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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE QUATRIEME LIVRE
DE MAR SWOONEY
CHAPITRE 8
VOKKA ET SES COMPAGNONS

Au matin Vokka fut réveillé par un bruit étrange. Il regarda tout autour, alarmé. Sur une branche à côté de la sienne il vit toute une famille de dandines le regarder, les yeux exorbités. L'odeur du poisson devait les avoir attirés. Vokka fit un geste brusque en criant "Oust !" et les dandines s'enfuirent sur la branche et émirent des couinements stridents entrecoupés de profonds grondements, ils bougeaient vite leurs pattes arrières arquées sur les flancs de la branche, avec cette drôle de démarche ondulante qui leur valait leur nom, et tenaient bien droit en arrière leur courte queue et leurs pattes supérieures bien écartées pour garder l'équilibre.

Vokka rit mais il se tut aussitôt, frappé par un nouveau bruit. Peu après apparut sur la route un courrier Shentiste accompagné par quatre servants armés, tous montés sur des marroues qu'ils poussaient avec vigueur.

"Ils devraient mettre plus d'huile..." pensa Vokka.

Les cinq hommes passèrent vite sans soupçonner qu'ils étaient espionnés d'en haut.

"Où peuvent-ils bien aller et pour quoi faire ?" se demanda Vokka.

Quand les grincements moururent au loin, Vokka se détacha, mangea et redescendit. Sa main n'était plus enflée mais elle était encore rouge violacé et il avait mal quand il la bougeait. Mais dans l'ensemble il se sentait un peu mieux, il était beaucoup moins fatigué, même si avoir dormi là-haut lui laissait l'entrejambe et les hanches un peu endolories. Il s'étira et fit plusieurs flexions, puis repartit rapidement sur la route de Beaucoteau.

C'était déjà le vingt et un. Il devait à tout prix atteindre l'hostel avant le vingt-trois s'il voulait être sûr d'arriver dans le délai fixé. Il marcha toute la matinée et ne dut se cacher que deux fois. Il se reposa un peu et mangea. Il avait un peu soif et il y remédia en partie en suçant des feuilles charnues et acidulées de melbak. Il se remit en route l'après-midi. Sans être vu, il commença d'abord par dépasser un de ses compagnons, puis deux autres qui le virent et l'arrêtèrent.

"Tu as un tas de vivres, Wykok Thou."

"C'est sûr."

"Mais rien à boire..."

"Et vous ?"

"Moi oui, j'ai doublé mon sac avec une feuille de garinon pliée et je l'ai remplie d'eau."

"Bravo !"

"Tu ne te reposes pas un peu avec nous ?"

"Non, je me reposerai quand je serai plus fatigué. Plus tu te reposes plus tu voudrais te reposer."

Vokka s'en alla rapidement. Après environ une heure il s'arrêta à un ruisseau qui traversait la route. Il but longuement, se lava les jambes et les pieds, puis reprit la route, à grands pas. Il vit de loin d'autres gens approcher mais il reconnut vite un groupe de Libres et ne dévia pas. Quand ils se croisèrent, ils se regardèrent sans se parler. Seul un des Libres dit une phrase à laquelle Vokka pensa longuement par la suite : "Continue comme ça, petit, et peut-être comprendras-tu quelque chose."

Le soir, Vokka chercha un bon endroit pour passer la nuit. A présent il était sorti de la forêt et de vastes prairies s'étendaient tout autour. Dans un premier temps il pensa retourner vers la forêt, mais il devait avancer, et pas perdre de temps à faire demi-tour. Il semblait n'y avoir aucun endroit abrité et il ne voulait pas passer la nuit trop à découvert et en vue. Le ciel se faisait de plus en plus sombre et les détails devenaient indistincts. Il se retourna et il lui sembla voir, au loin, l'éclat des toits vitrés de Port-Salut.

"J'en ai fait, du chemin, mais je dois en faire encore. Si j'avance encore, à gauche il devrait y avoir le grand canal dont parlait papa. Mais si je ne l'atteins pas avant la nuit, je risque de ne pas le voir ou de tomber dedans. Cette nuit, plus tard, la lune rouge devrait se lever..."

Il allongea le pas en renonçant pour l'instant à manger. La bruyère se clairsemait et la route n'était plus plate. Sur des kilomètres il ne vit personne. Maintenant la lumière du jour était faible et il désespérait de trouver un quelconque abri et plus encore le canal. Il accéléra encore plus le pas en regardant attentivement tout autour. A un moment il devint presque impossible de continuer plus avant.

Alors il s'arrêta et scruta avec plus d'attention les ténèbres environnantes. Il lui sembla voir quelque chose au loin, à gauche, comme la lueur d'un feu. Alors il avança dans cette direction en abandonnant la piste. Après près d'une demi-heure il se trouva dominant le grand canal. A la lueur du feu il vit qu'il y avait des gens de garde, pas très loin de là où il était.

"Comme ça ils sont trop visibles, ce n'est pas prudent... un groupe de Désaxés les surprendrait facilement, à moins qu'eux-mêmes soient des Désaxés..."

Vokka se jeta à terre et se mit à ramper vers le canal. A un moment des voix étouffées dans le noir le firent s'arrêter. Il regarda vers la lueur ténue du reflet du feu et il vit deux ombres se tenant par la main.

Puis il distingua les mots : "De ce côté... viens..."

"Nous sommes déjà assez loin..."

"Non, il vaut mieux s'éloigner plus."

"Mais je ne vois plus rien."

"Moi je me souviens du coin, sois tranquille."

"Tu t'en souviens ?"

"Oui, quand on a installé le camp, à la lueur du jour, j'ai cherché un bon endroit."

"Tu penses vraiment à tout, toi..."

Les ombres bougeaient avec précautions. Puis le second trébucha, tomba sur le premier et l'entraîna à terre. Vokka ne les voyait plus maintenant, mais il entendit un petit rire étouffé.

La seconde voix chuchota : "Allez, déshabillons-nous ici."

"Nous sommes encore près..."

"Mais non, et puis on les verrait arriver."

"Attends, je veux te déshabiller."

"D'accord."

Vokka se demandait ce que ces deux là faisaient.

"Quel corps ferme tu as... Laisse-toi toucher... Mais tu bandes déjà !" murmura le premier.

"Oui, touche-moi partout... aah... ça me plait. Toi aussi tu bandes..."

Vokka comprit alors. Il écouta tout, les mots chuchotés, les soupirs, les gémissements et il comprit, à leur façon de parler, qu'ils étaient tous deux ivres de sexe pur, de sexe et c'est tout. Ils ne se disaient pas de mots tendres comme il croyait que ça arrivait en pareil cas. Il ne voyait rien mais il entendait tout, même les appréciations anatomiques qu'ils se plaisaient à échanger. Vokka commençait à s'ennuyer et il aurait voulu s'en aller mais il craignait que les deux hommes ne le voient ou ne l'entendent.

"Au moins qu'ils fassent vite !" pensa-t-il, embêté.

Les deux autres continuaient à s'adonner à leurs jeux érotiques, ravis l'un de l'autre, louant réciproquement leurs talents sexuels.

"Ouf !" fit Vokka à mi-voix.

Les deux se turent, Vokka se traita mentalement de crétin.

"Tu as entendu ?"

"Non, quoi ?"

"Une espère de... de... de pouffement."

"Oh, allez !"

"Ce serait quelqu'un de la caravane ?"

"Non, il ne serait pas borné à pouffer. Ce n'est rien, va... continuons."

"Non, attends..."

"Mais même si c'était quelqu'un de la caravane, qu'est-ce que tu en as à foutre ? On est majeurs tous les deux, non ?"

"Moi seulement après-demain, tu le sais..."

"Mais allez... Mets-la moi toute dedans..."

Gémissements, bruits étranges et c'était reparti. Vokka n'en pouvait plus. Il commença à ramper lentement en arrière. Il entendit des gémissements plus forts puis le silence et enfin il vit les deux ombres se relever du sol, s'habiller et repartir. Vokka respira plus librement. Lentement il se releva et s'éloigna encore. Il trébucha sur un petit buisson et tomba sur les mains. Il se releva. La lueur du feu n'était plus visible. Il ne savait plus où il était ni où était la route. La lune n'était pas encore levée. Il décida de s'asseoir par terre. Il mangea alors un autre morceau de son poisson et se coucha pour dormir.

Les premières lueurs du jour le réveillèrent. Il s'assit aussitôt et regarda autour. Tout était tranquille. Alors il se leva, attentif. Il vit, non loin, le canal et quatre hommes de garde. L'un des quatre lui cria quelque chose. Vokka chercha la route des yeux et partit en courant. L'homme cria encore quelque chose mais Vokka s'éloignait vite. Il regarda derrière lui mais personne ne le suivait.

Une fois sur la route il continua à marcher vite en mâchonnant un morceau de son habituel poisson. Il avait très soif mais il ne voyait pas d'eau, ni de baies ou de feuilles comestibles. Il continua, rapide, pendant quelques heures. Le soleil, haut à présent, tapait fort sur la peau découverte du garçon et son corps ruisselait de transpiration. Cette vaste plaine n'avait pas un brin d'ombre, aucun abri où s'arrêter. Vokka étalait de temps en temps la transpiration sur son corps poussiéreux, en espérant ainsi protéger sa peau des rayons du soleil. Sa soif empirait.

Puis, enfin, le garçon vit un abri : des colonnes tombées, cassées et de grandes lanternes de pierre renversées : c'était le camp de Disciplinés abandonné. Vokka se glissa sous une lanterne en pierre et y trouva enfin un peu de fraîcheur à l'ombre. Il décida d'en profiter pour se reposer et dormir un peu. Près de la base de certaines colonnes poussaient des arbustes. Il en arracha, fit des trous dans la terre à côté de la lanterne qu'il avait choisi comme abri et les planta pour faire une sorte de haie qui suffirait peut-être à cacher son corps endormi à la vue d'un éventuel visiteur. Puis il se coucha et s'endormit.

Il fut réveillé par des bruits de voix. Il regarda entre les branches qui le cachaient. Une longue caravane de Marchands avançait sur la piste vers Port-Salut. Les Marchands ne présentaient pas un danger pour lui, mais il resta immobile en attendant qu'ils soient passés. Une petite fille qui marchait à côté de la caravane le vit.

En le désignant elle se mit à crier : "Il y a quelqu'un de caché là, il y a quelqu'un de caché là !"

Aussitôt plusieurs défenseurs allèrent vers la lanterne, avec les armes prêtes à frapper. Vokka glissa hors de son abri du côté opposé et se leva, les jambes fléchies, prêt à s'enfuir.

Alors un des défenseurs rit fort : "Mais ce n'est qu'un petit Armé ! Il n'y a pas de danger." Puis il se tourna vers Vokka : "N'aie pas peur, poussin. C'est ta course des neuf ans, c'est ça ?"

Vokka acquiesça en silence.

"Tu viens du château de Port-Salut ?"

"Oui, du château Sun."

"Elle est torride, cette journée. Tu veux un peu d'eau ?"

"Non, on ne peut pas accepter d'aide, ou la course ne vaut plus."

"Mais personne ne te voit, ici... prends, bois."

"Non, moi je me vois !" répondit Vokka sec.

"Mais qu'importe ? Bois..."

"Non."

Le Marchand ouvrit sa gourde et versa quelques gouttes d'eau par terre : "Ne sois pas idiot : un vrai homme sait profiter de l'occasion, la saisir au vol."

"Un vrai homme ne trahit jamais la confiance des autres !" affirma Vokka en regardant avec envie l'eau qui coulait par terre.

"Sur des kilomètres tu ne trouveras pas d'eau."

"Je ferai sans."

Les marchands rirent et reprirent leur place dans la caravane qui continuait à avancer à son pas habituel, lent et calme.

La fillette qui avait vu Vokka demanda à voix haute : "Pourquoi les Armés sont-ils si têtus et si stupides ?"

Quelqu'un répondit : "Parce qu'ils se croient les seuls vrais hommes sur Boar."

Vokka se retourna et reprit le chemin à pas rapides, à contre sens de la caravane, le regard droit devant lui, sans regarder les Marchands qu'il croisait. Midi était passé et il avait à présent le soleil presque dans le dos. Il marchait vite, à un rythme régulier, avec une telle soif qu'il ne sentait même pas l'envie de manger. Il n'avait plus vu aucun de ses compagnons depuis longtemps. Ou ils marchaient à la même allure que lui, ou ils avaient choisi une route plus longue mais moins exposée au soleil.

Alors que sa faiblesse commençait à rendre la poursuite de sa route difficile, il vit au loin une tâche d'arbres solitaires surgissant au milieu de la lande. Il s'arrêta et s'essuya les yeux, rougis par la sueur ; sa main droite commençait à désenfler lentement mais lui faisait encore mal. Il essaya d'évaluer la distance des arbres, regarda le soleil qui commençait à descendre et jugea qu'il devrait y arriver avant le coucher du soleil. Alors il inspira à fond l'air chaud et sec de l'après-midi et il repartit avec un nouvel entrain, en rassemblant toutes ses forces.

Il marcha avec entêtement, serrant les dents et tâchant d'avaler la salive absente de sa gorge sèche et brûlante. Ses lèvres se gerçaient, sa langue lui semblait aussi épaisse et râpeuse que celle d'un équarrisseur. Il marchait et chaque minute était interminable, pendant d'interminables heures. Le soleil semblait ne jamais descendre, l'air bougeait moins qu'une montagne. Ses pas se suivaient identiques, monotones, automatiques. Il avait l'impression de ne plus bouger les pieds, mais que c'était ses sandales qui, de leur propre volonté, continuaient et faisaient avancer ses pieds, suivre ses jambes et le contraignaient à les accompagner.

C'est alors qu'il pensa aux petits Kétol, ses camarades de classe : "A cette heure ils se seraient arrêtés pour pleurer comme des bébés, ou ils seraient déjà morts..."

Cette pensée lui apporta une nouvelle énergie et un sentiment d'assurance.

"Pour eux le Premier l'est par naissance... Il n'a pas à gagner sa place... Bon, oui, il y a l'école... mais c'est une école qui aide juste à faire marcher le cerveau, pas le corps. Elle nous fait connaître les choses mais ne nous aide pas à les affronter et à les dominer."

Il marchait encore, pas après pas. Les arbres étaient de plus en plus près. Il remarqua que son ombre s'allongeait.

"Mais alors, le temps passe !" pensa-t-il comme émerveillé, avec soulagement.

"Frem et Tova ont de la chance. Quand leur tour viendra ils pourront voyager ensemble, s'aider... parce qu'aider son jumeau c'est s'aider soi-même, ce n'est pas interdit..."

Enfin les arbres furent si proches qu'il en voyait distinctement chaque feuille. Il fit un dernier effort, approcha, toucha le premier tronc, le deuxième, et tomba contre le troisième. Ses jambes refusaient de continuer. La journée du vingt-deux s'achevait. Le ciel rosé resplendissait, glorieux. Un souffle de vent se leva et se mit à agiter les cheveux ébouriffés de Vokka, à jouer sur sa peau brûlée, et lui apporter un filet de soulagement inespéré, puis il retomba. Un oiseau sifflait dans les arbres et gloussait à voix basse.

"S'il y a des arbres et des oiseaux, il doit y avoir de l'eau... Mais où, mais à quelle profondeur... De l'eau... là de trop, ici rien ! Quand je serai Gouverneur de Boar je ferai creuser plein de puits... si je deviens Gouverneur." Se corrigea-t-il.

Il essaya de se relever. Il enleva le sac avec le poisson et il y mit le nez : l'odeur était encore bonne, mais pour l'instant il n'avait pas envie de manger. Il devait d'abord boire, c'était un besoin absolu. Il écarta son pagne pour uriner.

"J'ai besoin d'eau et vois combien j'en répands !" se dit-il avec humour.

Il arrangea son pagne. Puis revint sur son idée et enleva tout. Il se sentit un peu mieux, plus libre. En progressant de manière incertaine, pénible, il avança entre les arbres pour chercher, sinon de l'eau, au moins quelque fruit ou des feuilles aqueuses pour se désaltérer. La sueur et la poussière, en séchant, avaient formé sur lui une croûte qui lui tirait la peau de façon insupportable. Il chercha un peu puis il vit un trou creusé en entonnoir : le fond semblait un peu boueux. Il se laissa glisser dedans. Sa main gauche toucha timidement cette petite surface humide et fraîche. Il y enfonça les doigts et sentit que dessous c'était plus frais, plus humide.

Quelqu'un avant lui avait eu la même idée et avait creusé. Le trou était grand, il devait avoir été fait par plus d'un homme. Avec sa main gauche, couché sur le ventre et la tête en bas, il commença à écarter la boue, à la remonter sur les côtés. Graduellement, elle devenait plus molle, plus fluide. Il creusait. Il essaya aussi avec la droite mais la douleur le fit arrêter et il poursuivit de la seule main gauche. Un peu plus tard il n'arrivait presque plus à enlever la boue tant elle était fluide. Il élargit un peu le trou puis, la main en coupe, il essaya de mettre sur le bord la boue moins fluide. A présent c'était presque de l'eau, mais trop fangeuse pour être buvable. Et pourtant il avait un absolu besoin d'eau.

Il eut alors une idée. Péniblement il revint sur ses pas. Il commençait à faire nuit. Il retrouva le sac plein de poisson et son pagne. Il revint en se traînant jusqu'au trou, il plongea presque dedans, plia le pagne en deux et en plongea un bout dans le liquide fangeux et garda l'autre posée sur son corps. Couché sur le côté, désormais incapable de bouger, il attendit. La nuit tombait vite et l'air se faisait frais. Un nouveau souffle de vent se leva et le caressa doucement.

"Espérons que ça marchera..." pensa-t-il tandis que ses dernières forces l'abandonnaient et qu'il sombrait dans un profond sommeil.

Il se réveilla en pleine nuit, la lune rouge venait de se lever, et il sentit quelque chose d'humide sur son corps. Il tendit la main : c'était son pagne qui avait absorbé l'eau par capillarité, comme il l'espérait. Alors il le tira vers lui, en garda le bout qui avait été dans la boue hors de ses mains, le mit au-dessus de sa tête renversée, bouche grande ouverte, et tordit le reste du linge avec force, surmontant la douleur de sa main droite. Un filet d'eau coula dans sa bouche, puis des gouttes, puis plus rien, pour autant qu'il torde. Il déglutit et en avala un peu de travers, il toussa, pleura, mais il avait bu un peu... juste un peu, mais enfin, il avait bu de l'eau... de l'eau... Il s'abandonna, épuisé et se rendormit.

A son réveil, au matin, une heureuse surprise l'attendait : au fond du trou il y avait deux doigts d'eau claire. Il se pencha en tremblant, approcha le visage qui fut un instant réfléchi par l'eau calme : des traits tirés, fatigués, incrustés de saleté, surtout les sourcils, avec des lèvres gonflées et gercées. Le bout de son nez toucha l'eau, puis ses lèvres tendues, alors il se mit à boire lentement. Dans sa bouche sèche, sur sa langue gonflée, l'eau parut d'abord être du feu liquide. Mais après des vagues de chaud et de froid le parcoururent, des frissons de soulagement. L'eau approchait lentement la gorge, y glissait, une gorgée, une deuxième, puis encore une. Il arrêta, autant par peur de trop boire que par peur d'arriver à la couche boueuse du fond.

Il se glissa en arrière et s'abandonna, une joue sur la terre sèche du trou. Lentement il se tourna et remit sa tête vers le haut. Alors il commença à se sentir mieux. La preuve en fut qu'à nouveau il sentit la faim. Il mangea un bout de poisson qu'il mastiqua bien et longtemps. Il avait de nouveau soif, mais une soif différente, plus douce maintenant. Il se retourna vers le puits. Il n'y avait plus qu'un doigt d'eau. Il arriva à boire encore quelques gorgées.

Alors il se leva, tendit ses muscles, les fléchit, puis remit tant bien que mal son pagne encore humide et fangeux aux deux bouts, il passa à l'épaule son sac avec les vivres et reprit le chemin. La route montait et la lande terminait à mi-coteau où sa monotonie était rompue par quelques rochers et de rares arbres, de plus en plus denses vers le sommet. Derrière cette crête devait se trouver Beaucoteau.

Vokka avait retrouvé une grande partie de son énergie. Le soleil montait dans le ciel. Le garçon abordait la montée avec détermination. Il avait en tête le refrain trisonique d'un air à la mode sur Niukétol, insistant, monotone, toujours le même. Il montait en développant un effort constant. Il avait mal au dos, aux genoux, aux mollets. Les plis de ses orteils étaient irrités par la poussière et la sueur. Musique, pas, souffle lourd et court, pouls dans la main droite, aux tempes... Il s'était trompé en sous-évaluant le problème de l'eau. Au retour il lui faudrait faire plus attention, même si le problème serait moins grave puisque le chemin longerait le torrent sur les deux tiers du parcours. Au pire le problème se poserait le premier jour.

Combien d'autres avaient bien pu arriver à l'hostel avant lui ? En fait l'ordre d'arrivée n'avait pas d'importance. Mais Vokka n'avait dépassé que six de ses compagnons : où étaient les douze autres ? En avait-il dépassé d'autres sans s'en rendre compte ou étaient-ils à l'hostel ou même sur le chemin du retour ? Il avait perdu trop de temps en mer, lui.

Il montait d'un pas décidé et écoutait la musique dans sa tête. Il avait de nouveau un peu soif mais il sentait que cette fois il pouvait résister. Les premiers arbres se dressaient ça et là. La route se faisait un peu plus dure, le soleil était haut et déjà il chauffait sans encore brûler, mais maintenant un petit vent continu le soulageait. Les arbres se rapprochaient, de grosses pierres ça et là et des tâches d'ombres donnaient une autre allure au paysage.

Vokka essaya d'accélérer. Sa main droite n'était pas remise, elle semblait peser le double de la gauche. Il monta encore en tâchant de ne pas penser au but qui approchait. Cette idée en effet, au lieu de lui donner plus de vigueur, lui donnait l'envie de ralentir, de se laisser aller. Quand il arriva sur la crête il était presque midi. De l'autre côté, à environ une heure de marche, un peu plus haut à gauche, se dressait Beaucoteau. Un peu en dessous, à une demi-heure, était l'hostel.

Vokka se redressa et étira les muscles de son dos, il s'arrêta. Il respira à fond, secoua la tête fort, haussa les épaules et repartit, décidé. Il essayait de compter mentalement le passage du temps pour voir s'il s'était trompé dans son estimation des distances : il arriva à la porte de l'hostel après avoir compté six primes exactement, soit une demi-heure et une prime... en supposant qu'il n'ait pas compté trop vite ou trop lentement.

La porte de l'hostel était ouverte. Il entra presque en titubant et reconnut le premier aide au guichet d'accueil. Lui aussi le reconnut.

"Bienvenu, Vokka !"

"Oui... où est le bracelet ?"

"Je te le donnerai après. Entre pour l'instant : tu dois te laver, te reposer, manger et boire..."

"Non, le bracelet..."

"Tu peux faire ce que je t'ai dit, c'est permis, c'est prévu. Tu ne peux pas reprendre la route dans cet état."

"Et combien sont arrivés, jusque là ?"

"Sept, huit avec toi."

"Seulement ?"

"Oui, promis."

"Et combien... combien sont déjà repartis ?"

"Trois. Les autres dorment."

"Alors... d'accord. Où dois-je aller ?"

"Un employé vient tout de suite, il t'aidera."

"D'accord..." murmura Vokka et il se laissa tomber par terre, épuisé.

Peu après arriva l'employé qui trouva le garçon endormi par terre. Il prit son sac, puis le prit délicatement dans ses bras et l'emporta. Vokka se réveilla peu après. Il était couché dans la salle de bain. L'employé lui avait enlevé ruban et sandales et il défaisait son pagne. Vokka le laissa faire. Alors l'homme se mit à lui verser dessus des seaux d'eau chaude et à frotter délicatement sa peau sèche et brûlée. Il broya quelques feuilles dans un mortier en pierre et en tira une pâte fluide qu'il versa dans un seau et mélangea à de l'eau pour en tirer une mousse savonneuse dont il malaxa le garçon de cap en pieds, d'abord les cheveux, puis il frotta bien entre les orteils, puis tous les plis du corps avec détermination et délicatesse. Vokka sentait un agréable fourmillement sur sa peau. Puis l'employé le rinça à grande eau.

"Une bonne chose de faite. Maintenant mets-toi dans le bain chaud et détends-toi, mais ne t'endors pas. De toute façon je reste près de toi."

Vokka jeta un regard fatigué à l'entour. Quatre clients de l'hostel se lavaient hors des vasques et d'autres se reposaient dans les vasques. Vokka entra dans l'eau chaude. Il sentait son corps flotter, se relâcher et se détendre. Un peu plus tard, avec l'aide de l'employé, il sortit et alla dans le bain froid. Son corps se raffermit, trembla, son sang se mit à circuler plus vite et ses dents à claquer. Des bains froids et chauds alternés lui rendirent progressivement un peu de vigueur. Il sortit et l'employé le sécha, mit un onguent sur sa main blessée puis l'accompagna à un cubicule du second étage où Vokka se coucha, en se sentant frais et régénéré, et sombra aussitôt dans le sommeil en murmurant : "Dans une heure tu me rév..."

Quand il fut réveillé il se sentait refait à neuf. Sa main droite était encore un peu enflée, mais elle allait vraiment mieux. Ses cheveux étaient de nouveau soyeux et sa peau douce. A côté de sa couchette il trouva son ruban, ses sandales, le sac avec le poisson, l'arc rudimentaire pour faire du feu et un nouveau pagne. Il prit tout sauf le pagne et sortit. A peine fut-il au jardin qu'un employé le vit.

"Il y avait un pagne neuf à côté de ta couchette." Lui dit-il.

"Non, je veux reprendre le mien."

"Comme tu veux, je vais le chercher. Si tu veux aller manger, pendant ce temps..."

"Non, il faut que je trouve le moyen de transporter de l'eau."

"Je peux te donner une gourde ou une petite outre."

"Non. Il pousse du garinon près d'ici ?"

"Non, mais il y a du garon."

"Ça ira, c'est pareil. Et où ça ?"

"Juste après l'hostel, au sud-ouest."

Vokka sortit l'épine de son sac : "Fais en sorte qu'à mon retour je retrouve mon pagne et les trois morceaux..."

"Comme tu veux."

Il sortit, trouva le garon, en coupa une petite feuille, en plia un rayon puis un autre et rabattit la poche triangulaire. Il la fixa avec deux petites branches sèches utilisées en épingle, fit deux trous aux coins opposés à l'ouverture et rentra à l'hostel. L'employé lui tendit les morceaux de son pagne, humides.

"Je viens de les laver, au mieux. Je ne pensais pas que..."

"Merci, c'est bien comme ça. Où puis-je trouver un peu d'eau ?"

"Viens."

Il remplit la poche en feuille de près de trois litres d'eau, passa une des bandes de son pagne dans les trous qu'il avait fait et la noua pour en faire une bandoulière.

"Tu peux me la tenir un instant, s'il te plait ?"

Il se libéra les mains et passa son pagne. Il mit dans le sac les deux autres bandes de tissus et l'épine, puis il prit à l'épaule gauche le sac avec le poisson et la tablette et sur la droite la poche d'eau. Il remercia, prit congé et repartit rapidement. Il s'arrêta à la porte où le bracelet lui fut remis.

Vokka demanda : "Combien sont partis ?"

"Avec toi, six."

"Combien sont à l'hostel ?"

"Sans toi, cinq autres."

"Bien, alors j'y vais."

"Bon retour."

"Merci."

Il sortit. C'était la fin de matinée. En chemin, il se mit à mâchonner un morceau de son poisson. Il marchait à bonne allure : A l'hostel il avait vu le parcours sur une carte, comme ses compagnons, et il s'en souvenait par cœur. Il prit la route de Ville-Close puis s'éloigna, décidé, entre les arbres, vers le sud. Il lui faudrait marcher une journée puis il trouverait le torrent. Au début le trajet fut dur, parce qu'il descendait à travers une forêt épaisse et dense. Plus d'une fois il peina à se libérer des branches de kolarb dont les feuilles résineuses collaient à sa peau, il dut contourner des zones rendues impénétrables par des ferliffes, une plante parasite semblable au nyliffe qui créait de denses entrelacs de longues branches flexibles et résistantes entre le sol et les branches des arbres.

Mais la forêt était aussi pleine de baies savoureuses, de fruits et de feuilles comestibles. Vokka tressa les deux bandes du pagne dont il ne se servait pas pour faire un récipient qu'il se mit à remplir des vivres végétales qu'il arrivait à cueillir sans dévier de son chemin ni s'arrêter, mais seulement en ralentissant, tandis qu'il en mangeait une partie. La grande feuille pleine d'eau pesait sur son côté, fraîche et humide.

Le garçon réalisa qu'il arrivait à avancer plus vite : les arbres s'espaçaient et le sous-bois était plus libre. Il fut tenté de descendre à petits sauts, mais cela aurait fait sortir l'eau du conteneur qu'il s'était fait, alors il se résigna à continuer au pas habituel, rapide mais mesuré. Sa main droite était encore un peu enflée, elle avait de petites croûtes sur la grande éraflure de son dos et la blessure de la paume s'était refermée mais avait encore les bords rouges et endoloris.

Quand il lui sembla qu'il pouvait être midi, il s'arrêta, mangeau un morceau de poisson, quelques baies et fruits, et but un peu d'eau rendue un peu acide par la feuille qui la contenait. Maintenant qu'il était en bonne condition physique, en mangeant il s'aperçut que, bien que le équarrisseur n'ait pas mauvais goût, sa chair était fibreuse et élastique. Il avala néanmoins le tout et fit passer le goût avec d'autres baies cueillies. Puis il reprit la marche.

Les feuilles de kolarb qui lui collaient encore aux jambes et aux flancs le gênaient un peu mais il décida qu'il valait mieux attendre d'arriver au torrent pour se laver et les enlever. A présent le terrain était moins raide et de plus en plus dégagé aussi pouvait-il aller plus vite. La chaleur augmentait et les arbres, de plus en plus espacés, le protégeaient moins qu'avant.

Il repensa à son Maître de "mémorisation" et à ses leçons. Il révisa mentalement les mécanismes de systématisation et de codification, les systèmes pour créer les interrelations et les inter-réactions. Ces exercices l'avaient toujours beaucoup amusé. Il arrivait à se rappeler de complètes séquences de chiffres en apparent désordre. On disait que le Maître arrivait à se rappeler de nombres de cinq cents douze chiffres... Vokka arrivait à se rappeler des séquences de trois cents quatre-vingt quatre chiffres et il paraissait que c'était exceptionnel, pour son âge.

"Ce n'est qu'une question d'exercice," pensa Vokka, "comme pour tout le reste." Puis ses pensées changèrent de sujet : "Il faut que je m'entraîne plus à la pêche sous-marine... et apprendre à mieux résister à la soif et à la chaleur... Je dois en parler au Maître de Contrôle Psycho-physique... si jamais il sait comment on fait."

A présent il devait parcourir de vastes espaces ensoleillés. Il s'aspergea un peu d'eau sur la tête et les épaules et il continua.

A un moment il vit sous un arbre isolé une personne assise. Lui-même n'avait pas été vu. Il s'arrêta, observa l'espace qui le séparait de l'étranger et décida d'approcher. En fait il aurait dû l'éviter, mais quelque chose l'attirait, l'intriguait. Il tourna à droite en contournant l'arbre pour se mettre hors de vue. Puis il commença à avancer lentement, circonspect, prêt à se mettre à l'abris si nécessaire... ou même à se battre s'il le fallait. Il essayait de marcher sans faire de bruit et ses yeux passaient rapidement de l'arbre derrière lequel s'appuyait l'inconnu au sol où il posait le pied.

Il était intrigué mais tendu aussi et, à mesure qu'il approchait, il sentait son cœur battre plus fort, tandis qu'il retenait son souffle. Arrivé à deux mètres du tronc il s'arrêta et écouta, tous les sens en alerte. Un gémissement faible, bas, à peine audible arriva jusqu'à lui. Alors, en se déplaçant sur le côté, les yeux fixés sur l'arbre, il le contourna...

C'était un garçon de dix-huit ans, sale, ébouriffé, visiblement blessé, en haillons, assis contre l'arbre, les yeux fermés, les traits tendus, le visage exprimant la souffrance. Apparemment il n'avait ni armes ni bagages. Plusieurs éraflures enflées et sanguinolentes traversaient sa poitrine nue.

Vokka approcha lentement, tendu, les sourcils froncés. Quand il fut à un pas de l'autre, le garçon ouvrit les yeux, le vit et essaya de s'éloigner en lâchant un bref cri angoissé, une expression de peur dans le regard.

Vokka fit d'instinct un bond en arrière et il sentit un peu d'eau sortir de la poche et lui couler sur le côté. Puis il réalisa que l'autre avait peur de lui.

"Eh, n'aie pas peur... je n'ai pas l'intention de te faire du mal."

Le garçon le regardait toujours les yeux écarquillés, il mit une main à terre et s'efforça de se relever, mais il retomba avec un gémissement. Vokka s'approcha lentement.

"Qui es-tu ? Que t'est-il arrivé ?"

"Tu... tu n'es pas... tu n'es pas un Désa..."

"Moi un Désaxé ? Mais non ! Je suis le fils du Châtelier Sun."

"Toi... le fils... c'est où ?"

"Le château ?"

"Oui..."

"A près de trois jours d'ici."

L'autre parut déçu : "Oh... trop loin."

"Mais il y a Beaucoteau, là-haut, à moins d'un jour de marche."

"Trop... loin..."

"Mais qui es-tu ? Que t'est-il arrivé ?" redemanda Vokka en se penchant sur lui.

"Les Désaxés... je... nous...nous allions... fonder... un village..."

Vokka essaya de comprendre à ce qui restait de son habit qui le garçon était : "Tu es Mécanicien ?"

"Un... Artisan..."

"Où sont les autres ?"

"Morts... ou en fuite... comme moi..."

"Quand est-ce arrivé ?"

"Je ne sais pas... il y a deux jours... ou trois ?"

"Que t'ont-ils fait ?"

"Les enfants des Désaxés... se sont amusé après... après qu'ils m'aient pris... tout..."

"Amusés ?"

"Oui, je m'échappais... et eux... les fouets... les bâtons... ils étaient nombreux... trop..."

"Tu peux te relever ?"

"Non... une cheville... sais pas... elle est cassée... ou foulée... elle ne me soutient plus... j'ai couru... couru... tellement couru..."

Vokka regarda ses pieds : une cheville était gonflée et violacée : "Tu as faim ? Soif ?"

L'autre acquiesça. Vokka lui porta alors aux lèvres la poche de garon et l'aida à boire. Puis il lui offrit un morceau de poisson, quelques baies, un fruit et certaines feuilles. Pendant qu'il secourait le garçon, arriva un compagnon de Vokka.

"Que fais-tu ici, Wyvok Thou ? Qui est celui-là ?"

Vokka le lui expliqua : "Nous ne pouvons pas le laisser ici, nous devons l'aider." Conclut-il.

"Mais si on fait ça, on risque de rater la course..."

"Mais lui, il risque de mourir !" protesta Vokka.

"Et que voudrais-tu faire ?"

"Le ramener à l'hostel, mais tout seul je ne peux pas, il ne peut pas marcher."

"Mais on perdrait trop de temps, on ne peut pas."

Ils discutèrent un peu et Vokka se fachait.

Le garçon Artisan intervint : "Non, laissez-moi ici... peu importe... Tant pis pour moi, désormais tout est fini pour moi..."

"Ne sois pas stupide ! Je ne te laisserai pas ici... C'est juste que si lui ne m'aide pas, seul je n'arriverais pas à te remonter là-haut, c'est trop raide et tu es trop lourd pour moi."

Le compagnon de Vokka répéta : "Je ne peux pas t'aider... je regrette... je dois m'en aller..."

"Va t'en ! Va t'en, je n'ai pas besoin de quelqu'un comme toi !" répondit Vokka, dur.

Son compagnon était parti en courant. Vokka réfléchit. Il tendit un autre morceau de poisson au blessé. Puis il versa les plantes qu'il avait dans son sac, où maintenant il y avait de la place, prit une des bandes de tissus, la mit dans l'eau et commença à laver le visage et la poitrine du garçon.

"Pourquoi restes-tu ici ? Les courses sont importantes, pour les Armés..."

"Oui. Mais si c'était moi qui étais à ta place, j'aurais besoin d'être aidé, si je ne pouvais pas m'en tirer seul. Chacun doit s'en tirer tout seul s'il le peut, mais quand il ne peut plus, il faut qu'il soit aidé. Il le faut !"

"Mais tu perds du temps par ma faute..."

Vokka acquiesça : "Oui, c'est vrai. Mais je l'ai décidé moi, ce n'est pas de ta faute. Tu te sens un peu mieux ?"

"Et bien... un peu, oui."

"Ecoute, je dois terminer à temps la course. C'est très important pour moi..."

"Je sais, je te l'ai dit, laisse-moi ici, va-t'en..."

"Non. Je dois être au château avant le vingt-neuf... seul je pourrais y arriver pour le vingt-sept, avec toi j'arriverai peut-être à arriver le vingt-neuf. Je me moque d'arriver tôt je veux juste arriver. Maintenant je vais te bander les pieds, puis tu t'appuieras sur moi et on essaiera de descendre. J'ai assez de vivres pour deux. Tu te sens de le faire ?"

"Je ne sais pas si j'y arriverai... Tu crois que ça en vaut la peine ?"

"Certainement, sinon je ne te l'aurais pas dit."

"Mais après, une fois là, je ferai quoi ? Avec les miens, on aurait fondé le village... Entrer en ville sans argent ni connaissances... c'est presque impossible, ils ne voudront pas de moi..."

"Je te laisserai à l'hostel de ma ville. Là ils te trouveront un travail, j'en suis sûr. Tu es Artisan... en quoi ?"

"Ma famille travaillait la terre cuite... vases, amphores, timbales... J'étais bon, tu sais... mais qui peut avoir besoin d'un potier ?"

"Quelqu'un pourrait bien en avoir besoin, surtout si tu es un bon potier."

"Comment tu t'appelles ?"

"C'est sans importance..."

"Avant ton ami a dit ton nom, mais je ne l'ai pas compris..."

"Appelle-moi... Wylad."

"Moi je m'appelle Rohde Erkos."

"Bien. A présent tâchons d'arranger cette cheville..."

Vokka monta sur l'arbre, glissa sur une branche et pesa dessus jusqu'à arriver à la casser. Il descendit, coupa la branche pour obtenir trois lattes à la bonne longueur. Il fit mettre Rohde en pagne et coupa son kilt en bandes avec lesquelles il lui banda la cheville. Il posa les trois lattes qu'il fixa avec d'autres bandes autour de la cheville, le plus serré possible, avec l'aide de Rohde lui-même. Puis il prit le garçon par un bras, passa sous son aisselle du côté du pied bandé, et l'aida à se lever.

"Allez, allons-y !" dit-il en le regardant avec un bref sourire d'encouragement.

Rohde acquiesça, sautillant sur son bon pied et ils reprirent lentement le chemin. Vokka pensait à la descente du torrent. Là ce serait sans doute un peu plus difficile... Par chance il avait déjà trouvé la tablette avec le symbole... il verrait sur place comment se débrouiller. Pour l'instant l'important était d'aller de l'avant.


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