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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE TROISIEME LIVRE
DE MAR SWOONEY
CHAPITRE 12
LA COUR DE TOLBER

Il était temps maintenant pour Mar et son groupe de commencer le sixième voyage. Un autre hostel avait encore été ouvert, l'hostel du Bond, non loin de Maisons-Vieilles. Aussi le groupe, s'étant assuré que la voie était libre, s'y transféra par transmen. De là, ils partirent de nuit vers une ville du sud-est qui, aux informations glanées, devait être Bonrepaire, une ville d'Eleveurs. Elle était à trois jours de marche par la montagne, mais grâce aux ceintures anti-gravité, ils arrivèrent à proximité de la ville la nuit même.

Elle se dressait sur un promontoire rocheux entouré de vastes étendues d'herbe divisées en grands secteurs par des files de buissons sur lesquels était élevée une plante parasite connue sous le nom de Nyliffe. Il poussait sur d'autres plantes en insérant ses courtes racines à la base de la queue des feuilles. Les feuilles de la plante hôte séchaient et tombaient et le parasite prenait leur place et se multipliait en créant un réseau dense réseau. La plante hôte ne mourait pas mais elle nourrissait le nyliffe.

Ses feuilles avaient la forme de triangles équilatéraux et elles s'agençaient sur un même plan, en mosaïque, si parfaitement que leur épais réseau ne laissait passer ni un rai de lumière ni le regard. Les feuilles du nyliffe étaient tendues et dures, aux bords effilés et coupants, rouille au-dessus du côté au soleil, et gris argenté en dessous, à l'ombre. Le nyliffe n'attaquait que certaines espèces de buissons et d'arbres et se désintéressait d'autres et même se tenait à distance respectueuse d'autres plantes, vénéneuses pour lui, comme le backum, le latza ou d'autres. De sorte que celui qui voulait faire une haie de nyliffe où il voulait laisser une ouverture non envahie par cette plante agressive, plantait du backum ou autre plante également répulsive.

Le nyliffe se propageait en lançant ses branches barbues mais pas par des graines. Mais ses branches n'arrivaient pas à dépasser une distance supérieure à un mètre, un mètre et demi. Aussi, bien que capable de vivre sur les trois quarts des plantes de Boar, herbes exclues, il n'avait pas eu une propagation dangereuse pour l'écosystème.

Dans les grands champs herbeux de Bonrepaire paissaient des centaines de petits animaux. Le plus gros mammifère vivant sur Boar était le turse, de soixante centimètres de haut et quatre-vingt de long, un quadrupède sans queue au cou trapu et à la tête ovoïde très mobile. Le turse était considéré comme un bon animal pour la peau et la viande. C'était un herbivore courant très vite mais peu endurant, il produisait un lait non comestible pour l'homme sauf bouilli avec certaines herbes. On en tirait alors une caillette grisâtre pas mauvaise et moyennement nourrissante. Le turse n'était pas le plus prisé des animaux d'élevage.

Il y avait aussi le pékol, à la très bonne laine à fibres longues, douce et résistante. Sa chair était un peu fibreuse ne ne devenait mangeable que longuement faisandée dans une eau courante limpide. Le pékol était gros et trapu, comme une balle, quand il était prêt à la tonte, d'environ cinquante centimètres de diamètre. C'était le seul animal à se nourrir de plantes assassines dont il était d'ailleurs très friand. Ses quatre pattes se repliaient vers l'intérieur et quand il les redressait d'un coup, avec force, il pouvait aussi faire des bonds de plus de deux mètres. Quand il fuyait il avait vraiment l'air d'une balle qui rebondit. D'autant plus que sa tête, presque dépourvue de cou, disparaissait presque dans son épaisse fourrure.

Plus qu'à sa vue le pékol se fiait à l'ouie qu'il avait très fine : au moindre bruit il bondissait au loin. Un pékol tondu était encore plus laid et drôle qu'on ne peut l'imaginer. La couleur de son poil variait du blanc au gris bleu. Il existait une variété, très appréciée, à mèches noires et rougeâtres.

Puis Mar remarqua qu'il y avait aussi quelques canonchiens. C'était des quadrupèdes aux pattes antérieures plus courtes. Quand il passait il avait l'air d'être sur un terrain incliné. Mais quand il courait, et il pouvait atteindre une grande vitesse, il se relevait sur ses pattes postérieures et prenait une démarche de marathonien. Il faisait alors un peu plus d'un mètre de haut. Il fournissait une viande tendre, rose et très bonne. Son lait était doux, sucré. Il était couvert d'un court pelage compact, marron, parfois à tâches noires. Ils virent aussi d'autres espèces qu'ils ne connaissaient pas.

A leur arrivée les pékols se mirent à sauter dans leur enclos, en lançant de très forts couinements épouvantés. Soudain, de nulle part, apparurent des Eleveurs et des Armés. Mar se dit que ce devait être les gardiens du troupeau qui dormaient à l'abri des clôtures de nyliff. Dans la clarté d'une nuit à trois lunes, un des Armés repéra le groupe de Mar et le montra aux autres.

"Qui va là ?" demanda l'Armé en pointant vers eux une espèce de multi-arbalète en couches.

Un autre Armé souffla dans un cor en bois et ça et là surgirent d'autres groupes mixtes d'Armés et d'Eleveurs.

Mar leva les bras, les mains tendues et les doigts bien écartés pour montrer qu'il n'avait pas d'armes : "Nous sommes des voyageurs, de pacifiques voyageurs."

"Que voulez-vous ?"

"Nous sommes un groupe d'étudiants, connus sous le nom des Penseurs."

"Etudiants ? Etudiants en quoi ? Vous n'êtes pas Shentistes..."

Mar approcha, fatigué de leur crier ses réponses, mais plusieurs Armés pointèrent leurs armes sur lui. Mar s'arrêta à nouveau.

"Nous étudions Boar, ses gens, les coutumes, les traditions, les plantes, les animaux... tout."

L'Armé qui avait parlé secoua la tête et discuta avec les autres, puis il dit : "Ici il n'y a rien à étudier. Ce qu'il y a à savoir, le Temple de Shent de la Vie le sait déjà... Si vous tenez à votre peau, passez votre chemin."

"Nous voudrions entrer dans Bonrepaire. N'est-ce pas cette ville là ?"

"Ce n'est encore qu'un village, pas une ville. Si vous voulez acheter un troupeau ou même seulement quelques têtes, vous pouvez y aller. Sinon, je vous conseille de changer de route. Nous n'avons pas de temps à perdre avec des dingues."

Mar fin tinter le collier de rondelles qu'il avait au cou : "Ceci peut-être pourra mieux vous expliquer nos intentions que nos mots..."

A nouveau l'Armé parla à voix basse avec les autres, puis il dit : "Alors attendez sans bouger d'ici. Quand ils viendront nous relever du village, nous vous accompagnerons en haut."

Mar répondit qu'ils le feraient. Ils déchargèrent leurs sacs à dos et s'assirent par terre.

"Plutôt méfiants, ces Eleveurs !" dit Eduhin.

Dehne répondit : "Ça peut se comprendre, surtout s'ils sont encore peu. Je crois qu'il sera difficile de s'arrêter chez eux. En général on entre plus facilement dans les villes mixtes."

"Oui, les villes mixtes sont plus ouvertes, par nature. Je crois que cette notion de villes spécialisées est caractéristique de Boar..." dit Wandel.

Ils bavardèrent un peu en attendant le lever du soleil. La nuit était froide et les hommes de Mar se serrèrent l'un à l'autre. Mar avait superposé sa toile à celle de Tolber, comme beaucoup de leurs voisins, pour mieux se couvrir le corps.

"C'est la première fois que tu sors pour une exploration, n'est-ce pas, Tolber ?" demanda Mar.

"Oui, à part de petits tours de préaration."

"Boar te plait ?"

"Pour l'instant oui. Quand je me suis engagé, à Quaryel on m'a présenté la vie qu'on aurait, on nous a aussi fait voir quelques enregistrements... l'idée m'a plu, et me voilà ici."

"Qu'est-ce qui t'a attiré ? L'aventure ?"

"Oui, et aussi ta personnalité. Ils ne faisaient tous que parler de toi..."

Mar sourit : "Bah, c'est flatteur. Tu n'es pas encore déçu par Boar... ou par moi ?"

"Non, au contraire !" répondit Tolber, "Vous êtes fascinants, tous les deux. Tu sais, quand tu m'as demandé de joindre ma toile à la tienne, je me suis senti... ému."

"A ce point !"

"Bien sûr. Mais pourquoi m'as-tu choisi moi ?"

"Je ne t'ai pas vraiment choisi. Je l'ai demandé à mon voisin et c'était toi."

Tolber sembla déçu. Mar n'en était pas sûr : ils étaient couchés sur le dos et il ne voyait pas son expression, mais il le sentit de façon indéfinissable. La conversation s'éteignait un peu partout.

Quand le soleil apparut derrière les montagnes, un son parvint du petit château. Peu après plusieurs groupes mixtes d'Eleveurs et d'Armés sortaient du village et s'éparpillaient dans les enclos. C'était la relève. Certains de ceux qui avaient passé la nuit dans les enclos se dirigèrent vers le groupe de Mar. Lequel, comme ses hommes, repliait sa toile.

"Va, Mar, je replierai ta toile." Dit Tolber.

"Merci." Mar approcha du groupe : "Nous conduisez-vous au village, maintenant ?"

"Es-tu le porte-parole du groupe ?" demanda un Armé.

"Oui, je suis leur chef."

"Bien. Alors prenez vos affaires et suivez-nous. Vous vous arrêterez à la porte du village et vous attendrez que le Chef Eleveur, le Châtelier et le Porte-parole viennent vous parler. C'est à eux trois de décider."

"Quelle différence y a-t-il entre un Chef Eleveur et un Porte-Parole ?"

L'armé le regarda comme on regarde un enfant qui demande des choses évidentes : "Le Chef Eleveur est le meilleur éleveur du village et il est choisi dans le concours annuel. Il règle le travail dehors. Le Porte-Parole est élu parmi les plus intelligents du village et en règle la vie interne."

"Comment fait-on pour savoir qui est le plus intelligent ?" demanda Mar amusé.

L'autre prit encore un air patient et expliqua : "Il y a des examens. Un Porte-Parole doit connaître notre loi, notre histoire, nos traditions. Et puis il doit bien savoir lire et écrire, faire les comptes vite et sans erreurs... il doit savoir parler, réciter et improviser."

"Un Armé aussi peut être élu Porte-Parole ?"

"Bien sûr, même si c'est rare. Un Armé a bien d'autres problèmes à affronter, il a des entraînements quotidiens, les concours de force et d'adresse..."

"Votre village existe depuis combien de temps ?"

"Presque six tours. Exactement cinq tours, huit ans et cinq mois."

"Et quel est le nom de votre château ?"

"Bul."

"Combien d'habitant y a-t-il dans votre village ?"

"Dans les trois mille."

"Et au château ?"

"Pourquoi tant de questions ?"

"Curiosité... pour nos études."

"Mmhh ! Vous ne prépareriez pas plutôt une attaque ?"

"Nous ? Et pourquoi donc ? Nous ne sommes pas des Pillards !"

"Non, pas à votre apparence... mais on ne sait jamais."

Mar n'insista pas plus sur ses questions. Une fois sous le mur du village, ils approchèrent de la porte d'entrée.

"Attendez tous ici." Dit l'Armé.

Le groupe d'Eleveurs et d'Armés entra, rejoignant d'autres groupes. Mar remarqua que chaque groupe comptait quatre Armés et une vingtaine d'hommes, il en déduisit qu'au château devaient vivre dans les quatre cents Armés. Après un peu moins qu'une heure, sortaient par la porte huit Armés suivis de trois hommes. L'un était le Châtelier : il avait le même uniforme que les Armés, rouge et marron, mais le bandeau à la tête et les sandales étaient verts et les armoiries dorées. Le Chef Eleveur devait être celui à l'habit de peau comme les Eleveurs : des espèces de jambières ouvertes derrière, un rectangle de peau devant et un derrière attachés à la ceinture, mais en plus il avait une sorte de manteline circulaire autour du cou et qui descendait à mi-poitrine et un ruban de cuir retenaient ses longs cheveux. Le Porte-Parole, enfin, avait une tunique en peau très souple, sans manches, droite, serrée à la taille par une tresse en cuir avec des franges aux deux bouts et un béret en poil.

Le Porte-Parole parla : "On nous a dit que vous autres, étrangers, voulez entrer au village... Pourquoi ?"

"Nous voudrions faire plusieurs choses. Passer un contrat, visiter et étudier votre village et nous reposer d'un long voyage."

Le Porte-Parole serra les lèvres : "Quel type de contrat voudriez-vous passer avec nous ?"

"Des fournitures régulières pour mes hommes : viande, lait, peaux, fourrures... mais ce contrat est subordonné à l'acceptation des deux autres points."

"En voici une requête inhabituelle." Répondit le Porte-Parole.

"Je m'en doute, mais raisonnable, me semble-t-il."

"Que gagneriez-vous à la visite de notre village et à son étude ?" Et qu'y aurait-il à étudier ?"

"Bien des choses. Nous y gagnerions connaissance, culture..."

"C'est étrange, l'Armé qui est venu me chercher dit que vous n'avez pas l'air de Pillards... et je ne crois pas qu'il ait tort. Mais si vous n'êtes pas là pour nous attaquer, quel peut être votre intérêt à connaître notre village ?"

"L'intérêt qu'a tout étudiant pour ce qu'il ne connaît pas."

"Admettons que ta non-réponse ait un sens, qu'y gagnerions-nous, nous ?"

"Le contrat."

"Qui pourrait ne pas nous intéresser."

"Mais ce serait bon pour vous. C'est vrai, aujourd'hui vous vendez juste les bêtes que vous avez à vendre. Mais si vous en vendiez plus vous devriez en élever plus et en élever plus veut dire avoir plus d'Eleveurs et plus d'Armés, donc être plus nombreux et plus forts et donc mieux pouvoir se défendre contre une possible attaque de Pillards. Et en effet un château de près de mille armés défendra mieux le village qu'un château de juste... disons quatre cents Armés."

Le châtelier infléchit les sourcils.

Mar insista "Je me trompe ? dites-moi, combien de bêtes vendez-vous par an ?"

Il n'eut aucune réponse.

"Disons que vous en vendez assez pour nourrir mille personnes en plus de celles pour votre propre usage... Si vous passez ce contrat avec moi, vous devrez en produire près du double, et alors votre village pourrait grandir jusqu'à avoir au moins cinq mille habitants et le château pourrait être agrandi pour héberger au moins cinq cents armés sinon plus..."

Les trois dignitaires se rapprochèrent pour parler à voix basse.

Puis le Porte-Parole demanda : "Comment peux-tu savoir tout ça ?"

"Je suis un Penseur, donc quelqu'un qui avec peu d'indice sait faire ses comptes, réfléchir, tirer des conclusions et bâtir des projets. Je ne fais que mon travail."

"Et combien de bêtes nous achèterais-tu par an ?"

"Dans les vingt mille des différentes espèces que vous élevez, avec leur peau, fourrure et autres sous-produits."

"Qui nous garantirait que tu le achêteras ?"

"Mes paiements anticipés."

"Tu... tu paierais à l'avance pour vingt mille têtes ? As-tu idée de ce que ça te coûterait ?"

"Pas exactement, mais moins de cent valeurs en tout, je crois"

"Et tu serais prêt à les payer tout de suite ?"

"Si on signe le contrat maintenant, je vous donnerais dix valeurs sur le champ, puis vingt à la première livraison et ainsi de suite jusqu'à payer tout. Les livraisons seront mensuelles pour les treize mois de l'année."

"De sorte que dans les six premiers mois tu nous paierais ce qu'on te livrera en un an ?"

"C'est exact."

"Mais qui te garantiras que nous tiendrons notre promesse ?"

"Mes hommes."

"Comment ça ?"

"S'il manquait ne fut-ce qu'une tête à nos accords, mes hommes vous empêcheraient d'en vendre à tout autre."

"Qui, cette pauvre vingtaine ?" demanda le Châtelier en riant.

"Non, j'en ai bien plus, sans quoi je ne vous achèterais pas tant de bêtes. Et chacun d'eux se bât mieux que quatre de tes Armés, crois-moi. Mais nous ne vous attaquerions pas, ce serait inutile. Nous attaquerions juste les caravanes qui essaieraient d'entrer ou de sortir de votre village, et alors vous ne vendriez plus une seule bête."

Le Châtelier ricana et haussa les épaules : "Bavardage !"

"Mais les paiements anticipés sont des faits et pas du bavardage. Et si je suis prêt à risquer mon argent c'est que je suis sûr de mon fait, je ne parle pas en vain."

Le Châtelier n'était pas encore convaincu.

Alors Mar lui dit : "Ecoute, j'ai une proposition à te faire. Choisis trois de tes champions et un de mes hommes les défiera tous les trois ensemble."

"Nous ne sommes pas au mois des défis au Châtelier... et il n'y a pas d'Armés parmi vous. Je ne peux pas accepter."

"Il ne s'agit pas d'un défi pour ta charge, mais juste d'une démonstration que je ne parle pas en vain. Si mes hommes gagnent le défi, tu voteras en notre faveur. C'est d'accord ?"

L'autre se passa la paume de la main sur le bras, regarda les hommes de Mar, puis dit : "Mon vote sera à vous si le Chef Eleveur et le Porte-parole sont aussi d'accord..."

Il Chef Eleveur objecta : "Si j'étais aussi d'accord, il n'en serait pas possible pour autant d'improviser deux mille éleveurs. Dans le meilleur des cas on pourrait l'envisager d'ici cinq cycles..."

"Exact. Mais pour l'instant vous pourriez aussi n'augmenter que le bétail, agrandir les enclos, travailler un peu plus, mettre encore plus de jeunes au travail. C'est à dire que les premiers temps vous me fourniriez moins de vingt mille têtes par an. Le contrat reste à discuter et rédiger..."

Le Porte-Parole demanda : "Tu nous donnerais quand même l'acompte de dix valeurs ?"

"Bien sûr."

"Mais je voudrais voir si vous les avez vraiment..." dit le Porte-Parole.

Mar sortit alors de son bagage un collier formé de cinquante rondelles d'or pur de deux cents cinquante six grammes chacune. Il en retira une qu'il tendit au Porte-Parole.

"Fais-la vérifier : c'est une valeur exactement."

Le Porte-parole et les deux autres regardaient fascinés ce collier. Les huit Armés aussi s'étaient approchés pour regarder. Le Porte-Parole soupesa la rondelle dans sa main, la mordit, se pencha et la cogna contre une pierre.

"Elle a l'air vraie !" dit-il.

La valeur passait de main en main. Mar les regardait en souriant. La cote de l'or était très haute sur Boar. Dans la galaxie l'or était par contre bien moins prisé, surtout depuis la découverte de mines d'or pur sur plusieurs planètes. Une valeur de Boar valait dans les deux cents crédits, mais avec deux cents crédits on achetait dans la Galaxie près de vingt kilos d'or, et pas juste deux cents cinquante grammes.

Le Porte-Parole dit à Mar : "Attendez ici. Nous trois rentrons au village pour bien analyser votre valeur et ta proposition, puis nous vous donnerons notre réponse."

Mar acquiesça : "D'accord. Nous attendons ici."

Ils rentrèrent tous trois au village, fermant la porte et laissant les huit Armés dehors, de garde.

Shehud s'approcha de Mar : "Tu crois que c'était indiqué de leur montrer le collier entier ?"

"Bien sûr. Tu vas voir qu'avec ça ils accepteront."

Wandel acquiesça : "Tu ne connais pas encore ces gens, Shehud. Il n'y a pas de meilleur argument que l'argent, pour les convaincre. Mar sait comment négocier..."

Tolber acquiesça vigoureusement : "Bien sûr, fie-toi à Mar."

"Bien sûr que j'ai confiance. J'exprimais juste une opinion..."

Ils attendirent un peu. Mar à présent avait l'habitude des longues durées de Boar. Les trois hommes revinrent et le Porte-Parole rendit la valeur à Mar.

"Tiens. Entrez. Venez chez moi, nous discuterons le contrat."

Ainsi Mar et ses hommes furent-ils finalement admis au village. Ce dernier, à part les murs prolongeant les parois rocheuses qui étaient en pierre, était construit tout en bois. Chaque maison avait deux ou trois étages. Le rez-de-chaussée contenait de deux à quatre bergeries pour l'hiver. Le ou les deux étages contenaient salles de travail et logement proprement dit. Les rues étaient régulières, de largeur constante. Les maisons n'avaient ni cour ni jardin. Nombre de maisons avaient une terrasse sur le toit avec les étendoirs à peaux. Le château était un édifice haut à quatre étages et avait, fait unique, une grande cour intérieure.

Ils établirent le contrat, puis Mar et ses hommes eurent l'usage d'une bergerie dans une maison. Ils décidèrent de s'arrêter quatre ou cinq jours. Chacun d'eux devait s'informer sur un aspect du village et de sa vie. Malgré la méfiance initiale, les hommes de Mar furent bien acceptés par les habitants du village.

Une caractéristique de Bonrepaire était que, à la différence d'autres villages ou villes, il n'y avait pas l'habituelle séparation et distance entre les villageois et les Armés. Cela venait sûrement du fait que les Armés passaient de longues heures en plein air avec les Eleveurs auxquels leur travail laissait de longs moments de pure surveillance pendant lesquels ils bavardaient ou même jouaient avec les Armés.

Le Chef Eleveur était un type décidé, sûr de lui, sympathique, ouvert. Mar se lia vite d'amitié avec lui. Il sut ainsi que, comme chaque type d'animal élevé mangeait en partie des plantes différentes, ils changeaient les animaux d'enclos chaque mois, par rotation. De plus, ils recueillaient dans des prés éloignés le fourrage pour les mois de la Léthargie, les deux ou trois mois où les animaux devaient vivre dans les bergeries.

Il sut aussi que, en cas d'attaque de Pillards ou Désaxés, tous les Eleveurs participaient à la défense des troupeaux, à la différence de ce qui se passait dans d'autres villes, surtout dans celles des Agriculteurs. Il n'était pas rare que les enfants d'Eleveurs deviennent Armés et vice-versa. Aussi depuis bien des cycles ne demandaient-ils plus d'Armés à Château-Premier.

Pendant leur travail à l'extérieur beaucoup d'Eleveurs passaient le temps en travaillant les peaux à les embellir en y cousant des décorations obtenues du travail des os des même petits animaux, taillés en petites rondelles ou autre forme géométrique avec un trou pour être cousue. Ils obtenaient ainsi d'élégants sacs, bracelets, des chaussures souples, des ceintures aux décorations caractéristiques en os. Mar passa un autre marché pour acheter aussi de ces produits.

Le village avait été construit de façon à pouvoir être facilement agrandi. En effet, la hauteur sur laquelle il se dressait était en terrasses et l'actuel village n'en occupait que le tiers, la plus haute terrasse. Pour monter au village il fallait d'abord parcourir une montée encaissée dans une gorge de la colline, puis passer par les différentes terrasses reliées par des rampes savamment creusées dans les parois rocheuses. La pierre enlevée pour rendre les parois presque verticales et pour construire les rampes avait été utilisée pour construire le puissant mur de défense.

Le bois des maisons avait été pris en déboisant les lieux devenus les enclos en plein air autour du village. Plusieurs puits avaient été excavés sur la hauteur, à peu près un par terrasse, de sorte que le village était bien approvisionné en eau. Les vivres qu'ils ne produisaient pas eux-mêmes, ils les échangeaient avec les communautés limitrophes. Les maisons avaient été construites par des charpentiers de Hautbois, une ville de Constructeurs proche. Un peu au-delà il y avait des villes d'Agriculteurs : au sud Grandsilo, au nord-est Bergerelle et au sud-ouest Champ-Irrigué. Il y avait à l'est un port de Navigateurs, Basenôtre.

Le soir Mar relevait toutes les informations rassemblées par ses hommes et les enregistrait. Tolber l'aidait à vérifier certains points pour lesquels des informations un peu divergentes informations étaient reçues. Certains éleveurs rejoignaient le soir les hommes de Mar et ils corrigeaient spontanément les erreurs éventuelles : l'idée les amusait que quelqu'un veuille prendre note, par exemple, de combien de jours de marche séparaient deux villages, ou quel bois avait été utilisé pour construire les maisons, et combien de temps il fallait pour faire pousser un enclos.

Après quelques jours Mar décida de s'en aller. Il dit au Porte-Parole qu'il enverrait ses hommes. Pour les reconnaître sans risque d'erreur ou d'embrouille, le Porte-Parole donna à Mar quelques carrés de peau décorés d'os, que Mar signa de son loco devant le Porte-Parole en personne. Puis, l'après-midi, ils reprirent leur voyage, salués par tout le village.

Ils marchèrent jusqu'à la nuit. Ils s'arrêtèrent, dînèrent, puis, ils étudièrent les cartes et repartirent avec les ceintures anti-gravité. Peu après ils étaient en vue de Hautbois. Le nom de le ville de Constructeurs venait clairement du fait qu'elle se dressait sur un col complètement entouré de forêts. La ville était une des plus curieuses qu'aient jamais vues les hommes de Mar. Sur le sommet avaient été laissés de nombreux arbres au tronc droit et lisse. Mais leurs cimes avaient toutes été coupées, de sorte qu'il ne restait que les troncs, tous coupés à la même hauteur, désormais morts, mais solidement enracinés dans le sol. Un grand anneau tout autour avait été déboisé.

Avec le bois recueilli, ils avaient construit en haut des troncs un réseau de maisons reliées les unes aux autres par d'étroites passerelles. Chaque maison avait trois ou quatre niveaux : le plus bas était à près de dix mètre de la terre. Tout autour de la ville se dressait un haut mur en bois recouvert de briques cuites. A première vue il n'y avait pas de château, sauf que certains troncs plus hauts ça et là sur le périmètre abritaient des édifices à plus d'étages qui rappelaient des tours.

Pendant la nuit, Mar et ses hommes atterrirent à couvert des derniers arbres avant la clairière en anneau, puis gagnèrent la clairière où ils campèrent à découvert en attendant l'aube. Cette nuit-là encore Mar se retrouva à partager la toile de Tolber. Il avait remarqué que le jeune homme était toujours très attentif et gentil avec lui, plus que les autres.

Alors Mar le lui dit : "C'est agréable d'avoir dans ses compagnons de voyage quelqu'un de prévenant comme toi, Tolber."

"Es-tu sincère, Mar ?"

"Bien sûr. On est bien, avec toi."

"Avec toi aussi..." répondit Tolber et il tendit le bras sous la toile pour prendre la main de Mar qu'il serra délicatement.

Mar se sentit bizarre. Pour la première fois il réalisa qu'il éprouvait envers Tolber plus qu'une camaraderie normale. Il se tourna vers lui, sentit sa chaleur. Tolber se serra contre lui. Ils se taisaient maintenant, mais leurs corps parlaient pour eux. Peu à peu ils furent proches, trop proches...

Mar se raidit : "Non, Tolber. N'allons pas plus loin. Je ne veux pas."

Le jeune homme s'écarta un peu et Mar se sentit mieux, bien qu'encore un peu troublé. Par chance l'aurore réveillait les hommes qui commençaient à bouger, se lever, se préparer. Mar glissa hors de la toile. Bientôt tous se levaient, baillant et s'étirant dans l'air frais et piquant du matin. D'une des tours étroites et hautes de la ville, quelques Armés les observaient. Mar réunit ses hommes et se rendit sous le mur, près de la porte de la ville. Une corde descendit d'une maison et plusieurs Armés l'empruntèrent pour descendre sur le mur.

L'un d'eux mit devant sa bouche une sorte de gros embout et cria à travers : "Vous cherchez des Constructeurs ?"

Mar mit ses mains en porte-voix et répondit en criant : "Oui, j'ai du travail à leur proposer."

"Attendez, nous vous ouvrons la porte." Puis il tourna l'embout vers les maisons sur les troncs et cria quelque chose.

La porte fut ouverte. Mar et ses hommes entrèrent. Ils se retrouvèrent dans une espèce de cour entourée de murs sur les quatre côtés, et sur le mur opposé à l'entrée il y avait une autre porte, fermée. Le première porte, tout comme elle s'était ouverte, se referma toute seule. Peu après la porte intérieure s'ouvrait et une vieille femme entrait.

"Bienvenue à Hautbois, étrangers. Je suis la Maîtresse Projeteuse Gevyn Remohne. En quoi pouvons-nous vous être utiles ?"

Mar la regarda : c'était une grande femme robuste. Malgré son âge avancé, un sein solide gonflait sa tunique bleu foncé brodée de gris. Ses cheveux étaient rassemblés derrière, bas sur le cou. Elle avait glissé dans ses cheveux un bâton d'écriture. Elle portait une bandoulière dont pendait une tablette avec un bloc de feuilles attaché. A côté de la tablette pendait un cylindre dont sortaient des règles diversement graduées.

Mar se présenta puis dit : "J'ai en projet plusieurs constructions dans cette région... aussi ai-je pensé m'adresser à vous."

"Dans quelle ville ou village seraient érigées ces constructions, et quel serait leur usage ?"

Mar lui expliqua l'idée des hostels.

Au début la Maîtresse Projeteuse parut incrédule : "Hors des murs as-tu dit ? Mais on ne peut pas construire hors murs, il n'y aurait pas de defense..."

"Justement, la construction doit être étudiée pour être facilement défendable contre l'attaque de petits groupes de Pillards ou de Désaxés. Par ailleurs un grand groupe n'aurait pas intérêt à attaquer un de nos hostels, le butin serait bien maigre... Et de plus, les hostels sont près des villes et pas un Châtelier avisé ne laisserait une grande bande de Pillards approcher autant..."

La Maîtresse Projeteuse commença à sembler intéressée. Elle prit un sifflet dont elle sortit une suite de sons modulés. Peu après d'autres Constructeurs arrivaient par la porte intérieure.

"Voici les Maîtres Projeteurs présents en ville. Je voudrais que nous discutions avec eux ta requête : elle est si inhabituelle, si innovante..."

Ils en parlèrent longtemps et finirent par se mettre d'accord. A eux aussi Mar dit qu'il enverrait ses hommes concrétiser le projet. Puis il demanda à visiter la ville avec ses hommes et en obtint aussitôt la permission. Chacun de ses hommes fut hébergé par une famille dans une maison perchée en haut de ces hauts troncs. L'endroit donnait moins l'impression d'une ville que d'une ruche. On passait de maison en maison par des passerelles ou des étendues de planches. Pour rejoindre le sol ils utilisaient de longues cordes le long desquelles ils glissaient rapidement. Pour remonter ils utilisaient soit des échelles de corde qui étaient remontées le soir ou en cas d'attaque, soit, pour les enfants et les vieux, un ingénieux système avec poulies et paniers longeant les troncs entre des guides posés à cet effet.

La ville était organisée sur un système de familles nucléaires auquel se superposait une hiérarchie par spécialité et habileté. Vieux et enfants étaient à la charge de l'affectueux soin de leur famille, mais la communauté entière s'en portait garante. La division entre Armés et Constructeurs était nette à tous les niveaux et le Premier Maître, le chef élu de la ville, avait une juridiction étendue au château, bien que limitée. Comme Mar l'avait pressenti, les Armés vivaient dans les hautes maisons, les tours de six étages disposées à intervalle régulier tout du long du périmètre de la ville et d'où ils pouvaient descendre directement sur le mur d'enceinte ou à terre. Sous la ville, dans l'enceinte entre les troncs, étaient déposés des matériaux bruts ou semi finis et se trouvaient des espaces de travail. Un ingénieux système anti-incendie protégeait la ville.

Durant les quelques jours où ils restèrent à Hautbois, Tolber chercha toujours à rester près de Mar. Lequel ne l'évitait pas mais essayait de ne pas l'encourager. Il se sentait attiré, mais il ne voulait surtout pas se laisser aller : Njeiry était toujours bien présent dans son amour. La conjonction même, en lui, du fort amour pour Njeiry et de l'attirance vers Tolber était source de gêne pour lui. L'avant-dernier jour qu'ils passèrent à Hautbois, à un moment où ils étaient seuls, Tolber arrêta Mar.

"Mar, pourquoi es-tu si froid avec moi... Je te désire..."

"Moi aussi, Tolber, mais je ne peux pas et ne veux pas."

"Mais, si tu me désires aussi, quel est le problème ?"

"J'aime Njeiry et je ne peux pas aimer deux personnes, surtout à présent que Njeiry n'est pas là... ce ne serait pas juste envers lui... ni envers toi."

"Mais je ne te demande pas de ne pas aimer ton époux, de le quitter pour moi, Mar."

"Tu ne le pourrais pas, d'ailleurs. Ce ne serait même pas la peine d'essayer."

"Mar, je te demande juste de me laisser t'aimer..."

"Non, nous ne devons pas. Ne me mets pas dans l'embarras, n'insiste pas... Ne gâche pas notre amitié, Tolber." Conclut Mar et il s'esquiva en hâte.

Mais il continuait à penser à Tolber. Il se sentait attiré par lui... ne le désirait-il que physiquement ? N'y avait-il pas aussi quelque chose d'autre ? Il essaya de ne pas y penser, d'éviter la question, mais avec peu de succès. A leur départ, Mar essaya d'éviter de se retrouver seul avec Tolber. Mais il se surprenait à le chercher des yeux, à penser à lui... à le désirer.

Ils s'éloignèrent de Hautbois en milieu d'après-midi, à pieds. A la tombée du soir ils trouvèrent un fort groupe d'Agriculteurs venant d'une piste latérale et convergeaient dans leur direction. C'était une délégation de Grandsilo qui revenait du Temple de Shent du Sillon où ils s'étaient rendus en pèlerinage. Comme Mar voulait aller à Grandsilo, ils se joignirent aux pèlerins et firent donc tout le trajet à pieds.

Tous les pèlerins avaient un ruban vert aux tempes, en signe de leur dévotion à Shent du Sillon. Ils étaient allés implorer une grâce : les cultures de Grandsilo étaient menacées par de dangereux parasites que les moyens traditionnels n'avaient pu contenir. Alors le Séparé, le Sage et les Vieux, accompagnés de quelques jeunes Agriculteurs en représentation des différentes Racines de la ville, étaient allés faire acte de soumission en emportant avec eux des échantillons de plantes malades et une forte offrande en nature et en argent.

Ils étaient restés au Temple trois cycles entiers et à la fin les Shentistes leur avaient donné plusieurs sacs d'une étrange poudre jaunâtre en leur disant de la mélanger à l'eau d'irrigation dans un cérémonial spécifique et avec des prières et que "si les temps étaient mûrs et le rite correctement exécuté" Shent les écouterait. Mar apprit tout cela quand ils s'arrêtèrent pour dîner.

Les Agriculteurs étaient si préoccupés qu'ils avaient perdu leur habituelle réserve et racontaient tout aux hommes de Mar. Après le dîner, dans la nuit, ils s'installèrent pour dormir. Mar s'étendit dans sa toile, non loin du feu, seul, contrairement à ses hommes et à son habitude. Il venait de s'endormir en pensant à Njeiry et à Tolber qu'il fut réveillé en se sentant touché. Tolber avait soulevé la toile de Mar, s'était glissé dessous et les avait recouverts tous les deux de sa toile.

Mar, bien réveillé à présent, demanda en murmurant : "Pourquoi insister, Tolber ? Ne m'oblige pas à être brusque avec toi..."

Tolber lui caressa la poitrine : "Mar, ne me chasse pas. Je ne te demande rien, laisse-moi juste rester près de toi. Je ne demande rien d'autre..."

Mar hésitait. Une part de lui voulait l'éloigner, mais une autre voulait le retenir. Tolber continuait à doucement effleurer ses membres avec tendresse.

"Je ne te demande qu'un peu de bonheur, d'illusion... Tu ne veux pas faire l'amour avec moi ? Ça me va aussi..."

Mar céda et se détendit. Indéniablement la proximité de Tolber était plaisante... Ils restèrent ainsi, en silence, et ils s'endormirent sans que rien ne se passe. Le voyage dura un jour et demi. La nuit suivante aussi, Tolber et Mar partagèrent leurs toiles. Mar se rendait compte à quel point il goûtait la proximité de Tolber. Cette nuit-là, lui aussi caressa son beau corps juvénile et en tira du plaisir.

Finalement ils arrivèrent à Grandsilo, peu après le déjeuner. Les Agriculteurs y cultivaient surtout des céréales. Le climat doux de cette région de Boar permettait d'en faire deux moissons par an, une au début de la saison Croissance et l'autre à la fin de la saison Récolte. A chaque moisson les céréales étaient emmagasinées dans une haute tourelle en pierre avec un escalier hélicoïdal autour. Le silo se chargeait par le sommet et se déchargeait par des vannes placées en bas. Il se dressait sur un côté de l'habituelle place du village des Agriculteurs avec les inévitables têtes de pierre qui regardait tout autour, sans qu'on sache si en défense ou ravies des récoltes de leurs descendants.

Arrivant au village dans la caravane, ils y furent accueillis sans problème, puisque Mar s'était fait reconnaître par le Séparé comme un Epoux de la Terre. Mar vit que les champs tout autour présentaient d'étranges tâches d'un gris blanchâtre sur les feuilles. Quand les Agriculteurs virent arriver la caravane de leurs pèlerins ils se mirent en ligne au bord de la route dans un silence chargé d'attente et d'espoir. Seuls les pleurs d'un bébé rompaient le silence solennel qui accueillait le cortège. Le groupe de Mar reçut quelques regards curieux mais le fait qu'ils soient joint aux pèlerins faisait accepter leur présence sans problème.

La foule se refermait derrière le cortège et le suivait en une longue procession qui suivit la route droite jusqu'à la place centrale du village. Une fois là tout le monde s'arrêta, la place était comble. Le Séparé monta alors sur le grand cube en pierre qui lui servait de piédestal. Debout, il fit courir son regard sur la foule, gratta sa barbe rare et sauvage, inspira à fond et lâcha un long et profond soupir qui se termina en une espèce de lamentation.

Puis il reprit son souffle et commença : "Hélas ! Notre Epoux est malade, ses enfants languissent, qui nous secourra de ce malheur ?"

Le silence se poursuivait sur la place, lourd. La froide lumière du soleil, haut mais pâle, rendait la scène encore plus dramatique.

"Hélas!" continua le Séparé la voix rauque, "Si notre époux est faible, qui pourra se sauver ? Malheur!"

Un chœur puissant s'éleva de la place et répéta : "Malheur!" et le silence retomba, presque intolérable.

"Hélas! Mais un dieu puissant veille sur ses fidèles, celui qui est fidèle au dieu ne craint pas la malchance."

Le Sage et les Vieux répétèrent presque en hurlant : "Ne craint pas le malchance !"

Alors tous geignirent en chœur : "Ne craint pas le malchance !"

"Shent du Sillon nous a donné sa semence pour rendre à nouveau fertile notre terre !" proclama le Séparé. Il leva une poignée de la poudre donnée par les Shentistes et la fit glisser dans son autre main : "Oyez, oyez l'oracle de Shent ! Répandez ma semence dans les rigoles qui fécondent toutes vos terres. A la vanne versez cinq mesures, à cent pas quatre mesures, à encore cent pas quatre autres, à cent pas encore trois mesures, et par trois fois, puis à cent autres deux mesures, par quatre fois et à cent autre encore une mesure, par cinq fois. Ainsi ferez vous, mais seulement après avoir retiré l'eau des rigoles.

"Puis vous danserez la danse de l'accouplement comme si chacun de vous devait trouver un nouveau conjoint, en suivant l'eau vers le bas et en chantant les noms de l'époux Shent et de l'autre époux, la Terre. Puis vous vous prosternerez tous sur votre époux la Terre pour que Shent entre en vous et connaisse la Terre et l'aime. Alors les Vieux rouvriront les vannes et l'eau et ma semence se rependront et féconderont la Terre, la libérant de sa maladie.

"Mais prenez garde ! Si un seul d'entre vous n'est pas fidèle à Shent dans son cœur, ma semence sera répandue en vain, comme celle du jeune qui exerce seul son nouveau pouvoir... Vous accomplirez ce rite un soir chaque cycle jusqu'à ce que toute ma semence soit répartie jusqu'à la dernière mesure. Celui qui a foi en Shent ne sera pas déçu."

Le Séparé cessa de déclamer et le silence retomba sur le village.

Puis il reprit : "Ainsi a parlé l'oracle de Shent après que nous ayons respecté par trois fois trois jours de jeûne. Que chacun de vous se mette le ruban vert de Shent à la tête en signe extérieur de soumission, et que le rite soit exécuté ce soir même."

Alors le Sage monta à son tour au centre de sa pierre : "Rentrez chez vous et préparez-vous pour ce soir, comme si chacun de vous devait trouver un conjoint. Et s'il est parmi vous un cœur non fidèle à Shent, qu'il reste bien enfermé chez lui pour toute la durée du rite. Allez, maintenant, Agriculteurs !"

Les gens rentrèrent chez eux, s'y enfermèrent et peu après le village devint désert. Alors le Sage et les Vieux se rendirent au grand canal d'irrigation et fermèrent toutes les vannes. Mar et ses hommes furent hébergés dans la maison du Sage où furent aussi déposés les sacs reçus du Temple. Quand ils furent seuls, Mar fit prélever d'un des sacs un peu de poudre jaune pour l'emporter au Cenco et l'y faire analyser.

"Il nous faut rester enfermés ici pour toute la durée du rite..." dit Mar.

"Mais tout cela n'est qu'une farce !" objecta Ogast.

"Oui et non. Le rite a deux buts : que le remède soit distribué exactement comme il faut, mais aussi d'éviter la responsabilité d'un éventuel échec. Si nous ne restions pas enfermés, un échec des soins nous serait imputé. Alors..."

"Evidemment !" dit aussitôt Tolber.

"Mais combien de temps resterons-nous ici ?" demanda Dehne.

"Au moins jusqu'à demain et peut-être un peu plus. Nous devons acheter quelques provisions et nous informer sur les villes proches, surtout au sud. De plus, si je peux, je voudrais parler avec le Séparé... Il m'a l'air d'une personne intéressante. Demain, si le Sage est d'accord, vous ferez les enquêtes habituelles. Après nous verrons s'il y a lieu de rester un peu plus."

Après le dîner, qu'ils partagèrent avec le Sage, commença le rite prescrit. Les champs étaient en partie visibles des fenêtres et à la lumière des flambeaux ils purent voir en partie le rite lui-même. La danse de l'accouplement commença. De façon très stylisée et allusive, elle reprenait les mouvements de l'union charnelle de deux êtres. Mar s'aperçut à un moment que Tolber le regardait avec une intensité particulière. Il détourna le regard. Il se sentait désormais étrangement impliqué par les sollicitations toujours plus explicites de son compagnon. Chacun de ses regards était une proposition muette, pressante, pleine de désir.

Mar essaya de ne pas y penser, de se laisser absorber par ce qu'il arrivait à voir de la cérémonie qui se déroulait dans les champs. Mais cela aussi lui rappelait Tolber, son corps jeune et désirable, chaud et disponible... Si Njeiry avait été avec lui, tout aurait été plus simple...

La cérémonie terminée, le Sage rentra. Il était tendu, fatigué et préoccupé.

"Ah, que Shent nous assiste ! Il est notre dernier espoir. Déjà du temps de la mère de ma mère Shent a été généreux avec notre village... Gardons espoir !" s'exclama-t-il, fatigué. Puis il ajouta : "Il est dur d'être le Sage d'un village quand il y a de graves problèmes comme celui-ci..."

Mar acquiesça : "Bien sûr, c'est facile d'avoir des responsabilités quand tout se passe sans problèmes."

"Exact !"

"Mais c'est dans les difficultés qu'on voit si quelqu'un mérite les responsabilités qui lui ont été confiées." Ajouta Mar.

"Oui, mais avec les ans les responsabilités te mettent de plus en plus souvent à l'épreuve. Vois-tu, quand la vie s'écoule sans problème, tu ne réalises même pas qu'elle s'écoule. Mais quand survient une difficulté, tu t'en souviens même si tu la surmontes. Mais ce qui reste n'est pas tant la joie de l'avoir surmontée que la difficulté rencontrée. Aussi, avec l'âge, les souvenirs déplaisants s'accumulent et la vie te paraît plus rythmée de mauvaises saisons que de bonnes. Si les Pillards venaient et tuaient mille Agriculteurs, tu ne penserais pas tant aux huit mille par chance épargnés, mais bien au malheur de ces mille morts. Même si tu le sais, le comprends, c'est ainsi. Si tu as sept enfants et que l'un pleure, tu n'entends pas les six heureux ou au moins tranquilles, mais seulement celui qui souffre. Oh, c'est difficile de vieillir !"

"Crois-tu ?"

"Toi pas ? Sans doute est-ce parce que tu es encore jeune."

"Mais on vieillit sans aucun effort, et donc comment une chose qui ne demande pas d'effort peut-elle être difficile ?"

Le Sage sourit : "Peut-être vieilliras-tu mieux que moi... Tu ferais un bon Séparé, toi... Mais il est temps d'aller dormir, il fait nuit et la nuit les époux de la Terre ne veillent pas pendant le sommeil de leur époux commun."

Mar arriva cette nuit-là à éviter la présence de Tolber. Mais quand il fut seul couché dans sa toile, il n'arriva pas à éviter de penser à lui.


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