Au petit matin quatre Etendards vinrent chercher Mar et ses hommes tandis que quatre autres escortaient le premier champion. Ils sortirent sur la place. Les gens étaient maintenus derrière par les Armés Sun alignés. D'autres regardaient depuis les remparts du château. Personne ne voulait rater le spectacle d'un défi. Mar chercha des yeux Pendory ou les membres de son équipage mais ne reconnut personne. Les deux groupes d'étendards accompagnèrent les défieurs aux deux extrémités de la place. Puis le premier champion alla vers la bannière de défi, l'enleva et la confia à Mar.
"Voici l'endroit choisi pour notre combat."
"C'est ton privilège." Dit Mar et il remit à Tha la bannière de défi. "Tirons au sort quel défi nous ferons, le tien ou le mien." Ajouta Mar.
Alors un Etendard s'avança au centre de la place et leva haut un cube en bois à trois côtés rouges et trois noirs.
"Choisis une couleur, Noble esh-Mar."
"Rouge, la couleur du défi."
L'étendard lança haut le dé qui retomba et roula : "Noir !" proclama-t-il.
Les deux protagonistes avancèrent, vérifièrent sans le toucher et confirmèrent : "Noir !"
Alors l'Etendard, avec la hampe de sa bannière, traça deux lignes parallèles dans la poussière environ cinq mètres l'une de l'autre. Les deux adversaires prirent place derrière les lignes.
Puis l'Etendard dit : "Si pendant le combat vous veniez à toucher la ligne des Armés, ils vous repousseraient vers le centre sans que ne cesse le combat."
Mar fit une grimace : ça pouvait être dangereux, il lui faudrait absolument éviter de toucher ou même d'approcher la ligne d'Armés.
Puis l'Etendard donna le signal de départ. Le colosse Greymem se prépara à l'attaque, les jambes un peu écartées, les genoux fléchis, le corps un peu penché en avant, les bras écartés du corps. C'était un amas de muscles puissants, prêt à attaquer et à écraser l'adversaire. Greyem souriait, sûr de lui. Mar aurait pu vaincre et le terrasser facilement mais il se dit qu'il ne devait pas humilier son adversaire ni mécontenter les Armés Sun dont il pourrait devenir, espérait-il, le Châtelier.
Il prit aussi la même position, conscient d'être minuscule et fragile devant son adversaire. Ce dernier se balançait de droite à gauche, se préparant à l'attaque en étudiant Mar. Mar feinta alors à droite mais s'écarta à gauche. L'autre l'avait prévu et s'élança à gauche, mais Mar arriva à s'écarter encore à droite et à l'éviter. Il se tourna aussitôt et se remit en position. L'autre aussi était de nouveau en position.
Après trois ou quatre feintes réussies, Mar fit un écart sous la charge de son adversaire. Cette fois il ne feinta pas, le champion le devina et tendit ses bras puissants pour le saisir. Mar jeta les pieds en avant et son corps en arrière, s'assit par terre, saisit le poignet de l'autre, lui mit un pied sur le ventre et le souleva en tirant son bras vers lui, roula sur le dos et le jeta sur ses épaules, se relevant aussitôt pour l'affronter.
Greyem s'était vite relevé. Maintenant il étudiait Mar avec plus d'attention. Cette fois c'est Mar qui attaqua, comme pour le frapper au ventre de la tête. Comme il s'y attendait, l'autre se pencha et tendit les bras pour le bloquer en l'attrapant aux épaules. Mar sauta soudain et frappa son adversaire, qui cherchait à présent à se relever, d'un pied sous le menton en l'envoyant tomber assis par terre. Le combat se poursuivit plusieurs minutes. Mar était maître de la situation, même si parfois il laissait à l'autre l'impression de dominer la scène.
Enfin, dans une spectaculaire cabriole, Mar arriva à mettre Greyem à terre sur le côté et à lui sauter dessus à pieds joints, plaquant ses épaules à terre après l'avoir assis sur le sol. Un "Oohh !" de déception s'éleva des Armés Sun et de la foule. Les hommes de Mar se taisaient, comme convenu.
L'Etendard avança et proclama : "Le premier défi est gagné par le noble défieur Esh-Mar."
Alors Mar alla vers Tha, dont les yeux lui souriaient, reprit la bannière de défi et la replanta à terre devant la porte. Greyem s'était relevé et était rentré, maussade, au château. Mar revint entre ses hommes. Les quatre Etendards rentrèrent au château et en ressortirent avec le deuxième champion. La cérémonie se répéta. Cette fois Mar choisit le noir et le rouge sortit. Il dut encore se battre de la façon choisie par son adversaire.
Quatre écuchants furent apportés et Mar dut choisir les deux siens. C'étaient des écuchants de type léger, à tête de cheval, c'est à dire hexagonaux à trois côtés adjacents égaux, concaves, dans les trente centimètres de long, puis deux longs côtés égaux droits, dans les soixante centimètres, reliés en bas par un côté tranchant de vingt centimètres. L'écuchant était en bois dur, à la verticale rugueux sur la moitié et lisse ailleurs, à l'horizontale, un peu bombé. A l'arrière il avait un bracelet et une poignée pour la main. C'était une arme d'attaque et de défense vraiment remarquable. Un coup bien placé avec le côté effilé, dit tranchant, pouvait bien couper un membre ou tuer. Un coup d'un autre côté pouvait aussi étourdir...
Mar, avec l'aide des siens, passa les bras dans les bracelets et saisit solidement les poignées. Puis les deux adversaires se placèrent derrière les deux lignes. Quand l'Etendard donna le signal, Meskel partit, un écu parallèle au corps et l'autre levé avec le tranchant devant, à l'assaut de Mar. Vu la taille de l'autre, la rencontre frontale ne convenait pas à Mar. Il attendit immobile jusqu'au dernier instant et fit un écart à gauche, du côté de l'écu vertical, évita la charge et se tourna vite en se jetant en avant avec les deux écus à la verticale.
L'autre avait vite tourné en abaissant l'écuchant à l'horizontale et il reçut le coup de Mar en reculant de deux pas pour ne pas perdre l'équilibre. Les écuchants résonnèrent dans le silence tombé sur la place. Mar recula vite. L'autre leva alors ses deux écuchants le tranchant en avant et chargea à nouveau. Mar se baissa d'un coup plantant avec force les écuchants au sol et quand l'autre, maintenant lancé, fut sur lui, il se plaqua au sol en inclinant les écus sur lui en protection.
Meskel tenta de baisser le tranchant mais ses pieds avaient heurté les écuchants de Mar qui força sur les genoux, abaissa encore le sommet des écuchants et en enleva les tranchants du sol. Meskel, pour ne pas tomber, projeta les écuchants devant lui, au-delà de Mar, chercha à écarter les jambes mais fut soulevé par les écuchants de Mar et s’écroula au-delà sur les épaules.
Mar s'était relevé dans un murmure général et s'était tourné en levant les écuchants prêts à frapper. Meskel avait vite tourné sur le dos en s'éloignant et se relevait avec agilité. Ils continuèrent longtemps. Cette fois ce n'était pas Mar qui gagnait du temps, Meskel était bon, mais il ne mit jamais Mar vraiment en danger ou dans l'embarras.
Alors Mar se mit à soumettre l'autre à une série d'escarmouches bien calculées pour étudier ses réactions spontanées. L'autre aussi l'étudiait, mais Mar prenait grand soin de ne pas répéter deux fois le même coup. Aussi comprit-il que l'autre essayait de l'entraîner dans un corps à corps, un des écuchants à l'horizontale et de passer le tranchant de l’autre écuchant sous celui de Mar dans le but de lui blesser une jambe ou un pied. Il devait donc prendre garde à garder le corps penché en avant. Mais pour appuyer son écuchant contre celui de Mar, l'autre aussi devait rester penché en avant.
Alors Mar lui tendit une perche, il se fit pousser deux ou trois fois avec de plus en plus d'énergie, puis soudain il céda en contournant l'écuchant sur lequel il fit pression avant de le retirer. Comme prévu, Meskel perdit l'équilibre vers avant mais se reprit aussitôt, alors Mar pencha l'écuchant sur le côté et pointa le tranchant avec lequel il arriva à couper son adversaire au flanc, sur la cuisse et une partie du kilt. Le sang surgit aussitôt. Meskel s'arrêta à mi attaque, baissa ses écuchants qu'il levait et un gémissement étouffé remplit l’air, provenant de mille bouches sur la place.
Mar fut déclaré vainqueur et alla de nouveau planter la bannière de défi pendant que Meskel rentrait au château se faire soigner. Le soleil était haut, midi était passé et c'était la fin des défis pour ce jour. Mar rentra avec les siens dans l'aile du château qui leur était réservée, manger et se reposer.
Tha était ému : "Jusque là tu t'en sors bien..."
"Oui, mon amour. Je n'ai jamais eu peur, je n'ai jamais été en danger, tu le sais."
"Oui, je sais. Mais repose-toi maintenant, chéri, tu en as besoin."
"Oui, je suis fatigué. Le deuxième était vraiment bon, un excellent guerrier. J'espère ne pas l'avoir blessé gravement."
"Je ne crois pas, même s'il semblait saigner beaucoup."
"Il visait mes pieds, ça a été son erreur. On ne peut pas viser au bas du corps sans se pencher en avant. Le Cenco avait raison de me conseiller ce château."
"Tu as dit que tu as douze infiltrés ici, mais aucun ne semble en ta faveur." Remarqua Tha.
"Ils ne sont que sept Armés et l'un d'eux est l’Etendard des Fos... Bien sûr qu'à ce stade ils doivent prendre le parti du Châtelier."
"Aucun des champions n'est un homme à toi, n'est-ce pas ?"
"Non, bien sûr."
Ils parlèrent encore un peu, à voix basse, enlacés dans leur chambre. Puis Mar s'endormit. Quand il se réveilla il faisait nuit. Par la fenêtre en trapèze inversé entrait la clarté ténue de la lune bleue, la seule dans le ciel. Tha dormait tranquille à côté de lui. Mar s'approcha de la fenêtre. Elle donnait sur la mer, calme, et de petites vagues faisaient un doux bruit de ressac contre le mur du château. A gauche, les grands navires silencieux, voiles baissées, se balançaient doucement. Une petite barque solitaire fendait l'eau et Mar entendit le bruit rythmé des rames avant même de la voir. Sur un des bateaux une lanterne passa en se balançant puis disparut. Le cadre de la fenêtre était relevé à l'intérieur et Mar se pencha en dehors de l'épais mur pour voir la ligne d'écume blanche sous la fenêtre.
Il se retourna et regarda Tha. C'était l'un des rares moments de quiétude dans cette phase agitée de sa vie. Son ombre s'étendait en diagonale jusqu'au corps de son époux : une ombre ténue et bleutée.
"Lidje dit que nous avons une âme... je n'ai pas bien compris de quoi il s'agit... cela doit ressembler à cette ombre... il dit que c'est la part de nous qui peut connaître dieu... dieu ! Connaître dieu ! Comment pourrions-nous le connaître en ne nous connaissant même pas nous-mêmes ? Tha, je le connais, mais... qui est Tha ? Comment puis-je prétendre le connaître si je ne sais même pas s'il rêve en ce moment et de quoi... Mais je l'aime. Alors peut-on aimer un dieu inconnu ? Mais Tha est là, réel, désirable, aimable...
"Lui, le dieu inconnu, où est-il ? Tha dit que dieu existe... et qu’il est comme l'air... que ça n'a aucun sens d'aimer l'air, et pourtant sans le respirer nous ne pourrions pas vivre... il dit qu'il ne faut pas penser à dieu mais le respirer... Qui dit vrai ? Il est facile d'aimer Tha, il est beau, même maintenant. Si je ne craignais pas de le déranger je lui ferais l'amour... Mais un dieu ! Peut-on faire l'amour avec un dieu ? Quand je fais l'amour à Tha je sens que naît une nouvelle réalité, différente, merveilleuse... Faire l'amour avec un dieu, avec dieu... si c'est possible, ça doit être à mourir d'émotion..."
Mar se recoucha. Ses yeux scrutaient l'ombre du plafond et cherchaient à en distinguer la structure.
"Oui, comme ma pensée cherche à deviner la structure du dieu inconnu... mais l'obscurité est trop épaisse, impénétrable... le soleil se lèvera-t-il jamais ?"
Lentement, Mar se rendormit.
Le matin suivant le rite du défi reprit. C'était le seizième jour du septième mois, la veille du solstice chaud. Cela commença par le rituel habituel. Les dés donnèrent cette fois la couleur de Mar et il échappa donc à la lutte à l'arbalète au profit de la lutte à mains nues. Mar était tranquille, certain de vaincre. Rityé semblait impassible, mais ses yeux dardaient et trahissaient son état de nevosité. L'Etendard fit tracer au sol un carré de trois mètres avec des piquets et des cordes tendues au sol. Les deux adversaires en vérifièrent la solidité puis prirent place dedans, à deux coins opposés.
Tha était serein et tenait en main la hampe avec la bannière de défi presque avec nonchalance. Mar se déshabilla vite. L'autre le regardait perplexe, puis l'imita. Mar apprécia : l'autre ne savait pas comment il se battrait, mais si Mar se déshabillait, cela voulait dire que les habits auraient aussi été une gêne pour lui, donc lui aussi se deshabilla. Son adversaire était rapide et intelligent.
Mar lança un cri d'attaque et sauta vers son adversaire. Lequel se précipita au centre du carré en cherchant à agripper Mar en vol. Mais Mar donna un vigoureux coup de reins et dévia, effleurant son épaule de la hanche. Rityé tomba sur le genou droit et Mar sur ses pieds. Rityé n'attaquait pas encore, il étudiait Mar qui fit deux ou trois feintes dans l'espoir que l'autre perde l'équilibre mais son adversaire lui tournait autour sans le lâcher des yeux.
Mar bondit à nouveau, leva un pied au-dessus de la tête et tourna sur lui-même pour le baisser d'un coup en visant la poitrine de son adversaire. Rityé arriva à esquiver en partie et fut frappé sur le côté. Il bascula,, se reprit mais persista à ne pas attaquer. Mar fit deux ou trois fendants, les mains droites, tendues, à vide, et contraignit l'adversaire à reculer.
Rityé plongea alors entre les jambes de Mar qui esquiva lestement. Mais Rityé regagna ainsi le centre du carré. "Très astucieux" pensa Mar. Il vola sur lui, dans le dos, le prit en passant les deux mains sous les aisselles en un nœud simple et d'un coup de reins il se jeta en arrière et souleva Rityé sur les genoux. Lequel agitait les bras en cherchant à se libérer. Mar se mit debout et Rityé arriva à poser les genoux à terre et à pousser violemment en arrière. Mar le lâcha d'un coup en s'écartant, sauta de côté, lui saisit un bras et pivota en le soulevant du sol et en le lançant vers le bord. Rityé tomba à cheval sur la limite du carré mais roula aussitôt dedans en se relevant.
Bien que ne connaissant pas le chushin, Rityé en saisissait rapidement les principes de base. Mar aurait put mettre un terme au combat tout de suite mais il préféra ne pas le faire. Sur sa planète d'origine on aurait dit qu'il jouait comme le chat avec la souris. Mar n'avait jamais vu de souris sauf dans l'encyclopédie électronique, mais il avait déjà vu des chats au zoo de l'université.
Rityé était de nouveau debout, dans le carré, presque au milieu. Mar était debout à côté de la corde tendue. Ils continuèrent ces escarmouches de coups, pauses et attaques. A présent son adversaire aussi tentait quelques timides attaques. C'était justement ce que voulait Mar. Il décida de lui tendre une perche. Il se laissa jeter à terre, se releva en lui tournant le dos, l'entendit attaquer pour le pousser dehors, fit une pirouette de côté pour sortir de sa trajectoire et, quand Rityé fut à côté de lui, il le frappa dans le dos de sa jambe relevée.
Rityé tomba dehors à genoux mais ses pieds étaient encore dans le carré et seule une main touchait terre. Mar lui permit de rentrer. Rityé le regarda stupéfait. Il s'était rendu compte que Mar aurait pu le pousser plus fort et le faire entièrement sortir ou simplement maintenant pousser ses pieds dehors... mais qu'il ne l'avait pas fait. Maintenant Rityé se sentait bien moins sûr de lui, même si les Armés Sun paraissaient tranquilles, encore sûrs de ses capacités. Mais Rityé commençait à sentir pleinement les possibilités et les capacités de son adversaire.
Mar l'attendait. Son adversaire semblait désormais presque résigné, néanmoins il n'arrêtait pas de se battre. Mar lui fit signe d'attaquer, en souriant.
L'autre haussa les épaules et lui murmura : "Qu'attends-tu ?" sans cesser de rester en garde.
Toujours à voix très basse, pour que les Sun ne les entendent pas, Mar répondit : "Je ne veux pas t'humilier."
"Pourquoi ?" demanda Rityé.
Ils s'étudiaient en se tournant autour. Mar ne répondit pas. Rityé fit une feinte d'attaque que Mar ne contra pas.
"Bravo." Chuchota Mar.
"Ne te moques pas de moi..." murmura l'autre l'air fatigué.
Alors Mar sauta, attrapa le poignet de Rityé, fit une pirouette pour lui faire perdre l'équilibre en arrière, accéléra en visant les talons à terre tandis que l'autre tentait de poser un pied en arrière pour ne pas tomber, il le souleva légèrement de terre, toujours en tournant rapidement sur lui-même. Rityé rua furieusement, Mar accéléra encore et le souleva encore plus haut et enfin il le lâcha soudain. Rityé vola hors du carré et tomba à un mètre du bord. Un lourd silence tomba sur la place.
L'Etendard déclara la victoire de Mar, qui sortit du carré, prit la bannière de défi et la planta à sa place. Il se rhabilla pendant que Rityé faisait de même et, en passant près de lui pendant que l'Armé s'éloignait vers la porte du château, il lui chuchota : "Tu es très bon, Rityé."
Ce dernier jeta un bref coup d'œil surpris et rentra sans un mot.
Puis le dernier champion fut accompagné sur la place. Les dés à nouveau jetés, un air de soulagement apparut sur le visage de Duhayt quand le sort lui fut favorable. Les deux "têtes d'oiseau" furent apportées, les massues caractéristiques des Mercenaires, hérissées d'aiguillons sur la moitié de la sphère du bout, une espèce de hache sortant de l'autre moitié de la sphère et une longue pointe sortant du côté opposé au manche.
Mar les regarda, les soupesa et choisit la sienne. Là, Mar aurait eu plus de chance de s'en tirer en luttant à mains nues qu'avec la tête d'oiseau, arme que l'autre devait bien mieux connaître que lui. Mais il ne pouvait pas se défaire de la tête d'oiseau sans soulever d'objections. Il n'en serait cependant pas de même si c'était son adversaire qui la lui faisait voler au loin...
Les habituelles deux lignes d'espacement furent tracées. Mar lut dans les yeux de Duhayt sa détermination de le tuer et il sentit un bref frisson. Mar estima que cette fois il avait douze pour cent de chance d'être battu, peut-être tué... Quand l'Etendard donna le signal du début, Duhayt commença aussitôt à faire voltiger sa massue entre ses mains avec l'expertise d'un jongleur. Mar lut un regard ravi dans les yeux des spectateurs.
Il resta immobile, la tête d'oiseau serrée des deux mains, à moitié levée. Duhayt s'approcha, sûr, presque lentement, sans le perdre de vue un seul instant, guettant la moindre réaction. Mar le laissa approcher en restant immobile. Son adversaire le regardait, un très léger sourire moqueur aux yeux, la bouche un peu relevée aux coins, les yeux mi-clos. La lourde arme continuait à voltiger vertigineusement, de sorte qu'il était difficile de deviner de quel côté viendrait l'attaque.
Puis Mar vit un petit glissement des muscles de Duhayt et ses yeux se poser une fraction de seconde sur un point précis, aussi comprit-il comment viendrait l'attaque, juste avant qu'elle n'arrive. Il sauta avec son arme dans cette direction et on entendit le choc fort des deux massues en l'air. Duhayt ne parut pas surpris, il sauta en arrière, l'arme toujours en main, et se remit à la faire tourner. Mar abaissa la sienne en l'empoignant avec force et en dirigea la pointe vers l'adversaire, en avançant lentement. L'autre ne se déplaça pas. Mar avait du mal à suivre les moulinets de l'arme, mais il savait que les yeux de son adversaire trahiraient ses intensions. Et en effet ce dernier, quand il décida de frapper, regarda l'épaule gauche de Mar, qui fit aussitôt un écart à droite en tentant une fente avec son arme.
Aussitôt Duhayt déplaça avec force son arme à gauche, déviant celle de Mar et sauta rapidement en arrière. Mar fit une pirouette et attaqua à droite. Mais Duhayt était prêt et intercepta à nouveau la trajectoire de l'arme de Mar. Les épines des deux armes s'encastrèrent et enfin Mar sentit la tête d'oiseau lui échapper des mains. Sa massue vola au loin et par réflexe quelques Armés Sun s'écartèrent même si la masse toucha terre avant de les atteindre. Duhayt se mit aussitôt entre Mar et son arme, et se remit à faire voltiger la sienne, un sourire satisfait et cruel à la bouche.
Mais à présent Mar se sentait dans son élément : il pouvait lutter à mains nues. Quand son adversaire fit bondir de bas en haut sa massue pour tenter de le frapper à la poitrine, Mar fit un de ses sauts prodigieux, jetant le torse en arrière et levant la jambe qu'il tendit en avant pour frapper Duhayt au coude et ainsi dévier la massue vers la droite.
Mar retomba sur le pied gauche, cria et se jeta en avant sur la gauche en effleurant de l'épaule la hanche de son adversaire qui chancela. Mar atterrit sur les bras et la nuque et par une roulade il se rétablit et resauta en arrière, un demi saut périlleux, frappa Duhayt dans le dos et le fit tomber en avant, sur les genoux, il se tourna rapidement pendant que l'autre tentait de le frapper là où il savait qu'était Mar, dans son dos, avec la tête d'oiseau. Mar plaça vite un doigt de sa main tendu sous l'oreille droite de Duhayt qui s'écroula par terre, évanoui.
La massue effleura l'intérieur du bras de Mar et le blessa superficiellement et le sang coula de son bras. Mar retourna vers sa massue, la prit, alla vers son adversaire évanoui et prit aussi sa massue, les leva une dans chaque main, les pointes en bas et les planta fort en terre, en effleurant à peine le corps de Duhayt, pour clouer au sol son kilt de l'une et sa chemise de l'autre.
Puis il regarda vers l'Etendard arbitre du défi. Ce dernier ne s'attendait pas à une conclusion si rapide de la rencontre. Du bras de Mar, son sang coulait sur le corps de son adversaire immobile.
Mar cria : "Il a arrêté de se battre. Moi je peux encore continuer. J'aurais facilement pu le tuer. Y a-t-il quelque doute sur qui est le vainqueur ?"
Dans le silence général l'Etendard déclara : "Le noble défieur Esh-Mar a vaincu tous les quatre champions de notre Châtelier."
Alors Mar alla prendre la bannière de défi des mains de Tha et la planta pour la cinquième fois à sa place.
"Le Châtelier Sun viendra maintenant recevoir ton défi." Proclama l'Etendard.
Duhayt gisait encore à terre, inanimé. Personne ne semblait s'occuper de lui. De l'intérieur du château provenait le son d'un basken et le Châtelier arriva par la porte et s'arrêta un instant sur le seuil. Il regarda autour de lui, l'air assuré et fier, puis, comme s'il était un peu étonné, il arrêta son regard sur la bannière de défi, puis sur Mar.
"Oh, noble défieur Esh-Mar, as-tu emporté avec toi ta litière funéraire ?"
La question n'était pas rituelle et Mar répondit : "Bien sûr, c'est le seul cadeau que j'ai emporté d'Esh pour toi !"
"Ne parle pas de victoire avant d'avoir gagné." Répliqua impassible de Châtelier Sun.
"Et toi ne parle pas de mort avant de l'avoir donnée." Répondit promptement Mar.
L'Etendard arbitre s'interposa : "Noble défieur Esh-Mar, tu sais que la coutume réserve au Châtelier le choix de l'arme et du lieu et à toi celui de l'heure."
"Bien sûr. J'attends de connaître les choix du Châtelier Sun, puis j'annoncerai le mien."
Le Châtelier dit alors : "L'arme ? C'est la hache en fer !"
Un murmure se leva de la place.
L'Etendard parut perplexe : "Mais... nous n'en avons qu'une au château... la tienne."
"Si le Noble Défieur ne s'en est pas pourvu, ce n'est pas ma faute." Déclara le Châtelier moqueur.
Mar s'inclina : "Cela me va. Ne pouvant utiliser d'arme différente de la tienne, comme il n'y en a qu'une dans ton château, je n'utiliserai rien d'autre que mon corps."
Autres murmures stupéfaits. Mais après la démonstration donnée avec Duhayt, tous comprirent que Mar n'était pas effrayé.
Le Châtelier ajoura alors : "Quant au lieu... ce sera sur la partie du mur comprise entre l'angle nord-est et l'échelle de la porte."
C'était un bout de mur de quarante centimètres de large avec une rambarde dans les quinze centimètres : il était clair que le Châtelier avait bien choisi le lieu : Mar devrait s'y trouver en difficulté pour faire ses sauts et ses voltiges. Et une chute du mur serait presque à coup sûr mortelle.
Mar s'inclina encore, serein, tandis que la foule commentait, excitée, les choix astucieux du Châtelier.
Puis Mar se redressa, leva les épaules et dit : "L'heure sera demain midi, sur le coup du solstice long."
Le Châtelier s'inclina en signe d'acceptation.
Mar dit alors : "Il est du privilège du noble défieur de faire une reconnaissance du lieu du défi juste avant que le défi ne commence."
"Certainement."
"Demain, cinq primes avant midi, j'effectuerai ma reconnaissance."
"Ainsi sera fait."
Le Châtelier rentra. Puis ce fut le tour de Mar et des ses gens. Pendant qu'il partait pour rentrer, il vit qu'enfin quelqu'un allait secourir Duhayt.
Une fois rentré, Mar se déshabilla, se lava longuement et se fit soigner le bras. Puis ils mangèrent tous ensemble. Aussitôt fusèrent les commentaires sur la journée et le défi du lendemain.
Tha était préoccupé : "C'est pire que je ne pensais. Le Châtelier a fait un choix excellent et astucieux."
"C'est dans son droit."
"Mais à présent tu es en danger, Mar...c'est très étroit là-haut et tu seras désarmé."
"Lui aussi est en danger, c'est étroit pour lui aussi."
"Mais tu ne pourras pas sauter et bouger librement."
Mar sourit : "Bien sûr, je devrai faire attention. Mais tu ne connais pas encore bien le potentiel du chushin. Il est vrai que je ne suis pas un grand champion, mais j'ai encore beaucoup de possibilités que je garde en réserve pour le Châtelier."
Il vit que Tha était encore inquiet. Alors il prit un bocal en beau verre bariolé, le posa par terre à l'envers et monta dessus sur la pointe des pieds. C'était un cercle de dix centimètres de diamètre et Mar arrivait à peine à y poser la pointe des pieds. Il se détendit, se concentra, se tendit et soudain il fit un saut périlleux complet et retomba les deux pieds sur le fond du bocal sans qu'il ne se déplace d'un seul millimètre, puis se redressa, tranquille, descendit et remit ses sandales.
Tha lui serra le cou entre ses bras : "Oui, peut-être que quarante centimètres te suffiront... Mais maintenant, je vous en prie, ne parlons plus de ce défi. Mar doit se reposer, il doit être en forme pour demain."
Mar serra Tha à la taille : "Tu es trop tendu, Tha... détends-toi, tu verras que tout ira bien."
"Je commence à me sentir un peu nerveux, Mar... et je ne devrais pas parce que tu dois être serein, surtout à cette heure."
Ils se retirèrent dans leur chambre.
"Tha... tu as envie ?"
"Maintenant ?"
"Oui."
"Bien sûr... si toi tu as envie, je suis là. Viens, Mar..."
Ils rejoignirent les autres pour le dîner. Ils bavardèrent un peu puis ils allèrent tous dormir.
Le lendemain Mar se réveilla tard. Ils étaient déjà tous debout. Ils prirent ensemble un repas frugal. Le marque temps indiquait deux heures du second tour : il restait une heure jusqu'à midi. Alors il partit contrôler le mur où se déroulerait le défi. Accompagnés par l'Etendard et quatre noyaux d'Armés, ils sortirent du château et se rendirent au lieu choisi par le Châtelier.
Mar vérifia minutieusement l'endroit, pierre par pierre, testant sa consistance de ses pieds nus et des doigts. L'Etendard regardait attentivement. Mar parcourut encore tout le secteur de part en part, en le mesurant et en comptant mentalement. Quelques primes avant midi, sous le mur, des deux côtés, toute la ville et de nombreux Armés étaient rassemblés. Le Châtelier avança sur le mur, sa hache brillante à l'épaule et la bannière de défi dans l'autre main, suivi des Etendards avec leurs drapeaux.
A une extrémité du mur se trouvaient les hommes de Mar, à l'autre les Etendards. Le Châtelier remit à Mar le drapeau rouge et celui-ci le passa à Tha.
Alors un Etendard avança et récita : "Que le Châtelier soit le plus capable de tout le château au combat. Et si un Armé d'un autre château prétend être plus fort ou vaillant, qu'advienne un défi où chacun montrera sa propre valeur et ses capacités devant tous les Armés du château. Le vainqueur sera Châtelier et décidera du sort du vaincu.
"Si gagne le défieur, les Armés lui feront serment de fidélité et de soumission. Celui qui ne jurera pas sera éloigné du château selon les règles. Le nouveau Châtelier réorganisera les compagnies et les noyaux, après avoir écouté les Armés restés. Le noyau du noble défieur devenu Châtelier et d'autres Armés éventuellement choisis dans d'autres châteaux, en nombre égal à ceux qui sont partis, peuvent être introduits au château dans les trois mois.
"Si gagne l'ancien Châtelier, le noyau du défi, sauf le défieur, a le droit de rentrer sain et sauf à son château d'origine. Ainsi écrivit le Fondateur et ainsi sera-t-il fait."
Tous les Armés dirent en chœur : "Ainsi sera fait, nous en serons témoins"
Mar regarda le Châtelier, son uniforme jaune brodé de cyan et les armes brodées en fil d'or qui brillaient sous le soleil haut. Les deux adversaires s'inclinèrent. Puis le Sun brandit la hache en la faisant briller au soleil. Un bruissement monta de la foule. Le Sun avança lentement vers Mar en levant haut la hache au-dessus de sa tête et en fixant Mar dans les yeux. Mar resta immobile, relâché, sans manquer le moindre mouvement de son adversaire.
Soudain, le Châtelier bondit en avant en abaissant la hache droit sur Mar qui fit un petit saut à gauche, vers l'intérieur du mur et la hache siffla à quelques millimètres de son corps, sans le toucher. Le Sun donna un léger effet vers dehors à la hache vers les mollets de Mar qui esquiva vers l'arrière d'un empan et l'évita de nouveau. Un gémissement murmuré, impossible de savoir si de déception ou de soulagement, s'éleva de la foule qui regardait en l'air, au sommet du mur, les deux silhouettes baignées de soleil.
Le Sun leva encore la hache et s'immobilisa. Il retira la main gauche du manche et de la seule droite la brandit en avant et vers dehors, fauchant vers la gauche à hauteur de l'estomac de Mar. Ce dernier se plia en arrière juste ce qu'il fallait pour l'éviter puis il bondit et tendit le bras pour frapper de sa main tendue le bras par lequel le Châtelier tenait la hache. Le Châtelier sursauta, serra les lèvres, recula mais ne lâcha pas l'arme.
Mar ne s'était jamais battu avec une hache en fer, mais il comprit vite qu'étant très lourde, son inertie accroissait sa force, mais constituait aussi une faiblesse puisqu'une fois commencé un mouvement il devenait difficile à celui qui la brandissait d'en dévier sensiblement la trajectoire. De plus, le corps entier devait compenser la force centrifuge de la hache brandie. C'était tout un jeu d'équilibres sur lequel Mar devait intervenir.
Le Sun était robuste et rapide et connaissait bien cette étrange arme. Mais il ne semblait pas réaliser qu'à chaque fois qu'il ratait un coup, il restait à découvert quelques précieux instants. Brandie à deux mains la hache devenait un peu plus maniable, mais son rayon d'action était réduit. Son métal brillant lançait de sinistres éclats. Le Sun lança un fendant de haut en bas, oblique, de dehors vers dedans que Mar évita de peu par une pirouette pendant laquelle il frappa du talon le poignet du Sun, le contraignant à prolonger la trajectoire de la hache plus bas et plus loin que prévu.
Le Sun accompagna la trajectoire en se tournant et relevant l'arme et se trouva dangereusement près du bord de l'étroit mur. Il retrouva son contrôle et se replaça vers le bord extérieur, protégé par le petit parapet et lança un autre fendant, de bas en haut et en avant vers la tête de Mar qui s'écarta et se trouva à son tour trop près du bord intérieur. Alors le Sun laissa retomber la hache en dirigeant la lame vers le cou de Mar. Celui-ci se jeta en arrière en arquant le corps, retomba sur ses mains tendues, donna un coup de reins et atterrit debout sur l'étroit parapet du mur vers l'extérieur, se redressa aussitôt et resta immobile. Il avait sous les pieds un espace d'au plus quinze centimètres.
Le Sun élargit ses lèvres serrées en un sourire satisfait, ferma à moitié les yeux et tourna sur lui-même en tenant la hache tendue avec la lame à plat pour faucher les jambes de Mar. Mais celui-ci sauta en l'air et évita d'être fauché pour retomber au même endroit. Un bruit excité s'éleva de la foule. Des filets de sueur commençaient à tomber du front du Sun qui essaya encore de faucher les jambes de Mar, sans succès.
Puis le Sun fit un pas en arrière, leva de nouveau la hache en regardant la poitrine de Mar et l'abaissa d'un coup en se poussant en avant. Mar sauta au-dessus de la tête du Sun qui se penchait en avant et atterrit dans son dos, lui frappant le dos de son dos et le déséquilibra encore plus en avant. La hache voltigea hors du parapet et s'abattit contre le mur dans un choc retentissant. Mar se baissa, passa la tête entre les jambes écartées du Sun, l'attrapa par la taille en poussant les bras derrière lui et en poussant sur les talons il se leva d'un coup.
Le Sun se trouva alors soulevé et perdit l'équilibre vers l'avant, vers dehors, attiré en bas par le poids de la hache, et comme dans un plongeon il tomba du mur hors de la ville, en hurlant. Le hurlement s'éteignit dans un bruit sourd alors que la foule, qui d'abord avait hurlé avec le Châtelier, se tut soudain. Mar se tourna lentement, regarda en bas du mur la forme immobile, défaite, dans un demi-cercle de gens immobiles, ferma les yeux et soupira : "C'est fini !"
Quand il se tourna vers les Etendards, il vit qu'ils avaient tous mis leur drapeau à l'envers pour en faire flotter la bannière contre le mur et en lever la hampe, en signe de grand deuil. Dans le silence général, Mar enleva de sa hampe le drapeau rouge de l'étendard de défi, le prit, descendit du mur, sortit par la porte, approcha du cadavre de l'ancien Châtelier et il en couvrit le visage ensanglanté. Puis il rentra dans la ville.
Entre temps son noyau l'avait rejoint et l'escorta vers le château. Les Etendards, les bannières toujours à l'envers, s'empressèrent de les suivre. Mar s'arrêta devant la porte du château et se retourna. Chaque Etendard posa à ses pieds sa propre bannière.
Puis l'un d'eux dit : "Il te revient de réorganiser le château, nouveau Sun."
Mar acquiesça : "J'ordonne que les rites funéraires de l'ancien Sun soient accomplis avec les honneurs dus à un grand Armé mort au combat. Après je réorganiserai le château. Pour l'instant que tous continuent à assurer leur ancienne charge. L'Etendard le plus ancien dirigera la cérémonie. Le noyau de défi, moi compris, restera hors du château jusqu'à la fin de la cérémonie, ce pour quoi vous préparerez les tentes nécessaires en cet endroit."
L'ancien Etendard avança vers Mar, s'inclina, puis se tourna vers les Armés arrivés entre temps : "Qu'on prépare le lit de mort ici même, le noyau Kre s'en chargera."
Aussitôt le noyau en charge entra au château. L'Etendard donna les autres ordres nécessaires. Peu à peu tous s'activèrent. Sur la place devant le château fut préparé un lit de bois où poser le lit de mort, une fine plaque de métal recourbé, d'environ cent quatre vingt centimètres sur soixante-dix. Elle était recouverte d'un drap jaune brodé de cyan. D'autres apportèrent sur un brancard le cadavre du vaincu qu'ils posèrent sur la plaque métallique. Le drapeau rouge du défi couvrait encore son visage défiguré.
Tous les nobles arrivèrent avec des branches vertes qu'ils plantèrent à terre, tout autour du lit. Deux paniers furent placés devant et l'on mit dans l'un toutes les armes du défunt. Dans l'autre, tous ceux qui le connaissaient jetaient de l'argent, en défilant, s'arrêtant un instant pour frapper des mains et crier au cadavre : "Adieu, ami !". Le défilé se poursuivit tout l'après-midi et le soir. A côté des paniers étaient debout l'Ecuyer du mort, son époux et ses enfants et son concubin et ses enfants.
Le soir l'ancien Etendard accomplit le rite de la "libération des obligations sociales" où le mort était libéré de son statut d'Armé et l'écuyer emporta le panier avec les armes, puis la libération du contrat de mariage et le conjoint s'en alla avec les enfants, puis du contrat de concubinage. Puis il fut libéré de ses biens et possessions. Le panier avec l'argent fut donné à un autre Etendard qui compta l'argent et le distribua dans les proportions convenues entre tous les enfants, le conjoint et le concubin. Pendant la nuit le cadavre resta seul, dehors, sur le lit.
Mar entra dans la tente préparée pour Tha et lui. Enfin ils se serrèrent dans leurs bras. Mar était épuisé et tendu, Tha le caressa longuement.
"Mar, mon amour, détends-toi. C'est fait..."
"Oui..."
"J'ai quelque chose à te demander, tu sais ? Une belle chose..."
"Belle ? Oh c'est ce qu'il me faut. De quoi s'agit-il ?"
"Mar, je voudrais que nous adoptions une petite fille..."
Mar l'enlaça : "Bien sûr, mon amour, bien sûr. Et nous l'appellerons Selte, tu veux ?"
"Selte ? Pourquoi choisis-tu ce nom ?"
"Il ne te plait pas ? Tu en préfères un autre ?"
"Si, il me plait. Selte... mais pourquoi ? Connais-tu une Selte ?"
"Non, ça m'est venu comme ça. Mais si tu as un meilleur nom..."
"Non, c'est bien." Répondit Tha et il l'embrassa.
Mar se sentit mieux, soulagé. Il s'endormit dans les bras de Tha en murmurant le nom de son quatrième enfant.
Au matin les cérémonies reprirent. Un cortège se forma. D'abord venaient les trois Etendards chargés des rites, puis des groupes de quatre Armés portant sur des brancards faits pour des brasiers représentant les compagnies puis les Armés en formation de quatre qui marchaient "au pas las". C'était un pas jambes tendues, ils glissaient le pied gauche en avant, faisaient une pause, puis glissaient le droit en avant jusqu'à côté du gauche, autre une pause, puis glissaient le droit en avant, pause, puis le gauche le rejoignait, pause et recommencer.
Puis huit Armés portèrent à l'épaule le lit de mort en métal avec la dépouille mortelle. Puis venait le conjoint avec l'urne funéraire en main, accompagné du concubin et suivi par les enfants. Le fils aîné portait le voile pour l'urne, plié. Enfin venaient l'écuyer, les familiers et les servants avec le bois pour le bûcher.
Le cortège entra au château pour faire voir au mort une dernière fois les endroits aimés. Il sortit vers la mer, s'arrêta devant deux ou trois maisons de Navigateurs amis du Châtelier défunt et revint sur la place. Pendant que la tête du cortège s'arrêtait devant la porte de la ville, écuyers familiers et servants faisaient le bûcher. La plaque métallique fut hissée dessus avec le corps.
Le second étendard accomplit alors le rite de "séparation de la matière". Il fit porter les brasiers tout autour du bûcher. Il entonna le chant "Tout a une fin". A chaque strophe était renversé un brasier sur le bûcher funéraire et les Armés criaient le nom de la compagnie représentée.
Ils restèrent tous à regarder en silence le bûcher se consumer. Mar remarqua que certains Armés avaient les yeux brillants. L'acre odeur du corps consumé de chaleur, mêlée à l'odeur de la résine de bois, se répandait sur la place. Une petite brise emportait les denses volutes de fumée au loin et attisait les flammes.
En quelques heures le bûcher fut consumé, alors ils s'en allèrent tous. Quatre noyaux revinrent avec des outres d'eau, éteignirent les braises en les aspergeant jusqu'à la tombée de la nuit. Le jour de la crémation aucun parent du mort ne mangeait et ce n'est qu'au soir qu'ils pouvaient boire. Pendant la nuit les quatre noyaux d'Armés veillèrent autour des braises éteintes, après avoir protégé le lit métallique et les cendres par une toile.
Le lendemain matin le rassemblement funéraire se reforma. Le lit fut retiré des cendres éteintes, le troisième Etendard accomplit le rite "renaissance de l'esprit" puis recueillit les restes du défunt et les déposa dans l'urne. Laquelle fut remise au fils aîné du mort, un noble, et recouverte du voile. Les parents du défunt rentrèrent au château. Les Armés enlevèrent les branches maintenant fanées, le lit, les cendres du bûcher et les brasiers renversés et nettoyèrent soigneusement la place en enlevant toute trace de la cérémonie achevée.
A midi l'ancien Etendard dit à Mar que tout avait été fait selon ses ordres. Alors Mar convoqua tous les Etendards.
"Tout d'abord, apportez-moi les registres du château."
Puis il fit appeler les quatre champions. Lesquels vinrent et se prosternèrent devant Mar : leurs vies étaient entre ses mains. Mar les appela un à un, en utilisant leur nom complet.
"Sunfor Greyem. Je te fais don de la vie. Après tu décideras, avec les autres Armés Sun, si tu restes au château avec moi ou non."
L'homme se releva, s'inclina et rentra au château. Mar dit les mêmes mots à Sunlod Mekshel et à Sunpak Rityé aussi.
Au dernier par contre il dit : "Sunkirk Duhayt, je te fais don de la vie, mais je te chasse du château Sun et des Armés. Dorénavant tu n'es plus que Hayt tout court. Te seront donnés de la nourriture et une arme et tu quitteras aussitôt le château et la ville."
Hayt se leva, s'inclina et resta immobile à sa place. On lui apporta sa tête d'oiseau et un sac de vivres, puis il fut accompagné par les hommes de Mar hors de la ville.
Mar fit alors appeler les parents du Châtelier défunt : "Il vous sera donné un sauf-conduit pour le château de votre choix. Pourront rester avec vous, s'ils le veulent, vos écuyers, familiers et servants et vous pourrez emporter tout votre argent, l'urne de votre conjoint, vos armes personnelles et des vivres. Si vous désirez aussi une escorte, vous l'aurez, mais dans ce cas vous devrez attendre quelques jours, pendant lesquels vous logerez dans l'aile du château qui m'a hébergé avec mes hommes. Si vous avez des requêtes à faire, je vous écoute."
Le fils aîné, le noble Sunkizh Bertash, fit un pas en avant : "J'ai deux choses à déclarer devant tous. Nous te remercions d'avoir permis avec magnanimité d'honorer notre mort ainsi que pour la générosité que tu as à notre égard. Nous voudrions nous rendre à Vieux-Château. Nous n'avons besoin d'aucune escorte, mais nous te prions de nous donner une lettre de voyage pour tous les châteaux que nous trouverons sur notre route. Nous voudrions partir au plus vite et même immédiatement."
Mar acquiesça et fit prendre les dispositions nécessaires. Quand les familiers du feu Châtelier se furent éloignés de Port-Salut, il fit sonner le rassemblement général et commença l'appel et le choix du camp.