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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE QUATRIEME LIVRE
DE MAR SWOONEY
CHAPITRE 3
LA VISITE AU FONDATEUR

Mar se transféra sur Quaryel, rencontrer Ayenzy. Ils discutèrent certains problèmes. La planète en créait de moins en moins, mais elle n'était pas encore tout à fait tranquille. Mar lui donna plusieurs conseils, puis se transféra sur Niukétol, voir Vokka. Le petit avait presque cinq ans à présent six, en années Boar. Ils restèrent deux jours ensemble, heureux. Nilko raconta à Mar comment l'enfant allait : il était bien intégré à la vie de la famille Kétol, mais parfois il voulait mettre sa tunique grise et aller avec Nilko tourner dans les quartiers pauvres comme il avait fait avec son père.

Il grandissait avec un caractère réfléchi, taciturne et incroyablement franc. Il demandait le pourquoi de tout et voulait se rendre compte de tout. Ses professeurs disaient qu'autant mentalement que de caractère il paraissait au moins deux ans de plus. Mar dit à Nilko qu'il voulait que Vokka commence à se préparer aux épreuves des neuf ans que tous les enfants d'Armés devaient passer. Mais il décida d'envoyer sur Niukétol un volontaire Armé assister Nilko pour cela.

Puis Mar prit congé des Kétol et rentra au Cenco. De là il se rendit à l'hostel le plus proche de Primchâteau où il se fit rejoindre par sa suite et ils partirent tous ensemble en marroue pour Primchâteau.

La rencontre avec le Fédéral fut plus formelle que celle avec le Président. Celui-ci lut le message du Régent, écouta les explications de Mar, posa quelques questions mais ne se prononça pas. Mar comprenait que ce qu'il disait au Fédéral n'était que l'expérience et le choix d'un des cinquante neuf peuples constituant les nations qui formaient la fédération des châteaux... Il n'était qu'un des presque mille Châteliers de la planète... il ne pouvait guère s'attendre à plus d'attention de la part du Fédéral.

Quoi qu'il en soit, le lendemain de son arrivée, un noble de Primchâteau l'approcha : "J'ai entendu parler de toi, Eke Sun et si tu m'accordes un peu de ton temps, j'aurais plaisir à mieux te connaître."

Mar accepta. L'autre se présenta comme Eki Kilson Turkiz. Le noble sembla très intéressé par les expériences et les idées de Mar. Il lui posa des questions intelligentes et il le regardait avec extrême attention... comme le Masquier ou le Shentiste , pensa Mar. Et il dut faire très attention pour ne pas en dire plus qu'il n'avait l'intention de révéler.

Quand ils se quittèrent, quelques heures plus tard, Turkiz lui dit : "Le Fondateur aurait certainement été heureux de te connaître... pourquoi à ton retour ne ferais-tu pas un détour par Vieux-Château ? C'est là que sont conservés les écrits du Fondateur... tu devrais les lire, le Code des Armés, bien sûr, mais aussi certains textes moins connus comme les lettres à son épouse... et le Mémoire à la Postérité, un petit manuscrit trop méconnu... Suis mon conseil, Eke Sun, tu m'en seras gré..."

Mar le regarda intrigué : "Si tu cherches à susciter ma curiosité, tu as réussi. Mais pourquoi devrais-je lire ces écrits ?"

"Fais-le et tu comprendras. Ne manque pas la grande route par simple ignorance, ce ne serait pas digne de toi. Si l'on t'offre la clé d'une porte, n'en mésestimes pas l'importance et surtout n'essaie pas d'entrer par la fenêtre."

"Surtout..." hasarda Mar, "surtout si la porte en est close ?"

Le noble sourit : "Oui, je vois que tu as compris. Je n'en doutais pas. Nous reverrons-nous, Eke Sun ?" C'était plus une affirmation qu'une question.

"Si la vie nous en donne la chance, Eki Kil."

Le lendemain Mar repartit et quitta les murs blancs du château du Fédéral. Sans savoir pourquoi, il n'avait pas parlé au Fédéral de la suggestion reçue de passer par Vieux-Château. Mais à peine dehors il en parla à ses hommes, ils consultèrent la carte et prirent cette direction.

La journée était froide et, lorsqu’ils poussaient leur marroue, le grand manteau de voyage laissait souvent les jambes à découvert et un vent glacial remontait sur tout le corps. Mar se dit qu'il fallait étudier une tenue adaptée au voyage en marroue à la saison froide . Peu après une espèce de bruine glaciale se mit à tomber. Les hommes de Mar passèrent l'ample capuche qui se serrait autour du visage avec un lacet, de sorte que seuls leurs yeux restaient exposés. Le terrain se faisait glissant et il était de plus en plus difficile d'avancer vite.

C'était le vingt septième jour du treizième mois, presque la fin de l'année. Bientôt viendraient les "Jours Annulés", les trois jours entre le trente du treizième mois et le premier du premier mois. Ces trois jours sans nom ni numéro étaient fêtés sur toute la planète. C'était des jours où on ne passait pas de contrat, ne faisait pas de crédit et ne croyait à aucune promesse. Des jours où les mineurs pouvaient commander aux majeurs, s'ils étaient prêts à en assumer les conséquences après, ce pourquoi il était rare qu'ils en profitent exagérément, des jours où aucune hiérarchie n'existait plus.

C'était aussi des jours où on ne faisait pas l'amour, on ne cuisinait pas ni ne travaillait... c'était vraiment des jours annulés. Tous les trois ans il y avait un jour annulé de plus, où la fête éclatait, où tout était permis. On l'appelait "Jour Fou". Ce jour là il pouvait même être déconseillé de sortir de chez soi, à moins d'être très aventurier et adaptable. Mar n'avait jamais beaucoup apprécié cet usage et n'en comprenait vraiment ni l'origine ni la raison ni le but.

Il y pensait en continuant à pousser son véhicule à cadence régulière, tenant ferme. Bien qu'on soit en plein jour, l'air était sombre, presque lugubre. S'il avait fait un peu plus froid il neigerait... Mar aimait la neige qu'il n'avait découverte qu'après son départ de la Terre. Sur Terre en effet, comme sur les planètes plus évoluées, il y avait un contrôle météorologique complet... cela pouvait être utile, confortable, rationnel... mais Mar préférait Boar.

Ils s'arrêtèrent pour manger et tentèrent, sans succès, d'allumer un feu. La bruine était fine, glaciale, et continuait à tomber, monotone, insistante, grise et fastidieuse. Un de ses hommes éternuait à répétition. Mar avait remarqué que tous ceux qui venaient de dehors semblaient plus sujets aux refroidissements que les boariens, du moins les premières années.

Ils mangèrent en échangeant quelques plaisanteries, puis reprirent vite la route. Il n'y avait pas d'hostels entre Primchâteau et Vieux-Château, aussi durent-il parcourir tout le chemin. Mar et ses hommes n'utilisaient plus les ceintures anti-gravité depuis quelques temps, sauf les volontaires chargés de tournées exploratoires qui souvent utilisaient aussi les plateformes gravitationnelles dont le Cenco s'était doté.

L'obscurité tomba plus tôt que prévu. Mar donna ordre de s'arrêter. Ils firent des abris provisoires utilisant les marroues et les manteaux où se coucher et dormir à deux. La pluie cessa pendant la nuit et au matin un soleil timide se laissait deviner. Ils repartirent après le premier repas, les manteaux encore alourdis par l'eau.

Enfin apparut au loin la silhouette indistincte de Vieux-Château, d'un gris rosé un peu plus intense que la grisaille générale du vaste panorama. Tout n'était que tons de la même couleur : c'était beau, même si certains pouvaient trouver cela monotone.. Mais la richesse des tons infinis de gris-rose teintés d'ocre était incroyable. Savoir que cette nature dépouillée serait bientôt ornée des vives teintes de la prochaine saison des Primeverts remplissait Mar d'une sensation plaisante de légèreté.

Un moment Vieux-Château parut conserver la même dimension, malgré leur approche assez rapide. Mar arrêta de regarder pour se concentrer sur la route. Ses pensées évoluaient maintenant paresseusement sur plusieurs niveaux. Le plus superficiel était concentré sur le choix de la trajectoire, d’où pousser la marroue pour éviter les flaques de boue glaciale.

Un deuxième niveau pensait à Quaryel, à Ayenzy, à Chanul... Puis un troisième niveau, plus recueilli, pensait au but de ce voyage, au Fondateur, aux Armés, à l'énigmatique suggestion du noble de Primchâteau et analysait ses mots, son attitude, leurs implications et tâchait d'anticiper le résultat de ce voyage non programmé. Puis venait un autre niveau, plus intime, où prédominaient Tha, ses trois fils et le quatrième enfant qu'ils allaient adopter. C'était un niveau de pensées chaleureuses, agréables, qui l'aidait à surmonter l’inconfort de ce voyage et de cette vie.

Venait enfin un dernier niveau qui rarement affleurait l'état de la conscience. Un niveau de pur feu, agité par un vent frais et tonique, avec une mer de vagues écumantes qui au lieu d'éteindre le feu semblaient l'alimenter. C'était sa plus pure essence, c'était lui... Et sur tout cela flottait une présence mystérieuse, inidentifiable, éthérée, inconnue. Mar ne s'en rendait presque pas compte, il était rare qu'il s'aventure à ce niveau et ce n’était que pour quelques très brefs instants, et il en ressortait à chaque fois plus fort, oui, mais aussi tout déconcerté. Parfois il se disait qu'il faudrait qu'il reste à explorer ce cinquième niveau, il se le promettait souvent mais après il n'arrivait jamais à le faire. Quand il avait essayé, il n’avait pas compris si c'était lui qui abandonnait l'exploration ou ce niveau lui-même qui se retirait en lui.

Il regarda devant lui et vit que Vieux-Château prenait petit à petit un relief tridimensionnel. Ils y arrivèrent peu après l'étape de midi. Mar avait sorti de son sac son bracelet enregistreur et avait fait faire de même à certains de ses hommes.

Vieux-Château se dressait sur un vaste terre-plein, il était formé de plusieurs quadrilatères, réunis par un sommet ou un côté, et soutenu par d'imposants murs de grosses pierres assez régulières et parfaitement appareillées. Sur ces murs, presque dans l'alignement, se dressaient des constructions en bois aux grands toits concaves et aigus, couverts de rangées de tuiles semi cylindriques en alternance avec des rangées de tuiles plates, en terre cuite gris foncé. Le bois des murs était peint en rouge foncé et le cadre des longues fenêtres horizontales en blanc..

A leur approche résonna un rythme au timbre métallique, plein d'échos et d'harmoniques. Bien que n'arrivant pas à imaginer de quels instruments il provenait, Mar reconnut le classique signal "étrangers aux portes". Bientôt le château, du côté où ils arrivaient, pullula d'Armés à moitié embusqués. Mar fit alors signe à ses hommes de s'arrêter, ils enlevèrent les manteaux de voyage et hissèrent les drapeaux. Alors le rythme cessa et changea pour "bienvenus aux hôtes précieux".

D'un passage formé de deux hauts murs parallèles au terre-plein sortirent quatre noyaux d'Armés conduits par un Etendard. Ce dernier comprit aux armes de plein or sur le kilt de Mar qu'il se trouvait devant un Châtelier et le salua formellement avec des phrases archaïques rituelles.

"Le Fondateur accueille ses suiveurs le cœur comblé de joie."

Mar répondit : "C'est une joie pour moi et nous tous d'avoir pu accomplir ce pèlerinage à la vénérée racine de notre tronc."

Puis, de façon semi formelle, Mar demanda l'hospitalité pour lui et ses gens, et expliqua qu'il était venu voir de ses yeux le lieu où avaient vécu le Fondateur et ses descendants, admirer ses écrits et honorer ses reliques.

Il conclut à nouveau rituellement : "Je ne donnerai repos à mes membres ni nourriture à mon corps ni ne fermerai les yeux avant d'avoir pu rendre honneur aux cendres du Fondateur."

L'étendard répondit : "Ton cœur est généreux, ta requête sage et ton propos noble. Suis-moi avec tes hommes et tu seras exaucé."

Mar et les siens suivirent l'étendard, puis les quatres noyaux de Vieux-Château fermèrent le cortège. Le passage entre les deux murs tournait à droite à angle droit puis montait une rampe, traversait trois portiques de bois durcis pas le temps. Puis il tournait dans le sens opposé. Ils passèrent une quatrième porte, gravirent une autre rampe et arrivèrent enfin, à travers une cinquième porte, à un grand terre-plein. Ils gagnèrent un petit édifice, au centre de la plaine, entouré par une triple rangée d'arbres . C'était une construction en bois naturel, aux lignes simples et légères, qui évoquait presque un pavillon d'été. Son toit était couvert de paille.

Il leur fut demandé de poser armes et bagages, de se laver les jambes au bassin en pierre avec de l'eau courante, chaude remarqua Mar surpris, de se sécher et d'entrer un à un en file indienne. L'intérieur était une pièce unique, plongée dans une pénombre mystique, plantée de colonnes en bois. Sur le mur du fond se trouvait une antique statue en bois qui représentait un Armé en position de combat. Mar reconnut l'une des plus difficiles prises d'attaque du chushin.

Devant, aux pieds de la statue, sur une table basse, se trouvait une très simple boîte de laque noire brillante avec dessus une tablette sur laquelle étaient gravés et couverts de feuilles d'or d'étranges signes que Mar ne sut pas interpréter.

L'étendard s'agenouilla et se prosterna, Mar l'imita, suivi un à un par chacun de ses hommes.

"Les cendres du Fondateur..." murmura l'étendard en désignant discrètement la brillante boîte noire.

Mar demanda à voix basse, en indiquant d'un petit signe de la tête la statue : "C'est... lui ?"

"Oui."

"Que symbolise cette pose ?"

L'étendard parut s'illuminer : "C'est la pose de la foi en l'avenir."

Mar fut stupéfait de la réponse : "On dirait presque qu'il s'attaque à un ennemi selon quelque étrange forme de combat..." insinua-t-il, certain néanmoins de l'exactitude de son interprétation.

"Non, non, ce n'est pas du combat. C'est de la foi. Vois ses mains, ne sont-elles pas ouvertes, sans armes, plutôt que tendues pour saisir ?"

"Mais elles sont tendues, raides..."

"Justement. Elles symbolisent bien qu'il n'a pas besoin de prendre les armes, de se battre."

"Et ce regard perçant, coupant, fier..."

"Non, c'est un regard qui ne cherche rien, qui ne se garde de rien..."

"Mais les muscles des jambes sont tendus comme s'il bondissait à l'attaque..."

"Mais non, non... Ce sont des jambes tendues vers le futur, sur un chemin sans fin, que rien ne pourra jamais arrêter."

Mar se dit que le chushin s'était probablement perdu au cours de ces huit siècles d'histoire, et que cela expliquait pourquoi de telles interprétations avaient été introduites pour créer une symbolique suggestive autour du Fondateur. Mais sans doute bien après la mort du Fondateur, bien après que ne soit sculptée cette statue qui d'ailleurs ne représentait peut-être même pas le Fondateur...

Mar conclut en disant : "C'est stupéfiant... une grande force morale en émane."

"Bien sûr... c'est le Fondateur."

Ils quittèrent le mausolée en sortant par une autre porte, descendirent une rampe du côté opposé, franchirent trois portes et se trouvèrent enfin devant une construction paraissant moins antique que l'autre.

"Voici, ceci est le Château des Hôtes. Installez-vous, reposez-vous. Demain vous serez reçus au Château des Héritiers, puis vous pourrez visiter le Château du Fondateur où sont conservés ses reliques et ses écrits..."

L'Etendard laissa à la porte un noyau de ses Armés et s'en alla. Mar et les siens s'instalèrent dans un étage du Château des Hôtes, qui aurait pu confortablement héberger deux compagnies. Mar savait que seuls Primchâteau et Vieux-Château avaient seize compagnies et non huit. De plus, Vieux-Château pouvait héberger jusqu'à quatre compagnies et Primchâteau jusqu'à huit.

Une fois installés, ils se lavèrent en utilisant le grand bain commun en bois naturel à vasques d'eau courante chaude et froide. Mar apprit par la suite que le château avait été construit sur le lieu de deux sources voisines dont l'une donnait une excellente eau à quatorze degrés et l'autre, bien que proche, de l'eau à quarante cinq degrés. Les deux eaux, habilement captées et canalisées, desservaient tout le complexe.

Ils mangèrent des vivres apportées de Vieux-Château, puis se reposèrent dans de moelleux et grands matelassacs. Mar n'avait plus dormi dans un matelassac depuis des années, et ceux de son enfance n'étaient ni aussi grands ni aussi moelleux. Tout l'ameublement était extrêmement simple, fonctionnel et raffiné. Mar savait que ce château n'avait pas de charges électives. Tous les étendards étaient fils ou neveu du Châtelier, tous les nobles étaient ses parents. Vieux-Château n'utilisait pas le complexe système de noms des autres châteaux. Tous s'appelaient Asa, suivi de leur nom personnel. Au nom Asa on n'ajoutait qu'un suffixe monosyllabique qui indiquait le rang. L'étendard qui les avait accueillis par exemple était Asaken Wyny. Le Châtelier actuel était Asachin Breyan, et ainsi de suite.

Le lendemain matin, vêtus d'habits neufs, pendant que les servants lavaient ceux du voyage, Mar et tous ses hommes furent reçus au Château des Héritiers d'Asachin Breyan, quarante neuvième successeur du Fondateur. Il eut avec lui une longue rencontre formelle pendant laquelle quasiment rien d'intéressant ou d'important ne fut dit. La seule chose fut l'autorisation donnée à Mar de regarder tous les écrits du Fondateur et à ses hommes de visiter le vieux Château du Fondateur où étaient conservés ses armes, ses habits et tout ce qu'il avait utilisé dans sa vie.

Aussi Mar resta-t-il au château jusqu'à la fin du deuxième jour de la nouvelle année. Au début il avait pensé lire les écrits du Fondateur, mais deux choses l'en avaient vite dissuadé : d'abord leur énorme quantité, puis le fait que si certains étaient écrits en locos, donc compréhensibles par Mar, d'autres étaient écrits avec d'étranges signes, semblables à ceux de la tablette du mausolée. Alors Mar, avec patience et méthode, les enregistra tous sur son bracelet. Il mit cinq demi-journées à feuilleter ou dérouler tous les écrits, les enregistrer et les remettre à leur place. Puis il passa encore deux jours à enregistrer des vues de l'intérieur du château du Fondateur.

En enregistrant ces écrits, il avait lu quelques phrases de ceux en locos... des extraits épars, ça et là, et il avait compris qu'il y avait là beaucoup de matière intéressante. Il enverrait le tout au Cenco et en demanderait la transcription complète et de chercher à identifier la mystérieuse écriture utilisée dans ses lettres personnelles et dans le rouleau qui portait en locos le titre "Mémoire à la Postérité". Le titre aussi, après le loco "postérité" portait un de ces signes mystérieux.

Mar était fasciné par l'air d'antique noblesse que respirait cette construction. Noblesse non pas au sens d'un titre nobiliaire, qu'elle avait néanmoins, mais de la noblesse des sentiments. On devinait que celui qui avait pensé, habité et vécu ici devait être une personne exceptionnelle. Il n'y avait pas le luxe que Mar avait vu dans les palais des Familles de la Galaxie, ni leur richesse, ni leur air monumental, triomphateur et glorieux. C'étaient des pièces simples, dépouillées, sobres et néanmoins vibrantes de vitalité, d'harmonie et de sagesse. C'étaient des pièces qui inspiraient à l'essentiel et invitaient à la méditation.

Tout était réalisé en matériaux naturels, à peine travaillés, avec un rapprochement des lignes, des formes, des couleurs et des rythmes plein de vraie harmonie. Tout était à dimension humaine et même l'éclairage, naturel le jour et à la lanterne la nuit, était savamment gradué. Il y avait beaucoup du style gédozen ou plutôt du style original, le sabi. Mar et ses hommes enregistrèrent le tout avec soin.

Enfin ils prirent congé du Châtelier et de sa famille, ils repassèrent au mausolée, où Mar laissa un brûle-parfum fait par Moder, et ils partirent de Vieux-Château avec le sentiment d'avoir accompli un vrai pèlerinage. Après un court voyage, ils gagnèrent un Hostel d'où ils passèrent au Cenco laisser tous leurs enregistrements. Mar demanda qu'on lui envoie au plus vite la transcription des textes du Fondateur et, si on y parvenait, une traduction des textes écrits dans ces mystérieux symboles. Puis ils rentrèrent rapidement au château Sun.

Là, Mar trouva la situation très tranquille. Il apprit que les deux derniers châteaux du peuple Men avaient adhéré au "Nouveau Pacte" à la pressante et explicite invitation du Régent et des Châteliers signataires.

Tha se préparait à un voyage à la recherche d'un nouveau-né à adopter. Mar aurait voulu l'adopter sur Quaryel comme les autres, mais Tha insista pour le trouver sur Boar. Aussi le vingt-cinq du deuxième mois de l'an 3469 de Boar, Tha trouva une petite fille de quelques jours abandonnée par ses parents et la prit avec lui : ainsi avaient-ils trouvé Selte. Mar l'emmena aussitôt sur Quaryel la faire enregistrer comme citoyenne de la galaxie pour qu'elle puisse demain, comme lui et ses autres enfants, entrer et sortir de Ross.

Il profita de ce voyage pour rester un peu chez Ayenzy. Il y avait maintenant quatre ans que Quaryel faisait partie de la Technarchie et la sage administration d'Ayenzy, qui suivait les conseils de Mar, commençait à porter ses fruits. Les quaryéliens appréciaient l'effort fait pour redresser la planète par ses propres forces des dommages de la guerre et l'esprit d'autonomie locale encouragé par Kétol ni Ayenzy ramenait la sérénité et faisait émerger un esprit sain et constructif.

Avant de repartir pour Boar, Mar demanda à Chanul le résultat des analyses de l'ordinateur linguistique de l'université de Quaryel sur les manuscrits du Fondateur des Armés. Il n'y avait pas eu moyen d'identifier ni la langue ni l'écriture. Parfois semblait apparaître quelques signes assimilables à l'antique langue chaini, mais ce n'était pas certain et de toute façon on n'en tirait aucune traduction. Mar suggéra alors de faire des recherches sur la planète d'origine du Fondateur, Kyora, aussi appelée Toshi.

Il rentra sur Boar, passa au Cenco où on lui remit la transcription des écrits complètement en locos, un volumineux fascicule imprimé électroniquement , et il revint au château Sun.

Tha était impatient d'embrasser Selte et Mar : "Vous m'avez beaucoup manqué... oui, je sais, vous pouvez partir dehors et moi pas, et ça se produira encore... mais je me sentais si seul..."

"Tu sais que telle est notre vie..."

"Bien sûr, bien sûr, ce n'est pas un reproche. Mais nous resterons ensemble longtemps, maintenant, n'est-ce pas ?"

"Je l'espère bien, mon amour."

"Dans sept mois le Régent doit être réélu. Penses-tu te présenter comme candidat ?" demanda Tha.

"Je ne sais pas encore, mais je ne crois pas. Pour l'instant nous pourrions obtenir près de sept Régents sûrement élus par mes gens et peut-être douze autres, mais sans certitude, parmi lesquels moi... L'an prochain ce sera l'élection des Présidents... mais je crois qu'il vaut mieux ne pas essayer de brûler les étapes. Non, je crois que cette fois je soutiendrai la candidature de l'actuel Régent, qui a l'air bien disposé à mon égard. Quand, dans quatre ans, le Nouveau Pacte commencera à porter ses fruits et sera, comme je l'espère, adopté par d'autres peuples et nations d'Armés, alors nous pourrons y penser sérieusement. Pour l'instant il faut que je place encore d'autres pierres dans notre jeu. C'est surtout le problème des Temples de Shent qui m'inquiète. Ce sera vraiment un gros morceau ! Les communications entre le Daïgo et le Grand Temple parlent de plus en plus souvent de l'Opération 99, même si ce n'est ni directement ni consciemment..."

"Inconsciement ? Comment ça ?"

"Au sens qu'ils n'ont pas encore réalisé que les nombreuses nouveautés apparues sur Boar ont un lien, ni que c'est moi ce lien, ni qu'elles aient un but unique. Mais les Shentistes sont la seule organisation vraiment centralisée de Boar, à part notre Cenco, et ils sont en mesure de rassembler mille indices et de les mettre en relation, et ils le font et se sentent intrigués. Pas encore menacés, c'est vrai, mais certainement pas satisfaits qu’autant de choses changent soudain hors de contrôle et sans l'intervention de Shent... Tôt ou tard ils comprendront que quelqu'un tire les ficelles dans l'ombre et est en mesure de les affronter... En outre, bien que le Grand Temple n'ait jamais parlé de moi au Daïgo, je sens qu'ils essaient de me mettre hors de combat... et je crains que tôt ou tard ils n'arrivent à relier mon nom à toutes ces nouveautés qui apparaissent. Et pourtant il doit y avoir moyen de... Attends... J'ai peut-être trouvé une bonne pierre..."

Il l'exposa à Tha. Dorénavant toutes les nouveautés devraient être attribuées à Shent, à demi-mot, par de vagues allusions... de sorte que le bruit en parvienne au Grand Temple et qu'il cherche dans ses rangs la cause de tant de changements... Peut-être pourraient-ils ainsi arriver à attiser la tension entre le Parti de la Porte et celui du Trône... Ils en discutèrent puis Mar envoya un mémo à Doryt, le responsable de la propagande au Cenco, pour qu'il mette l'idée au point et la rende opérationnelle.

Puis, au cinquième mois de cette année, survint le premier grand événement qui mit à l'épreuve le Nouveau Pacte. Le Château Krof envoya un message au château Olz prévenant qu'une bande de Pillards d'environ six cents hommes se dirigeait vers eux. Puis arriva à Olz un autre message, du château Ylen, annonçant qu'une bande de Pillards de près de quatre cents hommes descendait au sud vers Ville-Close. Olz demanda aussitôt aux deux châteaux d'envoyer leurs Armés à leur aide, puisque l'attaque sur deux fronts de plus de mille Pillards pouvait être très dangereuse.

Aussi Krof envoya trois compagnies et Ylen deux. Mar en fut informé par ses services secrets, par les hostels, et il forma aussitôt une compagnie qui voyagea en marroues. D'après ses calculs, les deux bandes de Pillards arriveraient à Ville-Close vers le vingt et un du mois, peut-être même que celle venant du nord arriverait le lendemain. Les compagnies Krof devaient arriver le vingt-deux et celles de Ylen le vingt-trois. Si tout allait bien les hommes de Mar, à marche forcée, pourraient arriver à Ville-Close le vingt-trois au soir... Il était important pour ses plans que ni les Pillards ni les renforts n'arrivent avant le vingt-trois : Mar et ses hommes devaient prendre part à la bataille.

Il alla immédiatement à l'hostel d'où il appela le Cenco. Il parla de la situation avec Ehmos Wyere, le responsable des châteaux. Après une brève discussion, un plan prit forme : les plateformes gravitationnelles, utilisées de nuit à pleine puissance, à quelques mètres du sol, manœuvrées de façon appropriée, pouvaient soulever un grand vent et ainsi provoquer une véritable tempête de poussière. En manœuvrant bien, les plateformes pourraient rester cachées par la poussière soulevée et ainsi semer des trombes d'air pour après dévaster les campements des Pillards et faire obstacle aux colonnes d'Armés pour ralentir leur marche le temps nécessaire.

Ehmis promit de se mettre aussitôt au travail pour régler le moindre détail. Puis Mar forma une compagnie et se mit en marche. Il emporta avec lui un microcommunicateur pour suivre le déroulement de l'opération. Ils sortirent du château Sun le dix-huit au soir. Pendant la nuit Mar, tout en poussant à pleine vitesse sa marroue vers Beaucoteau, apprit que la bande venant du sud était déjà en pleine tempête de poussière, laquelle cessa à minuit pour se déplacer vers la colonne des Armés Krof. Quand elle s'apaisa peu avant l'aube, les deux groupes étaient arrêtés pour essayer de se réorganiser, de récupérer leurs bagages emmenés au loin par le vent puissant et de se remettre des émotions de ce vent inattendu et furieux.

Mar gagna ainsi une demi-journée sur la colonne venant du sud. Ils avancèrent toute la journée d'après. Pour accélérer la marche Mar avait fourni aux deux tiers de ses hommes de simples marroues à remorque. Un homme poussait une marroue et le traîneau portait les bagages et les armes de trois hommes et un autre une marroue dont le traîneau portait le troisième homme qui dormait ou mangeait. Puis le troisième remplaçait le premier qui allait manger ou se reposer, avant de venir relayer le second, et ainsi de suite, ils pouvaient ainsi faire avancer toute la colonne sans jamais faire d'étape. Ils gagnaient ainsi les deux cinquièmes du temps de parcours, tant grâce aux marroues qu'au système de rotation. Le climat était doux de sorte que la fatigue n'était pas excessive.

La nuit du dix-neuf la tempête de poussière se déchaîna sur les deux groupes venant du nord avec le même succès. La nuit du vingt le vent reprit pour les deux contingents venant du sud, celle du vingt et un seulement sur la bande de Pillards arrivant du sud, la nuit du vingt-deux seulement sur les deux bandes de Pillards, tant celle du nord que celle du sud.

En fin d'après-midi du vingt-deux, la bande de Pillards arrivant du sud établit son campement en vue de Ville-Close pour passer la nuit. Ville-Close était déjà en alarme. Au matin du vingt-trois les trois compagnies Krof arrivaient en vue du campement des Pillards et se mirent en position. Vers midi arriva du Nord la seconde bande de Pillards et les deux bandes échangèrent des signaux avec des miroirs, puis se mirent à descendre vers les murs de la ville. Entre temps, du Cenco, avaient afflué à l'Hostel de nombreux volontaires déguisés en Mercenaires pour le défendre d'une éventuelle attaque des Pillards.

Vers la première heure du troisième tour, certains Pillards lançaient quelques escarmouches contre les murs de Ville-Close, tandis que les autres montaient et plaçaient une grande arbalète lanceuse de feu. Une heure plus tard arrivaient aussi les deux compagnies d'Armés Ylen. Les Pillards ne les avaient pas découvertes et ne soupçonnaient pas être suivis. Le contingent de Mar n'était plus qu'à quelques heures de route de Ville-Close.

Peu après le coucher du soleil, les Pillards lançaient leur première attaque sérieuse, massive, en lançant des boules d'herbe sèche et de résine enflammée. Les Krof et les Ylen approchèrent avec précaution dans le dos des Pillards, à couvert de l'obscurité qui tombait, attentifs à ne pas se faire entendre. Les hommes de Mar n'étaient plus qu'à une demi-heure derrière les Krof. Ville-Close se défendait et en ville les habitants couraient sur les toits et dans les rues étouffer et éteindre les boules enflammées avant qu'elles ne puissent causer trop de dégâts.

A trois heures et sept minutes du troisième tour du vingt-trois, les Krofs sortaient à découvert et attaquaient dans leur dos les Pillards et quelques minutes après les Ylen aussi s'élançaient en hurlant et jetaient la pagaille chez les Pillards, à présent pris entre deux fronts. Une incroyable confusion régna vite dans les ténèbres. C'était une nuit sans aucune des trois lunes, et donc très sombre. Puis arrivèrent aussi sur les lieux les hommes de Mar qui se mirent en ligne et allumèrent de grandes torches.

Plus qu'une vraie bataille c'était une grande mêlée qui se développait, faiblement illuminée par la seule lueur des boules incendiaires pas encore lancées par les Pillards et par les flambeaux des hommes de Mar. La compagnie dirigée par Mar comptait trente deux volontaires parmi ses cent vingt neuf Armés. Ces trente deux hommes étaient munis de fausses arbalètes qui cachaient de puissants paralysateurs. Dans la nuit la ligne de la compagnie de Mar avança et les trente-deux paralysateurs cachés furent activés, faisant tomber endormis des dizaines d'hommes, surtout des Pillards, mais aussi quelques Krof et Ylen, ce qu'il était impossible d'éviter dans cette mêlée.

A une heure du premier tour du vingt quatre, tout était fini. Les hommes de Mar, Armés et écuyers, tournaient sur le champ de bataille ligoter les Pillards encore en vie, et Ville-Close ouvrait ses portes et les Armés Olz en sortaient pour porter aussitôt main forte aux Ylen et Krof non atteints par les rayons paralysateurs et liquidaient les dernières poches de résistance des Pillards.

A l'aube, quatre cents quatre vingt trois Pillards étaient prisonniers, cinq cent cinquante deux morts, en plus de douze Olz, soixante douze Krof, vingt-sept Ylen et trois Sun morts. Les blessés, plus ou moins graves, étaient nombreux. Le Châtelier Olz et le Régisseur de Ville-Close sortirent remercier les Armés accourus porter main forte. Sans leur aide la ville aurait très difficilement pu résister à l'attaque si massive de tant de Pillards.

Pendant que les Olz préparaient la cérémonie solennelle pour la crémation d'autant d'Armés morts, Mar demanda au Châtelier Olz et aux étendards Krof et Ylen leurs intensions envers les quatre cents quatre vingt trois Pillards faits prisonniers.

La réponse fut unanime : "Après les obsèques, ils seront tués."

Mar s'y opposa : "Pourquoi un tel mépris de la vie humaine ? Les tuer n'a pas de sens, ils peuvent nous être utiles !"

"Utiles ?" demanda le Châtelier Olz, "De quelle façon ?"

"Et bien, par exemple en les vendant comme esclaves aux Marchands. Ce sont tous des hommes forts et valides." Proposa un étendard Krof.

"Ce pourrait être une idée... mais aucune caravane de Marchand n'est attendue avant au moins trois cycles. Qu'en faire d'ici là ? Où les mettons-nous ? Devons-nous les nourrir à nos frais ? Et je ne crois pas que les Marchands les achèteraient tous."

Mar laissa la discussion se poursuivre un moment, puis il dit : "J'ai peut-être une idée..."

Ils se turent tous et le regardèrent attentivement.

"De quoi s'agit-il ?" demanda enfin le Châtelier Olz.

"Nous pouvons les faire travailler pour nous. Tout d'abord pour réparer les maisons abimées de la ville. Puis, cela fait, ou même en même temps, ils peuvent renforcer les deux ponts de bateaux de Ville-Close, ou mieux, les refaire en pierres et en bois. Après ils pourraient travailler à arranger les routes entre les villes sous notre protection, les débroussailler, désherber, élargir, combler les trous, aplanir les tronçons les plus irréguliers, voire les paver de pierres pour qu'elles puissent être parcourues en plus grande partie en marroue... ou par les véhicules de transport de marchandise à quatre roues, qui sont à l'étude à Centremer, mais dont l'état actuel des routes rend l'utilisation difficile..."

La discussion s'enflamma aussitôt.

"Mais, ce sont des Pillards, ils ne sont pas fiables, ils pourraient se rebeller et s'échapper..."

"Attachés et tenus à l'œil par des Armés, séparés en petits groupes, ils ne seraient pas si dangereux. De plus, au premier signe de rébellion ils savent qu'ils risquent d'être tués..."

"Mais où les logeons-nous ? Comment les nourrissons-nous ?"

"Pour le logement, nous pouvons leur faire se construire de simples abris... et le travail qu'ils feront pour nous nous paiera bien les vivres que nous leur donnerons."

"Mais qui les gardera ?"

La discussion continua toute la matinée, sans arriver à une conclusion. Mais il était déjà positif de discuter comment il serait possible de les utiliser plutôt que comment les tuer. A midi la discussion fut interrompue par le commencement des obsèques. Les citoyens de Ville-Close offrirent de l'argent pour les victimes des autres châteaux et donnèrent les urnes pour leurs cendres.

Mar envoya un volontaire à l'hostel. Rynay Silyne, le Frère Hostelier, vint en ville et pendant la veillée funèbre des obsèques il demanda à parler au Régisseur de Ville-Close, en feignant de ne pas connaître Mar.

"J'ai eu vent de la discussion sur le sort des prisonniers. Si les Armés et le Régisseur le permettent, j'aimerais faire une proposition. Je suis disposé à les acheter et à les entretenir si la ville paie le coût des matériaux pour refaire les ponts : pour l'hostel aussi ce travail serait utile. Pour les garder, j'ai un petit groupe de Mercenaires, hôtes de mon hostel, à qui j'ai déjà parlé : je les paierai et ils surveilleront les prisonniers. Je pourrai aussi m'occuper de leur logement..."

Après une courte discussion la requête de l'hostelier fut acceptée. La nuit même l'hostel paya trois valeurs et neuf poids qui furent distribués entre les trois châteaux au prorata du nombre de victimes, et acheta ainsi tous les prisonniers. Alors sortirent de l'hostel la cinquantaine de Mercenaires, des hommes de Mar en fait, qui les séparèrent en groupes et escortèrent les prisonniers dans l'enceinte de l'hostel. Le lendemain des abris provisoires furent construits au jardin pour ceux qui désormais étaient appelés des "esclaves".

Mar n'était pas du tout satisfait d'avoir réintroduit l'esclavage, qui néanmoins existait en partie déjà sur Boar grâce au village des Accueilleurs, mais cela avait été le seul moyen d'éviter le massacre des prisonniers.

Les obsèques durèrent presque un cycle, vu le nombre de morts, bien que pour l'occasion les cérémonies aient été simplifiées. Pendant ce temps Mar discuta avec ses hommes et ils décidèrent "d'acheter" à l'hostel une cinquantaine d'esclaves à emmener avec eux à Port-Salut. D'autres furent tout de suite mis au travail pour refaire les ponts, divisés en groupes de quarante par pont. Chaque groupe devait travailler un tour et être remplacé au tour suivant. Les esclaves restants furent mis au travail pour améliorer les routes aux alentours.

Quand Mar repartit, la marche fut bien plus lente avec leurs cinquante esclaves, attachés ensemble par groupes de dix, par les chevilles, la taille et le cou, et gardés à vue par les écuyers, l'arme à la main. Mar se demandait encore s'il avait bien fait de faire cette proposition et de la concrétiser. Pendant le voyage il en parla avec Wynsten.

"Tu peux toujours leur offrir la possibilité de racheter leur liberté s'ils se comportent bien. Ce ne serait pas un esclavage véritable, ni définitif, mais une façon de les aider, s'ils le veulent, à se réinsérer dans la société."

Mar acquiesça mais loin d'être convaincu ni satisfait : "Il faudrait trouver le moyen de leur donner la possibilité de se réinsérer sans les exploiter, de façon plus humaine, sans les traiter comme des bêtes au marché..."

"Mais c'est eux, en choisissant de se faire Pillard, qui ont choisi d'être des bêtes !" Objecta Wynsten.

"Peut-être faudrait-il les mettre dans un centre, une ville faite exprès pour eux où apprendre un métier, changer, être rééduqués..."

"Ils s'évaderaient et redeviendraient Pillards !" répliqua Wynsten.

"Et d'ailleurs on ne peut pas construire un autre Boar dans Boar..." ajouta Mar. "Et puis, si cette solution devait prendre forme... Combien deviendraient vraiment des esclaves... et leurs fils seraient-ils aussi esclaves ? Cela ne doit pas arriver, à aucun prix !"

"Mais c'est le revers de la médaille. Si l'idée se propageait, les Armés essaieraient dans les batailles de tuer moins de Pillards et de faire plus de prisonniers... cela sauverait de nombreuses vies..."

Mar acquiesça encore : "Si... si les esclaves étaient tous entre nos mains, peut-être pourrait-on leur garantir une condition plus humaine..." murmura-t-il. "Je dois dire à Cenco d'introduire sur Boar un nouveau type de communauté : les esclavagistes... un peu comme les Mercenaires, un groupe semi-nomade, avec une ville où emmener les prisonniers, les préparer à travailler... libérer les meilleurs d'entre eux et leur trouver un bon travail... Peut-être en faire d'abord des Maîtres dans leur métier et leur faire aider les esclavagistes à récupérer d'autres prisonniers... Mais on ne les appellera pas esclavagistes, ni Mercenaires... On pourrait dire... récupérateurs, ou gardiens voire vigiles, éducateurs... Non, Vigile c'est bien. Et la ville doit avoir une position centrale. Pas de château, les Vigiles eux-mêmes suffiraient... Oui, oui on peut essayer. Une autre ville, la troisième que je fonderais... D'abord Aiguevive, puis Centremer, et maintenant... Vieneuve. Qu'en dis-tu, Wynsten ?"

"C'est un beau nom."

"Non, je parlais de l'idée ! J’aurais dû y penser avant..."

"Ça peut marcher, Mar. Qui penses-tu charger de s'en occuper ?"

"Adlo comme responsable au Cenco... et le chef de la ville... Libéré ! Oui, Libéré Swooney peut être la bonne personne. Il choisira lui-même ses hommes, et peut-être le ferai-je aider par Trinkloh... et par Pel ? D'ailleurs, se sont-ils mariés depuis ?"

"Oui, Mar, je te l'avais indiqué."

"Je ne m'en souviens pas. Tant mieux. Dès que nous serons à Sun j'en parlerai à Tha, puis on réunira Adlo, Libéré, Pel et Trinkloh... je crois vraiment que ça peut marcher."

Mar se sentit aussitôt un peu soulagé. Le voyage se poursuivit lentement. Une fois au château Sun ils furent accueillis en grande fête. Mar sut que depuis était arrivée de la planète Kyora la traduction intégrale des mystérieux manuscrits du Fondateur. Il avait vu juste : l'écriture était les idéogrammes du petit peuple de la planète terre dont provenait la Famille de Kyora, une Famille qui remontait à plus de quatre mille ans avant, peut-être la plus ancienne de toutes les Familles, originaire d'un antique endroit mythique appelé Yamato. Leur ancienne langue, morte depuis mais pas oubliée sur Kyora, le nihongo, avait été utilisée par le Fondateur pour écrire les parties les plus importantes et personnelles de ses messages et mémoires. Mar se réserva de les lire attentivement plus tard.

Il mit Tha au courant de son idée de nouvelle ville et son époux fut d'accord. Alors il alla au Cenco avec Wynsten et Tha après y avoir fait convoquer les quatre autres. Et c’est le dix-huit du sixième mois qu’eut lieu la rencontre dont naquirent Vieneuve et les Vigiles.


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