parle encore de lui après tant de temps.
Comment pouvait bien être la planète Terre à cette époque ? Sans doute pas très différente de la Boar d'aujourd'hui... du moins sous certains aspects. Un peuple entier qui se déplaçait parce qu'il croyait en son dieu ! Les demi-religions de Boar, comme de la galaxie, pâlissaient devant une telle foi... Mar n'avait jamais eu le temps de s'informer à fond sur la religion de Lidje, mais le peu que son ami lui en avait dit semblait fascinant. Mais suffit-il d'être fasciné pour croire et suivre ? Pour un enfant, peut-être, mais certainement pas pour un adulte.
Et pourtant Lidje, bien que seul parmi des millions de personnes sans foi ou d'autres fois, restait fidèle à Je Suis... Il en était arrivé au point de ne pas se marier parce qu'il ne trouvait personne partageant sa foi... ce que Mar n'arrivait pas à comprendre.
"Prends au moins un concubin." Lui avait suggéré Mar, un jour.
"Ce serait pire !"
"Pourquoi ?"
"Parce que s'unir à quelqu'un, et je parle aussi d'amour physique, est chose sacrée pour les Kresthiens... c'est pourquoi un conjoint Kresthien est nécessaire, parce que le sacré a besoin du sacré pour ne pas devenir profane. Mon dieu est Amour. Et profaner l'Amour, qui est sacré, c'est profaner le nom de Dieu !"
"Mais ton dieu est plein de prétention !"
"Pas plus que toi à l'égard de tes enfants."
"Mais si un de mes enfants a tort, je lui pardonne."
"Bien sûr, Lui aussi. Mais si ton enfant se trompe en sachant qu'il a tort et te dit : tu dis que j'ai tort, mais je m'en fiche, je fais ce que je veux, parce que je ne rends de compte qu'à moi-même ! Tu le lui pardonnerais ?"
"Et bien, ça me rendrait fou et je le gronderais, au minimum."
"Justement. Une erreur involontaire est toujours pardonnée. Une erreur volontaire est pardonnée s'il y a du repentir. Mais ne sont pas pardonnés l'indifférence aux règles et le goût pervers de l'erreur."
"Mais le sexe demande satisfaction..."
Lidje sourit : "Ce n'est qu'un lieu commun. Toi-même, après ton expérience des Maisons du Plaisir, tu ne voulais plus entendre parler de sexe, jusqu'au jour où t'as trouvé l'amour. C'est justement l'amour qui t'a réconcilié avec ta sexualité, n'est-ce pas ?"
"Et bien... j'étais troublé, je ne pouvais pas..."
"C'est ça, moi je ne peux pas... c'est presque la même chose."
"Tu dis que c'est l'amour qui m'a libéré, et c'est vrai... et tu dis que l'amour est dieu... alors, est-ce ton dieu qui m'a libéré ?"
"Dans un certain sens, oui."
"Mais alors, si ça a marché entre moi et mon époux qui ne croyions pas à Je Suis, ça peut marcher aussi entre toi et un époux qui n'y croirait pas."
"C'est vrai. Mais avant je préfère attendre la possibilité de faire les choses bien... s'il devait en aller autrement lorsque j'aurai fait mon possible, ça marchera toujours."
"Alors pour toi chercher Vraitemple... c'est chercher un époux ?"
Lidje rit : "Non... même si cela n'est pas exclu."
Maintenant Mar regardait Lidje voler devant lui : "Il vole à la recherche de son peuple... des siens... et pourtant on dirait que les siens c'est nous... Il vole à la recherche de son dieu... et pourtant il dit que son dieu est avec lui, partout. Par ailleurs, s'il est vrai que Je Suis est amour, il est vrai que Lidje vit l'amour, le respire et le répand autour de lui. Lui sait vraiment aimer tout le monde. Il est extraordinaire, Lidje. Quand je lui ai demandé de me jurer fidélité, il m'a répondu qu'il jurait de m'obéir même au prix de sa vie, tant que mes ordres ne contrarieraient pas les lois de son dieu... J'avais dit au Technarque quelque chose de similaire, mais dans les limites que je fixais moi. Pour Lidje au contraire, elles sont déjà fixées... Qui peut bien avoir raison ?"
Les heures passaient et, quand l'aube s'annonça, ils s'arrêtèrent. Ils explorèrent un grand secteur sous eux avec les micro-espions et choisirent un coin sans ville ni groupes humains. C'était une vaste vallée sauvage, dépouillée et traversée par un grand fleuve majestueux. Ils descendirent lentement, en observant bien la zone, et ils atterrirent doucement. Ils montèrent aussitôt les tentes modulaires et, par tours préalablement établis, le tiers veilla pour préparer à manger ou monter la garde. Mar et les siens étaient du premier tour de garde. Ils avaient monté deux tentes pour les enfants. A présent les jumeaux aussi dormaient profondément.
Chaque tour veillait trois heures et se reposait six heures. En voyageant ainsi, ils passaient de trois repas quotidiens à deux. Leur diète avait été étudiée par Cenco à base de seule nourriture locale, pour être légère et énergétique, et pour intégrer les vivres à trouver éventuellement là où ils atterrissaient. Déjà certains de son tour s'étaient déshabillés et jetés au fleuve, que ce soit pour se laver ou pour pêcher ou juste pour le plaisir de nager. Lidje était parmi eux. Mar, avec Tha et d'autres, était de garde, d'autres préparaient le repas.
"Tha, voici de belles vacances, dans un certain sens."
"Oui, ce début en a bien l'apparence. Je regrette que Vokka et Selte ne soient pas avec nous, ils s'amuseraient beaucoup."
"Oui... mais ils auront d'autres occasions, tu verras. Tha ?"
"Oui, mon amour ?"
"La vie a beaucoup changé, pour toi ?"
"Comment ça ?"
"Depuis que tu es avec moi."
"Bien sûr, du tout au tout."
"Comment ?"
"En mieux..."
"Oui, mais comment ?"
"Je vis sur... une autre planète. Des choses incoyables... Et puis, il y a toi."
"Moi j'ai peur parfois de ne pas savoir assez penser à toi, à vous."
"Pourquoi ?"
"Je ne sais pas... je suis toujours si... si occupé."
"Tu ne dois pas t'en faire pour ça. Tout va bien comme ça."
"Mais toi... tu es trop patient."
"Mais non. Si tu me laissais trop seul et si tu ne t'occupais pas assez des enfants, tu aurais des comptes à me rendre."
"A toi ? Tu es toujours si calme, si doux..."
"Eh, tu ne m'as pas encore vu en colère."
"Oui... j'aimerais bien te mettre en colère, rien qu'une fois, pour voir comment tu serais..."
"Oh, canaille !"
Ils rirent.
"Tu sais, Mar, si quand j'étais petit quelqu'un m'avait dit que ma vie serait... celle-ci, je lui aurais botté le cul et je l'aurais traité de fou et de menteur."
Mar sourit : "Moi aussi j'ai eu cette sensation. C'est drôle, la vie. Je pensais devenir un brave mécanicien spatial, avoir une petite maison, un holo-viseur... peut-être même un transmen privé : rêves de riche ! Et un jour peut-être devenir chef d'escadre avec quatre ou cinq hommes à mes ordres... avoir un bureau à moi... et maintenant... j'ai une planète entière, tant de maisons, des dizaines de transmens et des centaines d'hommes..."
"Et tu m'as moi, et six enfants."
"Oh ça, un mari j'y rêvais bien, et aussi d'un enfant, peut-être deux... Quand j'étais à la Maison des Plaisirs je craignais de devoir y rester emprisonné toute ma vie... Alors je rêvais de beaucoup moins : un travail de manœuvre, une chambrette, peut-être partagée avec d'autres ouvriers, un peu de vivres gagnées par mes mains et pas par mon sexe... rien que de sortir de là... Tant de rêves, tant de désirs... et puis la vie prend un autre cours..."
"Un beau cours, non ?"
"Bien sûr, je suis un homme heureux, à présent. Même si parfois j'ai un peu peur. Peur d'être un homme trompé par tout cela."
"Aux résultats, on ne dirait pas."
Un peu plus tard, Mar et Tha allèrent se baigner, pendant que les baigneurs allaient manger et d'autres monter la garde. Certains de ceux sortant du fleuve avaient pris des poissons. Tha et Mar se déshabillèrent et plongèrent dans l'eau fraîche et calme. Ils nagèrent longtemps, en plaisantant, ils essayèrent de pêcher : Mar ne prit rien, Tha trois beaux poissons, dont un non comestible qu'il rejeta à l'eau.
Pendant qu'ils jouaient dans l'eau, Tha lui fit des caresses intimes et dit : "Tu sais que dans l'eau tu es encore plus excitant ?"
Mar répondit en riant : "Alors à notre retour au château je ferai mettre une baignoire à la place de notre grand lit."
"Oh non... tu es déjà assez désirable comme ça... Et pour qui me prends-tu, un érotomane ?"
"Oui, mon époux, je dois me garder de toi, sinon je suis perdu... Tu me donnes envie de faire l'amour rien qu'à penser à toi..."
"Mar ! Dévergondé ! Comment peux-tu dire cela ?"
"Eh eh... pour cacher l'érotomane que tu réveilles en moi !"
Tha lui poussa la tête sous l'eau, en riant.
En émergeant, Mar dit : "Il veut me noyer ! Tu veux changer de mari, alors !"
Ils se poursuivirent dans l'eau en jouant comme deux enfants insouciants mais ils se touchaient de façon intime. Puis ils sortirent pour manger. Quand vint leur tour de repos ils se retirèrent dans une tente où enfin ils firent l'amour. Mar prit Tha qui gémissait sous lui, heureux.
Quand ils se réveillèrent, il restait quatre heures avant le coucher de soleil. Alors ils chargèrent les bagages et se mirent en marche tous ensemble, en formation. Le déplacement à pieds n'était pas strictement nécessaire, mais permettait de ne pas se ramollir et de rester entraînés. Au soir, ils explorèrent comme d'habitude les alentours avec les micro-espions puis décollèrent pour un second saut. Ils volèrent de nouveau jusqu'à l'aube, en suivant toujours le rayon guide. Lequel était calculé pour ne passer que par trois villes sur le trajet et éviter les zones les plus denses en centres habités. Lidje vérifiait très souvent la route sur la carte et chaque jour, à l'atterrissage ou au décollage, il prenait contact avec le Cenco.
La zone qu'ils étaient en train de survoler devenait plus irrégulière et montagneuse. Ils entrevoyaient défilant majestueux sous eux les contreforts rocheux des montagnes baignées par la lumière des lunes. Cette fois, Mar portait Krim sur le dos : il ne pesait presque rien. Mar aussi, volant avec la ceinture, avait la sensation de ne rien peser. C'était un peu comme quand on est immergé dans de l'eau, mais différent. Il savait bien comment fonctionnait l'anti-gravité, mais il lui semblait néanmoins étrange d'être suspendu là-haut et de sentir l'air lui couler le long du corps et ses cheveux voler derrière lui. S'il entrouvrait les lèvres l'air lui gonflait la bouche... c'était drôle... S'il levait une main, l'air la repoussait en arrière, s'il la mettait à plat, elle planait... Il comprenait l'excitation de Frem et Tova. Pendant ce vol aussi il entendait leurs petites voix excitées crier et il eut un sourire intérieur de satisfaction.
Cette nuit passa aussi et à l'aube ils atterrirent sur un étroit plateau, pas loin de la cime d'une montagne. En atterrissant ils virent quelques animaux fuir vers le bas en sautant dans les rochers, rapides et élégants. Ils se relayèrent pour les habituelles gardes et Mar eut, avec les siens, le second tour. Cette fois-ci les jumeaux étaient réveillés aussi jouèrent-ils longtemps ensemble, un peu parce qu'il était impossible de marcher, faute d'espace. Ils grimpèrent un peu sur les rochers proches, chercher des fleurs et des plantes. Ils trouvèrent une étrange espèce de champignon mou, bleu ciel, avec une grosse et longue tige et une petite tête plate à quatre tâches blanches qui semblaient dessiner un visage. Frem et Tova s'amusaient à reconnaître dans chaque champignon une personne du château et ils riaient, joyeux, en imitant leurs manières et leur façon de parler.
Pendant la troisième nuit, ils survolèrent une ville qu'ils purent à peine distinguer, étendue entre les collines qui remplaçaient les montagnes. A l'aube ils atterrirent non loin d'un bois, aux confins d'une plaine qui s'étendait sans limites vers le nord. Après les habituels tours de repos, ils marchèrent vers les arbres qu'ils avaient vus de haut. Ils y arrivèrent en une petite heure de marche. C'était d'étranges arbres, au tronc blanc en forme de demi fuseau et d'au plus six mètres de haut. Tout autour, de la base à la pointe, une ligne hélicoïdale s'enroulait sur elle-même vers le haut, et il en sortait des branches droites de longueur décroissante qui culminaient en un éventail de feuilles étroites et longues à nervures parallèles. Aucun d'entre eux n'avait jamais rien vu de tel dans les explorations précédentes. Ils les observèrent, intrigués, et ils les enregistrèrent.
Puis Mar actionna un scalpel laser et en coupa un à la base. L'arbre tomba avec fracas et la souche se remplit de lymphe transparente. La coupe nette révélait que le tronc n'était pas plein mais qu'il présentait un trou central dont partait une hélice formée de fibres verticales épaisses d'à peu près deux millimètres et s'enroulant sur elles-mêmes vers l'extérieur en des centaines de tours d'épaisseur homogène pour s'achever sur la ligne, un peu plus épaisse et jaunâtre, dont partaient les branches. C'était comme un grand rouleau. En bas du tronc coupé, Mar essaya de couper une section d'une vingtaine de centimètres puis, aidé par d'autres, il se mit à la dérouler. Sans trop de peine ils obtinrent un long ruban continu, très blanc, solide, de plus de cinquante mètres de long.
Un des hommes qui à Aiguevive se préparait à devenir Maître Constructeur approcha, analysa ce ruban et regarda les autres avec une expression enthousiaste.
"Mais c'est stupéfiant ! Nous pouvons en faire des revêtements, des couvertures, peut-être même des portes coulissantes, soutenues par des cadres... Nous devons à tout prix utiliser cet arbre... cornet. Lidje, tu as les coordonnées exactes de cet endroit ? Le Cenco doit savoir, il doit faire quelque chose... Nous devons étudier cet arbre. Peut-être que dans la ville qui devrait être un peu plus au sud, ils l'utilisent à quelque chose..."
D'autres étudiants constructeurs, charpentiers et bûcherons vinrent examiner l'arbre et enregistrer ses caractéristiques. Puis ils reprirent la marche jusqu'au soir. Ils s'arrêtèrent pour manger dans les hautes herbes de la plaine puis reprirent leur vol.
Cette fois Mar portait Frem sur son dos.
"Papa, pas vrai que c'est bon de voler comme ça ?"
"Si..."
"Dommage que c'est la nuit..."
"C'est vrai. Mais de jour il ferait trop chaud et puis on pourrait être vus d'en bas."
"Pourquoi on doit toujours faire des secrets ?"
"Je te l'ai déjà expliqué, Frem."
"Oui... mais un jour on pourra tout faire sans tricher, hein ?"
"Bien sûr. Mais ce jour-là nous ne le verrons ni moi ni toi. Tes enfants, peut-être..."
"Alors je veux avoir des enfants vite."
Mar rit. Il sentait les bras de son fils passés tendrement autour de son cou et cela lui plaisait.
"Pour faire un enfant il faut être deux..."
"Moi et Tova nous sommes deux !"
"Mais vous êtes des garçons tous les deux et puis vous êtes frères. De toute façon deux hommes ou deux femmes ne peuvent pas faire d'enfants, ils peuvent seulement en adopter."
"Et pour en faire ?"
"Il fait être deux et il faut qu'il y ait un homme et une femme, sinon il ne naît pas d'enfants."
"Alors je dois chercher une femme."
"Tu as le temps... Pour faire un enfant tu dois être plus grand."
"Alors j'en adopte un."
"Pour adopter aussi, il faut être au moins majeur."
"Ouh là, qu'est-ce qu'ils en veulent, des choses ! Et puis, quand je trouve une femme, comment je fais ?"
Mar se trouva bête à expliquer ces choses de nuit, flottant en l'air, son fils attaché sur son dos. Mais un moment en vaut un autre et un lieu en vaut un autre.
"Maintenant je comprends pourquoi nous sommes tous différents des filles !" s'exclama Frem, sérieux. "Mais c'est mieux avec une femme ou avec un homme ?"
"Si tu es amoureux, il n'y a aucune différence, c'est beau que ce soit l'un ou l'autre."
Ils parlèrent encore un peu, puis le garçon posa la tête sur l'épaule de son père et s'endormit.