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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE TROISIEME LIVRE
DE MAR SWOONEY
CHAPITRE 13
FAINARZ DES ARTISTES

Le lendemain les volontaires parlèrent avec les Vieux et d'autres Agriculteurs pendant que Mar alla parler au Séparé.

"Pardon, Séparé... je peux te poser une question?"

"Qui pourrait t'en empêcher ?"

Mar rit : "On dirait presque une réponse de Libre..."

Le Séparé sourit à son tour : "Chaque Séparé, au fond de son cœur, est un peu un Libre."

"Alors, tu ne méprises pas les Libres ?"

"Oh si ! ça fait partie de mon devoir !"

Mar fit non de la tête, amusé.

"Mais... et ta question ?" demanda le Séparé.

"Et bien... il est difficile de la formuler correctement..."

"Dis-la comme elle te vient. Je l'entendrai à ma façon, de toute façon."

Mar sourit encore : "Bien : Crois-tu en Shent, en ses oracles et ses rites ?"

Le Séparé le regarda les yeux mi-clos : "ça fait partie de mon rôle, comment pourrais-je ne pas y croire ?"

"Mais... si tu n'étais pas le Séparé ?"

"Bah ! Je pourrais être un plant de vizenko... et alors je n'aurais pas le problème d'y croire ou non."

"La semence de Shent... qu'est-ce que c'est en réalité ?"

"Ta semence, qu'est-ce que c'est en réalité ?"

"Je pourrais te donner une réponse scientifique..."

"Tu vois que toi aussi tu réponds en invoquant Shent ?"

Mar acquiesça : "Oui, mais la science n'a pas besoin d'habits bariolés..."

"Crois-tu ? Une science nue perdrait en fascination, bien des gens lui tourneraient le dos. Quand j'étais jeune j'aimais un Agriculteur, je le désirais... avant que je ne sois choisi comme apprenti Séparé. Je l'épiais, j'essayais de voir son corps nu, croyant renforcer ainsi mon désir. Aussi un jour je regardais pendant qu'il se lavait, nu. Et j'ai découvert qu'il avait bien un beau corps, mais normal. Quand par contre je le regardais habillé, ma fantaisie me le faisait imaginer merveilleux, exceptionnel, unique et alors mon désir augmentait. Il en va de même pour la science et les Shentistes le savent bien."

Mar acquiesça : "Alors tu ne crois pas aux rites."

"Je viens de te dire le contraire."

"Mais toi, en regardant ton aimé, tu n'aimais pas ses habits mais ce qu'ils recouvraient..."

"C'est vrai, mais grâce à ses habits... alors j'aimais aussi ses habits. Pourquoi sinon nous habillerions-nous avec un soin particulier quand nous devons rencontrer notre aimé ? Pourquoi le Séparé, le Sage et les Vieux s'habillent différemment des autres ? Parce qu'ainsi ils sont plus... vrais. C'est clair que l'habit sans l'homme dedans vaut bien peu, mais il en est de même pour l'homme sans l'habit. L'homme sans la femme ne peut pas créer la vie... L'homme sans l'habit ne peut pas non plus créer l'effet qu'il veut ou qu'il doit."

"Je n'en suis pas convaincu du tout, Séparé."

"Tant pis pour toi."

Mar plissa le front : "Tant pis pour moi ?"

"Bien sûr, tant pis pour toi."

"Mais je suis vêtu comme mes hommes et pourtant je suis leur chef et ils me reconnaissent et m'acceptent comme tel..."

"Parce qu'à présent ils te connaissent très bien : alors dans leur esprit ils te mettent un habit spécial. Mais si tu devais être le chef de milliers de personnes et pas seulement de vingt, cinquante ou cent, alors tu devrais 'habiller' ton rôle. Parce qu'alors quiconque qu'entreverra dira : ah, voilà le chef. Si ce n'est pas habiller de tissus, ce sera un siège différent, ou l'attitude que tu prends, ton regard, ta façon de parler... tout cela est de l'habillage, au fond."

"Mais la semence de Shent, cette poudre jaune, n'aurait-elle pas le même effet en étant répandue sans un tel rite et cérémonial ?"

"Sur la Terre oui, peut-être. Mais dans le cœur des Agriculteurs, non... nous ne devons pas guérir que la terre, mais aussi la peur qui s'est emparée du cœur des hommes."

Ils poursuivirent cette discussion longtemps. Ils parlèrent d'autres rites, traditions, de leur travail, de leur forme.

Mar et ses hommes restèrent à Gransilo le lendemain encore. Puis le soir ils décidèrent de partir vers le sud, en direction de la ville suivante, un port de Navigateurs appelé Beaugolfe. Plus au sud il y avait une langue de terre sauvage et inhabitée, semi désertique, connue sous le nom du Chandre. A la moitié du Chandre, au point le plus étroit de la bande de terre, il y avait un appontement de Navigateurs appelé Courteroute, relié à la rive opposée par une route sur la langue de terre, qui se prolongeait au-delà jusqu'à un autre appontement de Navigateurs appelé Passage.

Mar et ses hommes partirent après avoir acheté fougasse et crème. Ils marchèrent comme d'habitude jusqu'à la nuit puis s'envolèrent dans le noir en coupant à l'est jusqu'à trouver la mer. Puis ils descendirent jusqu'à entrevoir la ville côtière qui, sauf erreur de leur part, devait être Beaugolfe. Ils atterrirent et campèrent à côté de la route après s'être assuré par micro-espions qu'elle était déserte. Ils étaient proches d'une haie d'épais et hauts buissons qui formait une demi-lune ouverte vers la ville.

Mar demanda a Chamen de partager sa toile avec lui pour dormir, évitant ainsi que Tolber n'approche. Chamen avait deux ans de moins que lui et Mar savait que c'était une lesbienne aussi ne courait-il aucun risque de situation embarrassante. Comme d'habitude ils se reposèrent jusqu'à l'aube.

Quand au lever ils allèrent se laver au ruisseau proche, Mar nota que Tolber le regardait de loin avec un air entre l'offensé et le reproche muet. Quand tous furent prêts ils allèrent vers la ville.

Ils furent accueillis dans l'enceinte, l'Accueilleur leur envoya différents Chefs d'équipage et ils établirent le contrat de fret maritime. Ils embarquèrent sur un trois mâts à quatre-vingt dix places. A part eux il y avait trois groupes d'Artistes qui rentraient à Fainarz, leur centre, au total vingt-cinq personnes, et un groupe d'Armuriers de Penchelongue qui revenaient d'une tournée de vente au nord, au total trente-sept personnes. Les Artistes débarquaient comme eux à Appontement, les Armuriers à Celée.

Ils embarquèrent après avoir passé deux jours dans le repaire qui leur avait été affecté. Le Chef d'équipage était un vieux Navigateur du nom de Glé Wyn Disdemry. Les murs de sa cabine étaient couverts de la liste de ses voyages et les murs de celle du timonier étaient déjà en partie gravés. Le voyage ne devait durer que trois jours. A bord, Mar passa une grande partie de son temps avec les Artistes.

Il apprit que Fainarz était à deux jours de marche d'Appontement. Il les entendit aussi parler entre eux de certains "étranges" Artistes qui semblaient n'avoir pas de ville où étudier et se retrouver. Mar comprit qu'il parlait de ses volontaires.

"Ils sont comment ces Artistes, bons ?" demanda-t-il alors.

Une femme, une danseuse, haussa les épaules : "Pas mal... mais on sent qu'ils n'ont pas une école dans leur dos."

Un vieil acteur fit une moue dédaigneuse : "Ce ne sont que de séduisants artistes, fanfarons, bêtes, dépourvus de sensibilité." Fut sa sentence et il ceignit son manteau multicolore autour de lui dans un geste dramatique. "Des gens qui menacent le renom de l'Art ! Le dernier venu qui croit avoir trouvé un filon d'or..."

"Pourtant il y a du talent, chez ces jeunes..." répliqua un autre acteur qui reprisait son manteau.

Le premier acteur renifla : "Ces jeunes... as-tu noté qu'il n'y a pas un vieux parmi eux ? C'est significatif. Qui se compromettrait à aller avec eux ?"

Un mime s'illumina : "Moi... je le ferais. Leurs mimes sont exceptionnels, et leurs musiciens ont de nouveaux rythmes, des mélodies différentes. Il y a de l'esprit créatif en eux. Ils manquent peut-être un peu d'expérience, mais ils l'acquerront."

Le vieil acteur retira d'un coup son manteau : "S'ils manquent d'expérience, ils ne peuvent pas avoir de créativité. Et tu ne trouves leur musique bonne que parce que tu n'es pas musicien. Demande à un vrai musicien et tu verras. Toi par exemple, Wudroh Embel, as-tu jamais entendu leur sous-espèce de musique ?"

Le musicien interpellé acquiesça.

"Bien, et en tant que vrai maestro, qu'en dis-tu ?"

Le musicien resserra les épaules : "Je ne peux pas dire qu'ils soient parfaits, non... mais il y a quelque chose dans leur musique. Leur seule erreur est vraiment de ne pas avoir de ville derrière eux... ils doivent être des gens venant de dehors..."

Mar demanda alors : "Mais ils ne pourraient pas s'appuyer sur une de vos villes ?"

Le vieil acteur cracha par terre : "S'ils étaient plus humbles, s'ils passaient trois ans comme apprenti et deux autres dans les écoles de la ville et puis trois comme débutants, peut-être qu'un sur seize pourrait réussir. Mais leur superbe est telle qu'ils se croient Artistes juste parce qu'ils tournent de ville en ville..."

Le jeune acteur intervint encore : "Pourtant ils ont du succès, semble-t-il. J'ai assisté une fois à un de leurs spectacles et l'enthousiasme des spectateurs était véritable..."

Le vieil acteur souffla : "Que savent les gens de l'Art ? Le vrai Artiste travaille pour l'Art, pas pour les gens !"

"Peut-être, mais si les gens ne paient pas, le vrai Artiste, comme tu dis, il crève de faim... et ces nouveaux n'ont vraiment pas l'air d'avoir faim." Dit le mime.

La discussion s'enflammait et Mar n'intervint pas, mais il filma, discrètement, tout le débat animé. Mar ne remarqua pas qu'un masquier, au lieu de participer à la discussion, l'observait à la dérobée, mais attentivement.

Ce dernier peu après toucha Mar au bras : "Montons sur le pont... ici l'ambiance devient surchauffée..."

Mar acquiesça. Ils montèrent tous les deux.

"Pardon, mais je m'ennuyais là en-bas. Je suis Etelten Mekbez, masquier."

"Je suis Mar Swooney, Penseur."

"Oui... tu as vraiment l'air d'une personne qui pense et réfléchit. Comment se fait-il que cette discussion t'ait tant intéressé ?"

"Je suis curieux par nature."

"La curiosité, bien orientée, est un des meilleurs amis de l'homme."

"Oui, je le crois. Mais comment savoir si on l'utilise bien ?"

"Si je pouvais te répondre, je serais l'homme le plus heureux de la galaxie."

Mar le regarda, intrigué : "De la galaxie ?"

"Et oui..."

"C'est étrange."

"Quoi ?"

"D'habitude ici tous parlent de Boar et personne de la galaxie."

"Les nouveaux artistes en parlent beaucoup."

"Mais tu n'es pas des leurs, si tu rentres à Fainarz."

"Ça signifie qu'ils m'ont contaminé... je suis né sur Boar... j'avais oublié qu'il existait une galaxie, là-dehors. Mais pas les nouveaux Artistes, non. Tu viens de dehors ?"

"Oui."

"Je peux te demander depuis quand ?"

"Cinq ans, presque six. Des années de Boar."

"Et... la galaxie ne te manque pas ?"

"Non... pas trop."

"Tu ments."

Mar le regarda stupéfait : "Pourquoi dis-tu ça ?"

"Comme ça... je le sens. Sans offense... Mais tu n'es pas ce que tu parais, Mar Swooney."

"Lequel d'entre nous l'est ?"

"Un masquier sent ces choses. Tu portes un masque."

"Vraiment ? Et quel masque serait-ce ? Celui du héros nu, par hasard ?"

"Non, pas vraiment. Ton masque n'existe pas dans mon répertoire."

"Alors, si je porte un masque, je suis faux ?"

"Oh non, aucun masque bien porté n'est un faux. Et tu portes très bien le tiens ... tellement bien que tu ne peux pas l'enlever. Ton masque est celui du... Condottiere Inconnu."

"Quel masque est-ce là ? A quoi ressemble-t-il ?"

"Il n'existe pas... tu en es le seul exemple que je connaisse. Si j'avais là un sculpteur de masques je le lui ferais sculpter... mais alors il deviendrait aussitôt le masque du Condottiere Lumineux. Celui-là existe déjà... mais ce n'est pas le tien."

"Mais si je porte le masque du Condottiere Inconnu, comment pourrais-je devenir le Condottiere Lumineux ?"

Le masquier rit : "C'est ce que je me demande moi aussi... mais c'est comme ça."

Mar pensa à Vokka : à son dernier appel au Cenco il lui avait parlé. Il lui avait demandé : "Comment tu vas ?" et le petit avait répondu d'un de ses péremptoires "Comme ça !"

Le masquier interrompit le cours de ses pensées : "Maintenant tu es le masque de l'Homme Apaisé."

Mar acquiesça : "Vous masquiers, avez de bien étranges pouvoirs"

"Crois-tu ? Nous ne savons que lire les masques... et les faire vivre et parler."

Il était tard. Le ciel se couvrait de longs nuages striés et laissait filtrer de grands éventails de rayons de soleil qui peignaient sur la mer couleur de plomb de vifs et tremblants rubans d'or liquide.

"La mer est belle." Murmura Mar.

"Bien sûr, parce que, comme l'ambition de l'homme, elle ne connaît pas de limites et regarde au large. Mais même elle est limitée par de hautes falaises, si tu regardes de l'autre côté. Là encore le tout est de regarder dans la bonne direction."

Ils redescendirent à couvert. Ce soir Mar était en cuisine, avec le cuisinier et Tolber. Mar se raidit.

Le jeune homme le salua : "Mar, pourquoi me fuis-tu ? Je ne t'attire vraiment pas ?"

"Je te l'ai dit, il n'en est rien et c'est justement pour ça que je te fuis."

"Je ne te comprends pas, Mar."

"J'ai essayé de te le faire comprendre. Je ne me sens pas de donner mon amour à deux personnes en même temps."

"Alors ce n'est pas qu'une attirance physique que tu éprouves pour moi ?"

"Tu le sais. Et c'est pour ça que je dois contrôler mes réactions..."

"Tu es vraiment entier, toi."

"Non... j'essaie de l'être, mais je suis humain moi aussi, comme les autres."

"Tu dis m'aimer et refuser mon amour ?"

"J'essaie, c'est vrai."

"Pourtant, ton corps cherchait le mien..."

"Et pas que mon corps pour être sincère. Mais j'ai donné mon amour à Njeiry... quel droit ai-je de le donner à d'autres ?"

Tolber ferma les yeux et fit non de la tête : "Et quel droit as-tu de me blesser comme ça ?"

Mar avala : "Et toi, Tolber, de troubler ma paix ? Ce n'est pas moi qui t'ai cherché, tu le sais bien."

"D'accord, Mar. Je ne te chercherai plus, je te laisserai en paix. Garde-la bien, ta paix, ne pense pas aux autres, Mar, moque-t-en. Maintenant faisons à manger, tes hommes ont faim."

Ils cuisinèrent en silence, puis ils apportèrent les plats à table et les servirent.

Quand ils mouillèrent à Appontement, ils descendirent avec les Artistes et ils allèrent à Fainarz avec eux. Pendant les deux jours de voyage ils furent surpris par un gros orage. Les artistes se précipitèrent pour couper des grandes feuilles de garon avec lesquelles ils s'abritèrent au mieux. Etelten expliqua à Mar que dans cette région les feuilles de garon étaient souvent utilisées pour s'abriter de la pluie, pas les fraîches comme eux s'en servaient, mais traitées dans ce but.

Ils coupaient les plus grandes feuilles de garon, rondes, elles atteignaient un diamètre de trois mètres et récoltaient la sève rougeâtre laiteuse qui coulait à la coupe de la tige. Ils faisaient sécher la feuille bien étendue au soleil puis la frottaient avec une brosse dure jusqu'à ce que la peau sèche se détache en poudre et qu'il ne reste que les nervures qui constituaient un réseau fin et résistant. Puis ils plongeaient les feuilles dans de l'eau courante pendant plusieurs jours jusqu'à ramollir les nervures.

Puis elles étaient tendues dans des cadres sur mesure et couvertes de la sève mélangée à une poudre de feuilles de stuker séchées et passées au mortier, qui était enduit des deux côtés du réseau de nervures, plusieurs fois, en laissant bien sécher le tout, jusqu'à obtenir une couche de près d'un millimètre d'épaisseur. Ainsi obtenaient-ils de grands mantelines élastiques et imperméables. La tige était creusée et amollie pour former une espèce de capuchon conique à grand pli pour la tête. Une seule feuille de garon ainsi traité devenait un imperméable qui pouvait durer une bonne année et parfois plus encore.

Pendant que l'eau tombait sur les grandes feuilles glissantes et ruiselantes tout autour, Mar écoutait les explications d'Etelten. Leurs pieds glissaient dans les flaques de boue qui prenaient tout le chemin, leur couvrant les jambes d'éclats glissants. A un moment Mar enleva sa feuille de garon. Etelten le regarda, intrigué.

"Ah, j'aime sentir l'eau couler le long de mon corps." Expliqua Mar.

"Mais il fait froid à cette saison !"

"Oui, et ça ravive. J'aime la pluie, surtout quand elle est forte comme ça. Elle te lave... lave ta fatigue, tes douleurs, tes soucis... Elle te fait sentir vivant."

"Ah, tu es jeune, toi."

"Tu n'es pas vieux."

Etelten sourit : "Je ne parle pas que de l'âge du corps. De toute façon j'ai un cycle de tours, moi..."

"Un... quoi ?"

"Six fois neuf ans, donc cinquante-quatre sont passées entre mes mains."

"Moi... je ne sais pas. Ici sur Boar je devrais dire avoir passé... trente récoltes."

"On dirait que tu en as passées bien plus, bien qu'on t'en donnerait beaucoup moins. On dirait que tu as fait deux récoltes pour chaque année de ta vie..."

"Je serais donc encore mineur ?"

"Par ton aspect et par la fraîcheur de ton âme, oui. Mais pour l'expérience, non. Tu est quelqu'un de complexe, Mar Swooney. Peut-être que t'irait mieux le masque du Bébé Savant ou du Savant Entantin que celui du Condottiere Inconnu ."

"Combien de masques dois-je porter ?" dit Mar en riant et en secouant l'eau qui lui coulait des cheveux.

Progressivement l'averse cessa et le soleil revint. Mar s'arrêta et s'assit sur une grosse pierre, défit un de ses bagages, se déshabilla, s'essuya et passa des habits secs. Puis il essora les habits trempés, cueillit une branche, les y attacha et la porta à l'épaule. Il rejoignit en une courte course le reste du groupe qui avait continué à marcher. Les autres aussi avaient entre temps abandonné le long de la route leur feuille de garon.

Meylz s'approcha : "Tout va bien, Mar ?"

"Parfaitement, je me sens en pleine forme."

"Après cette douche froide que tu as prise, moi je me sentirais comme un soulier étroit. Comment t'est venue cette idée ?"

"Comme ça... comme dirait Vokka."

"Il te manque ton petit ?"

"Oui, beaucoup, mais c'est surtout Njeiry qui me manque."

"Il a de la chance..."

"Qui ?"

"Njeiry."

"Pourquoi ?"

"Tu le sais bien, allez !"

Mar ne répondit pas et Meylz n'ajoura rien d'autre. Mais tous deux savaient bien qu'ils parlaient des tentatives de Tolber. Le soir ils s'arrêtèrent pour dîner et dormir. Tolber à présent évitait Mar, lequel retrouvait peu à peu sa sérénité.

Le lendemain ils entraient dans Fainarz. La ville se dressait sur un col en forme de triple demi-lune, une concave entre deux convexes. Il y avait une rue principale qui courrait sur toute la longueur de la ville et une ou deux parallèles par côté. La ville avait cinq places qui la divisaient en quatre sections. A une extrémité il y avait le château qui donnait sur une des places. Puis venaient la place des Spectacles, la place centrale de l'Ecole des Arts, la place des Grands Artistes et enfin, à l'autre extrémité, la place de la Retraite.

La rue principale coupait en deux les quatre secteurs délimitées par les places et formait huit quartiers habités par des Artistes différente spécialité : mimes, danseurs, acteurs, chanteurs, musiciens, masquiers, poètes et comiques. Chaque place donnait sur le mur et une porte de la ville y était ouverte, défendue par deux tours lourdes et puissantes.

La caravane entra par la porte de l'Ecole. Mar et ses hommes furent admis, grâce à l'intervention de leurs compagnons de voyage. En effet, Estelten les avait invités à s'arrêter pour assister au grand examen final des élèves de première année de l'Ecole. Il y avait aussi parmi eux l'avant dernier enfant d'Estelten, élève masquier. Mar et ses hommes furent hébergés dans une aile de l'Ecole destinée aux aspirants élèves externes. Les autres hôtes de cette aile étaient tous très jeunes et les accueillirent avec curiosité. Mar fut vite entouré d'aspirants qui le submergeaient de questions.

"Tu nous as dit que tu voyages beaucoup. Pourquoi ?"

"Pour connaître."

"Connaître quoi ?"

"Tout... connaître Boar..."

"Mais à quoi ça sert ?"

Mar répondit par une question : "Et toi, pourquoi es-tu ici ?"

"Je veux devenir Artiste."

"Dans quelle branche ?"

"Musicien."

"Et que dois-tu faire pour devenir musicien ?"

"Je dois étudier tous les instruments de musique, les différentes façons de faire de la musique, les accords..."

"Pourquoi ?"

"Un bon Artiste doit connaître son art à fond, le posséder."

"Exactement. C'est pareil pour moi. Sauf que mon art s'appelle... Boar."

Les aspirants le regardèrent curieux : "Tu dis que Boar est un art ? En quel sens ?"

"Bah, j'aurais peut-être dû dire que la vie sur Boar est un art. Je veux la connaître bien pour créer... mon concert."

Mar réalisa que pendant qu'il parlait avec les aspirants, le masquier Estelten était entré et l'écoutait absorbé.

Un des aspirants insista : "Que veux-tu dire par créer ton concert ?"

Mar se sentit un peu gêné par la présence du vieux masquier : "Boar est comme un instrument de musique, ou un masque, ou un texte à réciter, une partition à jouer. Mais elle est là, sur une étagère, muette. Elle attend un Arstiste qui la fasse vivre."

"Et tu crois être cet Artiste ?"

"Non, mais j'étudie, comme vous, pour le devenir."

Etelten parla : "Cela fait déjà cinq ans qu'il étudie... un vrai Artiste ne cesse jamais d'étudier, les garçons. Les trois ans où nous vous enseignons, si vous les réussissez, ne sont qu'un début : ici on vous apprendra surtout à apprendre. Swooney étudie... quand nous donnera-t-il sa première représentation ?"

Mar était encore plus gêné.

Un autre garçon lui demanda : "Mais qui sera ton auditoire ?"

C'est Estelten qui répondit : "Là, comme masquier, je peux vous répondre. Quand je porte un masque peu importe si quelqu'un me voit. C'est lui, le masque, qui vit grâce à moi... Je ne suis que le moyen, le medium grâce auquel il vit. Ai-je tort, Swooney ?"

Mar fit non de la tête, frappé par ses mots.

Le garçon insista : "Mais comment un instrument de musique, par exemple, peut-il être spectateur de lui-même ?"

"La table musicale vibre et chante quand on en joue, que d'autres l'écoutent ou pas. Un bon accord reste toujours un bon accord. Boar ? La question est plus facile, parce qu'elle peut être spectatrice d'elle-même." Répondit Estelten.

Un des garçons récita, l'air absorbé : "Les étoiles seront son public, les soleils ses spectateurs..."

Etelten regarda Mar puis le garçon et sourit : "Je te traiterais de rêveur, mais je sens que Swooney, pour une mystérieuse raison, pense comme toi."

Alors un des aspirants dit : "Ce Swooney serait donc l'homme du destin ?"

Mar rougit et répondit : "Non, il n'y a pas d'homme du destin. Seuls les Armés font vivre des super-héros..."

Mais Etelten secoua la tête en souriant : "Non, Swooney, je ne suis pas d'accord. Chacun de nous peut être l'homme du destin. Toi aussi, garçon, tu peux l'être, si tu savais être ouvert à la vie..."

Mar entendit comme en écho la phrase que deux Shentistes lui avaient dite : "Tu es dans la vie et la vie est en toi..."

Etelten continua : "L'important est que tu sois dans la vie et..." mais il vit l'expression de Mar et se tut. Puis il demanda : "Qu'y a-t-il, Swooney ?"

"Alors ce n'est pas que chez les Shentistes... chez les Artistes aussi..."

Etelten hocha la tête : "Et de trois que tu grilles, Swooney."

"Mais j'en trouverai d'autres à mes côtés, non ?"

"Bien sûr. Boar attend."

"Je vais à sa rencontre..."

Les garçons les écoutaient stupéfaits, ne comprenant rien à ce dialogue de demi-phrases et d'allusions.

Etelten se leva : "Je ne suis qu'un pauvre masquier, Swooney..."

"Tu me quittes déjà ?"

"Bien sûr, tu sais désormais que je te suis inutile."

Etelten sortit et la discussion continua avec les garçons, mais les pensées de Mar étaient ailleurs. Le soir venu chacun rentra dans sa chambre.

Le lendemain commença l'examen final de le première année, sur la place des Spectacles. C'était une grande place en forme de coquillage, avec des gradins, pleine d'Artistes, avec une estrade en pierre au milieu, dans la partie la plus basse, adossée au grand mur portant gravés les noms des plus grands Artistes du passé et à côté une des portes de la ville. Quand Mar et ses hommes arrivèrent, on leur assigna des places et on leur remit un plateau en bois à compartiments contenant divers mets et recouvert d'un couvercle également en bois. En effet, le spectacle - examen durerait toute la journée.

Mar remarqua que les meilleures places avaient été réservées à eux, aux aspirants et aux enfants d'Artistes puis enfin aux Artistes débutants, et la progression plaçait les Artistes les plus connus derrière tous les autres. Il trouvait cette disposition étrange et, en s'asseyant, il en demanda le motif à un garçon assis à côté de lui.

"C'est logique. Les moins experts ont besoin des meilleures places pour mieux apprécier l'art. Les plus experts au contraire, même d'un moins bon endroit, peuvent apprécier sans peine et sans distraction la subtilité des prestations."

Mar sourit : "Mais j'ai remarqué que dans les villes c'est le contraire : les gens les plus importants ont les meilleures places."

"Mais qui dit que la personne la plus importante est aussi la plus apte à comprendre ? C'est souvent le contraire, peut-être parce qu'il est trop distrait par son importance."

Mar acquiesça : "C'est vrai, ça aussi..."

Quand tous furent installés, le Grand Suggéreur, le chef des Maîtres de l'Ecole d'Art, monta sur l'estrade.

"Artistes et vous tous réunis ici. En ce jour se présentent à nous les trente-sept élèves de première années avec leur huit maîtres et vingt-quatre experts. Comme d'habitude, trente jurés de chacun des huit secteurs ont été tirés au sort. Chacun a déjà reçu sa palette bicolore. Cette année nous avons introduit une variante aux modalités de vote : ceux du secteur directement intéressé, en levant la palette, seront comptés pour sept points par tête, donnant un maximum de 210 points posiifs. Les autres, comme d'habitude, un point par tête, pour deux cent dix points. Cela évitera que quelqu'un soit promu contre l'avis de son secteur. Le maximum de points positifs possible passe ainsi à quatre cent vingt et la moyenne requise sera d'au minimum deux cent dix points.

"Si un élève présente un recours et si son professeur le soutient, il pourra répéter son épreuve demain devant l'entier secteur de son art et tous les présents voteront à un point par tête, au levé de palette comme toujours. Et maintenant, avant de commencer, je dois vous faire le récit de cette année d'études..."

Le Grand Suggéreur poursuivit avec statistiques, anecdotes et récits sur différents points. Pendant ce temps Mar regardait avec attention la foule des Artistes. Quand le récit fut terminé le premier des Maîtres fut appelé : une danseuse. Elle portait la petite tunique habituelle, une très courte jupe, celle-ci plissée, et un ruban dans les cheveux. Le tout en tissu blanc avec de fins fils brillants tissés ça et là. Ses cheveux étaient blancs argentés, comme ses habits. Son corps maigre et souple bougeait avec légèreté et grâce. Arrivée au coin de l'estrade, elle s'arrêta, les jambes droites un peu écartées et leva lentement les bras au-dessus de la tête, tendus, hauts, jusqu'à joindre les paumes de ses mains.

Puis monta une musique aiguë, arythmique, ondulante. Le corps de la danseuse se mit à vibrer si synchrone que la musique semblait presque émaner de son corps. Ses pieds glissèrent et se rejoignirent, elle se mit sur leur pointe. Et son corps comme une corde tendue entre les deux extrémités d'un arc immobile, aux pieds et aux mains, accentua ses vibrations comme si cette corde était la source de la musique.

Puis peu à peu, avec la musique qui s'apaisait, son corps aussi s'apaisa et se déplaça sur l'estrade. Maintenant il y avait d'autres instruments et le corps se tendait et détendait, déroulait des pas d'apparente simplicité, léger comme si elle portait un alpha ou une ceinture anti-gravité. Chaque muscle du corps de ce Maître de ballet dansait, parfois en parfait synchronisme du rythme, parfois pour son propre compte.

Mar sentait que l'art du Maître était parfait et il regardait bouche bée, enchanté. L'arythmie de la musique s'accrut et le corps sembla s'étendre, se désarticuler, se libérer des derniers liens avec la matière. La musique allait crescendo maintenant et le corps sur l'estrade voltigeait avec assurance, triomphait sur scène, s'imposait à l'attention. La musique cessa d'un coup. Le corps continua à danser, ralentit, se recomposa, et dans le silence magique de la place il se tendit, vibra une dernière fois et s'immobilisa.

Mar s'attendait à une ovation explosive, mais il ne se passa rien. La Maîtresse s'inclina et quitta la scène. Puis un des experts monta présenter le premier élève. Le garçon portait l'habituelle petite tunique, la jupe et le bandeau dans les cheveux, d'un beau rouge feu.

"L'élève Moryn Ailini. Danse rythmique du troisième mode. Le récit du feu." Déclama l'expert.

L'élève s'inclina et monta sur scène. Le garçon, dans les dix-neuf ans, s'accroupit par terre. Une musique rythmée commença, faible, lourde, relevée par de soudains arpèges aigus qui commençaient puissants et d'évanouissaient dans une cascade de notes susurrées. C'était une danse simple mais saisissante. Les mouvements étaient bien calibrés et, mesurés du début, ils prirent graduellement un rythme rapide relevé de sauts et frémissements, de pirouettes et ondoiements. Mar le trouva excellent et sa surprise fut grande quand il vit qu'il n'avait recueilli que deux cent trente cinque points : il était passé, mais de peu.


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