Il était plongé depuis longtemps dans ses pensées quand la porte se rouvrit. Il crut que c'était encore le Shentiste à la tunique jaune de Curateur, mais il remarqua vite du bleu. Il regarda intrigué et la curiosité tourna à la surprise : c'était Phyujel !
"Ils sortent toutes leurs armes... Quel discours va-t-il me faire, à présent... je dois faire attention, je ne devrais rien me rappeler de l'interrogatoire précédent..."
Phuyjel approcha en le scrutant attentivement : "Comment vas-tu, Mar ?"
"J'ai faim.."
"Je m'en doute. On t'apportera bientôt à manger." Il s'assit sur le lit à côté de lui. "Tu dois reprendre des forces... tu es avec un ami, maintenant."
"Et d'où vient ce changement ?"
"Tout cela était une erreur."
"Quand serai-je libéré ?"
"Dès que tu auras repris des forces. Après le rite de démission. Mange, maintenant, après on fera quelques pas."
"Quelques pas ?"
"Bien sûr, tu dois prendre de l'exercice."
Phyujel se leva et frappa ses bâtons. Un servant apparut vite.
"Il commande ?"
"Apporte un bon repas, léger mais nutritif. Vite !" Le servant sortit. Phyujel dit à Mar : "Je reviens tout de suite..." et il sortit. Il revint après quelques instants : "Personne n'est à l'écoute mais ne te trahis pas. Je t'aiderai, continue à feindre. Tes amis sont cachés près d'ici." Murmura-t-il rapidement.
Mar le regarda, perplexe : était-ce un nouveau piège ? Phyujel sembla lire en lui.
"Aie confiance, ce n'est pas un piège. Chakra n'est pas arrivé à t'hypnotiser et il ne s'en est pas rendu compte. Mais tu dois fuir..." il s'interrompit, puis il reprit à voix haute : "Tu dois comprendre que nous devons être certains à ton sujet..."
Le servant revint avec un plateau en bois et une écuelle et les posa sur le tabouret, puis il sortit.
"Mange et bois ce qui te dit, mais sans exagérer, ton estomac doit se réhabituer peu à peu. Je reviens vite..." dit Phyujel et il sortit.
Mar mangea un peu du repas et but le bouillon de viande et de baies tout en réfléchissant : "Puis-je avoir confiance, cette fois ? Comment savoir s'il est vraiment un ami ou non ?"
Il poussa l'éclat qu'il avait caché sous sa jambe et qui le gênait un peu et le fit glisser entre le lit et le mur. Phyujel revint accompagné par deux servants armés.
"Viens, appuie-toi sur moi."
Mar se leva : "Je peux marcher tout seul..."
"Non, tu es encore trop faible." Lui dit le Shentiste en lui serrant fort le bras, comme s'il voulait lui faire un signal. Puis il se tourna vers un des deux servants : "Va lui prendre un habit de labass, il commence à faire frais dehors." Mar regarda le servant sortir. "Appuie-toi sur moi, essaie de faire quelques pas."
Mar s'exécuta. Ils firent quelques pas vers l'autre servant puis firent demi-tour vers le lit. Le Shentiste lui tendit l'autre main comme pour l'aider et lui fit glisser quelque chose en main. Mar eut la tentation de regarder mais il comprit que Phyujel avait fait en sorte que le servant ne voie rien, aussi ne fit-il rien. Il essayait de sentir ce que ça pouvait être. On aurait dit un carré en bois... mais de quoi s'agissait-il ? Le Shentiste le guida jusqu'au lit.
"Rassieds-toi, puis on essaiera de marcher encore."
Il l'aida à s'asseoir et pour cela il s'interposa entre Mar et le servant. Mar regarda alors dans sa main : sur le carré était gravé le loco d'un mot : Vokka. Mar sursauta et regarda Phyujel. Lequel sourit et lui reprit le petit morceau de bois qu'il fit disparaître dans sa manche.
Entre temps l'autre servant était revenu avec un scapulaire rouge et or. Phyujel aida Mar à le passer et ferma sa ceinture.
"Allons-y."
Mar se releva. Le Shentiste lui sourit en lui passant un bras autour de la taille.
"On doit monter quelques marches, jusqu'au toit." Dit-il, puis il se tourna vers les deux servants : "Vous, marchez un devant et un derrière nous. Puis, une fois sur le toit, surveillez la porte."
Ils acquiescèrent tous deux et le petit cortège partit. Mar se fatiguait plus qu'il n'aurait cru en marchant mais, lentement, avec le soutien du Shentiste, il arriva sur le toit. Le soleil baissait, le ciel était à peine strié de quelques nuages filiformes, éclatants de rouge. Le toit du Grand Temple était circulaire, comme tous les autres, mais bien plus vaste. Sur une partie plus haute, close et surveillée par deux autres servants armés, était attaché un ballon. Le reste du toit était un grand jardin suspendu, très beau. Ils approchèrent lentement du bord du toit et s'assirent près du parapet.
"Tu as confiance, à présent?" lui demanda Phyujel à voix basse.
"Je crois que oui... mais pourquoi m'aides-tu, toi ?"
"Je te l'ai déjà dit à mon Temple : la vie est en toi et tu es dans la vie. Boar t'attend... tu iras loin, tu as déjà prouvé que tu en étais capable."
"Que sais-tu de Vokka ?"
"Rien. Tes amis m'ont donné ce nom à te dire pour gagner ta confiance."
"Et de moi, que sais-tu ?"
"Peu et beaucoup. Je lis en toi des choses intéressantes et c'est pour ça que je t'aide."
"Tu lis en moi ?"
"Oui, pour moi les humains sont des livres ouverts."
"Comment ça ?"
"Tous plus ou moins, nous lisons dans les autres. Mais moi plus que les autres grâce à des études et des entraînements spéciaux."
"Tous les Shentistes sont comme toi ?"
"Non, seule la secte des... mais si, je sens que je peux me fier à toi. Je suis, en plus de Shentiste, un Physiognomoniste. Nous savons lire les hommes et notre mission est de favoriser et de soutenir ceux qui ont des dons pour accélérer les progrès de la société. Le moindre geste, la forme du corps, la structure du visage, la façon d'agir et de réagir... ce sont autant de signaux qui nous disent qui est devant nous et ce qu'il vaut. Nous ne devons pas intervenir explicitement mais seulement favoriser en restant dans l'ombre.
"En t'aidant maintenant je trahis un peu nos principes, mais je suis si sûr que tu es l'homme que nous attendons que... Bien sûr, maintenant que tu sais, je ne pourrai plus te suivre et prendre soin de toi. Mais d'autre le feront à ma place, des gens insoupçonnés et insoupçonnables. Dans toute la galaxie, nous savons bien nous cacher... Parfois des haillons cachent sous un clochard un de nos grands hommes... Mais revenons-en à nous. Cette nuit, par la fenêtre de ta chambre, il entrera un micro-espion volant..."
"Tu sais cela aussi ?"
"Oui, c'était nécessaire. Mais sois tranquille, de même que tu ne parleras à personne de nous, les Physiognomoniste, moi je ne dirai à personne que tu viens de dehors et que tu vas et viens à ta guise. Tu peux avoir confiance en moi."
Mar acquiesça avec sérieux : "Oui, bien sûr, comme toi en moi."
"Bien. Alors je disais : il entrera aussi par ta fenêtre une ceinture télécommandée. Prends-la. En l'actionnant tu pourras sortir par la fenêtre et tu iras vers ce grand arbre, là-bas. Tu le vois ? Là t'attendra un de tes hommes. Prends ce feuillet et laisse-le sur le lit avant de partir. Très certainement nous ne nous reverrons plus. Tous mes vœux, Mar et... que Dieu, en qui tu ne crois pas encore, t'assiste tout de même."
Mar lui serra une main : "Merci, au nom aussi de Vokka qui est le fils que je dois adopter avec mon époux. Peut-être un jour le connaîtras-tu... qui sait ? Mais dis-moi, si tu ne m'avais pas aidé, que serait-il advenu de moi ?"
"Ils ne t'auraient certainement pas laissé partir : ou ils arrivaient à te faire parler et ils t'auraient tué après, ou ils t'auraient juste tué. Ils ne savent pas qui tu es, mais ils te craignent, parce que trop de mystères t'entourent et que tu constitues une menace pour leur pouvoir. Le Pouvoir se défend par tous les moyens."
"Mais ne vont-ils pas me rechercher encore ? Ne serai-je pas toujours en danger ?"
"Oui et non. J'essaierai de détourner d'éventuelles recherches, tant que je pourrai. Ton idée de ce Médam... oui, elle était bonne. J'y travaillerai. Enfin, tu devras être toujours attentif et sur le qui vive, il te sera plus facile d'éviter les dangers et de te défendre."
Mar acquiesça : "Et... peux-tu m'expliquer comment tu as fait pour m'apparaître puis disparaître dans la cellule de la Voix de Shent ?"
Phyujel sourit : "Je t'en ai déjà trop dit, je ne peux pas te révéler d'autres secrets des Physiognomoniste."
"Oui. Excuse-moi."
"Rentrons, maintenant, nous sommes assis depuis longtemps. Promenons-nous encore un peu, puis je te ferai raccompagner à ta cellule. N'oublie pas le feuillet..."
"Que contient-il ?"
"Une fausse piste. Ou au moins quelque chose qui, du moins j'espère, leur donnera longtemps du fil à retordre."
Ils se promenèrent encore, puis Phyujel le confia aux deux servants qui l'accompagnèrent à sa cellule. Mar se coucha, vraiment épuisé. Le soleil se couchait à présent et par la fenêtre ne passait plus qu'un rai de lumière. Il entrevoyait encore le cercle de clarté porté par la fenêtre, mais il s'estompait lentement. Il sentit une grande torpeur s'emparer de lui mais il ne voulait pas s'endormir et risquer de n'être pas prêt quand arriverait la ceinture anti-gravité. Il se secoua et écarquilla les yeux, mais fut vite repris par le sommeil. Il se leva et fit quelques pas, puis se recoucha. Le temps semblait passer très lentement.
Il repensa aux mots de Phyujel : "Le Pouvoir se défend par tous les moyens"... C'était vrai, mais était-ce un bien ou un mal ? Y a-t-il un pouvoir juste ? Et s'il existe, a-t-il le droit d'utiliser 'tous' les moyens, même les injustes ? Au fond, lui-même ne se battait-il pas pour accéder au pouvoir ? Et les moyens qu'il utilisait, étaient-ils toujours justes ?
"Et continuerai-je toujours à me poser des questions et à ne pas trouver de réponses ? S'il y a une réponse, je dois la chercher ; mais s'il n'y en a pas, alors je perdrais en vain mon temps et mon énergie. Celui qui lutte contre un pouvoir, au fond, ne fait qu'en favoriser un autre... Alors autant choisir qui appuyer, dans le parti de quel camp entrer... Peut-on vraiment lutter contre tous les pouvoirs, y compris le sien ? Et le combat, d'ailleurs, n'est-il pas déjà un exercice de pouvoir ?"
Il essaya d'arrêter de penser : il savait bien que la nuit ne suffirait pas à trouver des réponses.
"Pour l'instant, Mar, essaie d'utiliser le pouvoir que tu as de la façon la plus honnête et la plus juste que tu peux..." conclut-il en lui.
Soudain il eut l'impression que quelque chose bougeait dans sa cellule. Il s'assit. Il vit alors entrer par la fenêtre un anneau à peine visible : c'était la ceinture anti-gravité. Mar tendit le bras et l'attrapa. Elle résista, flottant en l'air un instant, puis soudain devint inerte dans ses mains. Son cœur se mit à battre très vite. Avec des gestes fébriles il prit le feuillet sous son scapulaire et le posa sur le lit.
Puis il ouvrit la ceinture et se l'attacha à la taille. Il en trouva les commandes et s'éleva doucement à la hauteur de la fenêtre, manœuvra pour se mettre à l'horizontale, puis pressa les commandes avec détermination et glissa vite au dehors. Le bout de son pied cogna le bord de la fenêtre et lui causa une douleur lancinante, mais il ne cria pas.
Il s'arrêta et reprit une position verticale : la grande vitesse de sa fuite lui avait déjà fait dépasser le grand arbre. Il manœuvra pour revenir à la hauteur de sa cime. Il scruta le feuillage et vit une minuscule lumière clignoter.
Il se baissa et appela dans un murmure : "Anjil ?"
"C'est Gaïthé." Répondit une voix, et la jeune femme sortit et s'arrêta en l'air : "Mar, enfin... comment vas-tu ?"
"Bien... enfin, c'est la formule. On y va ?"
"Suis-moi."
Gaïthé remonta un peu et fila à toute vitesse vers le sud-ouest. Mar la suivit aussitôt. Ils volèrent tout droit un moment, puis dévièrent en faisant une grande courbe, puis continuèrent tout droit à pleine vitesse. Ils étaient précédés par l'espion volant et Mar voyait de temps en temps la lueur du petit viseur que son ami avait en main pour contrôler le terrain à l'entour.
Ils volèrent longtemps. Le scapulaire de Mar battait entre ses jambes. Le ciel était en grande partie couvert de nuages qui atténuaient la lumière des lunes.
"Une nuit idéale pour fuir." Pensa Mar. "N'est-ce que la chance ou y a-t-il vraiment un dieu qui m'assiste ?"
Le vol continuait, rapide, et le terrain courait sous eux. Ils s'élevèrent pour passer au-dessus de montagne basses. Au-delà Mar vit le vague miroitement de la mer. D'un point devant eux surgit un très discret rayon lumineux. Ils se dirigèrent vers lui en descendant lentement. Le voyage avait duré plusieurs heures. Ils atterrirent sur une plage : là les attendait Anjil.
"Ponctuels ! Comment vas-tu, Mar ?"
"Je suis mort. Seul l'air froid m'a tenu éveillé."
"Venez, la barque est prête. Au large Holyer nous attend avec le sous-marin."
Ils embarquèrent et Anjil lança la propulsion à fusée. Ils glissaient vite sur l'eau, l'espion toujours au-dessus d'eux. A peine étendu Mar se sentit sombrer dans le sommeil trop longtemps retenu.
"Je vais m'endorm..." murmura Mar, et il s'effondra.
Ils ne s'aperçut pas que le submersible faisait surface, ni que ses amis l'embarquaient comme un poids mort et l'étendaient sur une couchette, ni qu'ils plongeaient. Holyer prit les commandes. Pendant le voyage, Mar se réveilla.
"Les amis !" dit-il.
Tous les trois se tournèrent vers lui.
"Mar, comment vas-tu ?" lui demanda de nouveau Anjil.
"Comme ci comme ça... très faible. Où allons-nous ?"
Hoyler répondit : "On ramène Anjil à Ville-Close, puis Gaïthé à Port-Escale, puis je te dépose sur Ross."
"Pourquoi Gaïthé ne rentre-t-elle pas sur Ross ?" demanda Mar, contrarié.
"Ton absence a été trop longue. Gaïthé a passé le concours pour entrer chez les Armés et elle a réussi. C'est une Armée, maintenant, tu vois ses habits ? Elle ne peut pas s'absenter trop longtemps sans être suspecte aux yeux de son groupe."
"J'ai été absent de Ross combien de temps ?" demanda Mar d'un ton incertain, "J'ai perdu le compte des jours..."
"Presque quatre mois."
"Quatre ! Comment va Njeiry ?"
"Bien. Il t'attend."
"Comment avez-vous fait pour me trouver, pour entrer en contact avec Phyujel ?"
"On te racontera tout après. Pour l'instant mange quelque chose et repose toi encore un peu." Répondit Holyer.
"Que fait Elker ?"
"Il travaille à Ville-Close. Je te raconterai après."
"Et le petit qu'on a sauvé ?" demanda-t-il alors en se retournant vers Anjil, mais il ajouta vite : "Tu me raconteras plus tard, j'ai compris !"
Ils rirent tous les quatre. Mar mangea un peu et retomba dans le sommeil. A son réveil, Anjil avait déjà débarqué et ils approchaient de Port-Escale. Mar se sentait encore faible et alternait de brefs réveils pendant lesquels il se nourrissait avec de longs sommes. Gaïthé débarqua alors que Mar était réveillé.
"Tu as fait à ta façon, contre mes ordres..."
"Tu tardais et les concours commençaient... Si tu veux que je rentre avec toi sur Ross... c'est toi le chef." Dit Gaïthé d'une voix soumise.
Mar sourit : "Non, tu as fait au mieux. Nous en reparlerons à mon prochain voyage. Bonne chance, Gaïthé."
Ils repartirent en plongée et arrivèrent enfin à la grotte de l'île de la Garnison. Mar se sentait mieux et il débarqua seul. Il se transféra avec Holyer en transmen dans le tunnel d'accès. Là, ils appelèrent avec le rayon laser et deux soldats arrivèrent vite. Mar s'étonna que Njeiry ne soit pas venu l'accueillir et demanda aussitôt de ses nouvelles.
"Il va bien, il va bien. Mais en ce moment même il est en réunion et nous n'avons pas pu l'avertir de ton arrivée."
Mar lâcha un soupir de soulagement. Ils se transférèrent à la Résidence. Mar fut accueilli par le personnel du souterrain avec des manifestions de soulagement et de joie qui l'émurent. Dans le souterrain il se lava longuement, se fit couper les cheveux et la barbe qu'il avait plutôt longs et il remit ses habits de Gouverneur.
Medle, le secrétaire, lui dit qu'il valait peut-être mieux attendre Njeiry en bas et remonta au bureau de Mar. Ce dernier s'assit sur un confortable fauteuil relaxant.
"Maintenant, Holyer, tu dois tout me raconter en détail."
Holyer, qui avait remis son uniforme, commença à raconter.
Anjil avait allumé le feu et regardait le garçon quand il revint à lui, regarda tout autour, stupéfait et demanda : "Je ne suis pas mort ?"
Anjil rit et lui expliqua qu'ils l'avaient sauvé. Le garçon parut contrarié : "Et maintenant, je fais quoi ?" demanda-t-il, renfrogné.
Anjil lui dit qu'elle le raccompagnerait à son village. Le garçon dit qu'il ne voulait pas. Anjil lui demanda alors pourquoi et qui il était et d'où il venait. Le petit garçon répondit qu'il s'appelait Rel et c'est tout, qu'il était un "né" des Armés de Vieux-Château et qu'il faisait les épreuves triennales. Mais ayant échoué à celle-ci, il ne pourrait jamais devenir un Armé et qu'alors, plutôt qu'être servant toute sa vie, il préférait ne pas rentrer du tout. Ne serait-ce que parce que ses parents et ses frères et sœurs auraient terriblement honte de lui.
Ils parlaient quand le garçon, excité, désigna un point au-dessus de la cime des arbres : il avait vu le ballon des Shentistes descendre. Anjil remarqua qu'il descendait à peu près là où Mar était allé. Elle dit à Rel d'éteindre le feu et de surveiller les affaires et elle alla vers la boucle du torrent. Elle vit que Mar parlait tranquillement et se dit qu'il valait peut-être mieux ne pas encore se faire voir.
Mais quand ils sautèrent sur Mar, elle courut pour essayer de l'aider. Mais elle n'avait pas sur elle l'anneau laser qui aurait pu découper le ballon et les arrêter, alors elle les vit enlever Mar sans rien pouvoir faire. Elle essaya de les suivre à terre, mais le ballon était trop rapide et elle le perdit vite de vue. Alors elle retourna inquiète à la rade. Elle prit les affaires et décida de rentrer à Ville-Close le plus vite possible pour contacter Holyer et voir ce qu'on pouvait faire pour Mar. A marches forcées, aidée par Rel qui ne voulait pas la quitter, ("un endroit en vaut un autre pour moi ; garde-moi avec toi, s'il te plait !" lui avait-il dit) en huit jours ils furent à Ville-Close.
Là, elle se concerta avec Elkar. Elle laissa Rel avec lui et prit le sous-marin pour rentrer directement à Ross. Njeiry, bien que visiblement secoué et inquiet, décida qu'il était inutile d'envoyer une expédition de secours avant d'avoir localisé la prison de Mar. Aussi Anjil retourna-t-elle sur Boar avec trois autres volontaires et alla à Port-Escale, avertir les autres.
Là, entre temps, était arrivé un Shentiste, Phyujel, envoyé par Elkar. Le Shentiste était au courant de l'enlèvement de Mar et disait vouloir les aider. Au début les hommes de Mar ignoraient s'ils pouvaient lui faire confiance ou non. Le Shentiste leur raconta alors l'acquisition de Mar, le temps passé avec lui et ce qu'il avait vu en Mar. Puis il expliqua comment les Shentistes avaient conçu des soupçons sur Mar. Enfin, pour les convaincre, il accepta d'être soumis au sérum de vérité.
Aussi finalement, ayant compris qu'ils pouvaient se fier à lui, avec l'aide de Njeiry qui était aussi venu à Port-Escale, bien que sans lui révéler le détail de leur plan, ils lui parlèrent des moyens à leur disposition pour libérer Mar. Phuyjel ne parut pas surpris. Ensemble ils établirent leur plan. Ils se dirent aussi que Mar, comme eux au début, pourrait se défier du Shentiste et refuser son aide. Ce pourquoi Njeiry lui avait donné le petit carré en bois avec le loco de Vokka qu'à ce moment seuls Njeiry et Mar connaissaient...
Mar écouta tout le récit et confirma : "Oui, en effet ça a marché. C'est grâce à vous tous que je suis encore libre et vivant. Maintenant raconte-moi ce qui s'est passé à Port-Escale et à Ville-Close en mon absence."
"A Port-Escale je me suis bien mis au travail des marroues. Nous en avons vendu une dizaine et ça rapporte bien. La nouvelle maison et le laboratoire annexé sont déjà en construction. On a aussi trouvé un jeune apprenti qui apprend vite. Galéty a l'air d'avoir rajeuni d'au moins dix ans. Gaïthé, tu le sais, a participé aux concours et, bien que de justesse, elle a été acceptée. A présent elle s'appelle Walpek Bogai. Elle envoie beaucoup d'informations utiles et intéressantes.
"A Ville-Close, Elkar continue à travailler pour Oskol, et il a Rel à la maison maintenant, il lui apprend peu à peu les trucs du métier et nos nouvelles idées sur les livres. Rel semble un garçon intelligent et volontaire, il apprend vite et se prend d'affection pour Anjil et Elkar. Il n'y a rien d'autre de remarquable à raconter."
Mar s'informa encore sur certains détails. Son bracelet avait déjà été rapporté sur Ross par Anjil à son premier retour et les techniciens travaillaient sur tous les enregistrements. Il demandait encore d'autres nouvelle quand arriva Njeiry.
Mar sauta sur ses pieds et se précipita pour le prendre dans ses bras : "Mon amour... comment vas-tu ?" demanda-t-il.
"Bien... bien, maintenant que je te vois. Mais toi, plutôt ?"
Les autres se retirèrent discrètement et les laissèrent seuls. Mar raconta à son amant toute l'aventure passée. Njeiry lui tenait une main et la serrait, sans perdre un seul de ses mots.
Puis Mar lui demanda de le mettre au courant des nouvelles de Ross et de la galaxie.
Njeiry lui raconta tous les derniers événements. A la Garnison, les cellules secrètes avaient fait un bon travail. Une grande partie des agents était désormais plus ou moins ouvertement contre l'UPO et ses structures, et en admiration ouverte pour le système en vigueur à la Garnison, si bien que les cellules avaient dû insister auprès des Agents les plus enthousiastes pour qu'ils cachent mieux leur sentiments. Certains Agents UPO avaient même demandé à leurs officiers comment faire pour passer dans les effectifs permanents des soldats de Mar. Ils étaient même prêts à renoncer volontiers à leur paie supérieure. Les officiers répondaient que ce n'était pas encore possible, au moins pas pour le moment.
Aussi les officiers d l'UPO étaient-ils de plus en plus isolés et ils réagissaient en devenant de plus en plus arrogants. Njeiry avait même dû en punir un et le Vice-gouverneur avait protesté avec violence, jusqu'auprès du Grand Commandant général de Quaryel. Mais étrangement ce dernier, dans l'attente de Mar, avait confirmé la décision de Njeiry.
La longue absence de Mar avait été remarquée, aussi Njeiry avait-il fait savoir que le Gouverneur était malade et ne voulait pas recevoir de visites. De temps en temps il avait utilisé le truc des appels enregistrés par Mar pour faire voir qu'il était sur Ross. Le Vice-gouverneur avait plus d'une fois demandé à rencontrer Mar ou au moins de lui parler au vidéophone et il était irrité par les nombreux refus reçus.
Dans la réunion avec les officiers dont il sortait juste, Njeiry avait affronté la proposition de Kubilach de réorganisation des tours et des équipes de travail. Tous les officiers UPO s'étaient déclarés en sa faveur, mais tous les autres contre. Bien que Njeiry ait la majorité, Kubilach avait exigé une prise de position circonstanciée du Gouverneur. Par chance, Mar était rentré, juste à temps.
Mar décida alors de se mettre au lit et d'appeler Kubilach au vidéophone. Mais d'abord il voulut aussi être mis au courant de la situation dans la galaxie. Teskar avait envoyé de Quaryel diverses informations et enregistrements que Mar voulut visionner tout de suite.
La tension montait dans la galaxie. Les Roffela de Niusa avaient refusé de libérer le Gouverneur de l'UPO. Le Gouvernement Central avait alors envoyé un contingent de nefs armées contre Niusa. Les nefs voyageaient depuis un mois et se concentraient dans le système de Sirius auquel appartenait Niusa.
Kétol avait protesté auprès du Secrétaire Général de l'UPO au nom du Grand Conseil des Familles. Ce dernier avait repoussé la protestation sous l'excuse que lors de la réunion du Conseil il manquait trop de Chefs de Familles pour que les décisions ait une valeur formelle. Kétol avait alors demandé à rencontrer le Secrétaire Général en personne pour discuter le problème. Ce dernier n'avait ni accepté ni refusé la rencontre et il tergiversait comme toujours.
A ce stade, Kétol avait menacé d'envoyer toutes les nefs des Familles vers Niusa pour arrêter, par un barrage désarmé, l'avancée des Forces de Sécurité de l'UPO. Des dizaines et des dizaines d'astronefs de transport et de fret étaient déjà en route.
Telle était la situation et tout ne tenait qu'à un fil.
Mar envoya une communication urgente à Teskar pour lui demander de l'informer immédiatement des dernières nouvelles. Puis il remonta à la Résidence, se mit au lit et appela Kubilach au vidéophone. Njeiry était à côté de Mar, ainsi que son secrétaire sur Ross, Medle.
Kubilach était hors de ses gonds : "A la bonne heure !" s'exclama-t-il dès qu'il vit Mar sur l'écran.
Ce dernier le regarda durement : "Voudrais-tu répéter ?"
"Il y a longtemps que je te cherche, Gouverneur, et je craignais de ne plus avoir la grâce de te voir. Ta, disons ta maladie, à un moment où..."
"Nous traiterais-tu le Commandant ou moi de menteur Kulibach ?"
Ce dernier hésita : "Non, bien sûr, mais comme je disais..."
"La sécurité extérieure de la planète serait-elle menacée ?" le coupa Mar.
"Non, le danger est plutôt dans la situation intérieure..."
"Vraiment ? Il ne me semble pas."
"Bien sûr. D'abord tu disparais dans l'espace pour tes crises mystiques, puis tu te terres à la Résidence pour ta maladie ! Même le Grand Commandant Général n'a pas pu te contacter..."
Mar l'interrompit avec un dur sarcasme : "J'ignorais que pour mes pratiques religieuses ou même pour tomber malade je devais demander une autorisation préalable. Où est écrit quelque chose de ce genre ? Cela m'aurait échappé ?"
Kubilach parut encore plus hésitant : "Mais tu ne te rends pas compte ! S'il était arrivé un ordre de Quaryel..."
"Il en est arrivé un ?"
"Non, mais..."
"Bien, alors ne perdons pas de temps en conjonctures stupides. Tu sais bien qu'en cas d'attaque extérieure, et seulement dans ce cas, le commanderait passerait à toi, non ? Alors où est le problème ? Et comme le cas ne s'est pas présenté, arrête ça ! Si tu as quelque chose de sérieux à me dire, parle, sinon..."
"Il se créé ici une tension insoutenable entre la troupe et mes officiers !"
"Tes officiers ? Tes officiers ? J'ignorais qu'il y avait ici, sur Ross, des officiers à toi."
Kubilach se corrigea, irrité : "Je voulais dire les officiers des Forces UPO venus sur Ross avec moi..."
"Ah, voilà qui est plus clair et... plus correct. Tu dis qu'il y a un problème entre les officiers UPO et mes soldats ?"
"Pas seulement, mais avec les Agents de l'UPO aussi. On me signale que certains Agents voudraient s'engager dans la Garnison : c'est un acte de défiance intolérable ! Tant qu'ils n'auront pas achevé la période de leur engagement..."
"En effet, je n'ai pas connaissance que des Agents de l'UPO aient été engagés parmi mes soldats, pour l'instant. Et si, après leur temps, ils souhaitaient le faire, je ne vois pas en quoi ça pourrait te regarder. Mais enfin, pour quelqu'un qui comme toi prétend donner son autorisation à son supérieur pour tomber malade... Je n'ai rien d'autre à ajouter, Général. Je veux au plus tôt tous les officiers de l'UPO au rapport. Je te ferai savoir où et quand." Dit-il sèchement et, avant que Kubilach n'ait le temps d'ajouter un mot, Mar coupa la communication.
Njeiry sourit : "Pour un malade, Mar, tu étais un peu trop énergique..."
"Je me remets, Nje, je me remets." Répondit Mar l'air narquois. Il sortit du lit : "J'ai faim, maintenant. Il y a quelque chose de prêt ?"
Medle se leva : "Je vais voir tout de suite." Dit-il et il sortit.
"Kétol a fait signe ?"
"Une seule fois, mais j'ai répondu que tu n'étais pas là. Il n'a rien demandé d'autre."
Ils allèrent au bureau. Là, Mar jeta un œil aux bulletins des quatre derniers mois sur le site de "l'informatrice galactique".
"Pour quand est prévu l'événement ?" demanda Mar en continuant à faire courir les lignes sur le moniteur.
"Quel événement ?"
"L'adoption et l'arrivée de Vokka, que crois-tu ?"
Njeiry rit : "Oh, j'ai cru que tu parlais d'un événement galactique."
"Pour moi c'en est un !"
"C'est pour ce mois-ci."
"Alors il faudrait que je te remplace, comme Commandant. Quand Vokka arrivera, il faudra que tu te dédies à lui, surtout quand je ne serai pas là. Et puis tu as aussi ma délégation de Gouverneur, donc tu es sûr de ne pas manquer de travail."
"Mar, pour moi..."
"Non, non. Tu t'es déjà démené plus que tu ne devrais à cause de moi. Que dirais-tu si je nommais Commandant par intérim Joote Dake ? Il me semble le meilleur de nos officiers."
"Oui, il me plait. Il faudrait voir si lui s'en sent capable."
"Fais-le venir ici."
Mar partait voir si Medle lui avait trouvé à manger quand sonna le vidéophone. Il retourna devant et l'acquitta.
"Appel fermé de Quaryel." Annonça l'opérateur.
"Bien. Ferme aussi cette ligne et stabilise la liaison."
L'écran se remplit de lignes transversales puis s'éclaircit et il apparut l'habituel bord noir des appels fermés. C'était Teskar.
"Bienvenue à la maison, Mar. Heureusement que tu es là."
"Que se passe-t-il ?"
"Deux mauvaises nouvelles. Je ne sais pas par où commencer..."
"Par la pire... non, par la moins mauvaise, c'est peut-être mieux."
"Le Secrétaire Général était en voyage vers Shunter pour une réunion urgente du Gouvernement. Sa nef a été interceptée par une nef armée sans contre-signe et il a été enlevé."
"Enlevé ? Par qui ?"
"Il n'y a encore rien d'officiel... mais ça me semble évident..."
"Le bal est ouvert ! Des réactions du Gouvernement ?"
"Un communiqué laconique sur le fait et la menace de frapper sans pitié les criminels qui ont osé..."
"Et les troupes envoyées contre Niusa ?"
"Elles ont eu ordre de s'arrêter et d'attendre des instructions."
"Bien. Ferme la Résidence et les Bureau de recrutement et venez tous immédiatement sur Ross. Mais ne dites rien à personne et faites-vous remarquer le moins possible. Emportez tous les documents, ne laissez rien. Si c'est tout là-dessus, passons à l'autre nouvelle."
"Voilà... Soufflet..."
"Soufflet ? Que lui est-il arrivé ?"
"Elle a eu une attaque cardiaque et les Curateurs n'ont pas réussi..."
"Elle est... elle est morte ?"
"Oui, malheureusement."
Mar blêmit : "Quand ?"
"Il y a peu."
"Prenez-la avec vous, je veux l'enterrer ici. Comment va Vieux ?"
"Il est... détruit, tu t'en doutes. Surtout que ça a été si inattendu. Vieux ces derniers temps nous avait donné quelques inquiétudes sur sa santé. Soufflet semblait plus en forme, et au contraire..."
"Oui. Je donnerai des ordres pour que le cargo parte en avance. On a malheureusement une bonne excuse : les funérailles de Soufflet. Alors vous pourrez partir au grand jour, mais pour motif privé. Aucun étranger ne doit prendre le cargo, pas même les nouveaux enrôlés... C'est un ordre. Autre chose ?"
"Non."
"Je vous attends dans dix jours de Quaryel. Cette journée s'écoule, mon ami."
"Oui, elle s'écoule, Mar."
Mar fit appeler aussitôt Njeiry et Medle.
"Joote arrive. Mais... que s'est-il passé ?" demanda Njeiry.
Mar le mit au courant.
Un des volontaires sortit du souterrain : "Gouverneur, un message de Kétol ni Wole..."
Mar prit le feuillet où était écrit : "Ici, à 9,7,0 t.s.u.". Il actionna son 4C et vérifia : "J'ai encore dix minutes locales. Joote est arrivé ?"
"Oui, il est là dehors."
"Fais-le entrer."
L'officier entra et salua.
"Joote, je te prie d'accepter d'être nommé Commandant par intérim. Njeiry aura trop à faire ces prochains jours. Tu acceptes ?"
Joote s'inclina rapidement : "Si c'est nécessaire, je ferai ce que tu me demandes."
"Bien, merci. Maintenant j'ai un rendez-vous qui va me prendre une heure, peut-être plus. Je te prie de rester à la Résidence. Si Kubilach ou quelqu'un de Quaryel me cherche, dis de rappeler d'ici une heure. En tout cas vous ne devez pas isoler la Garnison sans mon ordre, sous aucun prétexte. Pour l'instant personne ne doit rien savoir de la nomination de Joote. A tout à l'heure."
Mar se transféra au souterrain et, de là, sur Nuikétol. Le secrétaire des Kétol l'attendait. Après quelques instants, il fut introduit chez Wole.
"J'ai su que tu as été malade, Gouverneur. Tu vas mieux, maintenant ?"
"Oui, merci."
"Nous y sommes, Gouverneur Swooney. D'ici six heures s.u., je déclarerai l'UPO abrogée. Tu dois être prêt."
"Le Secrétaire Général est entre tes mains ?"
"Oui, mais pas officiellement."
"Que puis-je faire, maintenant ?"
"Rien pour l'instant. Après la déclaration, dès que tu peux, rends ton choix public. Quelle est la situation à la Garnison avec les forces de l'UPO ? Pourras-tu faire ta déclaration d'ici six heures ?"
"La seule inconnue c'est les nefs à équipage mixte à bord. Trois sont commandées par des officiers et sous officiers UPO. Mais je crois pouvoir agir vite. Peut-être pas en six heures, mais certainement ils seront assez vite entre mes mains."
"N'agis pas tant que tu n'es pas sûr. Ces six nefs seront certainement utiles, tôt ou tard. Quaryel est proche qui sera pour nous une partie difficile, elle est bien défendue."
"D'accord, Chef de Famille Kétol ni Wole."
Ils se quittèrent et Mar rentra aussitôt sur Ross. Là il trouva dans son bureau Joote, Medle et Njeiry.
"D'ici cinq heures et demi t.s.u. Kétol déclarera l'UPO abolie et donc ce sera la guerre. D'ici trois heures je veux une réunion de tous les officiers UPO, y compris Kulibach. Mettez immédiatement toutes les cellules en pré-alarme."
Soudain Mar se sentit mieux : une énième grande partie débutait. Il se mit à préparer un plan d'action avec son époux , Joote et Medle et au fur et à mesure que le plan se dessinait, il se mit à donner des ordres et à préparer les mouvements nécessaires.