La Résidence baignait dans l'euphorie : tous sentaient que Mar avait enfin gagné son plus grand défi. Njeiry avait vécu une période de forte tension nerveuse, mais maintenant il était enfin serein. Mar par contre, passée l'euphorie du moment, était tombé dans un état un peu triste dont il n'arrivait pas à sortir. Njeiry portait toujours son anneau, c'était vrai, mais il ne s'était pas encore prononcé.
Soufflet sentit la situation plus qu'elle ne la comprit, et elle se mit à arpenter la maison "tous radars activés" comme elle dit à Vieux.
Tous deux ils appelèrent Teskar et Chanul : "Mar devrait être serein, mais il ne l'est pas. Vous avez idée de quoi il s'agit, de ce qui l'inquiète?"
Chanul haussa les épaules : "Ben... peut-être... je ne suis pas sûr..."
"Parle. La moindre idée pourrait nous aider à comprendre."
"Je ne sais pas, mais à voir comment Njeiry regarde Mar et surtout à son inquiétude quand Mar semblait mort, je crois qu'il est amoureux de lui. Mar l'a sans doute compris lui aussi mais il est gêné. Il est bon ami de Njeiry et il lui doit beaucoup, alors il ne sait pas comment le lui dire..."
Teskar secoua la tête : "Non. Je crois que c'est plutôt le contraire. Chaque fois que Mar voit Njeiry il a l'air de s'illuminer un instant. Mais tout de suite après il se ferme. Quand il parle de lui, même rien que comme d'un officier fidèle, d'un bon collaborateur et rien de plus, sa voix change imperceptiblement, elle a l'air plus chaude, plus belle, je dirais."
Vieux commença à rire intérieurement et tout son corps se mit à frétiller sous sa tunique : "A vous écouter ils s'aiment tous les deux et ils n'osent pas se le dire ! Et dire que ce ne sont plus des enfants... Il faut qu'on les aide !"
Soufflet fit non de la tête : "Il ne manquerait plus que ça. C'est des choses où personne ne doit mettre le nez, ça. Il faut qu'ils les résolvent seuls, oui, il le faut."
"Mais, je ne parle pas d'y mettre le nez, mais juste de les aider un peu. Tu en penses quoi, Chanul, et toi, Teskar?" demanda Vieux.
Teskar regardait ses mains : "Le bonheur de Mar me tient à cœur. Et je ferai tout ce qui pourrait lui être utile ou nécessaire."
Chanul, appuyé au mur, arqua les sourcils : "Bien sûr, Mar a besoin de bonheur, comme d'ailleurs tout être humain. Mais lui, après toutes les batailles qu'il a dû mener, je crois qu'il en a plus besoin que nous tous. Mais je ne sais pas si, ni comment on pourrait l'aider en la matière."
Soufflet commençait à jouer avec son bracelet : "Si Mar devait s'occuper d'une telle situation pour un de ses amis, en moins de deux il trouverait la solution. Mais pour lui je suis sure qu'il ne sait pas par où commencer. Malgré sa lucidité, la froideur et la détermination montrées à moult reprises, au fond Mar est un sentimental, avec tous les enthousiasmes et les incertitudes du romantique."
Vieux poursuivit : "C'est pour ça que je disais qu'on doit l'aider..."
"Oui, mais comment?" demanda Chanul.
"Et bien... pour commencer faisons en sorte qu'ils se rencontrent souvent, qu'ils passent plus de temps ensemble, seuls. Après on verra..." proposa Vieux.
Ainsi commença la "conjuration" de la maison. S'ils avaient quelque chose à dire à Mar ils en chargeaient Njeiry. S'ils les voyaient ensemble, ils s'éclipsaient et les laissaient seuls. Mais rien ne semblait changer.
Un soir où soufflait un fort vent froid, chacun se reposait dans son propre cubicule. Mar n'arrivait pas à dormir. Il prit son manteau et sortit au jardin. La faible lueur de la lune de Quaryel laissait à peine deviner le sentier caillouteux entre les arbres qui bruissaient, agités par les rafales. Son manteau se soulevait sous le vent et s'agitait comme un drapeau autour de lui, bien que Mar le retienne contre lui. Les branches des arbres de latza agitaient leurs longs rubans pendant comme une chevelure au vent. Elles ondulaient presque à l'horizontale et leurs battements sonnaient un peu comme le cri des hirondelles de la planète Terre.
Mar aimait les voix de la nature et surtout celle du vent. Il aimait aussi la pluie et il souhaitait qu'elle tombe de façon à mouiller tout . Mais le ciel ne comptait que deux ou trois petits nuages couleur jade, qui filaient vite. L'un d'eux masqua la lune et tout fut plongé dans une obscurité presque totale. Mar se tourna vers la Résidence. Une seule fenêtre tait éclairée : celle de la chambre de Njeiry. Son ombre apparaissait claire sur un fond de lumière dorée. Mar s'arrêta comme devant une révélation.
Il se cacha derrière le tronc d'un arbre, craignant que le retour du clair de lune ne la laisse voir de la Résidence. Il souhaita être télépathe...
"Njeiry, viens... Viens mon amour..." continuait-il à penser, avec une intensité et une force croissantes.
La silhouette restait immobile dans le cercle de la fenêtre. Mar était consumé de désir. Il lâcha son manteau qui s'envola tout de suite, tourbillonnant dans le vent. Il ne sentit pas le froid, il ne sentait pas non plus le vent tant son âme était tendue vers cette fenêtre. Le nuage s'éloigna et la faible lueur de la lune revint. Mar aurait voulu voler dans le vent, là-haut, là-haut, jusqu'à la fenêtre de l'être aimé.
Il tendit les bras et murmura : "Njeiry, mon aimé, viens..."
Les rafales de vent, de plus en plus fortes, enveloppaient le corps de Mar à présent sans protection et lui ébouriffaient les cheveux. Il continuait à fixer cette fenêtre, fasciné. Soudain le cercle commença à s'obscurcir : Njeiry polarisait la vitre. La lumière dorée se fit mauve, il y eut des éclairs arc-en-ciel, le cadre s'obscurcit, passa au violet intense puis s'éteignit. Mar restait immobile, comme stupéfait que "cette" lumière puisse s'éteindre.
"Réapparais, lumière, je t'en prie... fais-moi revoir mon amour... Tu ne peux pas t'éteindre ainsi, tu ne peux pas, tu ne dois pas..."
Le jardin continuait à émettre ses froissements, ses murmures, ses chansons au vent. Mar, toujours immobile, une main appuyée au tronc, l'autre pendant sur le côté, le manteau dansant dans le vent, sentit une profonde tristesse l'envahir. Son rêve était fini, irrévocablement fini. Il se sentait seul, comme abandonné.
Soudain une voix surgit de nulle part : "Qui est là ?"
Mar se retourna d'un bond : Njeiry était face à lui.
"Ah, c'est toi Mar."
Mar, la main toujours appuyée au tronc, ne trouvait pas ses mots. "Il est venu," pensait-il confusément, "il est là près de moi..." et il lui tendit la main dans un geste d'invitation. Njeiry tendit le bras et prit doucement la main tendue.
"Mar, tu n'as pas froid ?"
"Je devrais ?" répondit Mar dans un murmure.
"Je ne sais pas... peut-être que non..."
Mar commença à rapprocher lentement son bras, sans lâcher la main de son aimé.
"Toi aussi, tu aimes le vent ?"
"Oui." Répondit Njeiry.
"Et la pluie ?"
"Aussi."
"Et la nuit ?"
"Oui..."
Maintenant Njeiry était à un pas de Mar.
"Njeiry ?"
"Oui ?"
"Ne... ne t'en vas pas."
"Non."
Mar regardait fasciné ses yeux profonds. Il se sentait le cœur léger, la tête légère et c'est tout juste s'il osait respirer, de peur de briser l'enchantement.
Le vent soufflait toujours, plus fort qu'avant, et les murmures se faisaient lamentations. Les rubans de latza maintenant battaient avec des coups secs, presque violents.
"Tu entends, Njeiry ? La nature aussi a le cœur qui bat la chamade... ne me quitte pas..."
"Non..."
Ils restèrent longtemps tout près, les yeux dans les yeux, sans rien voir d'autre. Ils ne se touchaient que par une main, mais cela les réunissait. Mar bougea les doigts et les entrelaça avec ceux de Njeiry.
"A quoi tu penses ?" murmura Mar.
"Je ne pense pas, je sens."
"Et... tu sens quoi, Njeiry ?"
"Le vent, la terre, les arbres, toi... tout."
"Vraiment tout ?"
"Oui, Mar, vraiment tout."
"Et... tu aimes ce que tu sens ?"
"Oui, beaucoup."
Mar avait tant de peine à penser clairement qu'il craignait de perdre la raison.
"Tout ?" demanda-t-il encore.
Njeiry ne répondit pas tout de suite. Il serra les doigts de Mar entre les siens, ferma les yeux et dit enfin : "Vraiment tout, mon amour."
Mar répondit à l'étreinte de ces doigts, son autre main quitta le tronc et se posa sur le côté de son aimé.
"Viens..."
"Attends." Dit Njeiry en se détachant, "Ne sois pas pressé, il manque encore quelque chose."
Mar eut un coup au cœur. La voix incertaine il demanda : "Quoi ?"
Njeiry sourit, se pencha et s'accroupit. Il arracha un long brin d'herbe filaire et se mit à le tresser. Mar le regardait, il se mit à genoux pour que ses yeux soient à la hauteur de ceux de Njeiry.
Il demanda de nouveau : "Quoi ?"
Njeiry lui tendit l'herbe tressée en anneau, il souriait : "Ceci, mon amour. Mets-le à ton doigt."
Mar, ému, le prit, se le passa à l'index et regarda de nouveau Njeiry, radieux. Ils s'approchèrent lentement, se prirent dans les bras et leurs bouches se trouvèrent. Le vent soufflait avec la même violence, mais dans le jardin seuls les arbres et l'herbe semblaient s'en rendre compte.
Ils se couchèrent sur le manteau bleu et le corps de Mar monta sur celui de Njeiry, qui l'enlaça et se mit à le caresser de façon de plus en plus intime. Peu à peu chacun enlevait les habits de l'autre, jusqu'à ce que leurs corps nus se collent l'un à l'autre et que leurs vigoureuses érections se rencontrent.
"Oh, Mar, j'ai envie de toi, j'ai tellement envie de toi, tu le sais ?" murmura Njeiry.
"Et moi j'ai envie de toi..." soupira Mar.
Leurs membres s'entrelaçaient comme pour exprimer leur désir de s'unir, et même de se fondre en une seule entité. Chacun explorait le corps de l'autre dans un crescendo d'émotions dont l'énergie surpassait même celle du vent qui battait leurs corps nus. Puis Njeiry ceignit des jambes la taille de Mar et, sans un mot, il s'offrit à son jeune amant.
Lequel agit vite et avec art pour que son sexe dur et tendu trouve son chemin et commence à presser contre le trou chaud et palpitant de Njeiry, qui lâcha un profond soupir et se relâcha, heureux, pour l'accueillir en lui. Mar se sentait s'enfoncer dans la chaude intimité de Njeiry. Il le regarda dans les yeux et il vit la lueur de bonheur qui l'illuminait, alors qu'il entrait lentement en lui.
Et ce fut le début de la danse puissante et tendre de l'amour. Mar sentait qu'il accédait enfin au paradis, et aussi que cet acte d'amour qui les unissait le purifiait enfin de toutes les misérables expériences de son passé. Le plaisir qui inondait son aimé passa en lui et l'envahit, monta graduellement, le submergea et enfin explosa en même temps que son orgasme.
Pendant qu'il offrait à Njeiry le fruit de sa passion, Mar se sentait l'homme le plus heureux de toute la Galaxie. Leurs bouches se retrouvèrent pendant que peu à peu il se relaxait dans l'étreinte de Njeiry et son souffle et ses battements de cœur revenaient lentement, tout doucement, à la normale. Les mains de Njeiry accompagnaient tendrement sa détente par des caresses amoureuses.
Puis Mar regarda Njeiry d'un regard lumineux et lui murmura : "Mais maintenant je veux que ce soit toi qui me prennes, qui me fasses tien..."
Njeiry accepta avec un tendre sourire. En restant enlacés, ils se retournèrent de façon à ce que Mar soit couché sur le dos et Njeiry soit sur lui. Mar se prépara à recevoir enfin la vigoureuse virilité en lui et il l'accueillit avec un plaisir infini. Njeiry commença à bouger en lui en rythme, dans son étroit et chaud canal d'amour, ils s'embrassèrent encore, ivre l'un de l'autre.
La nature elle-même semblait accompagner et appuyer la vigueur de leur union. Et en effet, quand enfin Njeiry arriva lui aussi au sommet du plaisir, quand il ne put plus se retenir et que son orgasme explosa à son tour et qu'il déchargea dans son amant, presque à l'instant où il s'effondrait et se relâchait sur le corps de son jeune amant, le vent aussi retomba brusquement et le calme s'abattit tant dans la nature que dans le cœur des deux amants.
Ils se caressèrent et s'embrassèrent un moment, puis enfin, en échangeant de temps en temps du regard un sourire heureux et comblé, ils se rhabillèrent. Ils rentrèrent à la Résidence en se tenant par la main, pleinement conscients qu'une nouvelle vie venait d'ouvrir ses portes devant eux.
Le lendemain matin, Soufflet mal réveillée et les yeux endormis se plaignait : "Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, avec tout ce vent et tout ce tumulte..."
Vieux la regarda stupéfait : "Quel vent ? Je n'ai rien entendu. Qu'est-ce que j'ai bien dormi !"
Il regarda dehors par la fenêtre. Le jardin, immobile, n'était que jeu d'ombres et de lumières sous les premiers rayons du soleil. Les pelouses de filaire s'étendaient douces et brillantes, soulignées de sentes blanches et tâchées ça et là de touffes de fleurs-pinceaux mauves. Son œil capta une grande tâche bleue et il reconnut le manteau de Mar.
"Etrange..." murmura-t-il.
Il sortit le chercher. Il regarda autour : le jardin était désert. Le murmure de l'eau qui ruisselait du rocher et les coups secs et rythmiques des marque-temps était les seuls bruits qu'on entendait.
"Bah, il doit l'avoir oublié hier soir." Se dit Vieux et il rentra à la maison.
Plus tard ils allèrent à la Résidence. Le personnel était déjà au travail.
Vieux demanda : "Mar ?"
"Il dort encore." Répondit Adlo.
Soufflet prit Chanul et Teskar à part : "Du nouveau ?"
"Rien." Répondirent-ils.
"Il fut qu'on fasse quelque chose. Aucun des deux ne semble encore prêt à affronter l'autre sur le sujet. Des propositions ?"
Chanul s'assit : "Je ne sais pas... On pourrait peut-être organiser une virée et s'arranger pour qu'ils restent seuls plus lontemps."
Teskar appuya : "Ça peut être utile. Mais peut-être qu'un de nous devrait d'abord faire une... une approche plus directe de l'un d'eux, ou même des deux. Je ne sais pas. Par ailleurs j'ai peur que, à trop pousser les choses, on fasse plus de mal que de bien. J'ai beaucoup de doutes..."
Vieux pinça les lèvres en avant puis les ouvrit avec un petit claquement : "Non, au contraire, moi je dis qu'il nous faut à présent agir avec plus de détermination, de clarté. Des occasions on leur en a créées, plein, et pourtant quand ils sont ensemble ils semblent plus indifférents que les deux pôles d'une planète. Mais quand l'un n'est pas vu par l'autre, ils ont l'air de se dévorer des yeux. Ah la jeunesse d'aujourd'hui, nous deux, de notre temps..."
"Eh, Vieux, nous avons toujours été deux timbrés, ne l'oublie pas. On est loin de pouvoir se donner en exemple. Tu te souviens, non, comment on s'est déclarés... si on peut dire."
Vieux se mit à rire : "Oui, je me souviens... mais ce n'est pas nous le sujet. Je dis que..."
Mar entra à cet instant. Tous virent qu'il avait une expression différente, bien qu'ils auraient été incapables de dire en quoi ou pourquoi. Peut-être plus de lumière dans le regard, peut-être les épaules plus droites, ou le pas plus assuré, non, plutôt plus élégant... Le fait est qu'il semblait un nouveau Mar, on aurait dit plus jeune. Son visage affichait un sourire à peine accentué, clair et lumineux.
"Njeiry dort encore ?" demanda-t-il.
Chanul le regarda attentivement : "Je crois que oui, je ne l'ai pas encore vu dans le coin."
Mar sourit : "Adlo est là ?"
"Oui. Je l'appelle ?"
"Non, il est où ? Je vais le voir."
"Je crois qu'il est en train de remettre en ordre le bureau."
"Bien, cette matinée s'écoule, les amis."
Ils répondirent presque en chœur et le regardèrent sortir.
"Holà," dit Teskar, "vous avez remarqué ?"
"Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir." Répondit Chanul.
"Que les Puissances me foudroient, il a l'air d'un autre !" commenta Vieux.
"C'est peut-être le meilleur moment pour lui parler, non ?" suggéra Teskar.
"Oui je crois aussi. Qui lui parle ? Toi, Vieux ?" demanda Soufflet.
"Bon, si vous voulez. Je pourrais lui dire..."
Mar revint et ils se turent tous, ils le regardaient.
"Belle matinée, pas vrai ?" leur demanda Mar.
"Mhmh." Répondit Vieux.
"Je retourne à mon bureau. Si vous voyez Njeiry, dites-le-lui."
"Tu dois lui parler ?" demanda Vieux.
"Oh non. Enfin si. Bref, je ne sais pas." Répondit joyeusement Mar en sortant.
Les quatre amis se regardèrent, perplexes.
"Il travaille du chapeau." Conclut Vieux pour tous.
"Alors, tu vas lui parler ?" demanda Soufflet.
"Oh ! On est vraiment sûr que c'est le bon moment ?" demanda Vieux.
"Autant essayer..." répondit Teskar.
"Mais ne l'aborde pas de front." Conseilla Chanul.
Vieux se leva : "D'accord. Je ferai de mon mieux." Dit-il et il partit vers le bureau de Mar.
Les autres restèrent là, à attendre en silence.
Vieux fit glisser la porte du bureau et se montra : "Salut, Crevette, je te dérange ?"
Mar était debout à côté de la fenêtre et il regardait le jardin.
Sans se tourner, il répondit : "Non, non, mais entre donc."
Vieux entra et ferma la porte : "Tu sais, j'ai quelque chose à te dire..."
"Ah, toi aussi ?"
"Mais qui d'autre ?" demanda Vieux, étonné.
"Personne !" répondit Mar.
Vieux secoua la tête: "Comment vas-tu, Mar ?"
"Moi ?" demanda le jeune homme l'air étonné, "Bien, non ?"
"Ah, bien. Tu es complètement remis ?"
Mar ne répondit pas.
Vieux insista : "Tu vas de nouveau bien, vraiment bien, maintenant ?"
Mar, regardant toujours dehors par la fenêtre, répondit : "Oui. Oh que oui !"
"Bien... Voilà, Mar, j'avais l'impression que quelque chose n'allait pas ces derniers jours et je... enfin, on était très inquiet, tu vois ?"
Mar répondit : "Que le jardin est beau, aujourd'hui !"
Vieux cligna des yeux : "Quoi ?"
Mar se retourna : "Tu me rendrais un service ?"
Vieux fit oui de la tête : "Bien sûr. Mais je voulais te dire..."
"Oui, oui, bien sûr. Je voudrais qu'aujourd'hui on fasse un petit déjeuner dehors, avec vous tous. Tu crois que tu peux organiser ça, s'il te plait ?"
"Oui, bien sûr, Mar. Je voulais juste te dire..."
"Là, sous les arbres de latza, sur l'herbe."
"D'accord, Mar, mais si tu as un moment..."
"Il faut que tout le monde soit là." Conclut Mar et il se retourna vers la fenêtre.
Vieux haussa les épaules en un geste désolé. A son retour dans la salle où les trois amis l'attendaient, ils se précipitèrent sur lui.
"Tu lui as parlé ?"
"Hein ?" demanda Vieux, "Ah, oui..."
"Et qu'a-t-il dit ?"
"Qu'on va prendre le petit déjeuner ensemble, sur l'herbe."
"Bien, d'accord, mais de 'ça', qu'en a-t-il dit ?"
"Rien. Il ne m'a pas écouté."
"Il n'a rien voulu entendre ?" demanda Soufflet stupéfaite.
"Oh non, non. C'est juste que je ne suis pas arrivé à lui parler. J'ai essayé, mais lui... c'était comme s'il ne m'entendait pas. Je lui disais : je dois te parler, et il disait : oui, oui et il poursuivait à parler du jardin qui est si beau, du déjeuner sur l'herbe... Je n'y comprends plus rien ! Enfin, Chanul, tu veux t'en occuper toi ? Il veut qu'on mange tous ensemble, sous les arbres de latza..."
Chanul partit immédiatement. Teskar regarda le vieux couple.
"Peut-être a-t-il compris de quoi tu voulais lui parler et que c'est pour ça qu'il n'a pas écouté... c'était peut-être une façon élégante de te dire qu'il ne voulait pas t'en parler."
"Peut-être. Mais il était si bizarre... Je crois qu'il n'est pas encore remis !" conclut Vieux.
A cet instant la porte glissa et Njeiry entra. Il était beau dans son uniforme noir de la Garnison. La spray-tenue mettait en valeur ses formes viriles.
"Cette matinée s'écoule, les amis."
"Mhmh !" répondit Vieux en le regardant.
"...'tinsécoule !" répondit Soufflet.
Teskar lui dit : "Mar ta demandé."
"Ah ?" répondit Njeiry.
"Il est à son bureau en ce moment."
"Ah !" répéta Njeiry.
Vieux et Soufflet échangèrent un coup d'œil.
"Ce matin on prend le petit déjeuner sur l'herbe, sous les arbres de latza." Dit Vieux.
Njeiry sembla rougir, mais il sourit : "Ah... bien..." dit-il et il sortit.
"Mais quoi," s'exclama Vieux, "ils sont devenus fous tous les deux ?"
"Bah, on dit que le vent joue de sales blagues." Répondit Soufflet.
"Sans doute !" conclut Vieux en haussant les épaules.
Chanul revint : "Torich, Bast et Tukyl préparent tout. Ils disent que ce sera prêt d'ici une demi-heure."
"Ah !" dit Vieux en s'asseyant lourdement sur un coussin.
Six centidis plus tard, Bast sonna au gong le signal du déjeuner. Ils allèrent tous au jardin. Ne manquaient qu'Adlo et Mar. Njeiry jouait avec les brins de filaire, en regardant l'arrière de la Résidence qui donnait sur le jardin. Vieux donna un petit coup de genoux à Soufflet, désignant Njeiry d'un signe de la tête et fit un clin d'œil. Soufflet ajusta les plis de sa tunique, l'air de rien. Les autres étaient assis en silence de façon inhabituelle, tous apparemment indifférents ou absorbés par les plus inutiles occupations.
Un peu plus tard Bast sonna encore le gong. Mar n'arrivait toujours pas. Adlo non plus. Ils attendirent encore, puis Chanul monta au bureau de Mar et passa la tête dedans. Mar était là à écrire.
"Pardon, mais le petit déjeuner est prêt."
Mar, sans lever la tête, dit ; "Mais Adlo n'est pas encore là."
Chanul haussa les épaules et demanda : "Tu crois qu'il va tarder ?"
"Oh non, il a promis de faire vite..."
Chanul redescendit au jardin. Enfin, Adlo apparut, sortant du transmen, un petit paquet à la main et il monta au bureau de Mar. Puis il redescendit au jardin et s'assit à côté de Teskar.
Lequel se tourna vers lui et lui demanda à voix basse: "Il arrive ?"
"Oui, bien sûr. Il descend."
Et de fait Mar apparut dans la véranda, regarda ses amis puis descendit et s'assit à côté de Njeiry. Qui regarda la main de Mar, y vit l'anneau de filaire encastré dans un anneau de cristalite, et sourit.
Mar regarda autour de lui et dit : "Nous sommes tous là. Je dois vous dire à présent quelque chose qui... qui pourrait vous étonner. Mais je dois d'abord faire lire ça à Njeiry..." et il lui tendit une feuille rouge aux inclusions iridescentes de fibres de virlya.
Njeiry l'ouvrit, le lut, sourit, et se mit à le plier soigneusement pour en faire une cocotte. Mar le regarda avec attention puis s'illumina.
"Bien, mes amis. Nous, c'est à dire Njeiry et moi, devons vous dire..."
Il ne put pas finir, interrompu par le cri de Soufflet : "Youhou ! Et quand allez-vous enregistrer le contrat ?"
Mar parut surpris : "Tu as compris ?" lui demanda-t-il, puis il regarda les autres : "Vous aviez compris ? Vous le saviez déjà ?"
Teskar lui posa une main sur le bras : "Ça fait des jours qu'on n'attend que ça !"
Mar se tourna vers Njeiry : "Et nous qui avons mis tant de temps ! Et eux... eux..."
Puis il prit Teskar dans ses bras et ce fut un tohu-bohu de félicitations et d'embrassades. Enfin Mar se tourna vers Njeiry et le prit dans ses bras. Les autres lancèrent des sifflets modulés en approbation. Mar se détacha doucement de l'étreinte de Njeiry.
"Mes amis, mes amis, votre bonheur renforce encore le nôtre. Merci."
Teskar regarda Adlo qui acquiesça : "Alors," commença Teskar, "vu que vous avez fini par vous décider, Adlo et moi voudrions demander à Mar l'autorisation de nous marier nous aussi."
De nouveaux cris et sifflets accueillirent ces mots.
Mar prit la parole : "Teskar, Adlo, vous êtes deux libres Citoyens, vous n'avez à demander l'autorisation à personne."
"Non, Mar. C'est la coutume, ici sur Quaryel, que deux serviteurs ne se marient pas sans l'assentiment de leur patron."
"Mais vous êtes mes amis, avant d'être serviteurs à la Résidence. Enfin, si c'est l'usage... alors je serais heureux si vous vous mariez le même jour que nous."
Teskar et Adlo s'embrassèrent, heureux.
Mar reprit, amusé : "Tant qu'on y est, personne d'autre n'a l'intention de se marier ? Toi Punth ? Toi Rams ? Ou peut-être toi, Torich ?"
Ils virent tous Torich lancer un coup d'œil à Chanul, puis baisser les yeux.
Chanul regarda Torich, puis Mar : "Et bien, nous... on y a pensé, mais..."
Mar le regarda étonné : "Il y a un mais ?"
"Oui, nous ne pouvons pas nous marier, pas encore."
"Pourquoi, si je peux vous demander?"
"Voilà, nous voudrions aussi avoir des enfants, un au moins, mais avec la nouvelle loi du Gouverneur Tani sur revenu..."
Mar acquiesça : "C'est ma faute, c'est ma faute. Je n'ai jamais pensé au problème, oui, je suis impardonnable. Chacun de vous aura une augmentation de salaire à chaque fois qu'il voudra un enfant, pour être à même d'être autorisé à l'avoir. Et d'ailleurs, pour fêter ça, je vous augmente tous."
Teskar lui posa une main sur le bras : "Non, Mar. Tu es généreux, mais tu ne peux pas te permettre cette dépense, surtout que maintenant tu n'auras plus les... les rentrées exceptionnelles du butin. Je connais bien ton budget, et on sait tous que tu ne peux pas te le permettre."
Mar secoua la tête : "Non, non. Ce qui est dit est dit. En ce jour de fête vous devez tous être heureux, et vous ne devez rencontrer aucun obstacle, d'aucun genre. Je suis le chef, ici, et j'en ai décidé ainsi."
Chanul prit la parole : "Mar, tu es bien plus qu'un chef, pour nous et bien plus qu'un ami. Ce que tu as dit, ce que tu as décidé, est très beau et généreux. Mais Teskar a raison, tu ne peux pas nous donner cette augmentation, il ne te resterait pas assez de fonds pour tes activités. Tu comprendras qu'on ne peut pas accepter."
Les autres approuvèrent, unanimes.
Mar recommença : "Non, j'ai dit que..."
Vieux l'interrompit : "Bon, comme je ne suis pas concerné je crois pouvoir donner un avis objectif. Enfin je note quand même que pour une fois je ne suis pas le cabochard de l'histoire, et pourtant elle n'en manque pas. Mais réfléchissez ! Jusque là, quand Mar a eu des problèmes d'argent comme lors de l'opération Biker, chacun de vous a contribué, par ses revenus, à l'aider, non ? Maintenant, ce problème pour les enfants ce n'est qu'un problème légal. Bien. Mar augmente vos salaires comme il l'a décidé et vous, vous continuerez à le soutenir financièrement quand ce sera nécessaire, comme vous l'avez toujours fait. C'est on ne peut plus simple, comme vous voyez."
Njeiry sourit : "Oh, enfin quelqu'un de sensé. D'ailleurs n'oublions pas que Vieux, Soufflet et moi ne sommes pas payés par Mar mais directement par l'UPO, et nous trois aussi nous pourrions contribuer à la bonne santé des comptes."
Ainsi se mirent-il finalement tous d'accord. Ils enregistrèrent les contrats de mariage et firent une fête intime, en famille, à la Résidence.