Le voyage de retour de Mar fut long mais sans histoire. Il n'y avait plus désormais de centres habités sur le chapelet d'îlots longés sur le parcours. Le temps ne fut pas mauvais et le seul problème fut la fatigue. Il atteignit l'île au nord du village des Accueilleurs et la contourna pour aller derrière la zone de la Garnison.
Mar avait en tête un souvenir clair de la carte de l'île. Il trouva un point d'accostage et tira le bateau à sec. Puis, épuisé, il se coucha et dormit. A son réveil il commença la marche pour rejoindre le passage secret vers la Garnison. Bien qu'il soit maintenant habitué à marcher pieds nus, le chemin de plus en plus accidenté et pierreux posait quelques problèmes à Mar.
"Et voici le fameux Gouverneur Mar Swooney, vêtu comme un homme des cavernes, escaladant la montagne pieds nus !" ironisa-t-il en lui. "Si Moder ou le Gouverneur Tani me voyaient maintenant, je les vois faire la grimace!" ajouta-t-il pour lui.
Le chemin était fatigant et difficile, mais pas dangereux. Et puis se rapprocher de Njeiry décuplait son énergie. Il avait pris avec lui ce qui lui restait de nourriture. Le talisman bringuebalait à son cou et le gênait un peu. Il l'enleva, l'ouvrit, passa l'anneau laser à son doigt et le noua à sa ceinture.
Il reprit le chemin jusqu'à atteindre un petit haut plateau. Là il réalisa ne plus être loin d'un des passages secrets. Il devait traverser le haut plateau puis redescendre un peu et il y serait.
Ses pieds lui faisaient mal, surtout la cheville gauche, qui avait glissé plusieurs fois et était un peu foulée. Il s'assit et se massa le pied, la cheville et le mollet. Puis il s'étendit pour se reposer. Progressivement, sans s'en rendre compte, il glissa dans le sommeil.
Il se réveilla soudain en sentant qu'on le tirait par les cheveux. Il s'assit d'un coup, inquiet, entendit un profond : "boha !" et un petit animal sauta devant lui en tombant et en roulant par terre. Puis il s'arrêta, hébété, et soudain Mar fut sur lui et le bloqua entre ses mains. C'était un petit animal au corps fuselé, sur quatre pattes courtes se terminant en petites mains, le museau pointu avec deux yeux en fentes, la bouche en trombone, le poil rougeâtre court et lisse, et un peu huileux.
Du coup l'animal parut se secouer et avec un nouveau "boha !" il frétilla, se démena et glissa hors des mains de Mar. Il s'enfuit très vite et se cacha. Mar remarqua qu'il semblait plus glisser par terre que courir. Amusé, il rit, se releva et reprit son chemin.
Il arriva au bout du haut plateau quand le soleil était au zénith. Il aborda un pierrier raide qu'il descendit vite en glissant dans l'éboulement de cailloux en regardant bien pour repérer le rocher pivotant de l'entrée. Quand les points d'accès avaient été préparés, il les avait bien observés, mais maintenant, vue d'ailleurs, la perspective lui semblait différente.
Il continua à descendre jusqu'à, soudain, se cogner dans le vide et tomber à terre : il était arrivé au mur de force. En regardant bien, il vit par terre la très fine fente noire qui courait dans une ligne très légèrement courbée.
Il se releva, un peu groggy. Il avait pris un sacré coup, tout à fait inattendu. Il s'appuya d'une main au mur invisible et se tint là, à regarder autour en cherchant à trouver la pierre pivotante. Il devait être drôle à voir, là, appuyé dans le vide, se dit-il. Il crut reconnaître la pierre et s'approcha. Il chercha des doigts une fente et sentit les plaques métalliques de la serrure à empreintes digitales. Il les pressa dans le bon ordre et la pierre pivota sur elle-même et révéla le tunnel.
Son cœur battait. Il entra. De l'autre côté, on voyait la lumière de la sortie. Il fit se refermer la pierre derrière lui, chercha la lampe laser dans la niche, la trouva et l'alluma. Il avança lentement jusqu'à sentir le mur de force. De l'autre côté il vit la cellule photoélectrique et y dirigea le rayon laser. Dans la salle de contrôle du Palais du Commandement l'alarme devait s'être allumée et la sirène déclenchée. Mar éteignit la lampe et s'assit par terre, pour attendre.
Il essaya d'imaginer les préparatifs... maintenant qu'il était arrivé, étrangement, Mar sentait en lui une incroyable agitation et hâte. Il se leva et commença à marcher de long en large.
"Si je sors peut-être pourrai-je les voir arriver... mais ils vont peut-être entrer quand que je sors et me rater... mieux vaut rester là..." de long en large, de long en large. "Et si le signal n'avait pas marché... peut-être que je n'ai pas bien visé la cellule..."
Il retourna à la niche et tendit la main pour reprendre la lampe laser. Du coin de l'œil il vit un mouvement au fond du tunnel, de l'intérieur. Il retourna vers le mur de force et s'y appuya des deux mains : il vit quelques ombres approcher... ils arrivaient !
Il vit Njeiry arriver en courant, ralentir, le regarder, approcher lentement, lui sourire et appuyer les mains au mur de force, face aux siennes. Il lui parut bizarre de ne rien sentir.
"Njeiry, mon amour !" cria-t-il.
De l'autre côté il vit les lèvres de son amant bouger mais aucun son ne lui parvint... Puis il vit entre ses hommes avec le perce-mur portable qu'ils placèrent au centre du tunnel et mirent en position avec un collimateur de précision. Ils lui firent signe de s'éloigner et Njeiry aussi sortit du champ d'action du perce-mur. On mit par terre un cercle de plastique fluorescent d'un mètre et demi de diamètre, adjacent au mur : il indiquait la distance de sécurité. Au centre du cercle se dessinaient deux empreintes de pieds en noir. Une lumière rouge s'alluma. Rien de visible ne se passa mais c'était le signal que le perce-mur était actif et que le passage était ouvert.
Dans le silence général, Mar avança lentement. Il ne rencontra aucun obstacle et atteignit le centre du cercle, mit les pieds sur les empreintes, s'arrêta et la lumière rouge s'éteignit, et il se retrouva dans les bras de Njeiry. Maintenant tous parlaient en même temps. Seuls les deux époux n'avaient pas dit un mot. Ils se détachèrent et se regardèrent dans les yeux.
"Bienvenue..." murmura Njeiry.
"Oui." Répondit simplement Mar.
Ils voulurent tous féliciter Mar d'être rentré sain et sauf.
"S'il n'y a pas de nouveautés importantes, je voudrais maintenant me retirer dans ma Résidence pour me reposer un peu." Dit Mar.
"Rien qui ne puisse attendre. Viens, Mar, on a pris une ceinture anti-gravité pour toi aussi." Lui dit Njeiry avec un sourire.
Ils sortirent, se mirent les ceintures anti-gravité et s'envolèrent vers la Résidence. Une fois là, Mar se déshabilla et prit un long bain tonifiant, avec l'aide de Njeiry.
"Tu m'as tant manqué, Nje..."
"Toi aussi, toi aussi. Je n'ai pas arrêté de penser à toi."
"Oui, je sais. Parfois j'ai regardé la lune rouge en pensant à toi et en espérant que toi aussi tu la regardais au même moment..."
"Pourquoi la rouge ?"
"Sur Boar c'est la lune de l'amour."
"Sur Boar ?"
"Oui, c'est le nom que les gens d'ici donnent à Ross."
"Tu vas bien, Mar ?"
"Bien sûr. Et toi ?"
"Maintenant oui, moi aussi."
"Tu étais inquiet ?"
"Pas vraiment, mais..." dit Njeiry et il le regardait encore et encore. "Ta peau a foncé."
"Tu n'aimes pas ?"
"Si, ça te va bien, tu es plus beau qu'avant... et plus fort aussi."
"J'ai grossi ?" demanda Mar.
"Non, tu es plus... plus fort, c'est ça."
Mar sortit du bain et Njeiry commença à le sécher. Ils se prirent dans les bras et Njeiry le tira sur le sol en bois.
"Ici ?" demanda Mar en souriant.
"Oui, ici et maintenant !"
Après ils allèrent dans leur chambre et se couchèrent sur le lit. Mar commença à lui raconter ses aventures sur Boar. Njeiry posait des questions et écoutait avec attention. Mar lui raconta tout, même la nuit qu'il avait dû passer avec Germ et il guetta la réaction de Njeiry. Lequel ne changea pas d'expression, il était toujours attentif et intéressé.
A la fin Mar lui demanda : "Tu m'en veux pour... pour la nuit avec Germ ?"
Njeiry le regarda dans les yeux, en souriant : "Tu m'aimes, toi ?"
"Mais tu me le demandes ?"
"Oui."
"Bien sûr, il n'y a que toi, dans mon cœur."
"Et alors, pourquoi devrais-je t'en vouloir ? Tant que tu m'aimes, le reste ne compte pas."
"Vraiment ?"
"Bien sûr, mon amour."
Cette nuit Mar dormit profondément, satisfait et apaisé d'avoir enfin de nouveau son amant à ses côtés.
Au matin, quand ils se levèrent, Mar attira Njeiry contre lui.
"Ecoute, mon amour, ça te dirait qu'on ait notre premier enfant ?"
"J'en serais heureux..."
"Même si je retourne sur Boar ?"
"Bien sûr, surtout si tu retournes sur Boar. Je garderai toujours une part de toi près de moi".
"Je disais notre 'premier' enfant. Tu es d'accord ?"
"Mh-mh. Moi je voudrais pouvoir en avoir quatre, pas trop proches. Et toi ?"
"Moi je pensais à trois, mais quatre c'est bien, si tu as envie."
"On aura le temps d'en parler. Maintenant voyons à mettre le premier en route. On doit consulter le Curateur. Tu as déjà pensé à un nom ?"
"Non et toi ?"
"Oui."
"Voyons voir."
"Je ne sais pas si tu aimeras... je pensais à Vokka."
"Vokka Swooney... ou Vokka Leje... ou tous les deux ?"
"Tous les deux."
"Vokka Leje Swooney, alors. Approuvé. Mais maintenant dis-moi, que s'est-il passé ici et sur Quaryel en quatre mois ?"
Njeiry se mit à raconter. Tout marchait bien. L'ambiance était bonne à la Garnison qui travaillait avec sérieux et sérénité. Quelques tensions isolées dues surtout à des différences de caractère ou d'opinion sur des choses secondaires disparaissaient peu à peu. Njeiry n'avait pas quitté Ross de peur de ne pas y être au retour de Mar, mais tant Vieux que Soufflet et Teskar avaient fait le voyage de Quaryel pour garder le contact. Le vidéophone aurait suffit, mais Njeiry soupçonnaient qu'ils étaient venus pour qu'il ne se sente pas trop seul.
Chanul attendait un enfant depuis deux mois et la nouvelle fit plaisir à Mar qui voulut aussitôt lui vidéophoner pour le féliciter. Soufflet ne s'était pas très bien sentie, mais elle était à présent complètement remise. Le vieux Anje ni Neto était en très mauvais termes avec les Kétol et d'autre Familles suite à leur résolutions sur l'UPO et il était bruyamment sorti du Grand Conseil. Mais du coup le Conseil était plus encore aux mains des Kétol et sa politique se faisait de plus en plus pressante envers le Gouvernement Central de l'UPO.
Il y avait eu récemment plusieurs accrocs entre le Gouvernement et le Grand Conseil, et comme les Familles avaient en main une grande partie du pouvoir technologique et économique, c'était souvent elles qui enlevaient la position. Même entre les Vigiles de plusieurs planètes, dépendant des Familles, et les Forces de Sécurité de l'UPO s'étaient produits quelques regrettables incidents, sans jamais, heureusement, en arriver au conflit ouvert.
Moder avait appelé Mar plusieurs fois. Ils n'avaient pas prévu de justification à sa longue absence, mais Vieux avait trouvé une explication : Mar était en croisière avec sa navette spatiale...
L'après-midi Mar reçut les officiers et s'entretint avec eux. Il leurs parla de la situation sur Boar, pour le peu qu'il avait pu en voir. Le principal problème était les transports, dit-il. Il leur fallait trouver comment se déplacer rapidement sur la planète mais sans se faire voir : vu le niveau primitif de la technologie de Boar, le problème serait difficile à résoudre. Il demanda aux officier de penser au problème et de lui faire des propositions. Il demanda aussi à disposer d'une carte très détaillée de la planète.
Enfin, il décida qu'il s'isolerait quelques jours en concentration immanente pour se rappeler et dicter à l'ordinateur toute son expérience dans les moindres détails. Le résultat serait alors soumis à des experts qui l'étudieraient. Tout cela supposait une évolution progressive du personnel de la Garnison pour former les services nécessaires au soutien de Mar pour son nouveau travail. Il faudrait aussi adjoindre aux troupes des jeunes sortis des universités de sociologie, psychologie, philosophie, anthropologie, etc... ainsi que de bons cartographes. Après la réunion, chaque officier avait sa valise d'orientations et de charges sur lesquelles travailler.
Mar passa la soirée avec Njeiry sans penser à rien d'autre, puis à la nuit il sortirent seuls dehors pour retrouver la nature qui restait le plus beau cadre de leurs ébats amoureux.
Le lendemain matin, Mar se mit au travail. En moins de dix jours il dicta à l'ordinateur une incroyable quantité de fichiers de ses souvenirs. Puis il alla voir les nouvelles constructions qui poussaient dans la Garnison selon les plans fait avant son départ. Près du tiers des travaux était achevé, grâce à la seule main d'œuvre des soldats enrôlés dans la Garnison.
Il convoqua enfin une réunion avec les officiers pour discuter ensemble des propositions pour son deuxième voyage. Tout d'abord ils lui montrèrent une série de cartes tracées par ordinateur à partir des photos satellites. Les cartes étaient très claires et détaillées et Mar se promit de les consulter plus tard.
Puis ils passèrent au point sur les déplacements sur la planète. Le ballon aérostatique fut exclus : trop visible et déjà l'apanage des Shentistes. Exclus aussi les transports rapides de surface : absent de Ross ils auraient été trop voyants. Quelqu'un suggéra un très vieux moyen de transport, le bicycle de bois poussé à la force des pieds et inventé par Drais. Mar n'en avait vu aucun sur Boar mais il se dit que s'ils n'y existaient pas ils pourraient y être introduits. Il donna ordre de lancer les recherches pour en fabriquer des prototypes expérimentaux qu'il pourrait éventuellement utiliser et introduire lors d'un prochain voyage.
Restaient trois propositions : un petit réacteur caché dans le fond d'une barque, à n'utiliser qu'en l'absence d'autres bateaux en mer et loin des côtes pour que personne ne puisse remarquer la vitesse du bateau. Une ceinture anti-gravité facilement dissimulable sous des habits amples, mais qui ne pourrait être utilisée que de nuit et hors des chemins habituels pour éviter d'être vu en vol. Et enfin un minuscule sous-marin télécommandé. On décida d'envoyer une patrouille hors du mur récupérer la barque de Mar pour l'équiper aussi comme base d'appui du sous-marin.
Puis on parla du problème de la monnaie. Il était facile de fabriquer à la Garnison des rondelles comme celles utilisées sur Boar, mais Mar n'avait pas pu ramener avec lui de modèles, alors il fut décidé de reporter l'étude au prochain voyage. Il décida de rapporter, plutôt que de l'argent, des articles facilement commercialisables sur Boar.
Mar confia au laboratoire son amulette pour qu'ils en fassent d'autres semblables et différemment équipées, surtout de communicateurs. Il leur confia aussi son anneau laser pour qu'ils le recouvrent d'une très fine couche de vrai bois pour qu'il n'attire pas l'attention. Puis il ordonna qu'on lui fabrique un bracelet en plaques de bois contenant le nécessaire pour filmer et enregistrer. Enfin, il fut décidé de modifier l'entrée secrète vers la mer de façon à y faire une grotte semi-immergée comme base d'attache du mini sous-marin.
Il ordonna aussi de constituer un noyau spécial de soldats de la Garnison. Ils devaient être passés maîtres en divers arts martiaux à mains nues, offensifs et défensifs, en l'usage d'armes blanches, vraies ou improvisées à partir d'objets qu'ils pouvaient trouver à l'occasion sur Boar, et aux sports d'adresse et de résistance.
Ils faudrait encore leur apprendre les us et coutumes de Boar en étudiant les rapports des souvenirs de Mar puis de ses enregistrements. Ils devaient tous être volontaires, prêts à accompagner Mar dans ses visites, prêts à affronter les risques et dotés d'une forte capacité d'adaptation.
Mar partagea les tâches et organisa le travail, puis il décida de se prendre des vacances avec Njeiry en retournant sur Quaryel. Aussi nomma-t-il vice-commandant un des officiers supérieurs, fit préparer la navette et enfin ils partirent pour Quaryel.
Ils allèrent dès leur arrivée à la Résidence. Ils y furent accueillis par de grandes effusions de tout le personnel. Mar dut répéter le récit de ses aventures sur Boar. Désormais entre eux quand ils appelaient la planète prison Ross, ils se référaient à l'enclave de la Garnison, et Boar désignait le reste de la planète.
Ils parlèrent aussi de comment justifier les périodes prolongées où il serait injoignable, qui allaient se multiplier avec ses visites sur Boar. Bien sûr, Mar ne voulait ni ne pouvait faire connaître ses voyages aux autorités, puisque tout contact ou ouverture entre la Garnison et le reste de la planète était illégal.
Il chargea Soufflet et Teskar de se tenir toujours bien informés de l'évolution de la situation politique de la galaxie : "Je crois, ou plutôt je sens qu'il pourrait y avoir de grands changements et mieux vaut être bien préparés pour faire le bon choix au bon moment." Leur dit-il.
Mar décida de passer une partie de son temps sur Quaryel à prendre des leçons de natation et d'athlétisme. Puis il se fit annoncer au Palais Anje.
Rams avait entre temps trouvé une excuse aux futures absences de Mar. Il existait dans la galaxie un culte, peu diffusé mais assez connu, qui exigeait de ses adeptes de longues périodes d'isolement complet pour le "jeûne reconstructeur". C'était la secte des "Puristes", dépourvue de hiérarchie religieuse mais ayant des Temples sur plusieurs planètes, dont Quaryel où la ville de Sast en avait un. Mar fit vérifier qu'adhérer à la secte ne lui imposerait rien de déplaisant ou dangereux puis il décida de la rejoindre officiellement.
Quand il alla au Palais Anje, il fut aussitôt reçu par Moder : "Mar, enfin ! Où te cachais-tu ?"
Mar lui donna la version de la Secte des Puristes et dit qu'il s'était retiré pour méditer sur sa décision d'entrer ou non dans la secte, et qu'il avait fini par décider d'en faire partie.
Son ami l'écouta puis lui dit : "C'est étrange, Mar. Je t'ai toujours pris pour un esprit libre, jamais je ne t'aurais imaginé rejoindre une secte religieuse."
Mar sourit : "Je n'ai en rien renoncé à ma liberté. Mais tôt ou tard on arrive tous au moment de la conversion. Peut-être que les affaires de Biker et des ex officiers de la Garnison ont précipité ce moment dans mon cas."
"C'est possible... Oui, je comprends..."
"Mais toi, plutôt, qu'as-tu fait ces derniers mois ?"
Moder raconta comment il avait passé cette période. Il raconta aussi la position que Neto avait prise, avec l'appui de toute la Famille, en faveur de l'UPO et contre les Familles.
"Il est vrai que le Gouvernement est de plus en plus faible et que le Secrétaire Général est un type trop indécis, mais cela doit nous pousser à le soutenir plus fort que jamais pour que la situation s'améliore." Conclut Moder.
Mar lui demanda si d'autres Familles soutenaient l'UPO.
"Peu, moins de vingt pour cent. A part nous il y a les Berin de Shunter, les Kresh de Redof, les Wengel de Strend et les Wengel de Lybby, les Rohms de Jyssy et d'autres que tu ne connais peut-être pas. Mais les Anje, nous sommes les seuls à ce jour à avoir clairement pris position en quittant le Grand Conseil. Je ne sais pas comment ça va finir. Je crains que tôt ou tard le Grand Conseil ne tente un coup de force, aussi ai-je proposé de renforcer les contingents au sol des Forces de Sécurité de l'UPO et de renforcer sa flotte. Mais je suis un des plus jeunes membres de ma Famille et on m'a fait taire en me traitant de pessimiste et d'alarmiste. Ils devraient apprendre à jouer au Go, alors peut-être comprendraient-ils ce que veut dire se préparer à un conflit." Conclut Moder en souriant.
Puis il demanda des nouvelles de Njeiry et le félicita pour ce beau mariage. Mar lui demanda alors s'il n'avait pas lui aussi un projet affectif en vue. Moder parut se raidir.
"Quelque chose commençait avec un membre des Chavez, mais ils sont les alliés des Kétol, alors on a dû refroidir nos élans..."
"Mais ça n'a aucun sens. Si vous vous appréciez..."
"Non, malheureusement. Nous, les membres des Familles, ne pouvons pas faire passer nos intérêts, désirs ou affections personnels avant ceux de la Famille. Sinon les Familles s'effondreraient vite. Quand on ne partage pas ce principe, mieux vaut quitter la Famille et changer de nom. Neto voudrait que j'épouse un Wengel de Lybby : cela renforcerait notre position. Il ne me l'a pas encore ordonné, alors j'espère pouvoir l'éviter. Ce Chakuchi ne me plait pas, il est trop sophistiqué et vain."
Mar se dit qu'il avait de la chance de ne pas être né dans une Famille. Lui n'avait pas à épouser quelqu'un qui ne lui plaisait pas... puis il se souvint de Felwoz et il se sentit mal. Qu'il est facile de juger les autres, se dit-il.
Ils jouèrent au Go, puis Mar rentra à la Résidence.
Il y apprit que Teskar à la demande du Grand Commandant Général, lui avait fixé un rendez-vous avec lui le lendemain. Mar se demanda quel pouvait être le problème, mais ni lui ni ses amis n'arrivèrent à deviner de quoi il pouvait s'agir.
Il fit réserver deux places sur un astronef qui, quelques jours plus tard, partait pour Niukétol. Il voulait y aller avec Njeiry, et profiter de la maison qu'il y avait acheté dans la ville capitale.
Le lendemain, il se présenta au Commandement Général. Le Grand Commandant en personne le reçut. Il commença par féliciter Mar sur l'énergie dont il avait fait preuve pour réorganiser la Garnison.
"Enfin nous avons sur Ross un Gouverneur efficace, honnête et fiable. Ce n'est pas que la planète prison nous ait jamais posé de problème à ce jour, mais elle pourrait se mettre à en poser..."
Mar le regarda surpris : "Elle pourrait s'y mettre ? Je ne comprends pas ce que tu veux dire, Grand Commandant. Je peux t'assurer que..."
"Non, je ne parlais pas de problèmes pouvant venir de la Garnison actuelle, ni de toi. Je parlais de problèmes externes."
"Des problèmes externes ? Mais les systèmes de sécurité sont bien..."
"Bien sûr, en temps normal. Mais tu sais bien que des tensions apparaissent dans la galaxie qui pourraient exploser d'un instant à l'autre. Et qu'il est donc prévisible que, tôt ou tard et peut-être plus tôt qu'on ne le croit, il soit nécessaire d'enfermer sur Ross... des personnes influentes et bien protégées. Le cas échéant, il ne faudra pas s'étonner que quelqu'un tente un coup de force pour les libérer."
Mar en resta stupéfait : "On en est à ce point ?"
"Oui. J'insiste, ce ne sont que des précautions, mais j'ai eu des ordres et des budgets pour renforcer la sécurité autour de Ross et sur les prisons de transfert sur Quaryel. Le Collège de Sécurité a déjà étudié à fond le problème et a décidé qu'on doit intervenir à ce propos. Pour commencer on va passer de huit à douze le nombre de satellites artificiels autour de Ross et leur armement sera renforcé. Par ailleurs, on installera sur les trois lunes de Ross des astronefs de combat, c'est à dire trois patrouilleurs à grande vitesse et trois forteresses de barrage spatial lourd. Ces six vaisseaux seront sous l'autorité directe de ce Commandement.
Mar était abasourdi : "Admettons que ces mesures soient nécessaires, et vos experts sont certainement qualifiés pour en décider. Je ne comprends pas le pourquoi du second point. Vous n'avez pas confiance en moi ou vous vous défiez des capacités des hommes de la Garnison ?"
"Mais non, ce n'est pas la question. C'est juste une question de rapidité d'intervention en cas d'urgence."
"C'est toi qui décides. Mais ça m'a tout l'air d'une offense que ni moi ni mes hommes ne sommes prêts à tolérer. Ce serait autre chose si tous ces hommes et ces moyens supplémentaires étaient sous mon contrôle. Vous pouvez envoyer sur Ross un officier de liaison qui pourra toujours assurer rapidité et efficacité en cas d'urgence. Mais tu dois comprendre que mes hommes n'accepteront pas de travailler avec des étrangers en me sachant de fait privé de mon autorité. Il vaudrait mieux, si tu veux bien, envisager la démission collective des mille hommes de la Garnison pour vous laisser ainsi plus de liberté d'action..."
"Mais non, mais non, Gouverneur Swooney, il ne faut pas dramatiser..."
"Ecoute, Grand Commandant, tu le sais bien, tant moi le Gouverneur que mes hommes, nous sommes parmi les plus mal payés des agents de l'UPO. Tu sais qu'un de vos agents gagne cinquante pour cent de plus que mes soldats et que moi-même je gagne la moitié de n'importe lequel de tes secrétaires. Nous faisons notre travail avec sérieux et application. Mais là, la perspective de travailler avec des inconnus, mais surtout mieux payés et extérieurs à la Garnison, et dont je ne doute pas qu'ils prendront l'air suffisant et supérieur de qui est mieux payé, je le répète, c'est une perspective inacceptable !"
"Je n'avais pas envisagé la chose sous cet angle.... Par ailleurs..."
"Par ailleurs pour toi ce n'est qu'un problème de chiffres sur un ordinateur, mais pour moi c'est une question d'hommes. Par exemple, combien d'Agents travaillent dans cette aile du Commandement ?"
"Et bien, environ huit cents, je crois."
"Et combien en connais-tu personnellement ?"
"Je ne vois pas ce que..."
"Peu, je crois. Moi j'ai mille hommes et je les connais tous. Ce qui n'enlève rien à la discipline, au contraire, ça la renforce, parce que je sais que je peux compter sur chacun d'eux comme chacun d'eux sait qu'il peut compter sur moi, d'ailleurs ils m'estiment, me connaissent et me respectent. Tu vois ce que je veux dire ? Il n'y a pas d'anonymat, entre nous. Ils forment tous des équipes bien assorties et donc aussi efficaces que sûres. Chacun de mes soldats fournit le double d'un planton anonyme, d'un simple numéro dans une base de données. C'est pourquoi je ne peux pas accepter que tout cela change suite à l'adjonction à la Garnison d'un contingent de plantons. Six astronefs de plus et quatre satellites, soit près de cinq cent personnes en plus..."
"Quatre cent quatre vingt, exactement." Corrigea le Grand Commandant.
"... personnes qui vont passer leur temps libre à la Garnison. Non et non ! Je ne vois que trois solutions : ou ils ne mettent jamais le pied à la Garnison, puisqu'ils dépendent de Quaryel, ou ils dépendent de moi, ou enfin tu prends tout en main et tu cherches mille Agents pour remplacer mes mille soldats et tu demandes un autre Gouverneur pour me remplacer. A toi de choisir."
Le Grand Commandant Général, après cette réponse de Mar, garda un peu le silence pour réfléchir.
"Il est absolument impossible, pour l'instant, de trouver mille Agents pour remplacer tes hommes : des gens qui connaissent bien la Garnison et son fonctionnement, que tu as choisis et formés avec grand soin, je le sais bien. Quant à l'idée qu'ils n'aillent pas à la Garnison, c'est impensable. On ne peut pas leur faire faire la navette depuis Quaryel, ce serait trop coûteux et bien trop lent. Alors je discuterai avec le Collège ta... proposition à la prochaine réunion, bien qu'elle ressemble un peu à un chantage."
"Non, ce n'est pas du chantage. Essaie de comprendre mes préoccupations... Je ne veux pas te mettre des bâtons dans les roues, je veux juste être en mesure de garantir encore l'efficacité de la Garnison et donc la sécurité de Ross. Je ne peux pas assumer la responsabilité d'une situation qui ne dépend pas de moi et qui peut donc m'échapper."
Ils se quittèrent là-dessus. Mar se fit aussitôt annoncer chez Tani et prit rendez-vous avec Neto. Il se plaignit auprès d'eux des perspectives d'être chapeauté et évincé et il renouvela la menace de démissionner si cela arrivait. Tani ne desserra pas les dents mais Neto l'assura de son plein soutien.
Quoi qu'il en sorte, se dit Mar, il devrait revoir bien des détails de l'organisation de la Garnison. En attendant la réponse du Grand Commandant Général, il se rendit avec Njeiry sur Niukétol.
Ils s'installèrent dans la petite maison de Mar près du Palais du Grand Conseil. Les pièces étaient presque vides, comme il les avait laissées, et pleines de poussière. Pendant que Mar nettoyait tout au mieux, Njeiry demanda à l'employé du Bureau d'Enregistrement la liste des plasmateurs d'intérieur disponibles en ville. L'imprimante du vidéophone édita une longue liste.
A chaque nom était indiqué le style et la liste des ouvrages réalisés. Un nom lui sauta aussitôt aux yeux : Kétol ni Ayenzy, troisième fils du cadet du Chef de Famille. Il était jeune, travaillait dans le style gedozen, et avait surtout réalisé la décoration intérieure du Palais Kétol, du Palais du Grand Conseil et de deux ou trois domiciles de Présidents d'Entreprises.
Mar se dit que ça pouvait être une bonne carte à jouer pour se rapprocher des Kétol et espéra qu'il ne s'agissait pas d'un jeune dandy vide comme les Familles en comptaient tant. Il lui envoya une requête par vidéophone. La réponse parvint presque aussitôt : il arriverait dans la journée et s'annoncerait à l'avance. Mar se dit que cela montrait que le jeune homme n'était pas occupé en ce moment et que, répondant si vite, il ne devait pas être du genre à aimer jouer à "l'important". Il se dit aussi qu'il pourrait bien être cher, mais que le jeu en valait la chandelle. Njeiry, à qui il fit part de ces réflexions, fut d'accord avec lui.