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histoire originale par Andrej Koymasky


pin LE DEUXIEME LIVRE
DE MAR SWOONEY
CHAPITRE 10
LA DEUXIÈME SORTIE

Mar reçut confirmation du Grand Commandant Général que ses conditions étaient acceptées et fut informé que nefs, satellites supplémentaires et contingents d'Agents n'arriveraient sur Ross que d'ici entre trois et quatre mois au plus.

Après avoir informé les siens sur Quaryel des diverses rencontres faites et des nouvelles du contingent complémentaire, il alla sur Ross avec Njeiry. Là il convoqua aussitôt tous les ex chefs de cellules, c'est à dire les officiers et sous-officiers, les seuls à être au courant de ses voyages sur Boar.

Il les informa de la prochaine arrivée sur Ross des Agents et leur demanda de préparer les esprits des hommes de la Garnison. Il expliqua les conditions qu'il avait mises. Il leur dit qu'il fallait recommencer à organiser des cellules secrètes parmi les nouveaux arrivants, toujours en le tenant lui et les officiers supérieurs en dehors, de façon à en attirer autant que possible dans le camp des Familles.

Par ailleurs, il fallait faire en sorte qu'aucun des Agents ne puisse avoir même un vague soupçon sur ses voyages sur Boar. Pour commencer, il fit transférer dans sa Résidence la salle des alarmes des entrées secrètes. Puis il alla inspecter le petit port du sous-époux n. Une petite grotte y avait été creusée, à moitié immergée, sur le flanc d'une des montagnes de l'île qui tombait à pic dans la mer, creusant un tunnel à cinquante mètres de profondeur qui conduisait en pleine mer.

Dans la grotte souterraine avait été monté un transmen à pile atomique autonome avec un terminal dans un des tunnels précédemment creusés. De l'autre côté du mur de force fut installé un autre transmen relié à la Résidence. De sorte qu'il était possible d'aller de la Résidence au submersible sans faire un seul pas à découvert sur l'île. Mar félicita ses hommes pour ce travail.

Enfin, il rencontra le groupe de volontaires qui s'étaient entraînés selon ses ordres pour éventuellement l'accompagner sur Boar. Ils étaient dix soldats, tous avaient été contrôlés avec le gaz et le sérum de vérité, et tous avaient été trouvés absolument sûrs.

Mar décida de les muter à la Résidence comme personnel fixe. Cela leur permettrait de poursuivre leur entraînement même après l'arrivée des Agents, sans être vus. Aussi fit-il creuser, sous les jardins de la Résidence, quelques salles secrètes à utiliser comme gymnase, laboratoires et salles d'archives et pouvoir continuer à travailler à l'abri des regards inopportuns. Le tout devait être prêt avant trois mois, c'est à dire avant l'arrivée du contingent de l'UPO.

Parmi les volontaires, Mar en choisit un à qui il proposa de tenter une première expérience. Il serait lâché sur Boar comme prisonnier. Mar irait au village des Accueilleurs pour l'achter. Le soldat, une jeune femme qui s'appelait Gaïthé Lojen, accepta avec enthousiasme. Mar lui donna des instructions pour que, pendant la fête de l'accueil elle gagne peu de points dans toutes les épreuves mais un peu plus dans celle de force physique, sans exagérer quand même pour que personne n'ait de soupçons.

Il lui donna en particulier des instructions pour la "nuit". En effet, Mar se présenterait au village habillé en Artisan pour chercher une amante-assistante. Gaïthé commença aussitôt à se préparer avec les notes prises par Mar. Puis Mar se plongea dans l'étude de la carte de Boar et, avec Njeiry il dessina un projet de voyage.

Enfin il se prépara au départ. Il se rendit en transmen au tunnel de sortie, avec son époux , puis seul à la grotte du submersible. Là, avec son nouveau "talisman", il fit quelques essais de télécommande pour immerger et faire faire surface au sous-époux n et y accrocher et en détacher la barque équipée. Puis il entra dans le sous-époux n et partit.

Il voyagea en plongée près de douze heures, en vérifiant de temps en temps en surface la présence éventuelle de barques ou d'autres navires. Il en rencontra deux et les observa de près sans être vu. Il faisait déjà presque nuit quand il atteignit un îlot au large de Port-Escale, le port où il avait acheté la barque. Il vérifia encore l'absence de bateaux en faisant sortir un espion volant et il s'assura aussi qu'il n'y avait personne sur la rive ou au voisinage.

Puis il fit surface, libéra la barque et y transféra nourritures, vêtements et biens à vendre puis, avec la télécommande, il fit plonger le sous-époux n. Il rama jusqu'à la rive, tira la barque au sec et la renversa pour se faire un abri pour la nuit. Sous la barque le propulseur était invisible pour un œil non expert : ils l'avaient bien caché dans la quille centrale et ils avaient caché sa buse de sortie par une pièce mobile.

Une des plaques de son bracelet était un réveil qu'il régla de façon à être réveillé à l'aube. Puis il se coucha pour dormir tranquille. Il commençait assurément pour ce deuxième voyage dans des conditions bien meilleures que le premier.

Au matin il se leva et s'habilla du pagne et de la tunique bleue qu'il avait à la fin du premier voyage. Il remit toutes ses affaires dans la barque, la poussa à l'eau et se mit à ramer. A la moitié de la matinée il était proche du rivage de Port-Escale. Il rama pour longer la rive jusqu'à trouver la plage des charpentiers.

Il retrouva l'amarre marquée "Galéty Etoh". La barque à voile y était encore attachée avec trois nouvelles petites barques de divers modèles. Il poussa sa propre barque jusqu'à la rive, la mit au sec et chercha du regard le vieux Galéty. Il ne le vit pas et s'informa sur lui. On lui dit qu'il était chez lui. Il traversa la plage, alla à la cabane des Galéty et se présenta à la porte.

"Goumonin, Galéty. Je peux entrer ?"

"Qui es-tu ?"

"Tu te souviens de moi ?"

Galéty approcha de la porte et le regarda en plissant les yeux : "Non. Qui es-tu ?" demanda-t-il encore.

"Il y a quelques mois, un ami et moi t'avons acheté une barque et tu nous as appris à l'utiliser et à rester en surface... tu te souviens maintenant ?"

Le vieil homme semblait méfiant : "Oui... la barque a un problème ?"

"Au contraire, elle est parfaite..."

"Et alors ?"

"Je peux entrer ? Je voudrais te parler..."

"Entre."

La maison était encore plus pauvre et dépouillée qu'à son passage précédent, si c'était possible. Une cloison avait disparu ainsi que divers bibelots et ustensiles.

"Comment ça va, Galéty ?"

Le vieil homme regarda autour de lui : "ça ne se voit pas ?"

"Oui, plutôt mal, semble-t-il... tu ne vends pas ?"

"Trop peu. J'arrive à la fin, maintenant. Mais toi, que veux-tu ?"

"Plusieurs choses. Pour commencer ton hospitalité. Je te paierai, bien entendu. Tu veux bien ?"

"Ça peut se faire, si tu te contentes de ce trou."

"Alors, aide-moi à décharger la barque. Puis je te dirai le reste."

Ils déchargèrent la barque et portèrent à la cabane la nourriture, les biens et les outils de Mar.

"J'ai faim. Tu veux partager ma nourriture ?" demanda Mar.

Le vieux ne répondit pas mais il prit deux écuelles et les posa sur une espèce de vieille table. Mar les remplit et en poussa une vers l'homme. Ils mangèrent en silence, puis le vieil homme les lava. Mar ouvrit un de ses paquets.

"Je dois vendre ces affaires et faire des achats. As-tu idée de comment je peux faire ?"

"Tu peux aller à la place du marché et échanger tes biens avec des Marchands ou les leur vendre."

"Ça ne me va pas... Ne puis-je pas le vendre directement à d'autres ?"

"Si, bien sûr."

"Je pourrais payer un étal au marché et y exposer ma marchandise, non ?"

"Non. Les Armés ne le permettraient pas. Si un étranger vendait sur la place, les Marchands en représailles ne reviendraient plus à Port-Escale et ce serait un grand mal pour nous."

"Ecoute, si tu m'aides à vendre ces affaires, je te donne dix pour cent de la recette. Tu es d'accord ?"

"On peut essayer."

"Alors allons-y."

Ils prirent les marchandises et s'éloignèrent à pas rapides dans le dédale des ruelles de la ville. Peu à peu les maisons devenaient plus belles et plus grandes. Ils débouchèrent sur une place concave avec des files de bancs de pierre tout autour et un piédestal hexagonal en pierre au centre. D'un côté de la place, sous une véranda, mangeait un groupe d'Artistes.

"C'est la place des spectacles ?" demanda Mar.

"Maintenant oui. Avant, quand j'étais petit, c'était encore la place du Conseil des Métiers. Puis ils ont construit une maison pour le Conseil et depuis la place sert aux fêtes et aux spectacles."

Ils approchèrent des Artistes et ils arrivèrent à placer une partie des articles pour un total d'un poids et d'un grain.

Avant de les quitter, Mar demanda : "Vous connaissez un masquier appelé Guzlek ?"

"Guzlek comment ?"

"Je ne me souviens pas. Il est jeune et il y a quelques mois il est passé par ici."

Tous firent non de la tête : "S'il y avait aussi un masquier dans notre groupe, peut-être qu'il le connaîtrait..."

Mar et le charpentier prirent congé et Galéty l'emmena chez un riche Artisan. Là ils récoltèrent cinq clous et cinq grains. Ils continuèrent leur tournée jusqu'à ce que Mar ait presque tout vendu : après avoir payé son pourcentage à Galéty, il lui restait six poids, sept clous et huit grains. Il offrit au charpentier ce qu'il n'était pas arrivé à vendre. Puis il acheta au marché deux habits d'artisan et quelques vieux habits fantaisie qui pouvaient le faire passer pour un Libre.

"Bientôt je devrai te quitter, Galéty."

"Combien as-tu dépensé pour ces habits ?"

"Neuf clous et deux grains."

"Tu t'es fait avoir !" bougonna-t-il.

"Patience. Ecoute, je dois m'en aller maintenant, je te l'ai dit. L'argent que je t'ai donné te suffira pour un temps, mais après..."

"Oh, après on verra."

"Non, j'ai une idée. Tu es adroit au travail du bois. J'ai en tête un machin que tu pourrais construire et bien vendre."

"Un machin ? Ce n'est pas une barque ?"

"Non."

"Mais je ne sais construire que des barques, je n'ai rien fait d'autre de toute ma vie."

"Tu peux essayer de changer..."

"Je ne sais pas. A mon âge... Mais de quoi s'agit-il ?"

Mar prit un éclat de bois et se mit à dessiner sur le sol en terre battue de la cabane.

"Ceci est une roue. Tu en as déjà construit ?"

"Non, mais je pourrais essayer."

"Voilà, tu vois, elle est faite d'un anneau externe fait de six petits bouts encastrés tenus chacun par trois petits bâtons qui s'enfilent dans le cylindre central..." et il continua à expliquer le principe de l'antique bicycle en bois à pousser à la force des pieds. Il conclut en disant : "Avec ce machin on peut courir plus vite qu'à pieds, en se fatigant moins et aussi transporter du poids."

Le vieux Galéty regardait fasciné : "Ça peut marcher, oui, ça peut marcher... Mais qui es-tu, un Mécanicien ou un Shentiste ?"

"Aucun des deux, mais peut-être un peu des deux."

"Pourquoi me révèles-tu un secret si... utile ?"

"Je veux que tu apprennes à en construire et que tu en vendes beaucoup, que tu te construises une nouvelle maison et un beau laboratoire dans un meilleur coin de la ville, que tu choisisses de bons employés."

"Oui, mais que me demandes-tu, en échange ?"

"Deux de ces machins quand tu sauras bien les faire, et que tu me reçoives, moi et les miens, chaque fois qu'on passera par Port-Escale."

"Plus que deux même, si tu veux. J'espère vraiment arriver et si ça marche, je l'appellerai marroue en ton honneur. Oh, Mar, tu m'as donné une raison de vivre ! Et souviens-toi, ma maison est ta maison, quoi qu'il advienne."

Quand Mar voulut partir, Galéty l'accompagna à la plage, l'aida à installer les affaires dans sa barque et à la pousser à l'eau. Ils prirent congé et Mar rama jusqu'à l'îlot, où il attendit la nuit. Il ouvrit une plaque de son bracelet et vérifia la date : dans deux jours Gaïthé serait envoyée au village des Accueilleurs et dans trois elle serait vendue aux enchères.

La nuit tombée il fit émerger son sous-époux n, y transféra ses affaires, y attacha la barque, entra et immergea. Il dormit en immersion à trois cents mètres de profondeur. Le lendemain il navigua jusqu'à la grotte. Il se transféra à la Résidence et laissa quelques pièces des trois différentes valeurs pour qu'elles soient analysées et qu'on en fabrique d'autres, identiques. Il discuta un peu avec Njeiry et quand on l'informa que Gaïthé était entrée sur Boar comme exilée, il repartit.

Le lendemain il se présenta au village comme acquéreur, vêtu en Artisan. Entre temps Gaïthé avait été "hôte" au village. La veille elle avait participé à la fête et aux concours. Selon les instructions de Mar elle avait joué la brave sotte. Elle avait agacé tous les homme qui passaient à sa portée et n'avait obtenu que deux points aux jeux d'astuce et d'intelligence. Elle avait mal dansé mais elle en avait encore profité pour mettre la main sur tout homme passant près d'elle. Elle avait eu vingt trois points au concours d'habilité et de dextérité. Elle avait mangé et bu avec joie et s'était placée seconde aux concours de force et de résistance en gagnant bien dix-neuf points, se plaçant ainsi dix-huitième sur les vingt "hôtes".

Quand il l'emmenèrent à la maison et lui offrirent de la compagnie pour la nuit, elle choisit tous les fils et ce fut toute la nuit une incroyable sarabande, jusqu'à ce qu'ils s'endorment épuisés. Elle se réveilla attachée, protesta faiblement et insulta ses partenaires de la nuit puis s'enferma dans un sombre mutisme.

Pendant ce temps Mar était arrivé à la porte du village, encore fermée. Il y avait déjà une petite foule rassemblée pour attendre. Il ne reconnut aucun des acquéreurs présents à l'époque de sa "vente". En cas de question, il avait préparé une histoire, mais chacun ne parlait qu'à ses compagnons de voyage et il fut ignoré de tous. Peu après la porte fut ouverte.

Mar fit en sorte de se trouver au milieu du groupe des acquéreurs pour pouvoir observer le comportement des autres. Il reconnut le Chef élu qui ne sembla pas faire attention à lui.

Une fois sur la place ils s'assirent tous par terre, sauf le Chef qui commença : "Goumonin les amis, et bienvenue. Vous avez de la chance, cette fois nous avons un bon groupe d'exemplaires bien assortis. Nous sommes comme d'habitude à votre disposition pour les informations préliminaires et si à un moment vous avez soif, il y aura des amphores sous l'arbre : elles ont été bien lavées et l'eau est claire et fraîche."

Mar regarda autour de lui. Autour de la place se pressaient presque tous les membres du village. Il chercha les Kaber. Peu après il arriva à voir Fabe. Puis, d'un autre côté, il vit le reste de la famille. Quand le chef siffla le signal, tous ceux qui avaient un "hôte" s'approchèrent des acquéreurs assis.

L'un d'eux approcha de Mar : "Artisan, j'ai peut-être ce qu'il te faut."

"Dis voir."

"C'est un homme mûr, expert au travail à la main, il était réparateur d'appareils. Il a gagné dix, dix-sept, dix. Ses notes ne sont pas exceptionnelles, mais..."

"Non, je ne crois pas... je cherche quelqu'un de très fort et de très brave la nuit."

"Je comprends. Alors je t'envoie Nemi qui a peut-être quelque chose qui te conviendrait." Et il s'éloigna.

Il en arrivait un autre et Mar pensait se lever et aller voir Fabe, mais il avait remarqué qu'aucun acquéreur ne bougeait de sa place, alors il se retint.

L'Accueilleur s'approcha et s'accroupit devant lui : "Goumonin, Artisan. Il faut que tu viennes voir mon hôte. Un jeune hôte mais expert... Quelle est ta spécialité ?"

Mar improvisa : "Je suis charpentier."

"Oui, ça peut aller. Mon hôte était faiseur de scène et sait travailler le bois. Ses points ont été huit, vingt, dix..."

"Mais... je ne sais pas... comment était ton hôte, cette nuit ?"

"Parfait, plein de fougue !"

"C'est une femme ?"

"Non, un homme."

"Je ne suis pas intéressé, alors."

"Je comprends. Peut-être qu'alors Tuchim a quelque chose pour toi." Et il se leva pour s'en aller.

Mar le retint : "Tu peux envoyer Fabe ici ?"

"Fabe ? Mais son hôte ne peut faire l'affaire que d'un Artiste, si je me souviens bien, et c'est un homme. Ça ne t'ira pas."

"Peu importe, je voudrais juste lui parler."

"Comme tu veux. Attends."

Il partit vers Fabe, lui dit quelque chose et tendit le doigt vers Mar. Le jeune homme se tourna et le regarda, vaguement surpris, mais il approcha.

"Gumonin, Artisan... Je ne crois pas avoir l'hôte qu'il te faut..."

"Assieds-toi un instant avec moi, Fabe."

S'entendant appeler par son nom, Fabe le regarda mieux, en s'accroupissant : "Tu me connais ?"

"Oui, et toi aussi tu devrais me reconnaître."

"Peut-être as-tu fait une mauvaise affaire avec ma famille ?"

"Non, je dirais plutôt que ta famille a fait de bonnes affaires avec moi."

"Je ne comprends pas..."

"Je vois que tu es adulte maintenant, et que tu as déjà joué de ton tambour."

"Oui, depuis quatre mois. Mais qui es-tu ?"

"Mon nom ne te dirait pas grand chose, avec tous les gens qui passent ici. Avant que tu ne joues de ton tambour, je crois que tu venais juste de le commencer, j'ai été votre hôte. Vous avez bien gagné avec moi. Un Shentiste bleu a bien payé 2, 1, 4 pour moi."

"Mais oui, je me souviens maintenant ! Tu n'as pas l'air différent, d'ailleurs. Maintenant tu es acquéreur, ça veut dire que tu as eu de la chance."

Mar était stupéfait du naturel avec lequel Fabe le traitait, comme si lui-même n'avait pas contribué à en faire une marchandise.

"Et toi, tu as déjà des enfants ?" lui demanda-t-il.

"Non, mais il y en a un qui arrive. Cette fois j'ai eu de la chance. C'est mon troisième hôte et il est parfait : il s'est placé cinquième. Mais je ne crois pas qu'il puisse t'intéresser..."

"Non, je ne crois pas. Je cherche une femme, jeune, très vivante au lit, je dis bien 'très', compris ? Mais aussi très forte et tranquille. Tu sais s'il y a ça dans le coin ?"

Fabe réfléchit un peu en fronçant les sourcils, puis il sourit et hocha la tête, ce qui fit onduler sa grande crinière : "Je crois bien que oui. Je t'envoie Pikol et Tuchim maintenant... et peut-être aussi Jorenye. Goumonin, Artisan !" dit-il en partant tranquille.

Peu après approcha un autre Accueilleur : "On me dit de venir te voir..."

"Qui es-tu ?"

"Je m'appelle Tuchim."

"Comment est ton hôte ?"

"Pas mal du tout. Elle a un beau corps, sain et robuste, bien fait. Elle n'est malheureusement ni très habile ni maligne, elle a eu six, huit, quinze... tu vois ce que ça veut dire. Mais elle n'est pas rebelle et la nuit, songe qu'elle a voulu deux de mes fils..."

"C'est une femme, n'est-ce pas ?"

"Oui, c'est une femme."

"Je viendrai la voir..."

Pendant qu'ils parlaient deux autres étaient arrivés et Mar promit qu'il irait aussi voir leur hôte. Les présentations continuaient et Otono vint pour saluer Mar.

"J'ai su par Fabe que tu étais ici. Je te trouve en pleine forme. Ah, tu dois me remercier de t'avoir bien vendu. Un Shentiste c'est l'idéal, je l'ai toujours dit, moi !"

Mar sourit, remercia, et demanda des nouvelles de la famille. Otono voulut à tout prix l'inviter à manger et appela le reste de la famille pour le saluer. Mar ne savait pas s'il était plus amusé ou déconcerté : ces gens n'avaient pas le moindre remord. C'était leur travail et ils le faisaient consciencieusement. Mar réfléchit sur l'extrême flexibilité de la conscience humaine !

Enfin commença le premier tour. L'hôte de Jorenye n'était pas Gaïthé ni celle de Tuchim. Mar était déjà un peu inquiet, mais il la trouva enfin chez Pikol. Gaïthé avait un magnifique air renfrogné. A son tour, Mar approcha du lit et palpa le corps de Gaïthé, en sentit la solidité puis, comme les autres, il lui retourna les paupières, lui souleva les lèvres et vérifia dents et gencives.

Gaïthé ne fit aucun signe ni mouvement. Puis Mar et les autres acquéreurs posèrent quelques questions pendant que Pikol et sa famille chantaient les louanges de leur hôte, surtout les quatre fils de la famille.

Mar retourna sur la place. Peu après y arriva aussi Pikol et Mar et les quatre autres acheteurs l'entourèrent. Pikol s'assit avec eux.

"Quel est le prix de base ?" demanda un Marchand.

Pikol les regarda : "Et bien, elle a vingt-quatre points en tout, elle est docile mais vive et forte tant au travail qu'au lit. Et elle a vraiment un corps désirable. Alors je demande qu'on commence à six clous et cinq grains."

Le Marchand haussa un sourcil : "Moi je propose quatre clous tout rond."

"Mais elle a passé la nuit avec mes quatre fils, qui sont jeunes et vigoureux, et elle les a épuisés tous les quatre. Et elle aurait voulu le faire aussi avec mon époux si elle ne s'était pas écroulée sous l'effet de la drogue ! Au moins six clous et un grain."

Le Mécanicien proposa : "Partons de quatre et cinq."

"Mais non, mais non. Soyez loyaux... Toi, Artiste, tu as déjà acheté chez moi et tu sais que je ne fais pas de tromperies. N'était-elle pas bonne celle que je t'ai vendue il y a un mois ?"

"Si, c'est pour ça que je suis revenu. Je propose cinq clous."

Mar écoutait attentif. Ils finirent par s'entendre tous sur la proposition de l'Artiste. Alors ils rentrèrent chez Pikol. Un des enfants sortit le damier et ils commencèrent les offres. Gaïthé était debout avec la classique corde au cou, pieds et mains liés.

Mar joua lourd et après six tour Gaïthé lui fut adjugée pour un poids et un clou. Il demanda de délier les pieds et les mains de sa nouvelle acquisition, salua et sortit avec elle du village.

A mi-voix il lui murmura : "Encore un peu de patience..."

Gaïthé acquiesça et garda son air renfrogné. Une fois sur la plage, Mar la détacha et lui fit mettre l'autre tunique d'Artisan qu'il avait prise. Ils prirent la barque et Mar se mit à ramer pour s'éloigner de la côte.

"Laisse-moi ramer un peu moi aussi, je suis toute ankylosée à force de rester ligotée sur ce lit."

"Comment te sens-tu, Gaïthé ?"

"Bien que j'y ai été préparée, pas vraiment bien. C'est surtout ce marathon nocturne qui a été pénible. Je ne veux plus de sexe pour au moins un mois !"

Mar rit : "Mais à part ça ?"

"On dirait un Curateur ! Eh, tu es malade, tu perds la vue, tu as le cancer à une jambe, ton cœur va mal, ton foie il faudrait le changer... mais à part ça, tout va bien, n'est-ce pas ?"

Mar rit encore : Au moins tu savais ce qui t'attendait. Pense aux autres, les pauvres gens !"

"Oui, j'y ai pensé. Mais eux n'ont pas reçu l'ordre de jouer les nymphomanes au lit !"

"Vraiment, tu ne me le pardonnes pas ?"

"Si, bien sûr, après tout c'est moi qui me suis portée volontaire et j'ai accepté de le faire. Mais c'est une chose de le décider à froid, c'est bien différent de le faire après. Et ces quatre là étaient infatigables... heureusement que la drogue m'a arrêtée !"

"Tu aurais pu mieux tomber, c'est vrai..."

"Mais pire aussi. Songe que pendant la fête j'ai vu une famille avec huit fils..." dit Gaïthé en riant. "Il n'y a qu'une chose que je ne peux pas avaler..."

"Et quoi donc ?"

"Tu ne m'a payée que la moitié de ce que tu as été vendu !"

Ils rirent tous deux. Ils se relayaient pour ramer et à leur arrivée aux écueils il faisait presque nuit. Le sous-époux n remonté, ils fixèrent la barque, embarquèrent les bagages, et plongèrent.

"Repose-toi, Gaïthé. Maintenant nous allons à Port-Escale où je te laisserai chez Galéty pour un mois. Tu l'aideras et tu feras les recherches sur les armés dont nous avons parlé. Moi j'essaierai d'accoster sur le continent vers le sud. D'ici environ un mois je passerai te reprendre et on rentrera sur Ross."

Ils arrivèrent en vue de Port-Escale, attendirent la nuit, cachèrent le sous-époux n et ramèrent jusqu'au rivage. Ils arrivèrent chez Galéty avant que le soleil se lève. La porte était fermée et Mar frappa fort, plusieurs fois. Peu après parvint de dedans la voix du vieil homme, pétrie de sommeil.

"Qui c'est ? Que voulez-vous ?"

"C'est Mar. Ouvre."

On entendit trafiquer, puis la porte s'ouvrit un petit peu.

"Ah, c'est toi ! Entre... entrez."

L'homme alluma une bougie. Mar lui présenta Gaïthé.

"C'est une... c'est une nouvelle que j'ai achetée au villages des Accueilleurs. Je voudrais la laisser là avec toi pour qu'elle t'aide et te tienne compagnie. Je crois qu'elle est apte à devenir une bonne Armée. Aussi j'aimerais que tu la mettes en contact avec ton fils Armé pour qu'il l'aide à se préparer pour le concours."

Galéty le regarda en secouant la tête : "Vraiment je ne te comprends pas : tu viens de l'acheter et tu veux aussitôt en faire une Armée et la perdre ? Quel sens cela peut-il avoir ?"

"J'ai certains projets... et avoir un ami chez les Armés peut m'être utile."

L'homme secoua encore la tête : "Qui entre chez les Armés est... perdu. Comme mon Nudju. Ce n'est plus mon fils, désormais. Une fois au château, il prend le nom du Clan et il n'a plus rien en commun avec son monde d'origine."

"Ne me dis pas que si tu demandais quelque chose à ton fils..."

"Et qui sait ? Il pourrait bien refuser. Je ne suis plus pour lui qu'un quelconque habitant de la ville. Mais je peux toujours essayer. Mon Nudju était un bon garçon et je pense qu'ils ne me l'ont pas trop changé. Mais viens plutôt voir. J'ai commencé à travailler à ton projet. J'ai déjà construit presque une demi-roue."

"Tu t'y retrouves dans ce nouveau travail ?"

"Bah, j'ai bien eu quelques difficultés, mais je pense y arriver. Regarde, là, tu vois ? Là je fais entrer les chevilles qui s'encastrent dans le bout suivant, ça c'est le cylindre central, mais je dois encore en forer l'axe... Ah, si j'avais de meilleur outils, plus adaptés... Ah, si j'arrivais à vendre encore quelques barques !"

"Ecoute, pour l'instant je dois partir en voyage. Si je peux, à mon retour, je te laisserai quelques clous, comme ça, au moins..."

"Ah non ! Je dois y arriver seul. Si cette jeune femme... comment as-tu dit qu'elle s'appelle ?"

"Gaïthé Lojen."

"C'est ça, si Gaïthé me donne un coup de main, je pourrai travailler mieux et plus vite."

"Rappelle-toi notre accord. J'ai aussi intérêt à ce que tu fasses un bon travail et je veux avoir un point d'appui chez toi."

"Ma maison est ta maison, tu le sais. Je ne sais pas qui tu es vraiment, mais pour sûr c'est Fidh qui t'envoie."

"Qui est ce Fidh ?"

"C'est le dieu des charpentiers, le Premier Charpentier. Les dieux étoiles, par jalousie, exilèrent sur Boar, et alors il apprit aux homme la charpenterie, pour qu'un jour ils puissent construire un navire qui vogue dans le ciel pour punir les autres dieux. Sauf qu'il est mort avant de pouvoir expliquer comment on devait faire. Mais sur son lit de mort il promit à tous les Charpentiers que de temps en temps il enverrait ses messagers pour nous aider. Tu sais, je me mettais à douter de la sincérité de la promesse de Fidh, mais je vois maintenant qu'il existe et qu'il s'occupe toujours de nous."

Mar sourit et fit non de la tête : "Ce n'est pas Fidh qui m'envoie. Mais il est certain qu'un jour les gens de Boar auront eux aussi des navires qui voguent entre les étoiles. Peut-être qui ni toi ni moi ne verrons ce jour, mais il viendra..."

"Et ce sera seulement nous, les Charpentiers, qui volerons !"

"Non, ça non. Ce seront tous les habitants de Boar qui pourront voler où ils voudront... du moins je l'espère."

Puis Mar prit Gaïthé à part : "Je crois que tu seras bien ici, en sécurité. Ne te montres pas trop, mais essaie de recueillir toutes les nouvelles que tu peux. Et chaque fois qu'il passe des Artistes à Port-Escale, informe-toi sur Chuik et si tu le trouves, veille à lui donner rendez-vous ici dans un mois. Bonne route, Gaïthé."

"Bonne route, Gouverneur."

"Non, souviens-toi qu'ici je ne suis que Mar, un ex labass des Shentistes, un peu Mécanicien, un peu Artisan, un peu Libre... mais juste Mar. N'utilise jamais ce mot sur Boar."

"D'accord."

Ils se quittèrent en milieu de matinée. Mar prit sa barque et alla lentement à l'endroit du submersible. Bien que le soleil se couche, il faisait encore clair. Il se déshabilla et nagea longtemps. Ce n'était pas un grand nageur mais il s'améliorait peu à peu. A la tombée de la nuit il regagna la barque, se sécha et mangea. La nature se colorait d'un voile violet, lilas et pervenche. Tout était plus rouge qu'un soir sur Terre, mais ressemblait beaucoup aux soirs de Quaryel, puisque les planètes avaient le même soleil.

Un vent léger se leva et il commençait à faire froid. Avec son bracelet enregistreur d'images il avait fait quelques prises du village des Accueilleurs et aussi de Port-Escale. Maintenant il prenait ce beau coucher de soleil. Lui vint en tête un poème pour Njeiry et il actionna aussi l'enregistreur de sons.

"Soleil couchant sur la mer déserte, quels lendemains radieux annonces-tu ?"

et il ajouta la dédicace : "A mon Nje qui me manque tant."

Il faisait nuit maintenant. Les lunes jaune et bleue ne s'étaient pas encore levées et la rouge était au premier quart. Il appela le sous-époux n et reprit son voyage. Peu après, à la lecture des instruments de bord, il calcula qu'il devait être au niveau du temple de Shent le Grand Mécanicien. Il remonta à dix mètres, fit sortir un espion volant et vit sur l'écran les falaises blanches. Après une brève recherche il trouva aussi le Temple. Il rappela l'espion, redescendit plus profond et poursuivit son voyage en vérifiant sur sa carte trois-D le parcours.

Il avait décidé de faire route vers l'estuaire d'un grand fleuve. Au nord il y avait des écueils qui semblaient être la fin de la cordillère blanche. Les centres habités les plus proches étaient une ville au bord du fleuve, importante, du moins selon les standards de Boar, à près de vingt kilomètres de la mer, et un village côtier à une trentaine de kilomètres au sud.

Le fleuve était large et peut-être navigable, mais certainement pas avec le submersible. En accostant de nuit avec la barque, il pourrait activer le propulseur et parcourir ces kilomètres sans fatigue. Mais il lui aurait fallu envoyer les espions volants en amont pour s'assurer que personne sur les berges ne puisse remarquer l'étrange vitesse de son moyen de transport. Peut-être serait-il prudent de ne pas faire dépasser à la barque la vitesse que pourrait avoir un bon rameur. Mais il suivit sa première idée et il faisait nuit noire quand il remonta le fleuve en restant bien au centre.


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