Le lendemain ils reprirent le chemin. Ils sentaient le besoin de se laver, de prendre un bain. S'ils n'avaient pas dû s'éloigner si vite de Vieux-Château ils auraient profité du ruisseau. Les gens de Boar ne se lavaient pas souvent. Mar se sentait mal à l'aise les habits si poussiéreux et la peau sale. Heureusement il ne faisait pas chaud, alors il ne transpirait pas.
Quand ils s'arrêtèrent pour manger, il sortit la carte et essaya de comprendre où ils étaient. Sauf erreur de sa part, en continuant dans cette direction, il devraient rencontrer un torrent. Quelque animal chantait au loin.
Anjil mangeait avec appétit : "La nourriture est vraiment bonne sur Boar. La seule chose qui me manque c'est la viande. On en trouve rarement."
"Moi ça ne me manque pas, je ne suis pas loin d'être végétarien." Répondit Mar en posant la carte et en prenant sa portion du repas.
Devant eux la végétation se raréfiait et le terrain descendait lentement en devenant plus sombre. Sur la gauche se dressaient de hautes montagnes découpées, comme des suites de tours en pierre foncée, presque noire, avec des tâches passant du bleu-vert foncé au rouille. Mar se demanda si ce changements de couleur étaient dus à la végétation ou à la composition des roches.
Ces formes inaccessibles, dures et acérées, majestueuses, avaient quelque chose de fascinant et de mystérieux. On aurait dit un château cyclopéen et on n'aurait pas été étonné de voir un géant passer la tête au-dessus des cimes. Au fond, l'homme à toujours eu besoin du fantastique, se dit-il. Ce n'est pas par hasard qu'il y a des fleuves de littérature de fanta-science qui parlent de vies étranges dans d'autres galaxies.
L'homme a besoin de connaître, d'explorer, mais plus il en sait plus il réalise qu'il a aussi besoin du mystère, de l'inexplicable, de l'étranger. Alors il s'invente de nouveaux mondes, différents, d'étranges civilisations auxquelles se confronter. Le jour où l'humanité se sera aussi dispersée dans les autres galaxies, dans tout l'univers, le jour où la réalité ne laissera plus de place à la fantaisie ni dans le microcosme ni dans le macrocosme, alors l'homme mourra d'ennui, d'inanition intellectuelle. Mar, plongé dans ces pensées conclut en se disant que lui, c'était sûr, ne serait jamais capable de mourir d'ennui.
Ils montèrent sur la marroue et reprirent le chemin. Bien vite ils se retrouvèrent à traverser une immense étendue désertique de sable violet-noir parsemée de rochers. Ils durent descendre et poursuivre à pieds en poussant la marroue. Le sentier n'était plus visible à présent, mais de temps en temps de grands cairns indiquaient le chemin à suivre.
Anjil remarqua que ça et là poussaient de petites touffes d'une herbe courte et blanchâtre avec de minuscules fleurs rouges.
"Regarde, Mar, la vie résiste et continue même dans les déserts les plus arides."
Mar se pencha pour regarder : c'étaient des touffes de la taille de la paume d'une main, composées de centaines de brins fins avec comme un petit plumeau de même couleur au sommet. Les petites fleurs se composaient d'un long tube qui brusquement s'ouvrait en couronne. Il en sortait un fin pistil finissant, au centre de la couronne rouge, par une petite boule jaune. Mar les filma.
Le chemin était long et monotone, le paysage immuable. De temps en temps ils s'arrêtaient ajouter quelques pierres aux plus petits cairns. Après tout, si l'on pouvait suivre le chemin sans se perdre, c'était grâce au fait que, depuis des siècles, des milliers de voyageurs avaient pensé à ceux qui les suivraient.
"Qui sait qui a commencé à faire ces cairns ? S'ils avaient eu le transmen ici, tout cela n'aurait pas été nécessaire, les voyages auraient été plus anonymes et on n'aurait pas connu cette sensation de collaborer avec des milliers d'inconnus au fil des siècles..." dit Mar.
Anjil le regarda : "Mais le transmen aussi est le fruit de petites conquêtes, de petits travaux accumulés siècle après siècle par des milliers d'hommes."
"C'est vrai. Mais la différence est là : ici, dans le désert, ou ailleurs, quand je dois accomplir lentement de longs voyages, j'ai le temps de penser, de réfléchir, de remercier tous ces inconnus qui ont rendu le chemin possible. Avec le transmen, tout se passe en un instant, je n'ai même pas le temps de penser au voyage."
Ainsi passèrent les heures, entre pensées et échanges d'idées, et la nuit tomba. Le ciel était parsemé de milliers d'étoiles scintillant faiblement. Mar chercha le dessin de constellations connues. Le ciel de Boar était pour lui un livre ouvert, certes, mais écrit dans des caractères inconnus. Un seul groupe d'étoile lui était familier : le Pleureur avec sa Larme. Il les montra à Anjil.
Les longues heures passées ensemble faisaient ressortir leurs nombreuses affinités et voyaient naître une solide amitié entre eux. Pour Anjil, au début, c'était clair : Mar était le Gouverneur, son supérieur. Mais progressivement ils apprenaient à se connaître l'un l'autre.
Anjil lui raconta sa vie de fille des faubourgs, ses expériences, ses idées, ses aspirations. Mar ne se sentait pas encore de raconter sa vie, surtout ses premières tristes aventures. Dans un sens il le regrettait, il lui semblait porter un masque, ne pas se monter sous son vrai visage. Alors il se contentait de parler de ses idéaux, de ses projets pour l'avenir sur le plan personnel et familial. Il sentait d'un côté l'impulsion de tout lui raconter, de ses premières expériences à sa nomination comme Gouverneur, en passant par sa vie de Gouverneur, ses contacts avec Kétol, les plans les plus secrets. Mais d'un autre côté il savait ne pas pouvoir en parler.
"Pourrai-je jamais avoir un vrai ami ? Quelqu'un qui connaisse même les recoins les plus secrets de ma vie et de mes pensées ?" se demandait Mar.
Oui, il y avait eu Lidje. Maintenant il y avait Vieux et Soufflet, même s'ils étaient loin. Mais pourquoi pas aussi Chanul ou Teskar ou Anjil ? Pourquoi même Njeiry n'avait rien voulu savoir de son passé ? N'était-ce de sa part que prudence et pudeur, ou alors manque de courage ? Peur d'être jugé et peut-être même rejeté ? Pourtant avec les inconnus du Conseil il n'avait pas hésité à tout dire... mais ils n'étaient que des étrangers anonymes et masqués...
"Tu es songeur." Remarqua Anjil.
"Mhmh !"
"Triste ?"
"Non, pas vraiment." Mar s'allongea par terre. "Comme c'est beau de regarder les étoiles et les lunes passer, infatigables. Tu vois, celle-ci est celle de la chance... celle-là celle de la force. Parfois elles sont visibles, parfois pas, parfois elles sont pleines, ou croissantes, ou décroissantes, elles se lèvent et se couchent, tout comme la vie. Chacune a son rythme, ses présences et sa force."
"Tu y crois, Mar ?"
"Non, mais ce sont de symboles bien choisis. Ici, sur Boar, tout invite à la réflexion. Ici règne le symbole."
"Tout invite à la réflexion, partout, pour qui veut réfléchir. Parfois il semble que les gens ne veulent pas ou ne savent pas penser."
"Celui qui pense doit se remettre en cause et ce n'est pas toujours facile, Anjil. J'en sais quelque chose..."
"Mais pourtant tu penses beaucoup."
"Celui qui ne réfléchit pas sur les choses et la vie est un vieux, quel que soit son âge. Quoi qu'il fasse, il est... mort."
"Tu as peur de la mort, toi ?"
"Je ne sais pas, Anjil, je ne crois pas, mais ce n'est peut-être que parce qu'elle me paraît encore si loin. Si l'on savait ce qu'il y a après, peut-être serait-il plus facile de l'accepter ou de la refuser, de la chercher ou de tenter de la fuir, de l'attendre sereinement ou de la craindre. Mais je ne sais pas ce qu'il y a après."
"Moi, il m'est plus facile de penser sereinement à ma mort qu'à celle d'une personne qui compte pour moi."
"C'est vrai, Anjil, c'est très vrai."
Cette nuit encore se passa dans un sommeil tranquille, sans rêves. Mar était désormais habitué à dormir par terre avec juste une toile pour s'abriter du froid de la nuit. Il ne lui arrivait plus de s'éveiller endoloris, peut-être bien parce qu'il savait mieux choisir les coins les meilleurs pour se coucher.
"C'est certain, Anjil, c'est sacrément différent des excursions qu'on faisait à la Garnison, là on partait équipés : pneumo-tentes, matelas de voyage, repas prêts et fours à ultrasons... tant qu'on avait la plate-forme anti-gravité qui portait tout en nous suivant en mode automatique, docile comme un chiot... Ah, sur Kubi peut-être n'avez-vous pas de chiens. C'est un..."
"Oui, j'en ai vu au zoo de ma ville. D'ailleurs le Secrétaire Syndical en avait deux dans son jardin."
"Ta mère était Représentante Syndicale sur Kubi, c'est ça ? Comment se fait-il que tu te sois enrôlée à la Garnison ?"
"Bah..."
"Si tu n'as pas envie d'en parler..."
"Non, peu importe. Mon père nous a quittés quand j'étais petite, à l'échéance du contrat de mariage parce que maman voulait épouser un syndicaliste. J'avais une grande admiration pour ma mère. C'était quelqu'un de fascinant, toujours très recherchée dans les fêtes et les salons, écoutée aux réunions syndicales. A mesure que je grandissais, ma mère, qui faisait carrière au Syndicat, m'a présentée dans le milieu. J'ignore si les Syndicats de toutes les planètes marchent de la même façon, mais j'ai vite réalisé que sur Kubi, c'était bizarre. Il était financé par les travailleurs de la Famille et enrichi par des dons de la Famille elle-même... du moins les gros poissons. Il recevait de droite et de gauche. Je me souviens de quand ma mère est rentrée en disant :
"Le Chef de Famille dit que les travailleurs s'énervent et perdent en productivité. Il m'a demandé d'organiser une protestation des travailleurs et de les mener à faire un jour de grève illégal, puisque les trois jours de grève légaux ont déjà été utilisés, de sorte qu'on puisse arrêter les plus agités et dangereux. En échange il paiera lui-même l'amende du Syndicat, avec les fonds secrets. Puis il donnera aux travailleurs un jour férié de plus et augmentera la durée de travail d'une prime par jour. Il faudra bien préparer cette action et, si tout marche comme le veut le Chef de Famille, il nous offrira des billets pour une croisière spatiale d'un mois standard !
"Moi, à cette époque, j'étudiais un vieux texte : 'Histoire du Syndicalisme pré-Familial' et je me rendais compte que le Syndicat était né sur des bases bien autres. J'objectais à ma mère qu'ainsi nous trahissions les travailleurs. Mais elle a ri et m'a dit que les travailleurs, ignorant tout, seraient contents.
"Ainsi, petit à petit, je perdais mon estime et ma confiance pour le Syndicat... et aussi pour ma mère. Commença alors une période de litiges à la maison. Surtout que ma mère sautait d'une relation à l'autre, d'une aventure à l'autre. Au fond c'est ses affaires, me disais-je. Mais il n'était pas rare que ces hommes veuillent aussi mettre leur nez mes affaires. Pour moi ils n'étaient que des étrangers aussi je réagissais mal et les litiges empiraient.
"Alors, quand cette croisière s'est faite, à trois et pas comme elle m'avait promis juste elle et moi, en passant par Quaryel j'ai fait mes plans. A Quaryel je ne suis pas remontée dans la nef mais je me suis présentée au Commandement Général des Forces de Sécurité UPO. Mais j'y ai découvert que pour être enrôlée il aurait fallu donner un copieux dessus de table à l'officier recruteur. Je refusais et ma demande fut rejetée. Alors j'ai entendu parler de Ross. Je me suis présentée au bureau et... me voilà ici."
Le désert cédait progressivement le pas à une terre moins aride. Ça et là poussaient des buissons de plantes assassines, d'autres plantes et même quelques rares arbres malingres. Sur le sol compact et poudreux la piste était à nouveau visible. La marroue laissait derrière elle une longue ligne double, entrecroisée. Ils vérifièrent de nouveau la carte réalisée avec les photos satellites.
"Si je ne me trompe pas nous sommes là, maintenant. Tu vois cette haute montagne au sommet aplati... ça doit être un volcan éteint. Si on continue dans cette direction, en une demi-journée de marche on devrait atteindre ce torrent. Puis on pourra le suivre jusqu'à ce qu'il se jette dans ce fleuve qui est celui qui passe à Ville-Close. Si tous va bien nous pourrons y être d'ici cinq à six jours et donc être de retour sur Ross en huit à dix jours, comme prévu au programme.
"Nous avons parcouru un grand arc, avec cette petite déviation. Nous pourrions continuer vers Château-Premier, qui devrait être cette agglomération là, mais ça nous demanderait trop de temps. Ce sera pour une autre fois, peut-être. Il faudrait qu'on trouve un moyen de déplacement rapide en surface... Mais la ceinture anti-gravité est trop volumineuse et difficile à cacher."
Anjil ajouta : "Si seulement on pouvait installer des transmens !"
"Les transmens ? Il faudrait les apporter, les installer, les calibrer et le tout sans se faire voir. Ce n'est pas facile. On a déjà assez de problèmes avec de plus petites choses comme les micro-espions et les alphas... Il est trop tôt pour y penser. Un jour, peut-être, on pourra relier les différentes maisons entre elles et ce sera un grand pas en avant. Mais pour l'instant c'est impossible. Pour l'instant il vaut sans doute mieux se fier au sous-marin et voir juste les côtes en ne faisant que de courtes incartades à l'intérieur des terres."
Anjil fut d'accord : "D'autant plus, Mar, que les photos aériennes semblent montrer que la principale concentration de centres habités est le long des côtes et des grands fleuves."
Ils poursuivirent le long de la piste avec la marroue. Le terrain commençait à montrer de profondes fentes, presque des petits canyons, de plus en plus grands et fréquents. De grandes plaques s'étaient effondrées et le terrain se faisait accidenté, comme de grandes terrasses irrégulières. La piste devenait sinueuse et parfois était interrompue. Pour passer ces sauts de lave stratifiée en vertical, comme des orgues de basalte, ils devaient souvent porter la marroue en l'attachant. Les buissons s'épaississaient et le terrain était de plus en plus herbeux. Ils descendaient vers une vallée étroite et ça et là entre les arbres on commençait à entrevoir le ruban argenté du torrent.
"Enfin on peut se laver," dit Anjil joyeuse, "j'en ai vraiment envie."
"Peut-être pouvons-nous aussi pécher et manger un peu de nourriture fraîche." Ajouta Mar.
La descente devenait moins difficile, mais ils devaient encore continuer à pieds. Les alphas, les rendant plus légers, leurs permettaient des pas et des bonds qui auraient été dangereux sans leur aide. Ils arrivèrent à un bosquet de backum et ils entendaient déjà de bruit de l'eau. Ils quittèrent le sentier et arrivèrent au bord du torrent. L'eau s'écoulait rapidement et se brisait sur le roc.
"Là le courant est trop fort." Cria Mar en essayant de surmonter le bruit de l'eau. "Il faut descendre plus en aval, à un endroit plus calme."
Ils continuèrent à descendre le long de la rive, sur des rochers arrosés de jets d'eau froide. Parfois, de petites cascades écumantes se levaient de légers voile de gouttelettes d'eau qui les enveloppaient. Ils furent vite complètement trempés, mais pour eux c'était déjà un petit soulagement. Mais ils devaient faire attention parce que les rochers étaient glissants. Ils se passaient la marroue avec grandes précautions.
"Peut-être qu'il vaut mieux s'éloigner du torrent jusqu'à ce que les rives soient plus praticables." Cria Mar.
"Non... c'est si beau, ici ! Continuons, ça en vaut la peine." Cria Anjil en réponse.
"D'accord, mais il faut qu'on fasse très attention. Si la marroue tombe dans le torrent, on perd tout !"
Enfin le torrent parut se calmer, se faire moins rapide et moins tumultueux.
"On va encore plus loin ?" demanda Anjil.
"Oui, cherchons un coin plat et tranquille où nous sécher, manger et nous reposer."
A un moment ils virent quelques garçons sur la rive opposée du torrent. Ils étaient une quinzaine et ils portaient un petit bandeau bleu au front, une corde autour des hanches et rien d'autre. Ils avaient tous dans les douze ans et allaient vite, dans la direction opposée à la leur, en file, silencieux et concentrés. Ils rampaient de rocher en rocher avec agilité mais visiblement avec effort. Ils s'arrêtèrent pour les regarder. On ne voyait aucun adulte avec eux.
Anjil, en silence, désigna un point plus loin. Un des garçons était en difficulté, à présent distancé par les autres, il boitait en glissant pour passer un gros rocher glissant.
"Pourquoi ne contourne-t-il pas l'obstacle ?" demanda Mar, plus à lui-même qu'à son amie.
"Parce que les autres sont passés par là." Répondit Anjil.
"Mais il n'y arrive pas, lui et c'est dangereux !"
Le petit garçon avait réussi à ramper jusqu'à la moitié, il parut hésiter sur où appuyer son pied, puis monta d'encore quelques centimètres et s'agrippa à une touffe d'herbe trempée pour passer ce dernier bout du rocher. Son pied droit glissa et il se retrouva suspendu. Peu à peu sa main aussi perdit prise. Mar cria : le garçon était tombé, dans une vaine tentative de se retenir il avait roulé sur le rocher d'en dessous et était tombé dans l'eau en criant. Ses compagnons poursuivaient imperturbablement leur chemin.
Anjil, qui à cet instant avait les mains libres, se jeta tout de suite à l'eau. Son corps fut emporté par le courant mais cela la rapprochait du garçon terrorisé qui se débattait, ballotté de ci de là au gré des flots. Mar serrait avec force la marroue et retenait sa respiration. Anjil se rapprochait peu à peu du garçon, mais ce dernier perdait ses forces.
Mar murmura : "Fais vite... fais vite... il n'y arrive plus..."
Anjil tendit le bras et arriva à l'attraper par les cheveux et à le tirer vers elle. De l'autre main elle essayait de se retenir aux rocher pour ralentir sa course. Mar se secoua, laissa la marroue appuyée à un rocher et commença à descendre rapidement. Anjil s'éloignait, entraînée par le courant, en serrant contre elle le garçon qui maintenant ne bougeait plus. Mar vola littéralement, il glissa quelques fois mais ne tomba jamais, un peu grâce à l'alpha. Il arriva à les dépasser et regarda autour de lui en cherchant quelque chose à tendre à son amie. Plus bas un arbre penchait sur le torrent. Mar courut et, avec l'anneau laser, il en coupa la base. L'arbre tomba en travers du torrent, roula deux ou trois fois et fut arrêté par deux rochers. Anjil avait vu et elle essayait de se positionner de façon à ce que sa trajectoire soit interceptée par le tronc.
Mar se mit à l'eau et avança vers Anjil jusqu'à arriver à lui saisir une main. Il se sentit entraîné. Il aurait dû éteindre l'alpha pour être plus lourd, mais il n'en avait pas eu le temps. Ils se retrouvèrent tous les trois contre le tronc, auquel les deux jeunes s'agrippèrent. Mar prit le garçon par les aisselles. Tout doucement, en se tenant au tronc qui oscillait dangereusement, ils rejoignirent la rive.
"Il a bu la tasse... il faut enlever l'eau de ses poumons..."
Ils ne savaient que faire, jamais ils ne s'étaient trouvés dans une telle situation. Mar prit le garçon par les chevilles et le souleva : "Frappe-le sur la poitrine, comprime-le pour que l'eau sorte."
Par chance le garçon avait peu bu la tasse, il s'était évanoui plus sous le choc qu'autre chose. Un petit filet d'eau sortit de sa bouche et il se mit à tousser. Mar le reposa sur l'herbe et se tourna vers Anjil.
"Va prendre la marroue et descends-là ici en passant loin de la rive. Je reste là avec lui."
Anjil partit aussitôt. Le garçon respirait normalement maintenant. Il avait perdu le bandeau bleu qu'il avait autour de la tête et ses longs cheveux noirs lui couvraient en partie le visage. Mar les écarta dans un geste tendre. Il aurait voulu avoir un linge sec pour couvrir le garçon et le sécher. Pendant ce temps, Anjil était revenue.
"J'ai laissé la marroue dans une petite rade proche."
"Bien. Allume un feu et trouvons quelque chose pour couvrir le petit."
Ils l'emmenèrent à la rade. Là Mar se déshabilla et étendit ses habits : "Je retourne au torrent. Je vais me laver et aussi prendre quelques poissons, si j'y arrive. Puis je viens prendre la relève." Il lui laissa le talisman, l'anneau laser et l'alpha. "Mieux vaut que tu les caches ici. Nu comme je suis l'alpha se verrait tout de suite, si quelqu'un venait."
Anjil allumait déjà le feu avec une pierre à feu. Mar regarda le garçon qui maintenant semblait se reposer serein, bien qu'il ait encore la chair de poule.
"Il doit avoir froid. Ou alors ce n'est que la réaction inconsciente à la peur qu'il a eue. Veille à être près de lui, quand il se réveille."
Il retourna au torrent et alla encore un peu plus en aval, là où le courant était moins fort. Il se réjouissait déjà de ce long bain, de l'étreinte de l'eau. Le torrent faisait deux grandes boucles et les arbres se raréfiaient. Entre les deux boucles il y avait une langue de sable baignée de soleil. Mar passa sur le sable chaud et testa l'eau. Elle était froide et rapide, mais moins qu'avant. Il y entra jusqu'à la taille et commença à se frotter vigoureusement le corps, en utilisant même le sable mouillé pour mieux se laver. Le frottement du sable et les grandes giclées d'eau étaient comme un massage revigorant.
Il s'assit dans l'eau qui lui arriva aux aisselles. Avec encore du sable il se frotta sous l'eau les jambes et les pieds aussi. Il avait à présent sous les pieds un cal épais, comme une semelle naturelle, si épais qu'il ne sentait même pas les grains de sable. L'eau froide le faisait frissonner mais lui apportait une impression de bien-être. Quand il pensa s'être bien lavé, il sortit et alla s'étendre sur le sable chaud pour sécher au soleil.
Il ferma à demi les yeux pour voiler le soleil éblouissant dans le ciel. Son bien-être était accentué par le bruit de l'eau et la pureté de l'air calme et tiède. Il repensa au garçon qu'ils venaient de sauver. D'où pouvait-il bien venir ? S'ils n'avaient pas été là, il se serait certainement noyé. Les gamins ont un don pour se mettre dans des situations dangereuses, se dit-il.
Il essaya de se rappeler : sur la carte, par ici, il ne semblait pas y avoir de village. Le centre habité le plus proche devait être Château-Premier, mais c'était à quelques jours de marche du torrent. Pouvait-il être en train d'aller au château? Mais d'où venait-il ? Dès qu'il serait sec il retournerait à la rade : peut-être le garçon serait-il réveillé, et...
Tandis qu'il était absorbé par ses pensées, il s'aperçut soudain qu'il était à l'ombre.
"Un nuage ?" se demanda-t-il étonné.
Mais le ciel lui avait semblé dégagé. Il s'assit et ouvrit les yeux. Devant lui descendait un ballon aérostatique. C'était une grosse sphère à stries colorées avec des décorations dorées voyantes. Il reconnut les couleurs du Grand Temple. En dessous pendait une nacelle de fines branches entrelacées au-dessus de laquelle était accrochée la coupe avec le feu. Dans la nacelle il y avait un Shentiste et trois servants armés. Le ballon descendait lentement et allait atterrir à quelques mètres de Mar.
Lequel resta assis à regarder, intrigué. Quand la nacelle toucha terre, un des servants sauta agilement et planta en terre un long pieu qu'il enfonça avec une grosse masse. Il y noua une corde qui pendait du centre de la structure de la nacelle. Les autres servants, pendant ce temps, alimentaient le feu sous le ballon.
Le Shentiste ouvrit un côté de la nacelle, descendit à terre et s'approcha de Mar : "Que Shent t'illumine." Dit-il.
Mar se leva lentement. C'était étrange, il l'avait salué comme s'il était encore labass. Il répondit comme automatiquement avec la formule rituelle.
"La Lumière de Shent est en lui."
Entre temps les trois servants s'étaient approchés. Mar se sentait inquiet.
"Il me connaît, Shentiste ?" demanda-t-il, hésitant.
"N'es-tu pas le labass Swooney ?" demanda l'homme en soulevant imperceptiblement un sourcil.
"Non, je suis l'ex-labass Mar Swooney. Mais comment peut-il me connaître, étant donné que je ne Le connais pas ?"
Le Shentiste sourit : "Shent voit, Shent sait. Tu appartiens encore à Shent, puisque tu n'as pas fait la cérémonie de démission."
"Ça n'a pas été possible, des Pillards nous ont attaqués."
"Ce n'étaient que des Désaxés, nous le savons bien. Le courrier nous a raconté ta fuite."
"Fuite ?"
"Oui. Mais à présent nous t'avons retrouvé et tu peux aller célébrer le rite."
"Comment pouvait-il savoir où me trouver ?"
"La sagesse de Shent guide ses fidèles."
"Ah ! Mais comment ?"
"Qu'importe ? Viens avec nous à présent, qu'on fasse le rite !"
"Non, ce n'est pas nécessaire. Ma vie désormais a pris un autre chemin."
Le Shentiste arrêta de sourire : "Oui, un bien étrange chemin, Penseur Mar Swooney, inventeur de la marroue, mage pour les Marchands, rêveur pour les Curateurs..."
Mar blêmit en le regardant : "Vous ne m'avez jamais perdu de vue ! Pourquoi donc un tel intérêt pour moi ?"
Le Shentiste s'assit sur le sable en arrangeant soigneusement les grands plis de sa tunique : "Assieds-toi, labass Swooney."
Mar s'assit en le regardant. Du coin de l'œil il remarqua que les servants étaient encore debout et allaient dans son dos. Nerveux, il regarda autour de lui, puis vers la rade : un léger filet de fumée émergeait de la cime des arbres, mais on ne voyait personne. Il se demanda s'il valait mieux appeler Anjil ou non. Il se sentait vaguement en danger, mais il ne voyait pas pourquoi.
Le Shentiste semblait cordial, mais Mar n'avait pas aimé ses allusions à sa vie sur Boar. Il avait cru un instant qu'il pourrait faire allusion aussi à sa charge de Gouverneur de Ross, mais l'homme n'en avait rien fait.
"Je te vois songeur, Labass. Aurais-tu un problème ?"
"Non... je ne sais pas."
"Tu ne sais pas ? Alors écoute-moi bien. De cette rencontre tu peux tirer de gros problèmes ou de grandes chances..."
"Deux choix drastiques, me semble-t-il. Cela dépend de quoi ?"
"De toi. Le Grand Luminaire de Shent a donné ordre de te retrouver. Tous les Temples ont fait des recherches sur toi et, comme tu vois, on t'a retrouvé."
"Mais ce que je ne comprends toujours pas c'est pourquoi prendre tant de peine pour moi. Et puis, comment m'avez-vous retrouvé à coup sûr sans jamais m'avoir rencontré avant ?"
Le Shentiste sourit : "Que de questions ! Viens au Grand Temple et tu auras toutes les réponses."
"Et si je ne viens pas ?" demanda Mar.
"Ce serait idiot. Celui qui ne collabore pas avec nous est notre ennemi et il peut être dangereux d'être notre ennemi."
Le Shentiste avait à présent un ton dur et ne souriait plus.
Mar se leva et le Shentiste se leva à son tour, arrangeant bien les plis de sa grande tunique rouge et or. L'air était plein de tension. Les trois servants ne perdaient pas de vue le moindre mouvement de Mar. Lequel regarda le Shentiste dans les yeux.
"Tes propositions ne m'intéressent en rien, et encore moins tes pauvres menaces !"
Personne ne bougea.
Le Shentiste, d'une voix basse mais claire, dit : "Réfléchis ! Je te donne une ultime possibilité... ne défie pas la colère de Shent !"
Mar rit, en essayant de relâcher la tension qui l'avait envahi : "Je ne défie pas ce qui n'existe pas, ni ne le crains. Racontez vos fables aux enfants et aux ingénus. Si je défie quelqu'un, ce n'est qu'un poignée d'hommes, pas un dieu. Je n'ai pas peur des hommes... même si souvent ils sont plus perfides que les dieux."
"Je t'ai averti, tu ne peux pas le nier. Maintenant tu n'as plus d'alternative."
Il fit un signe de la tête et les trois servants sautèrent sur Mar. Il chercha à fuir mais fut rattrapé. Il réagit violemment et se mit à crier à pleins poumons. La lutte fut brève, pas tant en raison de la disproportion des forces, mais parce que le Shentist jeta une poudre au visage de Mar qui tomba inanimé entre les bras des servants, mais sans perdre connaissance.
Alors qu'ils le chargeaient dans la nacelle, Anjil arriva en courant. Le dernier servant sauta dans la nacelle et dénoua la corde d'ancrage. Le ballon s'éleva rapidement. Mar entendait Anjil l'appeler, mais cette voix amicale s'éloignait inexorablement.