Ils se rendirent par le système habituel à Port-Escale où ils allèrent à la cabane de Galéty. Là les choses marchaient très bien. Ils avaient déjà fait et vendu trois marroues et en avaient beaucoup en commande. Mar présenta le nouvel aide, Luwex et confia à Gaïthé une bonne part de l'argent.
"N'achète pas une maison mais fais-en construire une. En voici les plans. Comme tu vois, elle est dans le style local, et elle est conçue pour être agrandie à mesure que vous aurez plus de main d'œuvre. A chaque nouvel ajout il sera possible de creuser aussi des espaces et des passages secrets : un jour ça pourrait servir. Chaque ajout devra être fait par des artisans différents. La maison sera à mon nom et la profession sera Penseur. A mon retour, Gaïthé, tu rentreras avec moi à la Garnison."
"Mais Gouver... Mar, je pensais rester ici encore. Dans trois mois auront lieu les concours du château et j'aimerais essayer."
"Non, il est bon que tu rentres, cette fois. Après, si tu veux, je te ramènerai à temps pour les concours. Avoir l'un des nôtres chez les Armés pourrait être pratique."
Galéty voulait faire s'arrêter Mar plus longtemps, il voulait encore lui soumettre un nouveau prototype de marroue qu'il avait inventé lui-même. Mar le remercia mais lui dit qu'il devait partir tout de suite en voyage, mais il accepta une marroue.
Le vieil homme faisait non de la tête : "Ah, vous les jeunes, toujours pressés. Mais je vous comprends... Prends garde à la mer, une méchante tempête semble approcher. A cette saison trop de gens prennent la mer pour ne pas en revenir... Mon Follar aussi était parti à cette saison, il a pris le large bien qu'on attendait la tempête... et maintenant il dort là-dessous."
"Ne crains rien, Galéty. Nous ferons du cabotage et, en cas de danger, nous nous arrêterons."
"Mais vers le sud il y a plusieurs kilomètres de mer à traverser... Ma foi, je m'en fais sans doute pour rien : Fidh te protège !"
Ils se saluèrent, chargèrent la marroue sur l'embarcation et partirent. Au large, ils attendirent la nuit et commencèrent leur voyage en sous-marin. Quand ils furent en vue des falaises blanches, ils ne firent pas surface parce que la mer était déchaînée. Au fond, par contre, tout était étrangement calme.
Mar profita de ces trois jours d'escale forcée pour mettre au point avec les deux volontaires les derniers détails et se fit expliquer comment ils pensaient attaquer le travail sur les livres.
"Vois-tu, Mar, sur terre les premiers livres étaient tous écrits à la main comme sur Boar, un à un. Puis quelqu'un se mit à introduire les illustrations par tampon. On prenait une planchette en bois, on y gravait un dessin, on encrait et on tamponnait. Puis on eut l'idée de graver sur de plus petits morceaux de bois ou de métal les symboles phonétiques d'alors, de les monter pour composer des mots et des phrases et d'en tamponner plusieurs copies.
"Mais aujourd'hui il y a un problème : depuis qu'on utilise les locos, on n'écrit plus seulement des sons. Chacun de nos caractère est à la fois écriture phonétique et idéogramme. Pour les compositeurs électroniques il est très facile de les imprimer. Mais faire à la main un petit cube pour chaque loco imposerait de se perdre dans des milliers de prototypes. Mais si nous gravions une page entière, alors ça pourrait être plus simple, ce serait comme tamponner un dessin. C'est la voie qu'on compte suivre."
Ils discutèrent encore, vérifiant de temps en temps les conditions en surface. Le quatrième jour la mer se calma. Ils remontèrent et allèrent en barque à Ville-Close. Une fois là, vêtus en Artisans, ils allèrent à la maison de Mar. Ils s'installèrent, réorganisèrent à leur goût et selon leurs besoins le mobilier et les objets laissés par Dortzem, mangèrent ce qu'ils avaient emporté avec eux et allèrent se reposer.
Le lendemain matin, Mar les accompagna chez le volumiste : "Oskol, Goumonin à toi et aux tiens."
"Mais qui voilà ! Goumonin. Mais que reviens-tu faire ici ?"
"Je voudrais te demander une faveur, mais avant permets-moi de t'offrir un cadeau rapporté de mes voyages." Dit-il et il lui donna un paquet de papier rapporté de la Garnison. "Ceci est pour toi. Il paraît que ça vient de dehors."
Oskol regarda le papier, le jaugea des mains, le regarda en transparence : "C'est pas terrible. On dit qu'ils font des choses merveilleuses, dehors, mais le papier, c'est sûr, ils ne savent pas faire. Les papiers de Marécageuse sont toujours les meilleurs."
Cette grossièreté fit sourire Mar, mais il ne dit rien.
Oskol posa les feuilles dans un coin : "Et... la faveur ?"
"Ces deux amis à moi cherchent un travail et j'ai pensé que tu pourrais peut-être prendre au moins l'un dans ton laboratoire..."
Oskol fit une grimace : "Je n'en ai pas besoin."
"Mais je t'en serais très reconnaissant. Et à mon prochain voyage je t'apporterai un meilleur cadeau..."
"Peut-être que je pourrais en prendre un... mais bien sûr je ne pourrais pas le payer aussi bien que je te payais."
"Peu importe. Deux grains par jour peuvent suffire."
"Deux ? Vraiment, je pensais payer un grain par jour. Tu sais, les affaires ne marchent pas si bien."
Ils discutèrent encore un peu et se mirent d'accord. Elkar resta travailler chez le volumiste. Mar rentra chez lui, prit une lentille de très bon cristal et se rendit chez Fospes. Le curateur l'accueillit bien. Maintenant que Ville-Close comptait un curateur de moins, il avait plus de clients et les affaires marchaient mieux. Mar lui offrit la lentille et Fospes n'en finissait pas de le remercier.
"Mais dis-moi : as-tu fait d'autres rêves, depuis ?"
Mar sourit : "Oui, un petit et confus. J'ai rêvé que tu allais devenir un grand Curateur connu grâce à un livre."
Fospes parut flatté mais perplexe : "J'ai déjà tous les livres qui parlent du corps et des maladies et ce n'est pas beaucoup. Il y en a six en tout. Autrefois les Shentistes en rendaient un public de temps en temps. Mais il y a longtemps maintenant qu'ils ne divulguent plus rien dans ce domaine."
"Bah, je ne sais pas. Peut-être en écriront-ils encore, qui sait. Je t'ai dit que mon rêve était confus. Enfin, si tu me fais voir ceux que tu as, peut-être en trouverai-je d'autre dans mes voyages."
"Je ne crois pas, mais tu voyages beaucoup. Au fond tu es resté un Libre, même si maintenant tu es enregistré en ville comme... Penseur. Va-t-en savoir pourquoi tu as choisi une telle occupation."
"Penser est important, crois-moi."
"Oui, mais ça ne rapporte pas."
"Ce n'est pas certain. Maintenant, si ça ne te dérange pas, je voudrais voir tes livres."
"Bien sûr, bien sûr. Viens, monte, tu pourras les regarder en paix. Moi, pendant ce temps, j'ai des gens à soigner."
Il le mena à l'étage et le laissa seul avec les livres. Dès qu'il fut seul, Mar photographia toutes les pages avec son bracelet. Il descendit, salua Fospes et fit un tour en ville. La plus ancienne partie de la ville était faite en bois : piliers et poutres polis et bien encastrés, des murs de branches entrecroisées et couvertes de terre glaise mélangée à de longs brins d'herbe sèche, des toits couverts de petits paquets de paille bien taillés.
Puis, à mesure qu'on montait vers les nouveaux quartiers, les maisons étaient faites avec des poutres carrées pour la structure porteuse et les murs étaient en briques d'argile mêlée à de la paille, cuites au four et cimentées avec une espèce de mortier jaune. Les matières de base restaient les mêmes dans les nouveaux quartiers mais mieux raffinées et mieux finies. Les toits par ailleurs étaient de plus en plus souvent couverts de dalles de grès bien superposées par un ingénieux système de mortaises.
Les couleurs du bois, de l'argile crue ou cuite, de la paille et du grès étaient homogènes et donnaient à la ville une patine chaude, lumineuse et plaisante sous le soleil de Boar. Le temps devenait frais et les gens, sur leurs habits habituels, commençaient à porter de manteaux drapés de façons variées.
Mar réfléchit à la différence avec les grandes villes des planètes libres de la galaxie. Là, même la plus modeste des maisons était faite en matériaux synthétiques et montée par des systèmes industriels. Au fond ces maisonnettes étaient peut-être dépourvues de commodités mais moins anonymes, plus accueillantes et même sympathiquement irrationnelles. Dans les maisons du reste de la galaxie triomphait la présence de la machine, le souffle de la technologie. Ici triomphait l'apport humain, le souffle de la nature.
Mar se demandait si les deux choses étaient vraiment inconciliables. Chacun de ces système avait ses avantages et ses défauts. Ne pouvait-on pas prendre le meilleur de chacun et obtenir quelque chose qui vaille mieux ?
Mais ce qui opposait le plus les deux systèmes était la hauteur. Ici les maisons étaient toutes sur un ou deux niveaux. Sur les autres planètes jamais moins de quatre étages et souvent, pour les sièges d'Entreprises ou de bureaux du Gouvernement, bien plus de dix étages... des hauteurs vertigineuses. Ici les villes ne dépassaient guère le millier de maisons et étaient souvent plus petites. Dans la galaxie, rares étaient les agglomérations de quelques milliers de maisons. Et sur Terre, il y avait des villes avec des dizaines et des dizaines de millions d'habitants.
Et pourtant, grâce à la colonisation des planètes, l'homme avait désormais de l'espace en abondance et était libéré des problèmes de transport grâce au transmen.
Mar avait aussi remarqué que plus une ville était petite plus les gens semblaient sereins et humains. Dans les grandes cités au contraire, chacun pouvait se sentir "l'homme invisible".
Six jours plus tard, Oskol embauchait définitivement Elkar. Ils allèrent alors chez l'enregistreur et inscrivirent Elkar et Anjil comme époux, sous le nom Introw, résidant dans la maison de Mar.
Puis Mar et Anjil se préparèrent pour un voyage d'exploration vers l'intérieur. Ils laissèrent en ville les ceintures anti-gravité et n'emportèrent que deux alphas, l'anneau laser et un micro-espion volant. Ils chargèrent la marroue de nourriture en conserve et montèrent dessus : grâce aux alphas ils pouvaient aussi monter à deux sans la surcharger. Ils prirent assez d'argent et partirent tôt le matin.
En passant la porte de la ville ils furent regardés avec stupeur : c'était la première fois qu'on voyait une marroue à cet endroit et tous furent émerveillés par la rapidité à laquelle ils avançaient. Ils suivirent une piste tracée par des milliers de pieds sur des centaines d'années. Mar avait vu sur les cartes satellites qu'en direction du nord-est se trouvait une ville énorme, la plus grande de Boar.
Ils avançaient le long de la piste à allure soutenue et quand ils croisaient des voyageurs tous s'arrêtaient les regarder, étonnés. Ils croisèrent une caravane de Marchands qu'ils passèrent en saluant à grands gestes, puis la chaise à porteur d'un Shentiste de Shent du feu, avec tous les servants vêtus de rouge, un groupe d'Artisans chargés de matériaux et ils passèrent à côté d'un campement d'Artistes.
La piste à présent était flanquée d'une longue file d'arbres plantés à distance régulière par dieu sait qui. Ils décidèrent de s'arrêter pour les regarder. C'était des arbres avec un gros tronc, haut et lisse dont partait un éventail de branches. De chaque branche sortait des branchettes tordues qui s'entrecroisaient étroitement avec celles des arbres voisins, de sorte que les cimes formaient un toit uni, continu. Les branchettes avaient des feuilles jaune-vert en touffes que Mar prit d'abord pour des fleurs.
Alors qu'ils observaient les arbres, ils virent arriver un groupe d'Armés avec trois chaises à porteurs. Chacune était faite de deux longues perches portant une plate-forme couverte d'une espèce de grande ombrelle dont descendait, tout autour, voile épais. Derrière ces voiles on entrevoyait des silhouettes assises sur des coussins.
De la première chaise parvint un ordre sec et tout le cortège fit halte. Le voile s'écarta et en sortit un homme de quarante ans, vêtu d'un kilt et d'une cuculle gris bordés d'or. Il avait un bandeau autour de la tête et des sandales cyan.
L'homme s'approcha d'Anjil et de Mar en regardant, intrigué, la marroue : "Qu'est donc cette machinerie ?" demanda-t-il en les regardant par en dessous.
Mar le lui expliqua et, à sa demande, il fit un tour de démonstration.
L'homme paraissait intéressé : "Tu l'as fat toi-même ?"
"Non, c'est un artisan de Port-Escale qui l'a faite."
"Je n'avais jamais rien vu de tel. Avec ça on peut aller bien plus vite... tu permets que je l'essaie ?"
Mar lui expliqua comment l'enfourcher, comment pousser avec ses pied, comment tourner le guidon. L'autre essaya, d'abord malhabile et instable, puis peu à peu de plus en plus assuré jusqu'à se mettre à avancer avec toujours plus de hardiesse.
Pendant ce temps, Anjil, en parlant aux Armés, avait su que les trois personnages étaient trois Chefs-de-peuple des Armés qui revenaient de l'élection de leur Chef-de-nation.
Le Chef-de-peuple revint avec l'expression d'un enfant qui a découvert un nouveau jouet. Il était enthousiaste et le bonheur ruisselait par tous ses pores.
"Vous ne seriez pas disposés à la vendre, par hasard ?"
"Elle nous est indispensable..."
"Oui. Il faut que j'envoie un courrier au château des Wal pour qu'ils m'en procurent une. Comment as-tu dit que s'appelle ce machin ?"
"Marroue. Mais pourquoi t'adresser au château des Wal et pas à Port-Escale ? C'est là qu'on en vend."
Tous les Armés rirent et expliquèrent que Wal était le château de Port-Escale. Puis ils prirent congé et chacun reprit son chemin. Mar et Anjil passèrent vite près d'un village d'Agriculteurs avec son inévitable château. Ils poursuivirent leur route encore trois jours après le village. Les gens qu'ils rencontraient s'espaçaient. En dépassant un groupe de Mécaniciens ils leurs demandèrent ce qu'il y avait dans cette direction.
"Fritaön, la ville morte, et après, Vieux-Château.
Et à leur tour ils les questionnèrent sur la marroue, puis reprirent la route. Deux jours après ils arrivaient à une forêt épaisse, traversée par la piste qu'ils suivaient. La forêt pullulait de vie, en net contraste avec les terres traversées jusque là. Il y avait profusion de plantes étranges et merveilleuses, d'insectes bariolés, de petits animaux et d'oiseaux. Mar aurait aimé s'arrêter pour observer et filmer tout point par point. Il se contenta d'occasionnelles vidéomatrices avec son bracelet.
Cette longue route les avait fatigués. Malgré les alphas qui allégeaient leur poids, le mauvais état de la piste provoquait de continuels soubresauts de la marroue.
"Tâchons de sortir du bois, on se reposera après." Dit Anjil et ils se mirent tous deux à pédaler plus fort.
Soudain la forêt s'arrêta et ils se trouvèrent devant une vaste scène de ruines imposantes. Mar remarqua aussitôt que ce qui restait de la ville rappelait plus une ville de la galaxie que tout ce qu'il avait vu sur Boar jusque là, tant par la forme que par les dimensions. En approchant des ruines il vit qu'il n'y avait ni plasmétal ni autre matériau moderne dans ces édifices, mais seulement de grands blocs de pierre parfaitement carrés et encastrés. Mais le tout était agencé d'une façon qui rappelait le style des constructions galactiques.
"On dirait que c'est en ruine depuis des siècles." Dit Anjil, presque en chuchotant.
Certaines constructions portaient de grandes inscriptions sculptées, en partie encore lisibles : "Maison d. la Maf.." lut Mar. Et ailleurs : "Centr. d' .narchie". puis ils virent une date "2374,512 s.u."
"C'est une des plus antiques constructions de Boar, elle date des premiers contingents de prisonniers !" s'exclama Anjil.
Ils continuèrent en regardant autour d'eux jusqu'à trouver une grande place circulaire dont partaient plusieurs rues radiales. Ils virent sur un reste de tour quelques signes circulaires avec un trou au centre et des nombres autour. Sous chaque cercle était sculpté un nom "Primus, Fokley, Terre, Shunter, Kium..." Puis un plus grand avec écrit "Ross" et en-dessous "Boar".
"Cela devait être des marque-temps avec les dates locales des planètes de provenance des prisonniers." dit Anjil.
Ils poursuivirent l'exploration de la ville morte. Ils étaient impressionnés par le grandiose des ruines. Ça et là quelques constructions étaient encore partiellement intactes. Même les intérieurs rappelaient les maisons de la Galaxie. L'ensemble donnait une sensation mêlée d'admiration et de tristesse. Chaque coin semblait rappeler comme une désagrégation, de l'herbe poussait dans les fissures et sur les murs. Il ne restait plus aucune partie en bois, ni portes, ni fenêtres, ni escaliers. Vers la périphérie la pierre cédait, dans les intérieurs,de plus en plus le pas aux briques.
Le rues semblaient en terre mais en écartant certains buissons qui leurs barraient le passage, ils virent qu'en fait elles étaient dallées de pierres.
Mar essaya de se remémorer ce qu'il avait lu sur l'histoire de Boar. Juste après sa conversion en prison, quand Ross n'était pas encore isolée par le mur de force, les autorités avaient construit deux ou trois villes pour les premiers prisonniers, sans utiliser ni métaux ni matériaux modernes qui puissent être utilisés par les prisonniers pour développer une technologie, de façon à ce qu'ils ne puissent pas fabriquer d'armes modernes ni moins encore de véhicules spatiaux avec lesquels tenter une évasion.
En ce temps là, une nef atterrissait sur la planète, déchargeait les prisonniers et repartait simplement. Mais un jour les anciens prisonniers étaient arrivés à porter une puissante attaque contre une nef qui, sans être capturée, avait dû repartir en hâte, portes ouvertes, en laissant à terre et en brûlant vif avec ses réacteurs de poussée (en ce temps là les nefs étaient encore à carburant), outre bien des prisonniers, les Agents descendus avec eux.
Il fut alors décidé de construire une garnison fixe qui défende l'Astroport d'atterrissage. Elle fut construite sur l'île sur laquelle elle est encore. Mais elle resta soumise à d'incessantes attaques qui ne cessèrent qu'à l'invention et l'installation du mur de force. Depuis lors, à part les Accueilleurs, nul sur Boar ne s'intéressa plus à la Garnison, désormais inattaquable.
Mais si profond que Mar se plonge en concentration immanente, il ne retrouva ni les noms ni les localisations de ces premières villes. Ceci devait néanmoins être l'une d'elles. Ils passèrent deux jours à explorer et prendre des vues des ruines désertes, puis ils reprirent leur chemin.
Après la ville, ils trouvèrent une autre forêt. Ils la traversèrent et juste à l'orée ils trouvèrent un village d'Artisans : c'était des tailleurs de bois. Le village s'appelait Boisé et avait bien sûr son château.
Ces artisans avaient une curieuse façon d'abattre les arbres : ils enduisaient la base du tronc avec une résine spéciale en faisant un anneau d'épaisseur remarquable. Puis juste au-dessus, presque au contact de l'anneau de résine, ils enduisaient un autre anneau épais, mais cette fois d'argile. Puis ils mettaient le feu à la résine qui brûlait avec force et attaquait le bois sur une certaine profondeur. Une fois le feu éteint, ils enlevaient la partie de bois carbonisé et étalaient encore de la résine et y mettaient aussi le feu, en dosant la quantité pour qu'il en brûle plus en un point qu'aux autres. A la fin, l'arbre restait en équilibre sur une étroite section du tronc. Alors ils liaient la partie haute, vers le feuillage, et tiraient à beaucoup, faisant tomber l'arbre et casser le bout de tronc qui restait.
Puis ils l'élaguaient, enlevaient l'écorce et le laissaient sécher. Une fois bien sec, avec quelques fils métalliques hélicoïdaux, sous la surveillance des Armés du château, ils le coupaient et en faisaient des planches ou de poutres. Chacun de ces précieux fils, bien que ne pesant que cinq poids, était vendu par le Temple de Shent du Feu pour quatre ou cinq fois cette valeur. Si un fil cassait, il était revendu au Temple pour à peine cinq poids, soit le prix du métal non travaillé.
Ils quittèrent Boisé suivi par une nuée d'enfants excités de voir la marroue. Après encore quatre jours de voyage ils arrivèrent en vue d'une agglomération plantée sur une grande plate-forme rocheuse qui surgissait soudain de la plaine.
C'était un ensemble d'édifices entièrement faits de pierres roses. Un escalier étroit taillé dans la pierre sinuait dans le roc et disparaissait dans une courbe. En bas de l'escalier il y avait deux constructions parallèles et basses avec quelques Armés, tout de blanc vêtus, sans symboles ni emblèmes. D'autres silhouettes blanches apparaissaient parfois entre les constructions sur le roc. Un étendard rouge avec un symbole d'or, difficile à distinguer d'en bas, flottait droit sur un haut mat.
Quand Mar et Anjil approchèrent de l'escalier, les armés leurs barrèrent le passage.
"Que cherchez-vous à Vieux-Château ?"
"Rien, nous voulons juste voir la ville."
"La voir ? Bien, vous l'avez vue maintenant. Alors allez-vous-en !"
"Nous voudrions visiter l'intérieur..."
"L'intérieur ? Seuls les châtelains y sont admis, et leur escorte reste ici, dehors.. Comment crois-tu pouvoir y entrer toi qui n'es même pas un Armé ? Même si tu étais le Grand Luminaire de Shent en personne tu ne pourrais pas entrer !"
Mar et Anjil s'éloignèrent avec la marroue. Ils firent le tour du roc en observant attentivement. De toute part il était entouré de raides surplombs, la partie la plus basse devait faire quarante mètres, la plus haute soixante. Le périmètre complet faisait près de deux kilomètres. Du côté le plus bas tombait une petite cascade d'eau qui formait après un ruisseau gargouillant.
Ils décidèrent de s'arrêter à côté du ruisseau et d'attendre la nuit pour pouvoir utiliser le micro-espion volant pour survoler le château. La nuit tombée, il y avait deux lunes presque pleines, la bleue et la jaune.
"Il ne fera pas trop clair ?" demanda Anjil ?
"Peut-être que si, mais même s'ils le voyaient ils le prendraient pour un oiseau de nuit. J'ai vu au-dessus de la ville morte des oiseaux de nuit ou quelque chose qui survolait les ruines."
"Oui, mais eux lancent des cris et ne s'arrêtent jamais en l'air..."
"Bah, autant prendre le risque..."
Ils envoyèrent l'espion et le manœuvrèrent pour qu'il survole l'objectif. Le roc avait un peu la forme d'un haricot, avec l'escalier dans la partie concave et la cascade à une extrémité. Le château était construit tout autour, dans le style de la ville morte. Au centre il y avait des champs cultivés, des jardins, des esplanades et quelques constructions basses.
"Le château est immense... c'est une ville, il peut sans doute abriter six mille habitants et il est tout à fait autosuffisant, avec cette eau et ces champs. Et avant tout le site a une position pratiquement imprenable. Serait-ce le siège de la première garnison ?" demanda Anjil.
"Pas sûr, à mon avis c'était plutôt une des premières villes. Ce serait intéressant d'en connaître l'histoire. A présent faisons un peu descendre l'espion pour voir plus en détail."
Mar actionnait le commandes quand Anjil l'appela à voix basse : "Attention, des gens arrivent !"
Mar fit remonter et arrêta le micro-espion, ferma la télécommande qui reprit l'aspect du talisman. Derrière quelques petits buissons, il vit des ombres approcher. C'était un groupe d'Armés vêtus de blanc.
"Qui êtes-vous ? Que faites-vous là ?"
Mar se leva : "Nous sommes deux artisans et nous nous installons pour la nuit..."
"Vous devez vous éloigner, vous ne pouvez pas rester ici, vous êtes trop proches de Vieux-Château."
"Nous l'ignorions. Voyager de nuit peut être dangereux... dans quelle direction pouvons-nous aller ?"
"Ça dépend si vous voulez aller à Marécageuse, Maisons-Vieilles ou à Château-Premier."
Mar s'illumina d'un coup : "On doit aller à Château-Premier."
"Alors prenez par là."
"Mais on doit s'arrêter quelque part pour la nuit..."
"Marchez au moins un kilomètre et, si vous voulez, arrêtez-vous"
Anjil et Mar ramassèrent leurs affaires, chargèrent la marroue et s'éloignèrent sous le regard attentif des Armés. Quand ils furent assez loin, Mar rappela le micro-espion avant de risquer d'en perdre le contrôle. Quand ils trouvèrent quelques gros rochers ils s'arrêtèrent et s'installèrent pour dormir. Entre temps la lune rouge aussi s'était levée.
"Tu vois, Anjil, celle-là c'est la lune de l'amour, ici sur Boar."
"......"
"Tu as un amoureux ?"
"Non, pas pour l'instant."
"Moi si..."
"Je sais et tu as de la chance. Le Commandant Leje est quelqu'un d'extraordinaire."
"Va savoir s'il n'est pas aussi en train de regarder la lune rouge en pensant à moi..."
"Il te manque ?"
"Beaucoup."
"Alors pourquoi viens-tu sur Boar, pourquoi le laisses-tu seul ?"
"Oui, je me le demande souvent, moi aussi. Tu ne le ferais pas ?"
"Je ne sais pas."
"Tu n'as jamais été amoureuse ?"
"Si, quand j'étais gamine. C'était un copain de l'université, très beau... fascinant."
"Vous étiez amants ?"
"Non, je ne l'intéressais pas."
"Etrange, pourtant tu es très agréable, autant physiquement que de caractère."
"Mais je ne l'intéressais pas. Pas moi en particulier, mais toutes les filles. D'ailleurs après il a épousé un garçon. Ça m'a fait mal, tu sais. Je n'arrive pas à comprendre ce que deux personnes du même sexe peuvent ressentir à être ensemble, enfin, je veux dire, à faire l'amour."
"Bah, chacun a sa propre sexualité et choisit ce qui lui plait le plus. Il y a des bisexuels, des mono-sexuels des deux genres. Au fond ce qui est beau dans la galaxie c'est la variété. J'ai eu une amie qui a été près de me demander de l'épouser."
"Tu aurais accepté ?"
"Je crois que non."
"Mais tu n'as pas de tabous religieux."
"Mais non ! Mais c'est que, pour ce que je me connais, je suis mono-sexuel orienté vers mon propre sexe."
"Tu n'as jamais essayé... autre chose ?"
"Non..." répondit Mar.
Puis il se dit que ce n'était pas vrai, qu'il avait menti. A la Maison des Plaisirs il avait dû s'adapter et couchers avec des gens des deux sexes. Mais à part le fait que le choix n'était pas vraiment le sien, avec aucun client, ni même Felwoz, il n'avait jamais éprouvé ni vrai plaisir ni même la moindre attirance. Même s'il avait dû simuler l'un et l'autre. Aurait-il jamais pu tomber amoureux d'une femme ? Il pensait que non, mais honnêtement il ne pouvait pas l'exclure.
"On ne peut pas hypothéquer l'avenir." Dit-il à voix haute.
Anjil ne répondit pas. Mar la regarda : elle dormait. Alors lui aussi s'abandonna au sommeil.