Quand ils furent tous réunis, Mar présenta son idée de faire un centre de réhabilitation des Pillards.
A la fin Trinkloh dit : "L'idée me semble belle, mais je ne sais pas si elle marchera."
Pel le regarda, surprise : "Pourquoi ? Tu as bien changé toi, non ?"
"Par amour, Pel, tu le sais. Et puis j'étais un Désaxé, par un Pillard. Les Pillards sont plus durs, plus têtus et plus cruels que les Désaxés."
"Mais aussi plus habitués à l'ordre, la discipline et à une hiérarchie..." répliqua Wynsten.
"Oui, mais à leur ordre, pas à un ordre imposé de l'extérieur. Je ne dis pas qu'on ne peut pas essayer, mais juste de ne pas se faire trop d'illusions." Clonclut Trinkloh.
Libéré par contre était vraiment intéressé : "Je crois... je crois que la question est de leur faire voir qui est le plus fort... et de leur offrir une perspective, un futur. Je suis très bien avec Moder, mais je crois que j'essaierais volontiers cette expérience. Si ça marche, cela changera beaucoup plus Boar que tout le reste, parce que ça la changera de l'intérieur et cela montrera à la galaxie, le jour où Boar s'ouvrira, qu'il y a une alternative valable aux prisons, aux galères, aux... Boar."
Adlo ajouta : "Et c'est le moyen de faire à faibles frais des travaux publics et d'acquérir une meilleure autonomie économique."
"Mais il faudrait bien penser à tous les détails, il faut donner de bonnes bases à cette... Vieneuve. Que ce soit vraiment une vie et vraiment nouvelle... Les prisonniers doivent changer, eux, parce qu'ils comprennent que ça en vaut la peine. Parmi les prisonniers il y aura des familles, il faudra les laisser ensemble. Et s'ils montrent qu'ils savent changer, il faudra leur laisser la possibilité de garder et d'éduquer leurs enfants... cela peut être une raison de plus pour changer... leur promettre la liberté : celui qui veut reste et nous aide, sinon il peut tenter sa chance à son compte..." dit Libéré.
"Mais s'ils repartent faire le Pillard ?" répliqua Pel.
"Tant pis pour eux. Ils risquent d'être capturés et la deuxième fois nous serons plus attentifs, plus rigides." Répondit son mari.
"Les Pillards libres pourraient tenter d'attaquer la ville pour libérer leurs amis..." dit Adlo.
Mar sourit : "Nous la défendrons bien... Et nous ferons en sorte que les Pillards ou Désaxés qui s'approchent trop tombent entre nos mains. Si les Vigiles sont tous nos volontaires, nous pourrons aussi utiliser les rayons paralysants."
Trinkloh ajouta : "Dès que Vieneuve sera prête, il faudra faire savoir dans les châteaux que nous achetons les prisonniers."
"Bien sûr," dit Mar, "et les premiers que vous achèterez seront les nôtres puis ceux de l'hostel du Premier Pas. Chez les volontaires, combien seraient prêts à devenir les premiers Vigiles ?"
Adlo prit le vidéophone et appela le Centre du Personnel de Cenco : "Ils pensent qu'il y en aura dans les cent quatre-vingt..."
"Parfait. De toute façon nous pouvons aussi en recruter d'autres sur Quaryel." Dit Mar.
"D'accord. Provisoirement, pour bâtir Vieneuve, nous pouvons aussi utiliser d'autres de nos volontaires... disons dans les quatre cents hommes du Cenco." Dit Adlo.
"Oui, en plus des quatre cents quatre-vingt trois prisonniers, évidemment." Dit Mar. "Fais préparer un projet pour une ville bien fortifiée et fais aussi établir une ébauche pour ses statuts. Pel, tu serais prête à assumer la charge de Commandante des Vigiles ?"
Pel acquiesça : "Nous pouvons essayer."
"Bien, alors nous trouverons un remplaçant pour l'hostel de l'Attente de Maisons-Vides. Commence immédiatement à en parler avec les volontaires actuellement au Cenco et tâche d'en trouver au moins cent vingt-huit, une compagnie... mais nous ne prendrons pas le nom des châteaux. Toi, Trinkloh, tu te sens de t'occuper de l'accueil des Prisonniers et de leur insertion, puis de suivre leur évolution ?"
"Je pourrais former une équipe de... rééducateurs..."
"Oui, quelque chose comme ça. Faites-vous aider par la section psychologique du Cenco."
"Bien, j'espère réussir."
"Et toi Libéré, tu devrais t'occuper de leur formation technique et des travaux extérieurs qui te seront demandés... et même en inventer, si nécessaire."
"Oui, bien sûr, ça me plait."
"Très bien. Alors travaillez bien et que la chance nous assiste."
Après la réunion ils se mirent tous au travail tandis que Tha, Mar et Wynsten rentraient au château Sun.
Ces jours là arriva de Niukétol Nilko avec Vokka pour l'habituelle période de vacances. Sur Boar, Vokka allait avoir six ans. Avant tout il demanda à voir Selte, sa nouvelle petite sœur, qu'il n'avait qu'entrevue aux vacances précédentes, à peine adoptée et âgée de quelques jours.
Il la regarda longuement, l'étudia, puis dit à Tha : "Maintenant elle est belle. Quand je l'ai vue l'autre fois elle ne m'a pas plu, tu sais ? J'avais peur qu'elle reste laide comme un kofol bouilli... Mais maintenant, elle me plait."
Tha rit et lui ébouriffa les cheveux ; Vokka les remit aussitôt en place avec les doigts. Puis il dit à Tha : "Viens avec moi, je dois te parler seul..." il le prit par la main et l'emmena dehors : "Papa Mar est fatigué. Je t'avais dis de prendre soin de lui, hein ?"
"Celui qui arrive à le faire s'arrêter un instant est doué... J'ai essayé de le lui dire !"
"Papa Njeiry y arrivait."
Tha haussa les épaules : "Je vois bien que je suis moins bien que Njeiry ... je le regrette."
"Non, toi aussi tu es bien. Mais on doit lui parler, toi et moi."
"D'accord, chéri, quand tu voudras."
"Et puis toi aussi tu as besoin de repos."
"Oh, mais je suis fort, moi !"
"Pas plus que papa !"
"Non, bien sûr, ça c'est impossible."
Vokka lui fit un de ses rares sourires.
Tha lui demanda : "Comment ça va, avec Nilko ?"
"Bien. Nous sommes de grands amis, lui et moi."
"Tu as beaucoup d'amis sur Niukétol ?"
"Quelques-uns ..."
"Tu aimes venir ici sur Boar, avec nous ?"
"Bien sûr."
"Qu'est-ce que tu préfères ?"
"Ici, chez nous."
Ils parlèrent encore un peu en retournant à leurs chambres. Quand Tha fut seul avec Mar, la nuit, il lui raconta la discussion avec Vokka. Une partie ravit Mar, mais pas tout, surtout pas la comparaison faite par Vokka entre Tha et Njeiry. Tha lui dit de ne pas y attacher d'importance, que c'était naturel. Mar voulait en parler à Vokka et le gronder, mais Tha l'en dissuada.
"Je ne sais pas si Vokka serait content de savoir que je t'aie tout raconté. Il m'a pris à part pour me parler et clairement il ne voulait pas que d'autres entendent. Ne rien lui dire est mieux. Il m'aime bien et c'est ce qui importe. Et si tu prenais un peu de repos avec moi, Vokka verra l'effet et sa confiance en moi augmentera."
"Mais tu vois bien qu'il n'y a pas le temps... il y a trop de choses à faire."
"Mar, si tu t'absentes un moment, il y a tous les autres pour bien faire avancer les choses. Un petit mois de repos... Après tu travailleras mieux, plus efficacement."
"Mes hommes sur Boar n'ont pas de petit mois de repos."
"Mais ils n'ont pas non plus le monceau de problèmes et de responsabilités que tu as, toi."
"Bon... on verra. Peut-être en fin d'année..."
"Alors dis-le à Vokka. Il en sera content."
La période de vacances de Vokka passa vite. L'enfant observait avec intérêt la vie au château, les habitudes, les usages et posait de continuels pourquoi auxquels même les Anciens parfois ne savaient pas répondre et le petit les mettait souvent dans l'embarras avec ses objections logiques. Parfois Mar aussi était gêné de l'embarras de ses hommes. Alors il reprit Vokka.
"Tu ne dois pas être aussi critique, Vokka." Lui dit-il.
"Mais je ne critique pas, je pose juste des questions. Le Maître dit que nous devons toujours comprendre le pourquoi des choses, alors je demande, pour comprendre. Ce n'est pas ma faute si les Armés font des choses sans comprendre pourquoi ils les font."
"Mais ce n'est pas bien qu'en enfant mette un adulte ou un ancien dans l'embarras."
"Pourquoi, papa ?"
Mar se gratta la nuque : "Parce que ça ne fait pas plaisir de s'apercevoir qu'on ne sait pas ces choses."
"Et bien alors, ils peuvent étudier."
"A leur âge ce n'est pas facile..."
"Le Maître dit qu'il faut continuer à étudier toute sa vie. Et toi, papa, tu n'étudies pas ?"
"Et bien si, dans un certain sens. Mais tout le monde n'aime pas étudier, alors à un certain âge, certains arrêtent... et tu ne peux pas leur dire toi, un enfant, qu'ils font mal."
"Mais s'ils font mal, pourquoi je ne peux pas le leur dire ?"
"Vokka, par exemple si quelqu'un était bête, tu ne devrais pas le lui dire. En le lui disant, tu ne l'aiderais pas à devenir plus intelligent et tu ne ferais que l'offenser."
"Mais je ne dis jamais à personne qu'il est bête, papa !"
Mar abandonna : "Tu comprendras quand tu seras plus grand, j'espère. Pour l'instant essaie de ne pas trop insister avec tes pourquoi. Tu peux me demander à moi, et à Tha, à Nilko, à tes Maîtres... mais pas à tout le monde."
"Dommage !" conclut l'enfant, un peu déçu.
Puis Vokka, après avoir visité Aiguevive, Centremer et le Cenco, rentra sur Niukétol avec Nilko. Mar l'accompagna avec Tha au transmen du Cenco et ils s'arrêtèrent voir le projet de Vieneuve. Les projeteurs avaient étudié une installation modulaire avec des unités de constructions pour loger au plus soixante quatre prisonniers, seize Vigiles, huit Rééducateurs, huit Maîtres d'Art et leurs éventuels enfants ou anciens pour un total maximum de cent quarante personnes par unité. Les premières installations de la ville devraient donc compter huit unités.
Chaque unité prévoyait pour les prisonniers un lieu subdivisé en espaces pour un couple ou quatre célibataires et pour trente deux prisonniers il y avait une cuisine, une salle de bains, une salle commune et une salle pour les instruments de travail. L'unité était divisée en quatre par deux couloirs en croix, avec deux zones pour les prisonniers, une pour les Vigiles et une pour les Rééducateurs et les Maîtres d'Art. Chaque unité disposait à côté d'un espace de même surface, en plein air. Le tout était entouré de puissants murs.
Mar relut et discuta aussi les statuts de la nouvelle ville et les divers règlements applicables. Les Vigiles n'avaient ni écuyers ni familiers ni servants, il n'y avait que des Vigiles petits ou anciens. Ils étaient organisés en deux groupes de huit. Chaque groupe était appelé escadre. Huit escadres formaient un peloton et huit pelotons un rayon. Quatre rayons réunis formaient un commandement. Ainsi le commandement pouvait contrôler dans les huit mille hommes.
Mar ordonna alors de chercher le bon endroit où construire Vieneuve et de commencer par deux escadres et les cinquante prisonniers vivant au château Sun. Les Vigiles et les civils aussi travailleraient avec les prisonniers pour bâtir les premières unités de Vieneuve. Il y aurait en plus un peloton de Vigiles de surveillance, par sécurité.
Pel s'était activée et avait déjà trouvé et commencé à préparer quatre vingt volontaires pour être les premiers Vigiles. Trinkloh avait choisi parmi les volontaires vingt futurs rééducateurs et Libéré avait trouvé dans les différents Centres de Mar sur Boar dix-huit Maîtres d'Art disposés à aller travailler à Vieneuve. Tous étaient déjà au travail pour préparer et lancer l'expérience.
Cenco avait trouvé où bâtir la ville : sur le même parallèle que Port-Escale, dans les terres, sur un étroit haut plateau. Le plus proche centre habité, à deux jours de marche à pieds, était un petit village d'Agriculteurs. L'endroit était discret, facile à défendre et avait quelques sources d'eau potables qui auraient pu suffire même à une ville de plus de dix mille habitants. Quand la ville serait terminée, elle occuperait presque tout l'espace du haut plateau et aurait une forme irrégulière aux murs extérieurs en zigzags. Les trois seuls accès au haut plateau étaient tous bien visibles du site de la ville et facilement contrôlables.
Aux environs il y avait beaucoup de pierres à bâtir, le bois et l'argile par contre devaient être cherchés plus loin. Quand tous les projets détaillés furent prêts, Mar fit établir par Adlo les nécessaires contrats d'achat des matériaux et outils, des vivres et de tout le nécessaire. Les uniformes furent dessinés, les mêmes pour tous, mais bleus et blancs pour les Vigiles, bleus pour les rééducateurs, noirs pour les Maîtres d'Art et rouges pour les prisonniers.
Quand tout fut prêt, les Vigiles dirigés par Pel, les rééducateurs par Trinkloh et les Maîtres d'Art, pour l'instant tous des Constructeurs, dirigés par Libéré, allèrent en caravane au château Sun. Pour sauver les apparences ils avaient été précédés par un message annonçant leur arrivée. Ils furent accueillis au château avec les honneurs réservés à une compagnie d'Armés. Adlo parla avec Mar et ses Etendards et ils discutèrent l'achat des prisonniers, conclurent l'affaire et Trinkloh les prit aussitôt en charge.
Les cinquante hommes avaient été logés dans une grande pièce faite dans les entrepôts du château. Jusqu'alors les hommes avaient été mis au travail au port pour réparer les quais et les moles. Quand Trinkloh entra dans la pièce, il fut accueilli par un silence hostile.
Trinkloh regarda tout autour, puis demanda à voix haute : "Qui est le plus fort, là-dedans ?"
Aucune réponse.
"Vous êtes quoi, une bande de nourrissons ?" insista-t-il.
Encore le silence.
Alors Trinkloh passa au jargon des Désaxés : "Compagnons, vous avez tous le cul plat ou alors vous vous chiez dessus ?"
Quelques visages se relevèrent pour le regarder, stupéfaits.
"Ou alors vous préférez montrer votre cul que vos dents ?" insista Trinkloh.
Ce qui était considéré comme une grave offense, c'était les traiter de lâches, et quelqu'un répliqua par une autre grossièreté.
Trinkloh eut un sourire fugace : la brèche commençait à s'ouvrir : "Alors, y a-t-il quelqu’un parmi vous qui ne soit pas un sans couilles ?"
Un autre lui dit, énervé : "Tu nous insultes parce que nous sommes attachés ! Sinon je te ferais voir qui c'est l'étron, ici !"
"Oh oh, en voilà un qui prétend me donner des leçons de bonne éducation..." commenta Trinkloh, "Mais je ne veux pas m'en prendre à toi, tu n'es qu'un pauvre petit pisseur, toi. J'ai demandé qui est le plus fort de vous... ou peut-être vous ne savez pas ce qu'est être fort ? Vous ne savez vous battre qu'à huit contre un ?"
Un type vraiment athlétique et musclé demanda : "Quel est le prochain travail à faire ? Dis-le nous, donne-nous quelques coups de fouet, quelque haillons à nous mettre sur les boules et nous te le ferons... puisqu'on a pas eu la chance de mourir dans la bataille."
"Serais-tu le chef, là-dedans ?"
"Il n'y a plus de chef, ici... rien que des résidus."
"Tu étais le chef, avant d'arriver ici ?"
"Non, il a crevé, je n'étais qu'un de ses aides."
"Personne n'était plus gradé que toi ?"
"Non, mais de quoi tu te mêles, toi ?"
"Et tu serais le plus fort ?"
"Sans les poignets et le cou attachés, je te le ferais voir..."
Trinkloh se montra à la porte et dit aux Armés de garde : "Nous allons faire un peu de vacarme là-dedans, mais ne vous en faites pas. Fermez maintenant et ne rouvrez que quand je vous le dirai." Puis il poussa la porte et entendit de dehors le bruit de la poutre de fermeture.
Alors Trinkloh approcha de celui qui avait parlé : "Comment t'appelles-tu ?"
"Qu'est-ce que ça peut te foutre ?"
"Bien, Keskessapeutefoutre, moi c'est Trinkloh. A présent je vais te délier les poignets et le cou et on va bastonner un peu. Si tu gagnes, vous aurez tous double ration ce soir, si moi je gagne, tu reprends ta place et tu ordonnes à tes hommes, là-dedans, de m'écouter sans faire les cons et de m'obéir. C'est d'accord ?"
L'autre le regarda en colère : "Mais que veux-tu ?"
"Je veux que vous me preniez au sérieux, c'est tout. Je veux qu’il soit bien clair à qui vous avez affaire."
"Tu es un sale marchand d'hommes, une merde, on le sait déjà."
"Quel idiot tu fais, Keskessapeutefoutre !"
"C'est toi, l'idiot, et ne m'appelles plus comme ça."
"Alors, comment tu t'appelles ?"
"Mais qu'est-ce que ça..."
"D'accord. Alors, ça te dit de bastonner avec moi aux conditions que j'ai dites ?"
"Tu ne peux pas nous dire ce qu'on doit faire sans toutes ces conneries ?"
"Non, je veux qu'il soit clair, après, que je ne sais pas utiliser que ma langue, mais aussi tout le reste... de façon à éviter d'autres discussions. Alors, Keskessa, tu viens ou dois-je penser que tu te pisses dessus de peur ?"
L'homme regarda les autres. Ils étaient tous attentifs. L'un d'eux sourit de travers et lâcha : "Mais éclate-le, au moins on mangera double !"
D'autres ricannèrent alors : "Oui, pète-lui les couilles, puisqu'il y tient."
Mais Trinkloh, en plus d'être bon lutteur, avait aussi étudié, avec succès, le chushin, depuis qu'il était avec Pel, aussi était-il certain de battre son adversaire.
"Bon, détache-moi, alors. J'accepte mais à une condition : lutte libre, tous les coups sont permis, et si quelque chose t'arrive, tant pis pour toi, et aucun de tes foutus amis ne se vengera sur nous."
"D'accord. Tu veux que j'appelle le Châtelier pour répéter les règles devant lui ?"
L'autre le dévisagea : "Non, ta parole me suffit... si je te laisse assez de souffle pour la répéter... Et sinon, si tu me trompes, je n'ai pas grand chose à perdre !"
"D'accord, comme tu veux."
Trinkloh approcha, enleva la corde de son cou et les chevilles des entraves en bois qui enserraient ses poignets puis il recula. L'homme fit sauter les entraves, se massa les poignets puis le cou et se releva lentement. "Peut-être est-ce la dernière fois que je peux bouger les mains, après qu'ils m'aient assommé en me frappant dans le dos. Mais enfin je peux me défouler et je te ferai payer tout ... et pour tous ! Tu t'en repentiras..."
"Mais arrête, crétin ! Je t'ai demandé de te battre, pas de jouer de la langue. Garde-la pour le plaisir de ton conjoint, si tu en as un !" dit sèchement Trinkloh.
L'homme soudain l'attaqua. Trinkloh décida de ne pas utiliser le chushin, au début. Peu après ils étaient enroulés sur la terre battue tandis que tous les prisonniers hurlaient et sifflaient en riant, encourageant leur compagnon.
Trinkloh utilisait de temps en temps de simples prises de chushin pour se libérer ou parer les coups les plus dangereux. Le chaos était indescriptible dans la pièce. Petit à petit leurs habits à tous deux commencèrent à se déchirer avec des bruits secs. Chocs, cris, insultes et halètements se mêlaient et étaient couverts par le vacarme des autres prisonniers excités.
"Keskessa, c'est tout ce que tu sais faire ?" demanda Trinkloh en continuant à se battre avec le prisonnier.
Il savait bien que sans sa connaissance du chushin, le combat aurait tôt ou tard fini par la victoire de l'autre. Mais si tous ses coups faisaient mouche, des coups conventionnels, il arrivait à esquiver ou neutraliser les pires coups de son adversaire. Lequel ne répondit pas mais redoubla de férocité. Trinkloh plaça un beau direct au nez du prisonnier et le fit saigner. Puis il le mit à terre et lui fit une double cravate. S'il avait connu le chushin, il aurait pu se dégager vite. Mais ce n'était pas le cas.
"Alors, Keskessa, tu te rends ?"
"Plutôt cracher du sang !"
"Mais ne le fais-tu pas déjà ?"
L'homme se dégagea et attaqua encore Trinkloh avec une féroce détermination. Trinkloh se dit que la farce avait assez duré. Alors il commença à placer une série de petits coups pour affaiblir sa vigueur, mais sans trop l'endommager. L'homme petit à petit se mit à faiblir, à vaciller. Les prisonniers s'en aperçurent et peu à peu ils se turent. Désormais il ne tenait plus debout que par la force de sa volonté. Trinkloh continuait, méthodique, systématique, à lui donner des coups, petits, mais loin d'être innocents. L'homme avait maintenant un œil poché, son nez saignait toujours et il haletait avec des gémissements rauques. Trinkloh lui effleura alors les carotides de deux doigts et le prisonnier s'effondra à terre, inanimé.
Trinkloh essuya la terre de ses habits, passa la paume de ses mains sur les restes de sa tunique bleue, alla à la porte et frappa.
"Ouvrez, c'est moi, Trinkloh !"
Un bruit sec et la porte glissa sur le côté. Les Armés regardèrent dedans en pointant leurs armes.
"Il ne s'est rien passé... juste un échange d'opinions. Soignez-le et attachez-le de nouveau à sa place. Veillez à vite le remettre sur pieds, qu'il revienne à lui pendant que je vais me changer."
Quand Trinkloh revint, l'homme était de nouveau conscient, attaché à sa place.
"Alors, Keskessa, quel est ton vrai nom ?" demanda Trinkloh comme si de rien était.
"Godebak, des Dylye."
Trinkloh acquiesça : "Tu te bats bien, Godebak, tu as mérité la charge d'aide et le respect de tes hommes... Mais je suis plus fort que toi, comme tu l'as vu. Et dans mes amis il y a des gens qui me mettraient à terre en un demi instant. Maintenant vas-tu m'écouter ? Veux-tu dire à tes hommes de m'écouter avec beaucoup d'attention ?"
Godebak acquiesça. Alors Trinkloh leur expliqua qu'ils avaient tous été achetés par les Vigiles. Il leur expliqua leur organisation et l'avenir qui les attendait.
Godebak demanda : "Nous avons le choix ?"
"Pas plus que ceux qui sont morts tués par vous !"
"Et si nous refusons ?"
"Vous resterez attachés jusqu'à mourir de faim. Chez nous, celui qui ne travaille pas ne mange pas. Mais si, en plus de travailler, vous vous engagez, en plus de bien manger, un jour vous serez libres à nouveau. Cela ne vaut-il pas la peine d'essayer ?"
"Et si nous nous rebellons ?"
"Tu veux reprendre la baston ? Souviens-toi que chaque Vigile peut facilement mettre à terre au moins quatre gars comme toi sans même salir ses habits !"
"Et si une fois libre nous recommençons ?"
"Tant pis pour vous. La seconde fois que vous tomberez entre nos mains vous recommencerez tout à zéro et ce sera bien plus long et plus dur de nous convaincre que vous voulez changer de vie !"
Ils parlèrent encore longtemps. Ce qui les frappa fut la promesse que dans leurs logements ils ne seraient pas attachés et qu'ils mèneraient une vie presque normale. La promesse que les couples pourraient rester ensemble et qu'ils pourraient élever leurs enfants fut aussi un coup.
Une prisonnière, qui s'avéra être la fille de Godebak, demanda : "Mais pourquoi nous proposez-vous cela ?"
Trinkloh fit non de la tête : "Ça n'est pas une proposition. Nous vous avons acheté et nous le ferons. Pourquoi ? Parce qu'il nous faut de la main d'œuvre et que nous préférons un bon travailleur vivant à un Pillard mort. Tu préfèrerais être un Pillard mort ?"
La jeune fille rit : "Bien sûr que non ! Mais je préférerais être un Pillard vivant qu'un un bon travailleur vivant, comme tu dis !"
"Mais alors ton seul choix est celui-ci : travailler avec nous et vivre, ou refuser et crever de faim. Tu choisis quoi ?"
La jeune fille regarda les autres, puis son père et ne répondit pas.
"Bien" dit alors Trinkloh, "s'il n'y a pas d'autres questions, demain matin nous formerons la caravane et nous partirons. Nous serons les premiers et nous construirons les deux premières unités de Vieneuve. Bientôt viendront nos Vigiles. Un à un ils vous détacheront, vous laveront, vous passeront vos nouveaux uniformes de vigilés et vous attacheront pour le voyage. Vous pouvez vous regrouper à votre guise par quatre, par famille ou entre amis. Chaque groupe de quatre aura un Vigile et un Rééducateur ou un Maître d'Art de garde. Pour tout problème, vous pouvez faire appel à moi, Trinkloh. A demain."
Il s'en alla dans le silence général. A peine la porte fermée, un vacarme de voix retentit, puis la voix tonitruante de Godebak imposa le silence. Trinkloh rejoignit aussitôt Mar, Pel et Libéré qui avaient tout suivi grâce à un micro-espion.
Mar le prit dans ses bras : "Tu as été grand, Trinkloh, je suis certain d'avoir choisi l'homme qu'il fallait."
"Holà, holà, ce n'est qu'un début. Les vrais problèmes ne viendront qu'après le départ du château... Qu'ont-ils dit quand je suis sorti ?"
"Un peu tout. Certains sont convaincus, peu à vrai dire, juste cinq ou six. D'autres doutent, d'autres sont confus et certains sont contre : ils sentent l'embrouille. Mais comme début on ne pouvait pas espérer mieux. Si on s'en sort bien avec eux, ce sera plus facile après d'intégrer de petits groupes."
"Oui, si tout va bien, dans les deux mois on pourra faire venir le deuxième contingent..." dit Adlo.
"Espérons-le." Conclut Trinkloh.
Au matin la colonne de cent quarante six hommes se mit en marche vers Ville-Close par la route côtière pour éviter Beaucoteau. Là ils prirent quatorze hommes pour le personnel et les cent soixante continuèrent vers le nord. Au douzième jour du cinquième mois Mar fut informé que les deux premières unités étaient terminées et habitées, avec peu d'incidents : une tentative de rébellion vite arrêtée et trois tentatives d'évasion vite déjouées. Vieneuve commençait ainsi son existence. Les initiatives prises avançaient avec succès. Non loin de Vieneuve fut aussi construit un Hostel, qui fut baptisé "L'Hostel du Vigilé", ce qui rendit plus facile et rapide l'acheminement des matériaux de construction et du personnel nécessaire, même si les caravanes de vigilés devaient encore faire tout le chemin à pieds.
3470 s'acheva avec beaucoup d'activité mais peu de nouveautés; à part les nouvelles vacances de Vokka sur Boar et Tha partit à la recherche d'un autre bébé à adopter. Et puis Libéré épousa un rééducateur, Kolyn Eluhyn. Mar voyagea beaucoup, les premiers mois avec Tha, pour resserrer les liens avec les autres Châteliers du peuple Men.
Il y eut une autre bataille, à Champ-Ouvert, contre une bande de Pillard, avec très peu de pertes chez les Armés. Sur neuf compagnies envoyées par trois châteaux, il n'y eut que douze morts et la bande de Pillards perdit cent sept hommes alors que trois cents vingt six autre furent faits prisonniers. Un an après sa fondation, Vieneuve comptait déjà sept cents cinquante neuf vigilés, trois cents quatre vingt Vigiles, quatre vingt quatorze rééducateurs et quatre vingt seize Maîtres d'Art.
Avec l'accord de Kétol ni Inkol, Mar fit ouvrir un nouveau Bureau de Recrutement sur Niukétol. Le Technarque avait entamé une tournée de visites officielles sur plusieurs planètes et au premier mois de 3422 t.s.u. il alla sur Quaryel. Pour l'occasion il convoqua aussi Mar qui y alla avec Vokka, de sept ans à présent, à ce moment en vacances.
Le Technarque parla avec Ayenzy et Mar : "J'entends que cela se passe bien sur Quaryel, Ayenzy. Si ça continue ainsi, d'ici quelques années j'accorderai à toi et ton époux Ilay de fonder votre Famille, la nouvelle Famille de Quaryel."
Ayenzy rosit de plaisir devant le vieux grand homme : "C'est surtout Mar qui en porte le mérite, grand-père."
Mar sourit : "J'ai bien peu de mérite à ce qu'Ayenzy soit un Gouverneur capable."
"Ça ira pour les compliments mutuels. Je suis très content de votre travail. A propos, Swooney ni Mar, j'ai reçu ce beau livre sur Bora..."
"Boar." Corrigea Mar. "C'est le nom local de Ross, comme tu le sais certainement."
"Oui, bien sûr... et j'ai lu la dédicace polémique que tu y as écrit. Mais ce qui est décidé est décidé. Je ne peux pas changer mes édits juste sur une vague de sympathie... en le faisant je risquerais de les changer aussi sur une vague d'antipathie, ce qui serait mal."
"Certes, j'en conviens." Répondit Mar. "Mais c'était mon devoir d'essayer..."
"Eh, Swooney, cette fois ça n'a pas réussi !"
Ils parlèrent encore un peu de Quaryel, puis Wole dit : "J'ai su que ton Premier est aussi sur Quaryel, Swooney ni Vokka. J'aimerai le connaître."
Mar alla prendre Vokka qui voulut emmener Nilko.
Mar les présenta : "Voici le Premier Technarque Kétol ni Wole. Et voici mon Premier, Vokka, avec son attendant, Nilko Fremlyn."
Wole eut un de ses rares sourires pour l'enfant : "Ainsi tu es le Premier des Swooney."
"Oui. Et toi tu es le grand-père de Sinyt ?"
"Oui."
"J'aimerais bien avoir un grand-père..."
"Tu as un excellent père. Il ne te suffit pas ?"
"Euh, si... Tu es quelqu'un de très important, n'est-ce pas ?"
Wole sourit encore : "On le dit."
"Il suffit que tu dises : je veux ! et tout le monde t'obéit, hein ?"
"Bien sûr."
"Mon père aussi."
"Bien sûr."
"Et personne ne peut te dire : 'mais je ne veux pas !' ?"
"Disons que certains pourraient le dire... mais ça ne servirait à rien."
"Oh là là ! Tu en as de la chance, toi."
Wole rit de tout cœur : "Crois-tu ? Mais parfois c'est difficile d'être si important."
"C'est toujours difficile de décider, mais il faut le faire." Répliqua Vokka.
"C'est exactement ça."
"Alors écoute, je dois te demander quelque chose..."
Mar l'interrompit vite : "Non, Vokka, le Technarque n'a pas de temps à perdre..."
Wole fit signe à Mar de se taire : "Dis-moi, petit... j'ai un tout petit peu de temps aujourd'hui..."
"Alors voilà, papa s'est remarié..."
"Je le sais."
"Oui, et il a épousé un boarien. Tu sais, papa Mar, moi et même la fille de Tha qui s'appelle Selte, nous pouvons entrer et sortir de Boar. Mais Tha lui il ne peut pas. Ce n'est pas juste !"
Mar intervint encore : "Mais, Vokka, Tha le savait et il l'a accepté."
"Oui, mais ce n'est pas juste."
"Mais c'est la loi, Vokka..."
"Oui, mais la loi c'est lui qui la fait et s'il dit que Tha aussi peut sortir, personne ne peut lui dire que non."
Mar allait répondre, gêné, mais Wole, sérieux, l'arrêta : "Tu sais, petit, je te comprends. Mais si on commence à faire des exceptions aux lois, il devient de plus en plus difficile de ne pas en faire et alors les lois deviennent inutiles. Le fait que ta petite sœur, fille d'exilé, puisse sortir est déjà presque une exception."
"Mais si tu permets que Selte sorte et pas son père Tha... que papa Mar sorte et pas son époux... et bien je ne suis pas d'accord. Ce n'est pas juste."
Wole prit Vokka sur ses genoux : "Ecoute, petit. Il y a peu j'ai dit à Mar que si je changeais mes décisions juste par sympathie ce serait dangeureux, parce qu'alors je pourrais les changer aussi par antipathie et cela serait très injuste, tu le comprends ?"
Vokka acquiesça avec sérieux : "Mais alors, tu vois, même toi tu ne peux pas faire tout ce que tu veux."
"Quelqu'un de sérieux et honnête essaie toujours de faire ce qui est juste et pas ce dont il a envie."
"Mais toi, comment sais-tu si une chose est juste ou non ?"
"Ce n'est pas toujours facile à décider. J'y réfléchis et j'espère décider bien."
"Mais si tu te trompes ? Tu es puni ?"
"Non..."
"Oh, tu en as de la chance, toi... Mais moi, si un jour j'étais Technarque, je ne laisserais personne enfermé sur sa planète... personne comme Tha."
"Si un jour tu as de tels problèmes, mon petit, je te souhaite d'arriver à bien les résoudre."
Vokka glissa des genoux du Technarque : "Tu ne viens pas sur Boar pour connaître mon nouveau papa, Tha ?"
"Non, petit. Je n'en ai pas le temps, là. Un jour, peut-être... Mais quand tu verras Tha, dis-lui que le Technarque lui envoie ce cadeau." Répondit Wole en enlevant de son poignet un bracelet de perles irisées de Shunter pour le tendre à l'enfant.
Vokka fit non de la tête sans le prendre : "Non, le seul cadeau que je voudrais lui apporter c'est la liberté, qui vaut bien plus que ce truc là... Si je ne peux pas, autant que je ne lui apporte aucun cadeau."
Wole acquiesça, puis regarda Mar en se remettant le bracelet : "Aussi terrible que son père... si on me disait qu'il n'est pas ton fils, que ce n'est pas un Swooney, je ne le croirais pas !"
"Il faut lui pardonner, Technarque, il est jeune..." dit à mi-voix Nilko, en posant la main sur l'épaule de Vokka, dans un geste de protection spontanée.
"Non, il n'y a rien à pardonner. Au fond c'est lui qui a raison. Je vais me retirer maintenant, même le Technarque a besoin d'un peu de repos. Cette journée s'écoule, mes amis." Dit-il, et il partit.