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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE DEUXIEME LIVRE
DE MAR SWOONEY
CHAPITRE 11
MAR TROUVE DU TRAVAIL

La ville se dressait sur un long coin de terre, au confluent d'une rivière mineure venant du nord-est. Sur le fleuve, à côté de la ville, il y avait une île fusiforme où se dressait le château. La nuit était assez sombre mais la silhouette massive du château et le profil irrégulier de la ville s'entrevoyaient, découpés contre le ciel sombre velouté.

Il remonta l'affluent, en silence. Dès qu'il eut un peu dépassé la ville, il mit en marche le propulseur et alla vers la rive. La berge était assez raide et il eut du mal à tirer la barque à sec. Il avait enlevé l'habit d'artisan et avait passé un des plus simples des habits fantaisie, parce qu'il pensait se faire passer pour un Libre. Il activa un microespion et le fit voleter au-dessus de la ville. Grâce à la camera infrarouge il arrivait à avoir une assez bonne image, même si elle n'était pas tout à fait nette.

Pour commencer, il fit une reconnaissance générale. La ville avait commencé à l'extrême pointe et s'était développée peu à peu. Le style des maisons variait aussi à mesure qu'on approchait du mur de défense. Au centre de ce mur s'ouvrait une porte dont partait une voie droite qui finissait à la pointe du confluent.

Du côté de la rivière, le mur suivait la berge en s'abaissant, côté fleuve était ancré un pont en bois, très bien construit et vraiment hardi, qui reliait la ville au château sur l'île. Un chemin de ronde courait du château au mur d'enceinte en passant par le pont.

A part la voie principale, il y avait peu de rues droites. On ne pouvait pas dire qu'il y ait un quartier pauvre et un riche comme à Port-Escale : partout alternaient des maisons plus ou moins belles, plus ou moins grandes. Ici aussi toutes les maisons avaient un ou deux niveaux et toutes avaient un jardin ou au moins une minuscule cour. Il n'y avait pas de places. Le long du fleuve, beaucoup des maisons avaient un appontement facile à fermer. Et quelques ruelles aussi se terminaient en appontement, sans doute public.

En cas d'attaque venant du fleuve la ville était assez bien défendue, mais pas sûre à cent pour cent. Cela signifiait peut-être qu'il n'y avait pas eu d'attaque de ce côté depuis longtemps.

Il fit descendre l'espion volant pour voir les maisons de plus près. Elles avaient toutes le nom du propriétaire et son occupation gravés sur une plaque verticale en bois fixée sur le côté à un des montants de la porte.

A un moment, une silhouette marchant furtivement entra dans son champ de vision. Mar, intrigué, la fit suivre de haut par le micro espion. La silhouette, après bien des détours, regardant souvent autour d'elle, escalada un muret et entra dans un jardin. Elle trafiqua une porte et entra.

Mar laissa l'espion en attente. Il se dit que ça pouvait être un rendez-vous galant, mais l'entrée forcée le convainquit qu'il s'agissait d'autre chose. En effet, quelques minutes après le silhouette ressortit en tenant un petit paquet dans une main. Il sauta encore le mur et repartit. Mar le fit suivre jusqu'à une grande maison où il entra par la porte principale en utilisant pour l'ouvrir une espèce de disque, avec des pointes saillantes sur une surface. Mar lut le nom sur l'enseigne : "Basym Dortzem - Curateur."

Alors il chercha la maison où le Curateur était entré si furtivement. Il la retrouva facilement et lut l'enseigne : "Brayen Fospes - Curateur".

Il se demanda ce que Dortzem avait pu voler chez Fospes. Il fit encore tourner un peu le micro-espion et le rappela. Il se demandait comment faire pour éviter que quelqu'un, en trouvant sa barque, puisse trouver la ceinture anti-gravité et l'espion. Il ne pouvait pas le prendre avec lui : il pouvait être fouillé quand il demanderait à entrer dans la ville. Alors il creusa un trou, les mit dans une toile qu'il recouvrit et il cacha les traces de terre. Puis il traîna la barque dessus. Enfin, il y entra et s'endormit.

Le lendemain matin il se présenta à la porte de la ville. Quatre Armés lui barrèrent le passage.

"Où veux-tu aller ?"

"En ville." Répondit Mar en les observant.

Ils étaient vêtus d'un double carré de toile attachés aux hanches et un troisième carré, avec un trou au centre, passé autour du cou ,appuyé sur les épaules et mis de façon à ce que les angles soient sur la poitrine et dans le dos. Le tissus était violet avec un double bord blanc. Il y avait aussi des armes noires en forme de triangle équilatéral avec un somment vers le bas.

"Pourquoi veux-tu entrer en ville ?"

"Pour la visiter et chercher du travail."

Un des Armés rit : "Un Libre qui cherche du travail ? A qui tu veux faire avaler ça ?"

Mar ne se démonta pas : "A moi-même."

"A toi-même ? Que veux-tu dire ?"

"Oui, parfois un Libre peut décider de changer le cours de sa vie."

"Mais que sais-tu faire comme travail ?"

"Je ne sais pas, je veux essayer."

Un autre Armé lui dit : "Pour entrer en ville tu dois payer quatre grains."

Mar savait que les Libres n'ont pas d'argent et il n'en avait donc pas pris avec lui : "Comment pourrais-je avoir de l'argent sans avoir encore de travail ?"

"Alors donne-nous ce bracelet que tu as."

"Non, je ne peux pas."

"Alors tu n'entres pas."

"Mais je..."

"N'insiste pas ou on te rompt les os !"

"D'accord, d'accord. Ma pouvez-vous au moins appeler ici le Curateur Brayen Forpe ?" demanda Mar sur une idée soudaine.

"Fospes, tu veux dire ?"

"Oui, lui-même."

"Tu le connais ?"

"Non, mais je voudrais lui parler."

"Comment sais-tu son nom ?"

"Je sais bien des choses, moi !"

"Oh, écoutez-moi ce puits de science ! Et que sais-tu d'autre ?"

Mar réfléchit un instant : "Je sais... par exemple, je sais que ton bâton n'est pas aussi solide qu'il paraît."

"Mon bâton ? Il a cassé plus d'os que le Curateur n'en a remis dans sa vie. Tu veux l'essayer ?"

"Non, non, mais je voudrais que tu me laisses le voir... tiens-le en main, mais il me suffit de le voir et de sentir avec mes mains le flux de robustesse qui en émane."

L'armé saisit par les deux bouts le bâton qu'il avait au côté et le tendit vers Mar : "Le voici, regarde-le bien, parce que bientôt tu le sentiras aussi !"

Mar avait tourné le petit trou de sortie du laser vers la paume de sa main qu'il posa sur le bâton. Les trois autres saisirent leurs bâtons, craignant que Mar veuille le prendre.

"Du calme, je ne fais que sentir." Dit-il et il mit l'autre main sur la première de façon à actionner le laser à intermittence. Il fit dans le bâton une série d'entailles irrégulières sans complètement le couper, si fins qu'on ne pouvait pas les remarquer. "Ah, je te l'avais dit. Ton bâton est faible ! Fais un essai, frappe-le contre le bâton d'un de tes compagnons. S'il ne casse pas, tu peux me battre. Mais s'il casse, tu m'appelles le Curateur Fospes. D'accord ?"

L'armé rit : "D'accord, bien sûr. Comme ça on pourra ramollir ta tête dure de charlatan." Il se tourna vers un de ses compagnons. "Tiens ton bâton bien haut et à deux mains, je vais le frapper. Tiens-le fort !"

Il leva son bâton et asséna un grand coup. On entendit un bruit sec et un bout lui resta en main tandis que l'autre volait haut et retombait en sautillant sur le pavé. Personne ne riait plus. L'armé regardait abasourdi le tronçon entre ses mains, à la cassure irrégulière. Tous les quatre regardèrent Mar.

"Comment as-tu fait ? C'est quoi ce truc ?"

"Moi ? Mais je n'ai rien fait. J'ai juste senti que ton bâton était faible... Je vous l'ai dit, je sais bien des choses, moi."

L'Armé regardait toujours le tronçon dans ses mains.

Mar reprit : "Vous faites appeler le Curateur Fospes, à présent ?"

Un des armés mit deux doigts à la bouche et modula une suite de forts sifflements. Deux autres Armés approchèrent, eux portaient des habits avec deux raies noires.

"Remplacez-nous à la porte, pendant que Tolke et moi allons appeler le Curateur Fospes."

Tolke, l'homme au bâton cassé, ramassa l'autre morceau et partit vers l'intérieur de la ville sans arrêter de regarder, perplexe, les deux morceaux. Quelques minutes après les Armés revenaient avec un homme.

"Qui me cherche ?" demanda ce dernier.

"Moi, Curateur."

"Que veux-tu ?"

"Te parler entre quatre yeux."

Fospes se tourna vers les Armés : "Faites-le entrer, mais tenez-le à l'œil."

Mar passa la porte et s'isola dans un coin avec Fospes.

"Alors ?" dit-il.

"Curateur Fospes, ne manque-t-il pas quelque chose d'important dans ta maison ?"

"Chez moi ? Non, je ne crois pas."

"La porte qui donne sur ton jardin, où conduit-elle ?"

"Celle-là ? A mon laboratoire... pourquoi ?"

"Alors retourne à ton laboratoire et vérifie. S'il manque quelque chose, reviens me voir."

"Je n'ai pas de temps à perdre aux devinettes !"

"Il ne te coûte rien de vérifier."

"Tu es fou. Sors de cette ville !"

"Comme tu veux... mais tu verras, tu viendras me chercher."

Mar sortit de la ville, s'éloigna de quelques pas et s'assit par terre : "Je peux rester ici ?" cria-t-il aux Armés.

"Pour l'éternité, si ça te chante. Mais tu n'entreras pas ici, je te le jure !" répondit l'un d'eux.

"Ne jure pas ! Tu pourrais devoir manquer à ta parole."

Les Armés rirent tous et Mar rit avec eux. Le temps passait. Différentes personnes sortirent de la ville et, passant près de lui, le regardèrent intriguées. Un peu plus tard Fospes aussi arriva, au pas de course.

"Libre, Libre ! Viens ici, entre !"

Mar le regarda, satisfait : "Viens toi si tu veux. Moi je ne peux pas entrer, à ce qu'ils disent."

Le Curateur sortit et s'approcha : "Tu avais raison, c'est toi qui avais raison, Libre !" lui dit-il essoufflé.

"Je sais, mais je ne suis plus un Libre."

"On m'a volé mon scalpel en métal, celui que j'utilise pour couper les parties du corps abîmées. Il est très précieux, j'étais le seul en ville à en avoir un !"

"Eh... je le sais bien," bluffa Mar, "et beaucoup te l'enviaient. Un beau bout de métal fait baver tout le monde."

"Mais comment as-tu fait pour savoir qu'on me l'avait volé ?"

"Je l'ai vu !" déclara Mar, amusé.

"Tu l'as vu ? Mais tu n'es jamais entré en ville !"

"Ce n'était pas nécessaire. Il y a des choses que je peux, moi, savoir même en restant loin. Pas tout ni toujours, mais... J'ai été longtemps dans un Temple de Shent..."

"Tu as le troisième œil ? Je croyais que c'était une fable..."

Mar cligna de l'œil : "Tiens oui, vraiment on pourrait bien appeler ça comme ça : le troisième œil !"

"Et... tu sais aussi qui me l'a volé ?"

"Peut-être."

"Comment, peut-être ?"

"Je pourrais même le retrouver, si je pouvais aller en ville."

"Viens alors, je te fais entrer."

"Non."

"Non ?"

"Non."

"Mais pourquoi ?"

"Ils ne veulent pas, eux, parce que je n'ai pas de travail en ville."

"Mais je te fais passer, moi."

"Non."

"Pourquoi ?"

"Toi tu veux ton scalpel, moi je veux un travail. C'est un échange. D'abord tu me trouves un travail, puis je viens avec toi."

"Un travail ? Mais quel travail ?"

"Et bien, je n'ai pas la moindre idée..."

"Que sais-tu faire ?"

"Beaucoup et très peu."

Fospes s'impatientait : "Réponds-tu toujours ainsi... si... sans répondre ?"

"Non, pas toujours."

"Comment puis-je te trouver un travail si je ne sais pas ce que tu es capable de faire ?"

"Et bien... je sais bien écrire les locos. Y a-t-il un... quelqu'un qui copie des écrits, en ville ?"

"Des écrits ?"

"Oui, des livres, des poésies ou n'importe quoi d'autre."

"Ah, je comprends. Oui, il y en a trois."

"De quoi s'occupent-ils ?"

"L'un copie quoi qu'on lui apporte, un autre copie des livres de récits et le troisième des livres illustrés, vieux ou neufs."

"Comment s'appelle leur métier ?"

"Mais ce sont des volumistes, évidemment !"

"Oui, naturellement. Lequel des trois fait les meilleures affaires ?"

"Oskol."

"Lequel est-ce ?"

"Celui des livres de récits."

"Bien, trouve-moi du travail chez lui."

"Mais... je ne sais pas s'il cherche un employé."

"Renseigne-toi, bouge-toi. Moi j'attends ici."

Fospes parut hésiter : "Ecoute, si tu me dis..."

"Non."

"Je te paierai bien."

"Non."

Fospes fit non de la tête : "Têtu comme un Libre !" et il rentra en ville.

Pendant que Mar attendait, une caravane de Marchands arriva et s'arrêta à la porte de la ville. Pendant que le Conciliateur allait parler aux Armés, Mar crut reconnaître un des Marchands et se rapprocha.

"Pardon, Marchand, ne serais-tu pas un Oster ?"

L'homme le regarda : "J'étais un Oster, avant l'échange. Maintenant je suis un Reldem, voici la caravane Reldem. Qui es-tu ?"

"J'ai voyagé avec les Oster de Champs-Nouveaux à Port-Escale."

"Tu es le mage !" dit-il en écarquillant les yeux.

"Mais non je ne suis pas un mage. Je suis juste protégé par la Fortune et par la Force ! Mais j'espère aussi par l'Amour !" termina-t-il en souriant.

"Quoi qu'il en soit, tu es l'homme au talisman."

"Oui, c'est moi."

Ils parlèrent un peu, Mar s'informa sur leur tour, puis lui demanda s'il était intéressé par des articles venant de "dehors". Le Marchand devint attentif. Mar lui proposa de le voir à Port-Escale.

"Malheureusement ce n'est pas sur notre route. Si j'étais encore un Oster... Enfin, tu pourra quand même trouver les Oster à Port-Escale et t'arranger avec eux."

"Je n'ai pas envie de traiter avec eux après la façon dont m'a traité leur Conciliateur."

"Mais le vieux Conciliateur est mort, au cours d'une rencontre avec les Pillards. Il y en a un nouveau maintenant."

"Bon, on verra. Quels biens de dehors sont les plus recherchés ?"

"La plupart. Tissus, papiers, conteneurs en plastique, verre pur, miroirs... lentilles... beaucoup de choses."

Mar le remercia pour ces informations et retourna s'asseoir à sa place. Le soleil était déjà haut quand Fospes revint.

"Libre, ça a été dur, j'ai dû beaucoup insister, mais je t'ai eu un travail chez Oskol. Bien sûr au début tu seras payé peu, au moins le temps qu'il se rende compte de ce que tu sais faire. Mais tu n'avais pas fixé de salaire."

"Combien ?"

"Deux grains par jour."

Mar se dit que c'était vraiment peu, mais accepta : "Comment suis-je sûr qu'après il me donnera vraiment ce travail ?"

"Il vient ici avec deux Témoins Officiels de la ville."

"Attendons-les, alors."

"En attendant, tu ne veux pas me dire..."

"Non."

Fospes grogna mais se tut. Peu après arrivaient trois personnes. C'était Oskol avec les deux Témoins. Ils firent un contrat et Mar se leva.

"Allons en ville. Tu peux m'emmener chez toi. Là tu m'offriras à manger et après je te dirai comment retrouver ton scalpel."

En entrant, Mar regarda sous la porte l'Armé qui avait juré qu'il n'entrerait jamais et il lui dit avec un grand sourire : "Je regrette pour toi, mais c'était encore moi qui avais raison. Sans rancune ?"

L'armé rit : "Sans rancune. A présent tu es des nôtres... ou presque."

Ils allèrent chez Fospes et ils mangèrent.

Puis Mar dit : "Il a sauté le mur à cet endroit, pas vrai ?"

"Je ne sais pas..."

"Va vérifier."

"C'est vrai ! Mais qui était-ce ?"

"Réponds d'abord à quelques questions. Que fera-t-on au coupable ?"

"Il sera chassé de la ville."

"Et ses biens ?"

"S'il a des biens à lui, ils me seront assignés en compensation."

"Oh oh ! Ainsi tu y gagneras gros !"

"Je ne sais pas. S'il est riche, oui, c'est la loi. Ici on est très sévères avec les voleurs. Mais je ne crois pas qu'un riche soit venu..."

"Bien. Je veux tous les biens du coupable pour moi."

"Pour toi ? Mais quel rapport ? Tu n'es pas la victime !"

"Alors cherche ton voleur tout seul. Moi je n'ai..."

"Mais la ville est grande et ça peut être n'importe quel misérable qui espère s'enrichir. C'était certainement un végétal."

"Un végétal ? Que veux-tu dire ?"

"Mais si, quelqu'un qui suce de quoi vivre ça et là, quelqu'un sans travail."

"Ah, je vois. Alors, tu acceptes ma proposition ? Au fond tu n'y perds rien, au contraire, tu retrouves ton scalpel et le voleur est puni. Et si c'est un... végétal, me donner ses biens sera très peu."

"Il faudrait demander à un Réguleur si c'es possible."

"Informe-toi, et si c'est possible, fais venir deux Témoins."

Fospes grogna mais dit à un de ses fils qui avait assisté à l'entretien d'aller s'informer. Lequel revint peu après avec deux Témoins.

"Le Réguleur dit que ce n'est jamais arrivé avant mais qu'aucune règle ne l'interdit. Alors je suis passé prendre les deux Témoins Officiels."

Embêté, Fospes acquiesça mais fit le contrat avec Mar.

Puis Mar dit : "Je te conduis, mais fais venir les Armés et ces deux Témoins."

"Les Armés suffiront..."

"Non non, je veux aussi les Témoins."

"Oh, d'accord. Passons chercher des Armés, alors. Cette histoire finira-t-elle jamais ?"

Ils partirent avec une suite de six Armés. Mar se rappelait bien la route mais il prolongea le trajet en feignant de chercher. Fospes était de plus en plus nerveux. Enfin ils arrivèrent devant la maison de Dortzem.

"Il est dans cette maison." Dit Mar.

"Là dedans ? Chez Dortzem ? Ce n'est pas possible !"

"Je te dis que si. Tu veux vérifier ?"

"Mais s'il n'y était pas ce serait une offense à mon collègue qui me coûterait cher !"

Pendant ce temps Basym Dortzem était apparu à la porte, il fit mine de rentrer, stupéfait à la vue des Armés et de Fospes, mais il se figea sur le seuil.

"Ohé, Fospes, que se passe-t-il ?" il demanda, le sourire forcé.

"Oh... rien..."

Mar prit alors la parole : "Dortzem, je t'accuse d'avoir volé cette nuit un scalpel en métal chez Fospes !"

Dortzem était nerveux mais se contrôlait bien et il sortit avec un petit rire presque convainquant : "Mais qui est ce fou, Fospes, un ami à toi ?"

"Non non..." s'empressa de répondre le Curateur.

"Ne nie pas, Dortzem. C'était toi. Tu portais une tunique avec un cordon comme ceinture et tu avais un linge sur le visage."

Dortzem était de plus en plus nerveux.

Mar insista : "Si j'ai tort, je paierai pour cette offense, mais je demande qu'on contrôle ta maison !"

Dortem rit encore, mais son rire était encore plus nerveux : "Allons, laissons tomber, on ne peut pas punir un fou."

Mar se sentit en danger. Il devait bluffer mais faire que l'autre se découvre : "Il y a des preuves. Tu te souviens que tu craignais d'être suivi ou vu ? Et bien plusieurs personnes t'ont vu. Inutile de nier. Et puis je sais où tu as caché le scalpel."

Il devait l'épouvanter. Alors il actionna l'anneau laser et coupa la corniche en bois de la porte. Laquelle tomba soudain dans un grand fracas. Dortzem sauta dehors et se mit à courir, épouvanté.

"Arrêtez-le !" cria Mar.

Les Armés le rattrapèrent.

Mar ajouta à haute voix, pour se faire entendre dans le chahut : "Un innocent ne s'échappe pas !"

Fospes était désorienté. Dortzem criait des phrases incohérentes.

Une femme apparut à la porte et se précipita sur Dortzem, tenu ferme par les Armés, et le prit dans ses bras en lui criant : "Je t'avais dit de ne pas le faire, je t'avais dit de ne pas prendre ce risque pour ce petit bout de métal qu'en plus tu ne pouvais même pas utiliser ici !"

A ce moment Fospes réagit : "Entrez et cherchez mon scalpel !" ordonna-t-il aux Armés.

Deux d'entre eux entrèrent suivis par Mar et les deux Témoins. La première pièce s'ouvrait sur d'autres, dont l'une était le laboratoire du Curateur. Mar y entra en suivant les autres. Sur une petite table haute brillait un scalpel très effilé.

"Le voilà !" dit Mar. Puis il se tourna vers les témoins : "Je prends possession de cette maison."

Les témoins approuvèrent et ajoutèrent : "Avec tout ce qu'elle contient."

"Exceptés le scalpel et les personnes." répliqua Mar en souriant.

En son for intérieur il pensa que la fortune l'avait vraiment aidé. Le voleur et sa compagne n'avaient pas d'enfants et furent chassés de la ville avec juste ce qu'ils portaient sur eux, comme le voulait la règle. Mar invita Fospes à entrer.

"Et voici ton scalpel. Je t'offre aussi tout ce qui est dans le laboratoire. Ça ne me servirait à rien alors que toi tu sais quoi en faire. Je te prie juste de me faire deux faveurs."

"Dis-moi quoi, Libre."

"Je ne suis plus un Libre, mais un citoyen comme toi. Mon nom est Mar Swooney. Quand tu enverras chercher le contenu de ce laboratoire, envoie-moi aussi s'il te plait un Artisan pour réparer la porte et faire d'autres petits travaux. Puis demain envoie quelqu'un qui m'indique le chemin pour aller au lieu de mon nouveau travail. Veux-tu bien faire cela pour moi ?"

Fospes avait regardé autour de lui et rapidement évalué le contenu de la pièce : "Volontiers. Et... vraiment, tu me donnes tout cela ?"

"Oui, après tout moi j'y ai déjà gagné un travail et une grande maison !"

Fospes le regarda en l'étudiant : "Voudrais-tu m'expliquer comment tu as fait ?"

"Et bien, je ne le sais pas non plus... ça a été comme... un rêve où j'ai tout vu. D'habitude les rêves diffèrent de la réalité mais quelque chose m'a dit de me fier à celui-là. Peut-être le troisième œil, comme tu dis... je ne saurais pas t'expliquer mieux..."

Fospes acquiesça gravement : "Certains ont le don des rêves. Il est certain que tu as pris des risques."

"Et oui." Conclut Mar tranquillement.

Ils se quittèrent. Mar, à présent seul, fit rapidement le tour de la maison et trouva un coffret avec beaucoup d'argent. Peu après une voix appela à la porte. C'était un des fils de Fospes avec trois hommes.

"L'Artisan va arriver bientôt. Pouvons-nous commencer à prendre..."

"Bien sûr, entrez."

A quatre ils ramassèrent rapidement outils, douilles, vilebrequins, boîtes, mortiers et fioles, les empaquetèrent et s'en allèrent, chargés. Sur le pas de la porte le fils Fospes se retourna.

"Ma mère demande si ce soir tu veux venir chez nous partager notre repas..."

Mar remercia et accepta. Plus tard arriva l'Artisan. Mar lui demanda de réparer et renforcer la porte et de vérifier la fermeture de toutes les sorties. Il demanda encore de retirer la tablette de l'ancien propriétaire et d'en faire faire une nouvelle.

"Que doit-on y écrire ?"

"Mon nom : Mar Swooney."

"Et comme occupation ?"

"Et bien... voyons... fais écrire : Penseur."

"Penseur ? Quel travail est-ce là ?"

"Un nouveau travail."

"D'accord, je ferai comme tu dis."

L'Artisan regarda longuement d'un air perplexe les gonds en bois tranchés net, vérifia toutes les portes et fenêtres et s'en alla. Peu après il revint avec un aide et se mit au travail. Il changea aussi le système de fermeture de toutes les portes extérieures et en expliqua le fonctionnement à Mar.

Quand il fut seul à nouveau, Mar fit un autre tour de la maison. De petites adaptations pourraient en faire une bonne base pour ses hommes quand il aurait commencé à organiser l'arrivée des volontaires des cellules spéciales. Puis il alla à la porte de la ville.

"Maintenant je peux entrer et sortir quand je veux, n'est-ce pas ?"

"Oui, mais tu dois faire noter ton nom sur les registres de la ville."

"Et comment fait-on ?"

"Va chez le Listeur avec deux citoyens de différentes familles qui te connaissent et fais-toi enregistrer."

Mar alla chez Fospes. Puis avec un de ses fils et l'assistant de son nouvel employeur il alla chez le Listeur et le nom de Mar fut inscrit parmi ceux des habitants de la ville. Il demanda s'il pouvait aussi faire inscrire le nom de quelques uns de ses amis.

"Ça dépend, en ce moment il manque cent vingt sept noms avant la clôture. Si quand tes amis arrivent ils sont présentés par deux citoyens et s'il reste de la place, tu pourras les enregistrer."

"C'est quoi, la clôture ?"

"La ville ne peut pas dépasser les dix mille citoyens, les petits compris, sous peine de malédiction. Comment peux tu ignorer ces choses ?"

"Oh je le savais, mais ailleurs on utilise d'autres termes..." expliqua Mar.

Ce chiffre revenait. On aurait dit une espèce de superstition très répandue.

Le lendemain Mar se présenta chez le volumiste Oskol pour prendre son travail. Le rez-de-chaussée était entièrement occupé par le laboratoire. Dans une première pièce on coupait de grandes feuilles de vrai papier fait à la main en longues bandes qu'on pliait près en accordéon, pendant que d'autres taillaient de tablettes en bois et d'autres encore des rubans colorés. Une deuxième pièce abritait les broyeurs d'encres et les tailleurs de divers bâtonnets pour écrire ou dessiner. Dans une troisième pièce, plus grande, huit scribes et un dicteur faisaient la copie des livres sur des accordéons en papier de divers types et formats.

Puis dans une autre pièce on collait sur la première et la dernière page de l'accordéon les tablettes en bois avec les rubans comme couverture et page de fin du livre en les annotant. Sur une des tablettes on collait une bande de papier avec le titre puis on enveloppait le tout dans une grande feuille de papier où on écrivait encore le titre. Dans une dernière pièce qui faisait aussi entrée, se trouvait Oskol et un de ses fils pour les contacts avec les clients et les fournisseurs. Mar vit qu'il y avait beaucoup de livres de récits, mais aussi certains de poésie, de chroniques, de chants. Il n'en vit aucun technique ou d'enseignement.

Il ne s'y connaissait pas en livres, mais ce qu'il avait vu lui semblait très beau et bien fait. Il en avait vu certains sur Terre, à la Bibliothèque de l'Université, d'antiques œuvres rares, vieilles de plus de cinq cents ou mille ans. Mais ils n'étaient pas écrits à la main et ils étaient paginés et reliés différemment. Il savait que ces livres antiques avaient été faits par des machines spécialisées, mais il ignorait lesquelles et comment. Il prit note de demander au noyau de recherche de la Garnison d'étudier aussi le problème de la production de livres.

Oskol, pour commencer, le mit à la préparation des encres. Elles étaient faites du mélange de diverses matières, broyées en très fines poudres obtenues en meulant certaines pierres colorées et le suc de racines. Les baies donnaient un solvant liquide, les poudres donnaient couleur et consistance, les sucs servaient à sécher et fixer. Le tout était longuement amalgamé, puis mis dans des bocaux en céramique bien fermés.

Mar fit ce travail pendant près d'un mois local et dans son temps libre il se promenait dans la ville pour se rendre compte de son organisation et de son fonctionnement. Dans cette ville aussi le château avait un certain poids dans les décision, mais les charges de Châtelain et de Réguleur de la ville étaient séparées.

Mar avait obtenu l'autorisation d'amarrer sa barque à un des quelques appontements publics et avait emporté dans sa nouvelle maison la ceinture anti-gravité et le micro-espion. Il utilisait souvent ce dernier la nuit, surtout pour étudier le château. Parfois il avait la tentation de le faire entrer par une porte ou une fenêtre pour voir aussi comment la vie se passait dedans. Mais il eut peur que la micro-espion puisse être vu, et plus encore pris, avec toutes les conséquence de la découverte qu'il y avait sur Boar un appareil si sophistiqué, clairement introduit de dehors, et cette peur l'en dissuada.

Au travail Mar était passé à la reliure des livres finis et maintenant il gagnait quatre grains par jour. Parfois il avait essayé de donner quelque conseil pour apporter des améliorations, mais à chaque fois Oskol avait répondu avec dédain que ce n'était certes pas au dernier venu de pouvoir faire des suggestions.

Les employés n'aimaient pas beaucoup Oskol à cause de son caractère hautain et despotique, même s'ils estimaient son expertise. Les plus jeunes surtout se lièrent avec Mar, peut-être bien à cause de la fascination de l'étranger, mais aussi à cause de son esprit libre d'homme en dehors du système.

Un autre mois passa, Mar démissionna et prit congé des quelques amis qu'il s'était faits. Il ferma la maison avec soin, prit sa barque et partit. Il avait avec lui tout l'argent gagné et l'argent trouvé dans la maison, quelques livres d'Oskol qu'il avait achetés, et d'autres fournitures qu'il lui semblait intéressant de faire étudier par le noyau de recherche de la Garnison.

Il partit l'après-midi pour atteindre les écueils le soir. Là il prit le sous-époux n et retourna à Port-Escale.

Il trouva Gaïthé et Galéty en plein travail. Ils avaient déjà construit deux marroues et fabriquaient la troisième. Ils les avaient essayées de nuit, pour ne pas être vus, et elles marchaient assez bien. Gaïthé était amusée et Galéty se croyait au paradis. Mar leur remit tout l'argent qu'il avait avec lui, puis prit Gaïthé à part.

"Comment ça va ?"

"Très bien. Le travail avance bien, tu as vu. Le vieux est enthousiaste et on a l'intention de faire trois autres prototypes en les améliorant un peu. Puis le vieux et moi nous ferons voir en ville, de jour, avec les marroues et on commencera à les vendre. Nous pensons fixer le prix autour de cinq clous pièce."

"Eh, mais il faut que tu retournes à la Garnison avec moi..."

"Et bien, pardon, mais si tu m'y autorises, je voudrais rester ici encore un peu. Le vieux a besoin d'aide et..."

"Ça peut se faire, si tu es bien ici."

"Au début pas tellement. Tu sais, l'hygiène est précaire ici, pas de commodités ni... rien. Et pourtant ça me plait."

"Tant mieux. Et avec les Armés, comment ça a été ?"

"Nudju, qui s'appelle désormais Walpek Bolyn, a accepté de me donner de conseils. De temps en temps on se voit hors de la ville et il m'explique et m'apprend bien des choses. Il dit que je devrais être en mesure de participer aux concours d'ici quelques mois..."

"Si tu rentrais avec moi, tu pourrais expliquer aux autres comment se préparer..."

"Pour l'instant je pourrais enregistrer sur ton bracelet ce que j'ai appris puis, quand je serai prête, je pourrais aller un peu à la Garnison."

Mar accepta. Puis il rentra seul à la Garnison. Pendant le voyage il ne fit que penser à Njeiry. Si les choses devaient mal tourner, si ses choix s'avéraient mauvais, s'ils le découvraient en somme, il pourrait se réfugier avec ses plus chers amis sur Boar, à Port-Escale ou à Cité-close.

Quoi qu'il en soit la partie continuait et lui plaçait ses pierres avec grand soin.


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