Ils redescendirent le fleuve puis se mirent à monter sur le versant opposé de la vallée. Le sentier à peine signalé passait entre deux massifs de végétation contrastée. D'un côté étaient quelques buissons bas aux branches tordues avec de belles fleurs rouges et des feuilles triangulaires, d'un vert intense, brillantes, mises de profil par rapport au soleil. De l'autre, de hauts arbustes hérissés surmontaient le terrain de leur panache, avec de longues feuilles étroites, gris-vert clair, et au centre un tronc qui grandissait en fuseau et se terminait en pointe, moins haut qu'un homme.
Le courrier expliqua à Mar qu'il s'agissait là de plantes assez dangereuses. On les appelait "plantes assassines" et c'était la variété "suce-vie" qui, une fois mure, faisait exploser les fuseaux en lançant tout autour sur plusieurs mètres de minuscules aiguilles. Si un être vivant, attiré par le parfum intense du fuseau mûr, approchait de la plante, la moindre vibration due aux pas de l'animal faisait exploser le fuseau et les aiguilles se plantaient dans son corps.
Chaque aiguille était une graine et éclosait peu après, et naissait ainsi une nouvelle plante. Laquelle, dans la première phase de sa vie, s'alimentait du corps de la victime, la faisant mourir peu à peu. Quand la victime gisait morte à terre, la plante prolongeait ses racines jusqu'à atteindre la terre et commençait la deuxième phase de son développement et de sa croissance.
Mar demanda s'ils étaient en danger, mais le servant secoua la tête et lui expliqua que les fuseaux n'étaient pas encore murs. Le fruit mûr se reconnaissait à sa couleur. Violet pour la variété "bombarde" qui lançait de petits grains durs, dangereux seulement à courte distance, rouge sang pour la variété "suce-vie" et jaune vif pour la "furie" qui dispersait un impalpable nuage de poudre jaune qui, si inhalée en grande quantité, provoquait une folie furieuse qui conduisait à la mort.
Mar frissonna et inconsciemment, bien que les fuseaux ne soient pas murs, il marcha au plus loin d'eux.
"Même la nature est violente." Pensa-t-il, consterné, "Et l'homme, ne fait-il pas partie de la nature ? Mais l'homme est libre de choisir d'user de la violence ou non, alors que le reste de la nature n'a pas ce choix..."
Ils montaient progressivement et Mar commençait à sentir ses jambes endolories. Quand enfin ils s'arrêtèrent, cette fois à l'ombre d'un grand buisson, Mar s'approcha du courrier.
"Toi aussi tu as été acheté par le Temple ?" lui demanda-t-il.
"Non, je suis né ici, sur Boar."
"Tu es né au Temple ?"
"Oui, mais pas dans celui-là. Mon père et ma mère étaient Shentistes au Temple de Shent de la Planète."
"Et toi ? Pourquoi n'es-tu pas toi aussi Shentiste ?"
"Parce que je n'en ai pas les capacités."
"Mais les enfants des Shentistes peuvent être servants ?"
"Bien sûr, comme les enfants des servants peuvent être Shentistes, quand ils le méritent."
"Et ça ne te déplait pas de n'être que servant ?"
"Pourquoi, ça devrait ? De toute façon si je n'étais pas content, je pourrais quitter le Temple. Et puis... il y a aussi des avantages à ne pas avoir de responsabilité, au Temple."
"Et que ferais-tu, si tu voulais quitter le Temple ?"
"Je ne sais pas, je n'y ai jamais pensé. Il y en a qui ont rejoint les Agriculteurs, d'autres les Artistes, d'autres les Marchands... ça ne dépend que de ce qu'on sait faire et de ce qu'on veut faire."
"Quand est-ce qu'on peut choisir de s'en aller ?"
"Quand on est adulte et qu'on a compris que sa vie et ailleurs."
"Et quand devient-on adulte, au Temple ?"
"Quand les lunes sont pour la septième fois comme au jour de sa naissance."
"Ce qui arrive combien de temps après la naissance ?"
"Deux cycles, donc neuf ans plus neuf ans."
Mar acquiesça. Il n'avait pas son 4C et ne pouvait donc pas calculer l'équivalent s.u., et moins encore en temps Terre. Dans toute la galaxie on devenait en général majeur à seize ans s.u., mais ici sur Ross il semblait que chaque groupe avait une règle différente.
"Tu sais quand et pourquoi tes parents sont venus sur Ross ?" lui demanda Mar.
"Où ?"
"Sur Boar, je veux dire."
"Ah. Non, je ne sais pas. Nous ne sommes pas comme les Armés."
"Les Armés ?"
"Oui, ceux qui sont dans les châteaux de défense des villes. Ils écrivent toujours toute les descendances, ils y tiennent beaucoup. Ils enregistrent tout. Moi je sais juste que je m'appelle Seshener et cela signifie que mes parents devaient s'appeler ainsi."
Mar, pendant son séjour au Temple, avait été très occupé et n'avait presque jamais pu parler de ces choses, alors maintenant il donnait libre cours à sa curiosité.
"Mais vous prenez le nom de votre père ou de votre mère ?"
"Les garçons, celui du père, les filles, celui de la mère."
"Ah, je comprends. Mais pourquoi n'utilisez-vous que le prénom et pas le nom ?"
"A quoi sert d'avoir deux noms ?"
"S'il y a plusieurs personnes de la même famille..."
"On ajoute une syllabe provisoire au nom des plus jeunes, qui se perd s'il s'en va ou s'il devient le plus vieux du groupe. Moi par exemple, petit on m'appelait Seshenerde. Mais maintenant, dans mon Temple, je suis le seul et alors je suis de nouveau Seshener tout court. Comme ça, aucun risque de confusion. Mais il est temps de reprendre la route, maintenant."
Ils se levèrent et repartirent. Mar aurait voulu poser mille autres questions, mais il respecta l'usage de ne pas parler en chemin. Ils se remirent à monter. Le maquis des plantes assassines cessa. A présent c'était une zone de rochers arrondis couverts de mousse rougeâtre, séparés ça et là par des étendues désertes. Les rochers étaient de tailles différentes et le sentier se déroulait entre eux en d'incessants tournants. Au sommet des rochers la mousse semblait décolorée, elle était gris poussière. La mousse ne poussait pas à terre mais ça et là il y avait des cousins d'herbe courte, vert -rougeâtre, parsemée de minuscules fleurs blanches. La pente était de plus en plus raide à mesure qu'ils avançaient.
Mar repensait aux fêtes sur Quaryel. Quels abysses le séparaient maintenant de ce milieu sophistiqué et corrompu, vide et superficiel. Depuis qu'il était sur Ross il n'avait pas eu le temps de s'ennuyer bien qu'ayant eu, en un sens, une vie plus tranquille que sur Quaryel.
Les ombres commençaient à s'allonger mais l'air restait chaud et calme, presque engourdi. Mar pensa au transmen : tout ce long voyage lui aurait été épargné si on avait pu construire des transmens sur Ross... mais dans ce cas il aurait eu peu de temps pour réfléchir ; aussi décida-t-il en lui-même qu'au fond à quelque chose malheur est bon.
Il avait toujours aimé marcher, tout petit déjà ; mais c'était bien autre chose là, au milieu de la nature, que sur Terre, entre d'interminables myriades de maisons, de murs et de barrières.
Il suivait ces pensées quand le courrier, vite imité par les autres servants, s'immobilisa. Mar rentra presque dans le servant qui le précédait. Ce dernier chargea son arme et la souleva, tendant l'oreille et scrutant les alentours.
Le courrier approcha de Mar : "Va entre les rochers, cache-toi, essaie de te couvrir de terre ou de mousse... ne parle pas, ne bouge pas, quoi qu'il se passe."
Mar le regard, surpris : "Que se passe-t-il ?"
"Des bruits étranges... va, maintenant !"
"Je reste avec vous."
"Non ! Phyujel a dit qu'on devait te sauver à tout prix."
Mar ne réalisa qu'alors que le courrier le tutoyait maintenant. Il sentit que cela était plus explicite même que les ordres : il n'était plus, dès cet instant, un membre du Temple. Il s'éloigna entre les rochers, plié en deux, prenant garde à n'être pas visible, bien qu'ignorant de quel côté pouvait venir le danger.
Il courut à l'aveuglette jusqu'à trouver un grand rocher, avec un espace libre en dessous, vers le sol. Il s'éloigna un peu, déplia sa toile et y rassembla des touffes de mousse. Il revint au rocher, se glissa dessous, approcha la toile de son corps puis, commençant par ses pieds, il se couvrit entièrement de mousse et resta immobile. On n'entendait pas un bruit.
Soudain des cris sauvages et aigus semblèrent jaillir de toutes parts, ricochant de rocher en rocher. Il entendit les coups secs des armes des servants et des hurlements très forts, de douleur ou de rage se casser à mi-cri. Puis des coups sourds, d'autres cris inhumain. Mar restait immobile, retenant sa respiration, le cœur battant furieusement dans sa poitrine.
A travers la mousse posée devant son visage filtrait un peu de lumière mais rien ne bougeait dans son champ de vision limité. Il sentit le désir de sortir, de voir, de faire quelque chose. Mais le courrier avait été péremptoire :"Tu dois être sauvé à tout prix."
Il resta immobile. Encore un cri étouffé, puis des gémissements qui s'affaiblissaient, des voix agitées et enfin, soudain, le silence. Mar, avec des gestes lents, prit sa ceinture, la décousit, en sortit l'anneau laser qu'il avait remontée en secret au Temple et se le passa au doigt. Le silence régnait encore.
Il repensa à l'époque où il s'était caché dans le cargo de Soufflet et Vieux. "Jusqu'à quand l'homme devra-t-il avoir peur de l'homme, se cacher, souffrir ?" se demanda-t-il. Peut-être toujours...
Ces cris résonnaient encore dans sa tête, réveillant la mémoire des cris des victimes de Biker. Lui, Mar, avait réussi à en arrêter un, mais combien d'autres Biker comptait l'humanité ? Comment un homme peut-il prendre plaisir de la douleur, fonder sa vie sur la mort des autres ? Qui est l'homme pour se sentir autorisé à décider du destin et de la vie d'autres hommes ?
D'autre interrogations s'ajoutaient à la liste déjà longue et Mar s'apercevait qu'il était incapable de trouver une réponse, si partielle qu'elle soit...
Le temps passait et Mar sentit ses membre s'engourdir. La mousse qui le cachait était maintenant complètement à l'ombre. Seul le rocher d'en face, qu'il entrevoyait à peine, avait le sommet enflammé des rouges rayons du soleil. Tout était silencieux, peut-être pourrait-il sortir, maintenant. Il secoua la mousse et rampa hors de son étroite cachette en regardant sans cesse tout autour. Tout était immobile.
Il nettoya la toile de son mieux et la replia. En se tenant caché, il essaya de revenir au sentier. Les petits coussins d'herbe verte rougeâtre et leurs minuscules fleurs blanches lui semblaient moins beaux maintenant. Il vit le sentier et s'arrêta. Silence, encore. Il se leva avec précaution et vit quelques corps nus étendus sur le sentier dans d'étranges positions. Il se recoucha d'un coup, le cœur serré puis se releva tout doucement. Les corps étaient immobiles.
Il approcha et reconnut trois des servants du Temple et cinq inconnus. Ces derniers avaient de longues épines émergeant à peine du corps, avec une tâche rouge autour. Les servants eux avaient la tête fracassée et l'un avait un long bâton planté entre les côtes. Mar se retourna effondré, puis regarda de nouveau. Aucun des cadavres n'avait plus le moindre habit, ni arme, ni aucun objet : ils avaient été tués et dépouillés. Il réalisa que le courrier n'était pas parmi les morts : peut-être avait-il réussi à se mettre en sécurité, en courant, pendant que ses compagnons se battaient. Les inconnus avaient de longs cheveux rassemblés sur la nuque par un lacet.
L'un d'eux tenait encore en main un caillou tranchant et noir, maculé de sang : c'était une jeune femme. Mar se pencha et essaya de lui retirer la pierre de la main, en vain. Il pensa qu'il ne pouvait pas les laisser là, au milieu du chemin, mais il ne pouvait pas non plus brûler leur corps, il n'avait pas de quoi allumer un feu et moins encore de quoi l'alimenter. Il aurait pu les brûler avec son anneau laser, mais il en aurait épuisé la charge peut-être avant même d'avoir pu tous les brûler.
Il les prit un à un par les aisselles et les tira avec peine loin du sentier, entre les rochers, alignés l'un à côté de l'autre. Ils s'étaient massacrés les uns les autres, pensa Mar, et maintenant ils gisaient ensemble. Quelle cérémonie funèbre pouvaient-ils avoir ? Avant de les quitter, il sentit qu'il devait faire quelque chose. Il devait au moins dire la "proclamation de deuil" qui était d'usage sur les planètes présumées civilisées.
Il respira à fond, expira longuement, puis cria dans le vent : "Ils étaient huit vies, huit humains... Qu'en est-il d'eux ? Ils ont aimé, agi, haï, pensé, pour arriver à cela ? Leurs mères les ont-elles donc mis au monde pour les offrir au néant ? Pas l'un d'eux n'était encore au bout du chemin... et maintenant ils sont là, inutiles, abandonnés et peut-être oubliés ! Soleil, hâte-toi de descendre, pour ne pas voir cette honte..."
Mar s'appuya à un rocher. Il se sentait effondré. Sa vie devrait-elle être toujours parsemée de morts ? Et à quelle fin ?
Comme un automate, il enleva son scapulaire et le déchira en longues bandes. Il s'en servit pour lier les poignets des morts deux à deux, chacun à son voisin, formant ainsi une seule chaîne.
"Vous étiez ennemis, vous voilà liés en un destin unique..." murmura-t-il en guise de conclusion, secouant tristement la tête.
Il déplia la toile et y fit un trou au milieu, il y passa la tête et avec la sangle du sac il se l'attacha autour de la taille puis reprit le chemin en redescendant vers le fleuve. Il ne savait pas où aller, mais il savait vaguement la direction de la Garnison.
Il descendait à grands pas pendant que le soleil disparaissait derrière les sommets obscurs, incendiant le ciel de rouge. Un seul nuage long et étroit s'illumina dans le ciel, devant Mar. Le chant de l'eau montait jusqu'à lui comme s'il cherchait à atténuer sa sourde douleur. La toile bleue s'agitait entre ses jambes et le sac vide lui battait le côté à chaque pas.
Il se retrouva à passer près des buissons de plantes assassines qui lui parurent alors des buissons d'épines venimeuses plantés à la surface de la planète pour le tuer. Toutes brunissaient peu à peu. Mar continuait à descendre et un tumulte de sentiments se pressaient dans son cœur, mille questions, mille émotions.
Le fleuve était proche maintenant. Il le remonta jusqu'au gué et, sautant de pierre en pierre, il le traversa vite maintenant que la douleur ne laissait plus d'espace à la peur. Arrivé sur l'autre rive, il descendit la vallée jusqu'à ce que l'obscurité ne l'empêche de continuer. Il se jeta à terre, le regard perdu dans le ciel désormais presque noir qui flottait sur lui et il vit les étoiles apparaître une à une.
Chaque étoile était entourée de plusieurs planètes, la plupart mortes et hostiles à la vie. C'était un bien si rare et si précieux, la vie, présente dans un seul système solaire sur mille, dans rien qu'une planète sur dix mille... pourquoi la gâcher ainsi ?
Les constellations resplendissaient, apparemment immobiles, mystérieuses et inconnues. Il en vit une qui lui évoqua un visage triste et en lui il la baptisa : "Le Pleureur". Une des étoiles était plus brillante que les autres et placée sous un des deux amas stellaires qui constituaient les yeux du visage et Mar l'appel "La Larme".
Lui aussi sentait se yeux se mouiller et les étoiles tremblèrent et se brouillèrent. Mar ferma les paupières et s'endormit vite. Cette nuit là il rêva beaucoup, des rêves confus et déplaisants, sans couleurs. Des rêves tristes comme son âme.
Il se réveilla en sursaut. C'était tôt le matin. Autour de lui il y avait un groupe d'hommes uniquement vêtus d'une longue bande de toile marron passée entre les jambes et nouée à la taille. Ils avaient en main des instruments de travail qu'ils brandissaient l'air menaçant.
Mar se redressa pour s'asseoir, appuyant les bras à terre : "Paix, paix, mes frères." D'exclama-t-il impulsivement.
Un des hommes répondit : "Nous ne sommes pas tes frères. Qui es-tu, que fais-tu ici, que veux-tu ?"
Mar regarda les autres visages : ils avaient tous une expression dure, entre l'hostilité et la défiance.
"Je m'appelle Mar Swooney, je suis labass du Temple. Je cherche..." dit-il, mais il s'interrompit.
Il ne pouvait certes pas dire qu'il cherchait la Garnison, et il n'avait pas l'intention de retourner au Temple.
Un des hommes se tourna vers les autres : "Je vous avais dit que ce n'était pas un pillard ! Regardez ses cheveux, c'est clairement la bande d'un labass."
"Oui, mais alors pourquoi il est habillé comme ça ? Et que fait un labass tout seul, sans escorte ?"
"Bah, ce n'est pas un pillard mais il m'a tout l'air d'être un désaxé. Il n'a même pas de scapulaire !"
Mar se leva très lentement et les hommes reculèrent d'un pas, sans le perdre de vue.
"Je suis labass, vous dis-je !" s'exclama-t-il le ton dur et décidé. "Les pillards ont attaqué et tué mon escorte et seule la protection de Shent m'a sauvé. Si vous n'êtes pas lâches, si vous n'avez pas peur, montez là-haut," dit-il en montrant le versant opposé, "et vous trouverez les servants du Temple massacrés et cinq pillards morts. Si vous respectez et craignez Shent, respectez et craignez-moi, moi aussi, même si je ne suis qu'un ex-labass."
Les hommes parurent hésitants, sinon intimidés, par le ton et les mots de Mar, à présent debout avec assurance au milieu d'eux.
Mais un des hommes reprit : "Si tu es un ex-labass, pourquoi parles-tu avec tant d'assurance de la protection de Shent ? Pourquoi au lieu de retourner au Temple l'as-tu abandonné ?"
"Je n'ai rien abandonné. J'ai juste fini ma période de travail et je suis maintenant libre de suivre ma route avec la bénédiction de Shent et l'approbation du Doyen Ussin. Et maintenant, une fois pour toutes, soit vous m'accueillez avec respect, soit vous me laissez poursuivre ma route. Il n'y a qu'une chose que je vous déconseille : ne vous mettez pas sur mon chemin sans quoi les éclairs de Shent s'abattraient sur ce lieu."
Mar se disait d'ailleurs que, si les choses tournaient mal, il pourrait utiliser l'anneau laser qu'il avait encore au doigt, mais il espérait que ce ne serait pas nécessaire. Les hommes se regardèrent incertains, puis regardèrent le visage de Mar et virent son air décidé et sûr de lui.
"Mais... ben... euh... parle toi, Ysoh."
Le dénommé Ysoh avança d'un pas : "Nous n'avons rien contre toi et nous respectons Shent et tous ses protégés, même s'il a bien peu fait pour nous, dernièrement, je dois dire. Si tu demandes à poursuivre ton chemin, tant que tu ne passes pas dans nos terres, nul ne lèvera un doigt contre toi, je t'en assure. Mais si tu voulais entrer en ville, alors, ce ne serait plus à nous de dire oui ou non... il faudrait le demander aux Vieux, au Sage et au Séparé. Alors dis-nous ce que tu demandes, que nous sachions comment nous comporter avec toi."
Mar acquiesça : "Je ne vous cache pas que j'ai besoin de repos et de me restaurer, ce pourquoi je voudrais pouvoir rester quelques jours dans votre ville. Mon chemin sera encore long, difficile et fatigant et je ne peux pas l'affronter sans l'énergie et la tranquillité nécessaires après l'attaque que j'ai subie. D'ailleurs je n'ai pas de nourriture avec moi et je ne connais pas les plantes comestibles qui poussent sur cette terre. Dites-moi ce que je dois faire pour obtenir l'hospitalité, si vous savez offrir l'hospitalité."
"Attends ici, alors. L'un de nous ira en ville et en rapportera la réponse."
Mar accepta et s'assit de nouveau. Les hommes s'éloignèrent vers la ville voisine et, à peine furent-ils à quelques pas de lui, ils commencèrent à parler entre eux très vite et à voix basse. Quand ils furent hors de vue, Mar retira l'anneau laser et le cacha de nouveau dans sa ceinture.
Le soleil se levait et tout revenait progressivement à la vie. Mar aussi se sentit un peu mieux. La tension qui l'avait saisi pendant la rencontre avec les hommes de la ville le quittait lentement.
Il se demanda comment il pourrait retourner à l'île de la Garnison. Il devait se procurer une barque mais il n'avait rien avec lui pour en acheter éventuellement une. Peut-être pourrait-il trouver quelqu'un qui l'y emmène avec lui, mais il n'avait pas idée de qui pourrait l'aider sur cette planète encore étrangère pour lui. Il connaissait encore trop peu la vie de Ross. D'ailleurs, pour en savoir plus, il lui aurait fallu passer plus de temps loin de la Garnison, et donc de Njeiry.
Quelqu'un arrivait de la ville. Mar reconnut un des hommes avec qui il avait parlé, un type trapu, qui cette fois portait une tunique marron descendant aux genoux. Ses cheveux noirs et courts prenaient des reflets métalliques sous la lumière du soleil. Mar se leva et l'attendit, scrutant son expression.
L'homme approcha, se plaça devant lui et lui tendit un paquet en feuilles : "Un peu de nourriture ne se refuse pas à qui vient en paix, dit le Séparé. Quant à l'hospitalité, le Sage rassemble les Vieux et ils t'écouteront avant de décider. Alors mange maintenant, puis suis-moi."
Mar prit le paquet, s'accroupit et l'ouvrit. Il contenait une espèce de sphère douce, blanche et parfumée et quelques herbes cuites. Il goûta, hésitant, mais se mit vite à manger avec appétit. A la fin il couvrit de quelques pierres les feuilles qui avaient servi de contenant, se leva, essuya ses doigts sur la toile qui lui servait de veste.
"Je suis prêt." Dit-il à l'homme.
Ce dernier se retourna et partit vers la ville en silence, sans jamais se retourner pour voir si Mar suivait. Vite ils se trouvèrent proches d'une haie basse d'herbe-épine plantée depuis peu et qui délimitait un grand rectangle de terre encore en jachère. En poursuivant ils longèrent une haute haie d'herbe-épine plus vieille qui entourait une série de champs cultivés avec soin. Le sentier, maintenant plus marqué, courait parallèle à la haie. En chemin ils croisèrent quatre personnes : c'était une patrouille d'Armés, des hommes agiles, grands et musclés, vêtus de simples short-kilt jaunes au bord noir avec un dessin noir au milieu. Ils avaient de sandales légères et portaient des armes compliquées.
Les champs étaient pleins de gens, penchés, au travail. A mesure que Mar et son guide passaient, les travailleurs se relevaient et les regardaient longuement, en silence, pour après retourner à leurs occupations. Tous ne portaient que la longue toile marron passée entre les jambes puis nouée autour des reins. Leur peau était foncée et brillait au soleil. De temps en temps quelqu'un se déplaçait pour allez à côté d'une pierre carrée, prenait un carafe en terre cuite à laquelle il buvait, puis retournait vite au travail.
La haie était percée et le sentier tournait pour entrer et s'éloigner entre les champs. Deux Armés flanquaient le passage. Ils étaient vêtus comme les autres, mais eux avaient un bord rouge. Eux aussi les regardèrent passer, scrutant attentivement Mar, sans un mot.
Son guide entra d'un pas décidé, toujours sans se retourner pour voir si Mar suivait. Mar observait tout avec une extrême attention. Ils passaient à présent plus près des gens qui travaillaient aux champs. Mar observa leurs outils. Ils étaient surtout en bois, à part quelques pointes en obsidienne ou en porcelaine vitrifiée. Ils les utilisaient avec adresse, ici pour désherber, là pour alléger la terre autour de racines, ailleurs pour planter ou cueillir plantes et fruits. Les ramasseurs utilisaient des paniers finement tressés : chacun était un petit chef-d'œuvre.
Quand ils passaient à côté de gens au travail, tous arrêtaient un instant leur occupation pour les regarder passer. Dans leurs yeux Mar ne vit ni défiance ni chaleur mais juste une curiosité à peine marquée. Il remarqua aussi que la main d'œuvre ne semblait pas manquer. De petits canaux d'eau couraient en formant un réseau d'irrigation précisément calculé. Le flux était régulé par de petites écluses en bois travaillées finement et avec élégance. Non seulement les encastrement semblaient parfaits, mais chaque pièce était couverte de légères décorations géométriques sculptées en bas-reliefs.
Chaque parcelle de terre était cultivée avec soin avec des plantes que Mar ne connaissait pas. Les champs étaient tous en faible pente et on voyait au-dessus les maisons alignées. Derrière les maisons se dressait le château. Les maisons étaient en bois foncé avec des toits couverts d'étranges écailles qui rappelaient la peau d'un serpent. Les toits, hauts et raides, en forme de pyramides aux arrêtes arrondies, formaient tout autour des maisons un portique soutenu par des piliers cylindriques. En approchant, Mar remarqua que de nombreux piliers étaient finement sculptés de bas-reliefs, mais pas tous, ni complètement.
Ils arrivèrent aux premières maisons et continuèrent entre elles. Même les montants des portes et des fenêtres carrées étaient couverts de bas-reliefs et de caractères sculptés et vivement colorés. Il lut ça et là : "Cette fenêtre a été sculptée par Wyndem le jour où Fenmyo est né" ou bien "Cette porte a été sculptée par Malen pour accueillir Shon" Les maisons semblaient désertes.
Ils arrivèrent enfin à une grande place rectangulaire. Ses côtés étroits et l'un de longs étaient bordés de maisons similaires à celles vues dans le reste du village. Le dernier côté ne comptait que trois édifices. Celui de droite était plus grand et plus soigné que les autres, mais du même style, avec devant la porte un grand arbre très vieux, couvert de fils noués aux branches.
Celui de gauche était de la même taille que les autres mais il était sur des pilotis en bois et on y accédait par une échelle. Entre les colonnes du portique et les pilotis étaient nouées de grosses cordes tendues, tordues, d'où pendaient d'étroites bandes de paille tressée.
Au centre se trouvait un étrange édifice long, tout construit en utilisant des montant de portes et de fenêtre encastrés ensemble, sans véranda, avec un toit construit comme tous ceux du village mais qui se terminait au droit des murs.
Sur la place se dressait une série de pierres sculptées à d'étranges effigies. On aurait dit de grosses têtes oblongues, à peine ébauchées avec le dessus plat et le menton appuyé par terre. A la place des yeux il y avait deux profonds trous noirs.
Juste au centre de la place il y avait un mur bas et rond, d'environ deux mètres de diamètre, qui protégeait un puits profond. Entre le puits et la maison faite de portes se trouvait une pierre basse et longue, carrée, avec une partie plus haute au centre. A droite de la pierre il y en avait une autre, cubique, parfaitement polie.
Sur la partie surélevée de la longue pierre était assis un homme de la soixantaine, cheveux courts et blancs, vêtu de la tunique marron, un cercle de feuilles filiformes sur la tête et une sphère de bois à la main. A côté de lui, des hommes étaient assis, cinq de chaque côté, tous avec l'habituelle tunique, tous tenant une sphère en bois à la main, mais plus petite. Sur le cube était assis, ou plutôt perché, un homme dont la tunique marron arrivait aux pieds et portant une couronne de baies rouges. A ses pieds se trouvait une balance, en équilibre sur un coin en bois, avec deux bols fixés aux bouts, un de bois clair et l'autre de bois foncé.
Son guide s'arrêta, Mar aussi derrière lui. "Pères, voici l'étranger qui demande l'hospitalité." Dit l'homme et, sans rien ajouter d'autre, il s'en alla.
L'homme assis au centre, dont Mar se dit qu'il était le Sage, prit la parole : "Qui es-tu et d'où viens-tu ?"
"Je m'appelle Mar Swooney et je viens du Temple de Shent le Grand Mécanicien."
"Qu'est-ce qui te conduit à notre ville ?"
"J'ai besoin de repos et d'aide."
Les Vieux se regardèrent entre eux. Un d'eux prit la parole : "Mais pourquoi devrions-nous t'aider, et en quoi ?"
Mar réfléchit longtemps avant de répondre. Puis il dit : "Un jour un homme marchait le long du fleuve. Il regardait la rive léchée par l'eau et il vit, à son émerveillement, un stiryn qui s'agitait sur la rive, au sec. Ce poisson est mourant, se dit l'homme, dois-je le remettre à l'eau ou bien puis-je le manger ? Il n'arrivait pas à se décider. Surtout il était surpris par l'étrangeté de trouver un stiryn au sec. Aussi s'assit-il sur une pierre et se mit-il à penser, en cherchant une explication.
"Mais ce stiryn était un poisson spécial, parce qu'il savait parler. Alors il parla et dit à l'homme : jette-moi à l'eau ou mange-moi, je t'en prie, mais ne me laisse pas mourir ici de cette mort lente et atroce, de façon si stupide. L'homme se tourna vers le poisson et lui demanda : mais dis-moi d'abord, pourquoi es-tu au sec ? Le poisson répondit : c'est une histoire longue et compliquée et je ne pense pas pouvoir te l'expliquer avant de mourir asphyxié. Alors, pour la dernière fois, je t'en prie, jette-moi à l'eau ou mange-moi, mais fais vite. L'histoire ne dit pas ce que l'homme décida de faire. Mais vous, à sa place, qu'auriez-vous fait ?"
Tous se turent jusqu'à ce qu'un autre Vieux prenne la parole : "Si c'était un homme sage, il l'aura remis à l'eau ou mangé sans perdre plus de temps."
Mar espérait cette réponse et sourit : "Et vous, êtes-vous des hommes sages ?"
Les Vieux se regardèrent de nouveau les uns les autres et se mirent à murmurer entre eux. Le Sage leva la main et tous se turent.
"On m'appelle le Sage et j'ai compris le sens de ton histoire. Il s'agit maintenant de savoir si cet homme avait besoin de manger ou non. Veux-tu nous éclairer, étranger, sur ce que signifierait dans notre cas avoir ou n'avoir pas... faim ?"
Mar acquiesça : "A la ville des Accueilleurs on voit parfois aussi des hommes qui viennent de villes d'Agriculteurs comme la vôtre. Ils sont là parce qu'ils ont faim de nouveaux bras pour travailler dans leurs champs, alors ils vont en acheter. Maintenant je suis là, moi. Si vous avez faim de bras, vous n'avez rien à dépenser..." et ce disant il étendit les bras en signe d'absence de défense.
Un des Vieux parla à son tour : "L'étranger a répondu à la question de Megnès sur pourquoi on devrait l'aider. Je crois que maintenant c'est à nous de répondre. Je pense qu'on peut l'accueillir entre nous quelques temps, après on verra. Je mets le poids de ma décision sur le plateau du oui."
Il descendit de la pierre, approcha du Séparé et déposa sa sphère sur le plateau foncé qui descendit jusqu'à toucher terre.
"Faites peser votre décision, maintenant !" déclara le Séparé.
Un à un les autres aussi se levèrent et allèrent déposer leur sphère. Six étaient sur le plateau du oui et quatre sur celui du non. Il manquait encore la sphère su Sage, qui pesait plus que les autres. Mar se demandait si cette dernière sphère pesait assez pour faire toucher terre au plateau clair.
Le Sage approcha de la pierre du Séparé et déposa sa sphère. Mar ne vit pas tout de suite de quel côté il l'avait posée, mais quand le Sage regagna sa place, il vit que le plateau n'avait pas bougé et que la dernière sphère était sur le plateau foncé.
Le Séparé se leva alors et tous les autre s'assirent.
"Etranger, ta demande est acceptée. Mais il s'agit à présent de voir qui t'offre l'hospitalité. Assieds-toi devant cette pierre et attends, avec ce bol devant toi. Celui qui le remplira de nourriture t'accueillera aussi dans sa maison. Attends avec confiance, l'hospitalité promise ne manquera pas."
Mar remercia d'un grand geste. Tous partirent, solennels. Mar s'assit par terre au milieu de la place, le bol devant lui, et commença à attendre pendant que le soleil montait haut dans le ciel dégagé et pur.