Le plasmateur d'intérieur s'annonça. Exactement une heure après le transmen sonna. Mar l'autorisa : il s'ouvrit et un type grand, fin et très jeune en sortit. Son 4C montrait qu'il était majeur, mais il n'avait pas l'air d'avoir plus de quinze ans s.u.
"Je suis Kétol ni Ayenzy, plasmateur d'intérieur. Le Gouverneur Swooney ?" demanda-t-il en regardant tour à tour Mar et Njeiry.
"C'est moi. Voici mon époux, Njeiry."
Ayenzy fit un pas en avant et s'inclina : "Je suis heureux de vous connaître. En quoi puis-je vous être utile?"
Njeiry fit un geste circulaire de la main : "Tout ceci serait à transformer, maison et jardin, au style gédozen naturaliste."
Ayenzy dit qu'il serait heureux d'accepter et ses yeux brillaient. Il avait des gestes et des expressions d'enfant, mais une élocution et une façon de s'exprimer d'adulte. Le contraste était agréable. Ils firent ensemble le tour pour voir les lieux. Ayenzy prenait rapidement des notes sur un bloc moléculaire.
Njeiry l'étudiait discrètement : il était élégant mais simple, il portait un kilt et une manteline tous deux en palpivel, des sandales une ceinture et un sac en lumifibres réglées à une luminescence à peine perceptible. Un discret fond de maquillage révélait son désir de faire bonne figure mais sans être trop voyant. Njeiry se dit qu'il y avait peut-être là une trace de manque d'assurance due sans doute à son jeune âge et que le traiter en adulte expert et mûr pouvait être une attitude habile pour gagner sa sympathie et son estime.
Ayenzy avait une expression sérieuse et professionnelle, mais on aurait dit qu'un sourire se cachait derrière son masque d'adulte. A un moment le garçon leur demanda combien de domestiques ils avaient engagés. Mar expliqua que venant d'arriver ils n'en avaient pas encore engagés et il dit qu'il cherchait deux ou trois personnes avec des contrats à termes, puisqu'ils allaient utiliser la maison très rarement et qu'ils ne pouvaient pas se permettre de dépenser trop. Ayenzy prit note de cela aussi, ce qui stupéfia Mar et Njeiry.
"Je vous prie d'excuser cette question peu délicate, mais... combien auriez-vous l'intention de dépenser ?"
Mar répondit qu'ils pensaient à une somme maximale d'une demi-obligation.
Ayenzy laissa échapper un "Dommage !" mais s'excusa aussitôt de sa gaffe, en rougissant.
Mar sourit : "Pourquoi crois-tu que c'est dommage ?"
Ayenzy sembla encore plus gêné, puis il dit : "Cette maison me plait, je la sens... j'avais en tête quelque chose de spécial, mais la dépense serait près du double..."
"Si on devait l'utiliser plus souvent, on n'hésiterait pas, mais comprends que..."
"Combien pensez-vous l'utiliser ?"
"Au plus un mois par ans et sans doute moins."
"Année standard ?"
"Non, année de Quaryel, c'est à dire..." dit Mar en prenant son 4C, il y mit une clé et calcula : "Une fois tous les neuf mois de Niukétol."
"Je comprends. C'est dommage qu'une si belle maison soit si peu utilisée. J'aurais voulu l'acheter, quand j'ai su qu'elle était en vente, mais j'étais encore un Jeune et... Oh, pardon !" dit-il en se rendant compte qu'il avait encore gaffé.
"De rien. Je suis désolé d'être arrivé avant toi." Dit Mar en souriant.
"Oh non, et puis sans doute que Wole, le Chef de Famille, ne m'aurait jamais autorisé à acheter cette maison là."
"Ah non ? Et pourquoi ?"
"Savez-vous pourquoi cette maison a été construite ?"
"J'ai entendu dire que c'était la maison de l'amant d'un Kétol, il y a près de deux siècles..."
"Exact. Notre Wole est un puritain et gare à celui d'entre nous dont on saurait ... qu'il suit les traces de cet ancêtre. Oh, je n'ai pas, moi, un amant dans chaque coin de la planète comme le constructeur de cette maison, mais... Enfin, excusez-moi, ce sont des sujets trop personnels et je vous ennuie."
Le cerveau de Mar tournait à fond pendant qu'ils continuaient à faire le tour de la maison pour décider de la décoration. Peu après Ayenzy dit qu'il reviendrait le lendemain à la même heure avec une première ébauche de projet. Ils le raccompagnèrent au transmen et prirent congé.
Quand ils furent seuls, Mar regarda Njeiry : "Mon amour, ne me dis pas que je suis un monstre, mais..."
"Je devrais ?"
"Pour l'instant non, mais quand je t'aurai dit ce qui me passe par la tête..."
"Je t'écoute alors..."
Mar lui dit son idée. D'après lui le garçon avait un amant qu'il avait des difficultés à retrouver sans que l'austère Wole ne le sache. Cet amant devait être l'obsession du garçon, au point qu'il avait dû se dire qu'il était dommage qu'il ne puisse pas utiliser lui cette maison pour ses rendez-vous amoureux, auxquels il aurait imaginé une décoration adaptée. Maintenant, s'ils arrivaient à ce que le garçon se dévoile un peu, suffisamment pour lui faire une certaine proposition... Njeiry l'écoutait avec attention.
Il finit par dire : "Ça pourrait marcher et ça nous permettrait d'avoir une maison toujours ouverte et quelqu'un de reconnaissant et plein de gratitude pour nous au Palais Kétol. Mais tu crois arriver à ce que ce soit lui qui fasse la proposition ?
"Si toi tu m'aides, oui. Viens qu'on prépare le scénario..."
Ils se mirent à travailler tous les deux, souvent en riant, à essayer les "scènes" et à corriger le tir. Ils préparèrent deux scripts, un au cas où l'amant d'Ayenzi serait un personnage important et l'autre pour si c'était une personne d'humble position.
Le lendemain, quand Ayenzy arriva, il commencèrent la "mise en scène" à son attention et usage. D'abord ils lui firent exposer son idée originale, "comme ça, juste pour l'entendre." Au fur et à mesure que le garçon l'exposait, ils se montrèrent enthousiastes, ce qui ne leur coûta pas, parce que l'idée était vraiment bonne. Le garçon s'emballa à tel point qu'il laissa échapper une expression du type : "Ensuite, moi j'aimerais avoir ici..."
Ils l'encouragèrent habilement et le firent parler et parler et parler. De temps en temps, Njeiry et Mar s'enlaçaient de bonheur, et de façon de moins en moins inhibée. A un moment ils dirent qu'ils commençaient à céder à la tentation, et qu'ils n'étaient pas loin de se décider à dépenser l'Obligation nécessaire.
Le garçon était radieux, comme d'ailleurs l'est toujours un plasmateur d'intérieur quand il arrive à faire complètement accepter son point de vue par un client.
Njeiry commença alors à dire qu'il était malheureux que quelque chose de si beau doive être utilisé si rarement... d'ailleurs il était impossible de laisser un jardin gédozen naturaliste sans soin de si longs mois, tout comme les autres parties vivantes de la maison... ils retrouveraient tout mort et desséché... S'ils avaient eu quelqu'ami sur Niuketol qui prenne soin de la maison en leur absence... mais ils ne connaissaient vraiment personne...
Mar changea vite de sujet en abordant la question des matières, des volumes et des couleurs. Pour l'instant il fallait juste jeter dans l'esprit d'Ayenzy la graine de l'idée. Puis Mar revint brièvement sur le sujet en disant qu'il était sans doute aussi pénible pour un plasmateur de voir sa propre œuvre se détériorer petit à petit... et il changea encore de sujet. La journée se passa ainsi et les suivantes aussi, où ils se revirent souvent.
Progressivement Ayenzy prit courage et proposa, vaguement d'abord, puis, subtilement encouragé, plus explicitement, de s'occuper de la maison en leur absence. Ils se dirent aussitôt enthousiasmés par l'idée.
C'était déjà le cinquième jour et ils n'avaient toujours pas embauché de personnel. Ils dirent au garçon qu'ils auraient aimé trouver une ou deux personnes de confiance qui sache bien entretenir la maison, même en leur absence, surtout quand elle était utilisée par Ayenzy. Ils le prièrent donc de les aider à trouver les bonnes personnes.
A certains mots et allusions, ils étaient presque certains que l'amant d'Ayenzy était un jeune d'humble condition et ils pensaient que le garçon allait en profiter. Et, en effet, Ayenzy offrit de payer lui-même les salaires, puisqu'après tout ils travailleraient plus pour lui que pour les maîtres de maison.
Le lendemain le jeune Kétol arriva avec deux frères qui pourraient prendre leur service dans la maison de Mar si lui et son époux étaient d'accord. Njeiry remarqua qu'un des frères semblait fuir le regard d'Ayenzy alors que l'autre au contraire le regardait souvent à la dérobée. Les deux frères s'appelaient Ilay et Nymy Treyve. L'amant du jeune Ketol devait être Ilay.
Njeiry, alors que personne ne pouvait l'entendre, s'approcha d'Ayenzy et lui dit à voix basse : "Ilay me plait, ça doit être un type bien, ça se voit tout de suite. Je suis content que vous puissiez vous retrouver tranquilles, ici."
Ayenzy sursauta, blêmit et dit d'une voix étrange :"Je... je ne... je ne comprends pas..."
Njeiry feignit la confusion : "Oh, pardon, je ne voulais pas... peut-être me suis-je trompé, mais il me semblait... j'espère ne pas t'avoir offensé... mais je suis un romantique et à te voir si content... Je te demande pardon."
Ayenzy rougit et fit non de la tête : "Non, tu as vu juste, inutile de nier désormais. Mais... ça se voit tellement ?" demanda-t-il, hésitant.
Njeiry sourit intérieurement mais répondit avec sérieux : "Non, je ne crois pas... et puis ici, entre quatre murs, quelle importance ? Vous êtes adultes tous les deux, vous avez droit à votre vie. Me pardonnes-tu, Ayenzy, de t'avoir mis dans l'embarras ?"
Le garçon sourit timidement, cherchant à retrouver son assurance : "Non, tu n'as pas à me demander pardon, au contraire. Tu sais, je n'ai pas su résister à la tentation de profiter de l'occasion qui se présentait à moi. En fait je n'aurais pas dû penser à utiliser votre maison pour mes rendez-vous à votre insu... Maintenant, comme vous le savez, je me sens moins coupable."
Njeiry, prenant l'air ingénu, lui dit : "Mais je ne sais pas si Mar a compris, si lui sait..."
Ayenzy parut perplexe, puis inquiet : "Ça pourrait lui déplaire, peut-être ?"
"Non, je ne crois pas, je le connais bien. Mais là, tu sais, je crois qu'il vaudrait mieux que ce soit toi qui le lui dises et pas moi. Je crois qu'il apprécierait beaucoup et que ça lui donnerait une raison de plus d'accepter."
"Mais... je ne sais pas... il est si difficile de dire certaines choses..."
"Non, tu verras, pas avec Mar. Ah, le voilà. Courage !" murmura Njeiry.
Et sans être vu, il fit à Mar un signe entendu.
Mar s'approcha d'eux et dit : "Très bien, alors maintenant nous avons aussi le personnel de maison. Quand pouvons-nous commencer les travaux ?"
Ayenzy sembla hésiter : "Et bien, demain même, mais avant, Gouverneur... Avant il faudrait clarifier certains points de nos accords..."
Mar parut surpris : "Mais le projet va bien, il est splendide..."
"Non, je parle du fait que j'utilise la maison en votre absence..."
"Il n'y a pas de problème. Si tu souhaites y inviter aussi tes amis, je n'y ai pas la moindre objection, je crois vraiment pouvoir te faire confiance, après tout tu es un Kétol, non ?"
"Si, bien sûr, mais... tu vois, le fait est que je... enfin, à propos des Treyve..."
"J'ai parlé avec eux et ils m'ont l'air de gens biens. Et de toute façon tu t'en es porté garant.
Ayenzy semblait perdu : "Voilà, Gouverneur Swooney..."
"Oh, appelle-moi par mon nom !"
"Oui, bien sûr, Gov... Mar. Mais avant je dois t'av... te dire quelque chose dont je ne sais pas si tu..."
"Et bien ?"
"Voilà... Ilay est mon... amant et je ne viendrai pas ici pour voir mes amis, mais seulement pour le retrouver..." dit-il d'un trait.
Ils se turent tous, puis Mar prit le garçon par un bras.
"C'est là tout le problème ? Du moment que tu es un hôte bienvenu dans ma maison, ta vie privée ne me regarde pas. Alors je n'y vois aucun problème."
Maintenant les yeux d'Ayenzy brillaient : "Merci, merci... voilà je... voudrais vous montrer ma reconnaissance... alors... la décoration ne vous coûtera que la matière et la main d'œuvre, et ce sera bien moins qu'une Obligation. On commence demain, d'accord ?"
Njeiry sourit en acquiesçant. Mar dit : "Oui, d'accord. Mais... il y a un problème. Ce sera un peu gênant pour moi de me faire servir par ton amant..."
"Non, au contraire, il sera heureux d'être à ta disposition... nous en avons déjà parlé tous les deux. Et maintenant que vous savez, ce sera encore plus facile pour lui..."
Et les travaux commencèrent. Ayenzy était souvent à la maison pour les diriger et les contrôler.
Mar voulait trouver la façon d'entrer en contact avec Kétol ni Wole. Il s'était fait décrire le Chef de Famille par Ayenzy de façon à en connaître un peu le caractère et savoir comment l'affronter.
Wole était quelqu'un d'austère, habitué à commander. Il dédaignait les dandys, les fainéants, les prétentieux et toutes les mondanités. C'était un homme de pouvoir et il croyait à la technologie comme à la seule chose capable de sauver la galaxie de la décadence. Il était homme de parole et appréciait ceux qui l'étaient. Il nourrissait un profond mépris pour les fonctionnaires de l'UPO, corrompus, retords et à double jeu et encore plus que pour eux, pour le Secrétaire Général qu'il appelait le Machin Chipoteur pour son peu d'énergie et sa trop grande incertitude.
Il croyait à la tradition pour les coutumes, mais à l'avenir pour ce qui touchait à la science et à la politique. Il était très cultivé, non seulement dans le domaine technique, mais aussi des sciences humaines. Athée convaincu, il méprisait tous les religieux et les religions. Il tenait et guidait tant sa Famille que le Grand Conseil d'une main de fer. Il jugeait surtout sur l'efficacité et il savait bien évaluer les hommes. Homme de peu de mots, il n'envoyait jamais personne dire ce qu'il pensait. Il était craint et respecté de tous, même de ses ennemis.
Mar pensait que c'était vraiment un homme exceptionnel, même s'il devait être de compagnie déplaisante dans la vie et au travail.
Il en parla à Njeiry et ils conclurent que le mieux ne pouvait être que l'approche directe. Ayenzy aussi fut d'accord, mais il ajouta qu'il était très difficile d'entrer en contact avec le Chef de Famille à cause de la nuée de secrétaires et de conseillers qui faisaient barrage entre lui et les autres.
Mar décida d'essayer quand même. Il envoya au Palais Kétol une requête écrite pour une audience avec Wole. Comme il s'en doutait, il eut rendez-vous avec le troisième secrétaire. Il refusa et insista pour être reçu par Wole. Il n'eut plus de réponse.
Alors il demanda à Ayenzy comment il pourrait contacter Wole directement. N'arrivait-il jamais qu'il se promène en ville ou se rende dans un lieu public ?
Ayenzy réfléchit : "C'est très rare et de toute façon, il est alors entouré par une escorte qui bloquera qui tenterait de l'approcher. Si tu veux, je pourrais lui adresser moi-même ta requête..."
"Non, je crains que cette méthode ne lui donne une mauvaise image de moi. J'ai un début d'idée... dis, il y a un laboratoire de lumières volantes, ici ?"
"Oui, bien sûr, mais je ne vois pas..."
"C'est très simple, écoute..." et il lui expliqua son plan.
Ayenzy le regarda et éclata de rire : "Ça pourrait marcher avec Wole... et de toute façon ça ne peut certainement pas te nuire."
Mar alla au laboratoire indiqué par Ayenzy et commanda un lance-lumières et une série de cartouches avec divers écrits. Le propriétaire du laboratoire parut surpris mais ne fit aucun commentaire. Deux jours plus tard tout était prêt.
Mar s'habilla alors de façon formelle et se rendit devant le Palais Kétol. Chaque matin à sept heures pile, Wole entrait dans son bureau au cinquième étage, dépolarisait seul la fenêtre, regardait un instant au loin, puis s'asseyait à son bureau et commençait son travail de la journée.
Mar était à l'autre bout de la grande place, d'où il avait une bonne vue sur la fenêtre en question, le lance lumière réglé à cinquante mètres, la première cartouche déjà prête. A sept heures pile la fenêtre commença à éclaircir. Mar appuya sur le bouton et la cartouche partit avec un léger sifflement et explosa au centre de la place à près de quinze mètres du sol. Une lueur apparut et pendant quelques instants on put lire les mots : "Chef de Famille, lis" qui après se décomposèrent en une cascade de petites étincelles qui s'éteignirent avant de toucher terre.
Mar avait inséré et lancé la deuxième cartouche : sifflement, petit coup puis les mots : "Je suis un Gouverneur". Puis aussitôt la troisième : "Je demande audience" puis la quatrième : "J'attends ici." Puis Mar resta là à attendre.
Dès la première lueur, plusieurs badauds s'étaient arrêtés pour regarder, surpris. A la troisième, quelques Vigiles étaient sortis du Palais au pas de course et ils avaient rejoint Mar à peine il venait de lancer la quatrième cartouche.
"Eh, toi, là, ça suffit ! Va-t-en vite d'ici !"
Mar resta immobile : "Pourquoi ?"
"Ne dérange pas le Chef de Famille. Qui crois-tu être ?"
"Aurais-je violé une loi ? Je ne crois pas."
Des curieux approchaient.
"Tu ne peux pas déranger la tranquillité..."
"Je ne dérange rien. Si vous voulez je vous remets le lance-lumières, je n'en ai plus l'usage. Mais je reste là."
Un officier des Vigiles était aussi venu du Palais : "Que se passe-t-il, ici ? Allez ouste, dispersez cet attroupement !" cria-t-il.
Mar, imperturbable ne bougea pas et ne répondit pas. Les curieux s'éloignaient lentement, à contrecœur.
"Eh, toi aussi, va-t-en, j'ai dit !"
"Au nom quelle autorité parles-tu ?" lui demanda Mar glacial.
L'officier s'enflamma : "J'ai dit que tu dois partir d'ici, et vite !"
Mar répondit avec calme : "Non." et il se dit qu'à sa façon, il prenait l'attitude des Libres de Boar.
L'officier leva lentement le paralysateur, menaçant, et le pointa vers Mar.
Mar lança glacial : "Ne fais pas de bêtise, abaisse tout de suite cette arme !"
L'officier hésitait : il ne s'attendait pas à une telle réaction. Il était habitué à être craint et obéi sans délai par tous. Pendant ce temps Wole était resté à la fenêtre : Mar devinait sa silhouette derrière les reflets de la vitre. Un civil avec la livrée à fronces blanches et rouges des Kétol sortit en courant du Palais et rejoignit le petit groupe de Vigiles autour de Mar.
"Arrêtez !" cria-t-il.
Les vigiles se retournèrent surpris, mais le reconnurent et s'écartèrent pour le faire passer.
"Le Chef de Famille Kétol ni Wole te demande de te présenter et de lui faire savoir ce que tu demandes."
Mar le regarda : "Je ne le vois pas ici. Je ne voudrais pas que ce soit encore un des trucs d'un quelconque énième secrétaire pour m'empêcher de lui parler." En disant ça il vit que son interlocuteur avait un bracelet-vidéophone. Alors il haussa le ton : "Dis au Chef de Famille Kétol ni Wole de vérifier auprès de son troisième secrétaire : j'ai déjà envoyé deux requêtes d'audience formelles et elles m'ont été refusées. Quoi qu'il en soit, voici mes références." Dit-il, et il tourna son 4C vers le bracelet.
L'ombre derrière la fenêtre avait disparu. Quelques instants après, il sortit du bracelet une voix forte et décidée, atténuée seulement par le petit dispositif de communication.
"Faites-le entrer dans la salle d'attente dix-huit et demandez-lui de se faire identifier. Il recevra ma réponse là."
Le civil s'inclina mécaniquement (vers la voix, pensa Mar, amusé) puis il se tourna : "Suis-moi."
Ils entrèrent au Palais. Mar fut introduit dans une pièce lumineuse mais dépouillée, ne contenant qu'une table polie et vide et quatre coussins avec le sceau des Kétol brodé au milieu. Sur un mur clignotait une prise à 4C et il y avait à côté un binoculaire. Mar fit le nécessaire pour être identifié puis s'assit pour attendre. Quelques instants après entra un autre civil en livrée, suivi de deux Vigiles.
"Permets-nous d'effectuer un contrôle de sécurité, Gouverneur."
"Bien sûr, faites votre devoir."
Ils le contrôlèrent soigneusement avec un infraviseur portable.
"Il n'a ni arme ni objets suspects." Déclara un des Vigiles.
Le civil en livrée acquiesça : "Bon, si tu veux bien me suivre, Gouverneur..."
Ils allèrent à un transféreur, puis on le fit entrer dans le bureau de Wole. La pièce était parfaitement cubique, toute en lumimurs translucides dont sortait une faible clarté. Un simple bureau en plasmétal brun avec un siège derrière et un autre, pareil, devant, un vidéophone et des lettres, des enregistrements et des documents sur le bureau. Par terre, un moelleux tapis de sirpe atténuait les bruits. Près de la fenêtre une splendide composition de plantes exotiques était le seul élément agréable de la pièce.
Derrière le bureau était assis un homme sec, grand, les cheveux gris blancs, les yeux perçants et le nez prononcé, vêtu d'une tenue moulante en tissu blanc et rouge.
En entrant, Mar fit deux pas et s'inclina : "Chef de Famille Kétol ni Wole, cette matinée s'écoule."
"Assieds-toi, Gouverneur Mar Swooney. Tes méthodes pour me demander audience sont des plus inhabituelles, je dois dire."
"Je n'en ai pas trouvée d'autre qui ne puisse être arrêtée par tes secrétaires, sans quoi j'aurais agis de façon... plus orthodoxe."
"Maintenant tous les fâcheux qui veulent me parler vont lancer des lumières volantes devant mes fenêtres !"
"Ce ne sera pas ma faute, si ça arrive. Quoi qu'il en soit je t'en demande pardon."
"J'ai beaucoup délégué à mes secrétaires et s'ils ont refusé de te fixer un rendez-vous avec moi, ils doivent avoir de bonnes raisons."
"Ils sont certainement convaincus d'en avoir. Mais comme j'en suis arrivé à me rendre ridicule devant toute la ville et à tes gents, admets-le, c'est que moi aussi je suis convaincu d'avoir de bonnes raisons de ne parler avec personne d'autre que toi."
"Je n'ai pas de temps à perdre..."
"Alors cessons ces débats inutiles !"
Wole fronça les sourcils : "Tu as la parole rapide, Gouverneur."
"J'aimerais l'utiliser à des choses plus productives. Tu n'as pas encore demandé la raison de ma visite."
"Bien, écoutons."
Mar se tut un instant pour mettre de l'ordre dans ses idées, puis il se lança : "La situation se détériore rapidement dans toute la galaxie. La quasi-totalité des Familles, quatre-vingt pour cent pour l'instant, est de plus en plus intolérante envers le Gouvernement Central de l'UPO, lequel est de plus en plus méfiant envers les Familles."
"Tu ne m'apprends rien de nouveau."
"Je ne prétends pas en savoir plus que toi sur le sujet. Mais je suis le Gouverneur de la planète Ross..."
"Je le sais aussi."
"Sais-tu aussi comment je suis devenu Gouverneur ?"
"Non, mais je peux l'imaginer, et de toute façon je ne vois pas en quoi ça pourrait m'intéresser."
"Ne juge pas avant d'avoir tous les éléments en main, ce n'est pas digne de toi. J'ai gagné cette charge au jeu. Et oui, l'UPO en est arrivé à un tel degré de corruption et de toupet qu'on joue même les charges officielles. Je ne suis pas d'origine élitiste. Je suis un quelconque mécanicien spatial. Mais quelque travail que j'aie fait jusque là, j'ai toujours cherché à le faire de mon mieux. Ainsi, depuis près d'un an je travaille dur pour accomplir ce nouveau devoir. Graduellement, j'ai pu éliminer les gens corrompus qui étaient sous mes ordres. Maintenant la Garnison est composée uniquement de personnes honnêtes et sérieuses, en plus d'être professionnels."
"Un vrai paradis !"
"Non, juste un endroit propre, plus qu'en général ne le sont ceux aux mains de l'UPO et de tant de 'respectables' Familles de la galaxie."
"A quoi fais-tu allusion ?"
"Je ne fais pas d'allusions, j'affirme juste des faits dont j'ai connaissance."
"Tu voudrais aussi t'ériger en censeur de ma famille ? C'est pour ça que tu es là ?"
"Biker. Ce nom te dit quelque chose ?"
"Vaguement. Il faudrait ?"
"Peut-être. C'était le Commandant de la Garnison de Ross. C'était un sadique, un corrompu et un corrupteur. Il a tué de ses mains des dizaines de personnes pour son plaisir sexuel. Et bien, son défenseur au procès était payé par les Kétol."
Wole se raidit : "Je n'en savais rien !"
"Je te crois. Si la chose t'intéresse, renseigne toi. Mais je ne suis pas là aujourd'hui pour ça. Je ne te l'ai dit que pour te rappeler que nul n'est parfait, surtout aucun groupe, ou organisation, ou... Famille."
"D'accord. Et alors ?"
"Théoriquement, étant Gouverneur, nommé et payé par l'UPO, en cas de conflit ouvert entre le Gouvernement et les Familles, je devrais prendre le parti de l'UPO..."
"Théoriquement ?"
"Oui. En effet, je ne vois pas comment on peut attendre de la loyauté de quelqu'un qui a gagné sa charge au jeu."
"C'est logique... Et alors ?"
"Je crois qu'on en arrivera bientôt au conflit ouvert, direct et mortel entre l'UPO et le Grand Conseil des Familles."
"C'est toi qui le dis..."
"Bien sûr. Je ne m'attends ni à ce que tu le confirmes, ni à ce que tu me dises où et quand. Mais je suis sûr qu'il en sera ainsi. Et dans ce cas je ne serai pas avec l'UPO."
"Je pourrais te dénoncer pour trahison..."
"Mais tu ne le feras pas parce que tu n'y gagnerais rien. C'est vrai que tu n'as pas grand chose à gagner non plus de mon offre d'alliance, je suis un trop petit pion. Mais Quaryel est proche de Ross, et Quaryel sera un sacré os pour les Familles..."
"C'est encore toi qui le dis."
"Bien sûr. Si je me déclarais aujourd'hui ouvertement pour les Familles, l'UPO me jetterait en moins de deux, parce que je ne suis pas couvert. Le jour où il faudra clairement choisir son camp, j'aurai chez moi, je veux dire sur Ross, six nefs de guerre. Qu'elles dépendent de l'UPO ou de moi, cela peut aussi dépendre de toi." (Je commence à intéresser le vieux, pensa Mar) "Il y a quelques jours, le Grand Commandant Général m'a convoqué sur Quaryel pour me le dire. Ils pensent que d'ici peu, pourraient être exilés sur Ross de nombreux membres d'importantes Familles. Tout cela ne te dit rien ?"
Wole réfléchit un instant : "Pourquoi me racontes-tu cela ?"
"Parce que je pense que ça t'intéresse."
"Parlons clair : quel est le vrai but de ta visite ?"
"Moi aussi j'aime la clarté, même si trop souvent il est impossible de dire clairement ce qu'on pense, sans protection. Quoi qu'il en soit, je sais quand il faut en prendre le risque et le risque ne me fait pas peur. Alors écoute-moi : dans la mesure du possible, et tant que cela ne menace pas inutilement tout mon travail je te ferai parvenir toute information qui m'arrivera. Comme je pourrai et tant que je le pourrai, j'aiderai le Grand Conseil. Mon poids est faible et ne pourra certes pas faire pencher la victoire dans un sens ou dans l'autre. Mais je suis convaincu que l'UPO est trop corrompue pour durer et le Secrétaire Général trop indécis et faible pour pouvoir changer cet état de fait.
"Trop d'injustice, trop d'abus, trop de corruption pèsent sur l'humanité humble et simple dont je suis issu. Je n'ai pas l'illusion que les Familles soient en mesure de transformer la galaxie en un paradis. Un éventuel gouvernement des Familles aurait lui aussi ses défauts et ses injustices, mais c'est le seul espoir d'amélioration qu'a aujourd'hui la galaxie. Alors je me range du côté des Familles, bien que je n'en fasse pas partie."
"Admettons que ta politique-fiction se réalise, et je dois dire que tu as de l'imagination, quelle est la contrepartie que tu demanderais ? En effet, je ne connais personne qui fasse quelque chose pour rien."
"Tu as raison. Il y a deux contreparties. La première est que tu fasses maintenant quelque chose pour que le nouveau contingent qui va être envoyé sur Ross soit sous ma dépendance directe, nefs et armement compris. C'est aussi dans votre intérêt. La seconde est que, après la victoire, la charge de Gouverneur de Ross me soit maintenue et que le salaire de mes hommes soit augmenté. Comme tu vois, s'il est vrai que j'ai peu à offrir, je demande peu moi aussi."
"Admettons que tout se passe comme tu dis, qui garantit ta loyauté aux Familles ?"
Mar sourit : "Je suis entre tes mains. N'as-tu pas en effet enregistré toute notre conversation ?"
"Et qui te garantit que les Familles te récompenseront comme tu le demandes ? Ce n'est là qu'une question académique, tu sais, mais je suis curieux de savoir si tu as tout prévu ou non."
"Tu es ma garantie. Je n'en ai pas d'autres, mais il ne m'en faut pas d'autre."
"Et qui me dit que tu n'es pas un espion de l'UPO ?"
"Personne. Mais tu as de bons services secrets qui peuvent me garder à l'œil, sinon j'ai faux sur toute la ligne !"
"Et... bien sûr il faudrait que je te donne une réponse."
"Bien sûr, mais pas tout de suite. Si tu me dénonçais à l'UPO ce serait déjà une réponse. Sinon, quand tu veux, fais-moi savoir ce que tu as décidé. Une chose encore : si tu voulais me contacter, il faudrait que je sois sûr d'être vraiment face à ton émissaire. Prends cette perle de collier. Celui qui me le montrera aura toute ma confiance ; ça vaut dans l'autre sens. Si quelqu'un te montre une perle semblable, sache qu'il vient vraiment de ma part. C'est tout ce que j'ai à te dire. Si tu n'as rien à ajouter de ton côté, je mets fin au dérangement." dit Mar et il se tut.
Wole se mordillait la lèvre inférieure en regardant Mar, le visage un peu penché : "Je dois dire, Gouverneur Swooney, que tu as un style intéressant. Bien. Il n'y a rien à ajouter. Cette matinée s'écoule, Gouverneur."
"Cette matinée s'écoule, Chef de Famille."
Mar sortit. Il avait une migraine légère mais insistante. A la maison, il raconta la conversation à Njeiry qui se montra préoccupé.
"Tu as découvert toutes tes cartes et lui pas une."
Mar, fatigué, sourit : "Je ne pouvais pas faire autrement. Il représente les trois quarts de la galaxie et moi un millionième et des plus accessoires. Mais je ne crois pas m'être trompé. Bien sûr, il y a un risque mais... le pire qu'ils puissent faire est de m'exiler sur Boar... et après tout, ce n'est pas si mal. Surtout si tu y étais avec moi."
Njeiry lui ébouriffa les cheveux : "Bien sûr, tu peux compter sur moi, grand délinquant !"
L'après-midi, Ayenzy arriva chez Mar, il était radieux.
"Eh, tu as fait mouche, Mar ! Il t'a reçu !"
"Il était furieux ?"
"Non. Il a juste fait une allusion à table, mais il n'était pas furieux."
"Qu'a-t-il dit, exactement ?"
"Le gouverneur de la planète Ross fera du chemin, oui, il fera du chemin. Il n'a rien dit d'autre, mais il l'a dit comme si c'était par son propre mérite. De quoi avez-vous parlé ?"
"Oh, de rien de spécial..."
"Pardon, je comprends, tu ne peux pas en parler... J'ai eu tort de te le demander."
Mar et Njeiry restèrent sur Nuikétol près d'un mois. La maison fut décorée merveilleusement et ils regrettaient de pouvoir en profiter si peu.
Pour justifier l'entrevue avec Kétol, ils décidèrent de passer aussi sur Kinsitz chez la famille Bisfil. Lesquels tenaient, avec les Anje et le Kétol, les cordons de la bourse de l'UPO et pouvaient influer sur les décisions du Conseil de Sécurité qui les intéressaient. Aussi prirent-ils un vol pour Kinsit où Mar demanda audience au Chef de Famille Bisfil ni Chinke. Il l'obtint plus facilement qu'il n'aurait pensé.
Il expliqua à Chinké son problème avec le Commandant Général et le pria d'intervenir pour l'aider. Il précisa qu'il était déjà intervenu auprès d'Anje ni Neto ainsi que de Kétol ni Wole et que si lui aussi l'aidait de ses bons offices, sans doute tout irait au mieux. Chinkle l'assura qu'il ferait son possible et le congédia avec les formalités d'usage. Cet autre mouvement pourrait suffire à brouiller les pistes sur le vrai but de son contact avec Wole. De toute façon, Mar ne pouvait pas en faire plus. Alors il reprirent le voyage pour Quaryel.
Il demanda audience au Grand Commandant Général dès son arrivée sur Quaryel. Celui-ci le reçut quelques jours plus tard.
"Gouverneur, tu as des appuis hauts placés et tu t'es donné du mal. Tu es vraiment inlassable. Mais peut-être n'était-il pas nécessaire que tu dépenses tant d'énergie et de temps pour une si petite affaire. Enfin..."
"Pardon, mais ce qui te semble une petite affaire représente quelque chose de très important pour moi et pour mes hommes aussi. Je ne pouvais pas rester les bras croisés. Et si la réponse est négative, je te garantis que j'agirai encore jusqu'à réussir ou être destitué."
"J'allais te dire, de toute façon, que le Collège de Sécurité s'est réuni et a accepté une grande part de tes... requêtes. Le Contingent en entier dépendra de toi, si tu acceptes un Vice-gouverneur choisi parmi les généraux de notre Etat Major et si tu ne changes pas les grades et la hiérarchie des quatre cents quatre-vingt nouveaux soldats."
Mar le regarda : "Ça semble raisonnable. Mais avant d'accepter ou de refuser je dois voir l'organigramme proposé."
Le Grand Commandant lui montra, à l'écran de l'ordinateur, une suite de tableaux. Mar les lut attentivement. Il prit son bloc moléculaire et fit quelques calculs.
"D'accord, ça va presque. Mais je pense que pour la bonne insertion des nouveaux soldats dans ma Garnison il faudrait quelques modifications. Elever le total des hommes à quatre cents quatre-vingt quinze, modifier ainsi les contingents et les grades : quatre cents quarante soldats et non quatre cents trente quatre, dix sous officiers et non quinze, quatre officiers et non cinq et un seul officier supérieur.
"Avec votre proposition il serait difficile de faire en sorte que les hommes se sentent sur un plan d'égalité, vue la différence d'organisation. Evidemment toutes les nominations seront faites par vous et si des changements étaient nécessaires ce sera à vous d'en décider ou, si vous voulez, à mon... Vice-gouverneur. De plus, il est clair que tant les Agents que le Vice-Gouverneur ne resteront sur Ross que tant que durera la situation d'urgence. Et clarifions aussi que sauf ordre résultant d'un danger externe concret et réel, tous ces hommes devront obéir à mes ordres, du moins tant qu'ils ne sont pas contraires au but de leur présence sur Ross."
"Gouverneur, n'en finiras-tu jamais de poser des conditions ?"
"J'en finirai quand il n'y aura plus de problèmes !"
Le Grand Commandant regardait les tableaux tendus par Mar pendant que ce dernier parlait, puis les siens, puis il dit : "Je ne vois pas de changements substantiels. Je consulterai mes conseillers et je te donnerai une réponse dès que possible. Ah, et... inutile de te précipiter pour encore écarter les eaux."