A son retour sur Quaryel, Teskar l'informa qu'ils étaient arrivés à placer dix microespions à divers endroits de la villa, en montant sur le toit et en perforant sous couvert de la nuit les plafonds. Les microespions transmettaient à une masure délabrée où avait été soigneusement caché un répétiteur qui renvoyait le signal à une maison distante de trois kilomètres, louée à cet effet, où était installée une centrale d'écoute et d'enregistrement.
On voyait trois pièces : une pièce vide, une autre avec cinq matelassacs alignés et la dernière avec une alcôve, une armoire et un lit chirurgical. Malheureusement il n'avait pas été possible de faire grand chose pour le son. Tout avait été arrangé pour que personne ne voie les hommes faire leur travail et qu'il soit impossible de remonter au personnel de la Résidence et donc à Mar, même si les microespions étaient découverts.
Tant les microespions que le répétiteur étaient munis d'un système d'autodestruction tel que, si quelqu'un essayait d'y mettre la main, tout exploserait sans laisser la moindre trace compromettante.
Mar félicita Teskar et voulut aller tout de suite à la centrale d'écoute. Puis il demanda à être appelé d'urgence au moindre signe de mouvements habituels autour de la villa.
Quelques jours plus tard, à la Résidence du Gouverneur de Quaryel, Tani Nigew, était donné un grand concert de table harmonique. La fine fleur de la planète, et nombre de personnalités de passage figurait parmi les invités. Mar, après avoir salué Moder, son grand-père Neto et les autres membres de la Famille Anje, dont le Premier Lusen, alla s'asseoir à l'endroit qui lui était réservé.
A sa gauche était le président de l'Entreprise Lonker et à sa droite une jeune fille inconnue, qu'on lui présenta comme la Première de la famille Berin de la planète Shunter. Cette jeune fille, qui s'appelait Karuel, devait avoir un ou deux ans de moins que Mar. Elle était plus maigre que mince et une cascade de cheveux roux montrait qu'elle n'utilisait pas le pèle-molécule. Elle avait les yeux clairs, une grande bouche avec un pli désinvolte qui aurait plus évoqué une fille des faubourgs qu'un membre d'une Famille, s'il n'y avait pas eu les coûteux habits, recherchés et élégants, qu'elle portait. Karuel était l'hôte des Tani, à qui elle était vaguement apparentée.
Quand le concert commença, Mar se détendit, prêt à savourer la musique. Les concertistes s'installèrent sur des sièges tournants placés au centre des trois files de cordes entrecroisées, en réglèrent la hauteur et se mirent à accorder les basses sur la surface supérieure et les aiguës sur l'inférieure. Mar avait eu peu d'occasion d'écouter des concerts de tables harmoniques et jamais, à ce jour, d'assister à l'un d'eux.
Les notes commencèrent à pleuvoir peu à peu, puis montèrent crescendo en rythme et volume, coulant en de savants arpèges, s'interrompant, changeant de rythme et s'élevant en arabesques tressées. Mar se délectait littéralement.
Karuel se pencha vers lui : "Ne me dis pas que tu t'amuses, Gouverneur Swooney !" murmura-t-elle.
"C'est très beau, il me semble. Tu n'aimes pas, Première Berin ?"
"Bof, si... c'est pas mauvais. Mais depuis que je suis sur Quaryel je n'ai encore rien trouvé de vraiment excitant. Tout me semble si provincial, ici chez vous..."
Mar la regarda : elle affichait un air de suffisance ennuyée.
"Il me semble qu'ils jouent très bien..."
"Oui, oui, ça doit être vrai. Mais ici ce n'est que fêtes de famille, et encore des fêtes de famille et puis de la musique. Vous n'avez rien de plus émouvant, de plus... de plus vivant par ici ?"
Mar n'avait pas envie de parler, il voulait profiter du concert, alors il répondit d'un laconique : "C'est possible..." espérant couper court à cette discussion.
Karuel fit glisser son penchoir plus près de celui de Mar : "Tu es l'un des plus jeunes ici, Gouverneur... tu devrais savoir à quoi je fais allusion..."
Mar commençait à être agacé. Il ne voulait pas être discourtois, mais il ne voulait pas non plus qu'on l'empêche d'écouter.
"Chaque chose en son temps, Première Berin. Profitons pour l'instant de ce qu'on nous offre, puis... on verra ce qu'on peut faire."
Karuel parut s'illuminer : "Je te prends au mot, Gouverneur." Dit-elle d'un ton malicieux et enfin elle se tut.
La première partie du concert termina et tous modulèrent de brefs sifflets d'approbation.
Karuel se leva rapidement et fit un signe à Mar : "Nous sortons au jardin ?"
Mar accepta par pure courtoise. La jeune Karuel pouvait aussi être une personne sympathique, mis à part l'air d'ironie ennuyée avec lequel elle regardait tout et tous. Beaucoup étaient sortis au jardin. Moder s'approcha de Mar et Karuel.
"Alors, qu'en dites-vous ? Le Gouverneur Tani sait toujours bien choisir, n'est-ce pas ?"
Mar acquiesça.
Karuel fit la moue : "Oui, oui, mais il n'y a pas que la musique dans la vie. Vous n'organisez pas de jeux, ici ?"
Moder sourit : "Bien sûr. Le Gouverneur Swooney est un maître au jeu de Go..."
"Mais non, je ne parle pas de jeux de table ou de jeux à faire à la maison. Je parle de Jeux de Société !"
Moder regarda Mar, puis Karuel : "Pour nous c'est ça les jeux de société. Je ne comprends pas de quoi tu parles..."
"Mais si, des Chasses, des Rapts, des Situations..."
Moder haussa les épaules : "Oui, j'en ai entendu parler. Je sais que sur des planètes plus... progressistes on organise de tels jeux. Mais ici on est des gens tranquilles et respectueux des droits des Citoyens, alors... on préfère des jeux plus provinciaux."
Mar n'avait pas compris de quoi parlaient Moder et Karuel, ce qu'étaient ces "jeux de société". Mais au ton sec de la réponse de Moder, il comprit que ce devait être quelque chose d'étrange.
Le concert reprit et à la fin un rafraîchissement fut servi. Mar rentra tard le soir à la Résidence.
Le lendemain il se rendit au Palais Anje pour sa partie de Go habituelle avec Moder. Entre deux manches, il lui demanda des explications sur les jeux dont avait parlé Karuel. Moder les lui expliqua dans les grandes lignes.
Une "chasse" consistait à se réunir avec un groupe d'amis habillés en gens du peuple, et à tendre de faux guets-apens au serviteur de quelque Famille ou Gouverneur ou Président en faisant mine de vouloir le kidnapper. Tout se terminait par de grandes courses, poursuites et des cris. Le sujet devait rentrer "sain et sauf" mais épouvanté.
Un "rapt" consistait à se déguiser en Agents de la Sécurité, arrêter un passant, un Citoyen commun, et le soumettre à un interrogatoire serré sur un crime dont il était prétendument suspect. Quand la personne visée était assez confuse, effrayée et épouvantée, le tout finissait dans de grands rires et on la relâchait.
Quant aux "Situations", c'était de sales blagues faites à des gens importants qu'on mettait dans des situations gênantes ou ridicules. Les "rapts" et les "situations" comprenaient aussi parfois de piquants revers sexuels.
Mar était abasourdi : "Mais comment est-il possible qu'ils puissent faire de telles choses impunément ?"
"Eh, ce sont tous des membres d'influentes Familles, alors au pire ils s'en tirent avec une admonestation. Le plus souvent rien ne se passe, soit parce qu'ils ne sont pas découverts, soit parce que de toute façon tout est mis en oubli."
Mar, de retour à la Résidence, raconta tout à Teskar.
Lequel ne fut pas étonné : "Sur Terre ça n'arrivait pas ?" demanda-t-il.
"Non, pas que je sache." Répondit Mar.
"Sur Quaryel aussi, il est maintenant pratiquement impossible que ça arrive, parce qu'Anje ni Neto ne le tolère pas. D'ailleurs ce n'est pas par hasard que sur cette planète la Famille Anje est aimée et respectée. Il y a près de vingt ans le Premier des Anje a fait enlever un travailleur pour en faire son amant, contre sa volonté. Quand le Chef de Famille en eut connaissance, il a chassé son Premier de la Famille et de la planète. Le Premier actuel est en fait son deuxième fils. On n'a plus jamais rien su de l'autre, il a dû changer de nom et émigrer dieu sait où."
Les jours suivants Mar ne rencontra plus la futile Karuel et il oublia la question. Un soir, alors qu'il était au Palais Anje et faisait une partie de Go avec Moder, il reçut un appel urgent de la Résidence sur son 4C. C'était Teskar.
"Gouverneur Swooney, tu es prié de te rappeler l'important rendez-vous que tu as fixé. Ton hôte est arrivé."
C'était la phrase codée qui indiquait que Biker se rendait à la villa. Mar s'excusa auprès de Moder et rentra vite, par transmen, à la Résidence.
"Ca y est, Mar, on doit y aller tout de suite. Chanul est déjà à la centrale d'écoute."
Il s'y rendit immédiatement avec Teskar. Chanul avait déjà mis en marche les moniteurs et les enregistreurs. Toute la ville était encore dans l'obscurité et silencieuse. Dehors, le crépuscule laissait place à la nuit. Ils attendirent presque une heure. Biker n'allait pas à la maison en transmen, puisqu'elle en était dépourvue, mais à pieds. Tout d'un coup quelques ombres apparurent sur les écrans.
"Ils sont entrés... voilà, ils vérifient que les fenêtres sont toutes bien fermées..." dit Chanul presque en murmurant.
A cet instant les lumières s'allumèrent dans la villa. La pièce à l'alcôve était encore vide. Dans la pièce aux matelassacs, il y avait trois hommes et trois femmes autour d'une caisse oblongue en durplastique. Mar remarqua qu'ils portaient tous l'uniforme de l'Entreprise de transport planétaire Shobu. Ils trafiquèrent un peu et la caisse s'ouvrit. Une jeune fille vêtue d'une courte tunicelle de travailleuse gisait immobile dans la caisse. Elle n'était pas ligotée mais à l'évidence sous narcotiques. A deux, ils la sortirent et disparurent des écrans.
Peu après ils réapparurent sur le moniteur de la pièce à l'alcôve. Ils couchèrent la jeune fille sur le lit chirurgical et l'attachèrent par des sangles aux chevilles, aux poignets, à la taille et au cou. Puis ils redressèrent le plan du lit presque à la verticale. Un des hommes s'assura que le plan était bien fixé puis il alla à l'armoire, en ouvrit la porte, en sortit une spray-seringue et injecta quelque chose dans le cou de la prisonnière. La fille sembla réagir presque aussitôt et reprit conscience. Les deux hommes retournèrent dans la pièce aux matelassacs avec les autres.
Il passa encore presque une demie heure. De la masure fut signalé que Biker était à présent en chemin vers la villa. Et peu après en effet ils le virent apparaître dans la pièce aux matelassacs. Ils se levèrent tous les six et un bref dialogue suivit. Le son ne fonctionnait presque pas et Mar enrageait de ne pas pouvoir comprendre ce qu'ils disaient. Biker sourit d'un air satisfait.
Pendant ce temps sur un autre moniteur on voyait la prisonnière. Elle avait complètement repris conscience et regardait autour d'elle, l'air effrayée, épouvantée et se contorsionnait en cherchant en vain à se libérer. Biker indiqua du doigt une des trois femmes, qui accepta et sourit l'air ravi. Avec cette femme, il se rendit dans la pièce à l'alcôve. Les cinq autres restèrent dans la pièce aux matelassacs et s'étendirent comme pour se reposer.
La prisonnière entre temps s'était tournée vers Biker et sa compagne et disait quelque chose l'air suppliant. Biker et la femme répondirent par un rire. Chanul suivait la scène sur de petits écrans, les yeux écarquillés. Mar tremblait et serrait les mâchoires. Teskar semblait le plus calme des trois et de temps en temps il vérifiait le bon fonctionnement des enregistreurs.
Un rite macabre commença sur les petits écrans. Mar avait déjà noté, dans la petite armoire grande ouverte toute une collection d'instruments clairement faits pour torturer et il avait en quelque sorte prévu les scènes qu'ils suivaient. Mais voir arriver vraiment ce qu'il avait imaginé était mille fois pire. A un moment, Mar s'imagina étendu lui-même sur ce lit et des gouttes de sueur froide inondèrent son front.
La prisonnière à présent hurlait et se démenait de toutes ses forces sous le travail de Biker et de sa complice. Les cris étaient captés par les faibles micros et résonnaient horriblement dans la salle d'écoute. Alors Teskar débrancha les haut-parleurs.
Biker et la femme s'étaient maintenant déshabillés et leurs corps ruisselaient d'une nuée de petites gouttes de sueur. Les deux bourreaux étaient visiblement excités, leurs yeux brillaient de plaisir, les lèvres parfois serrées en grimaces de jouissance sadique, parfois ouvertes pour d'horribles ricanements. Maintenant que le son était coupé, la scène semblait encore plus hallucinante. Le corps de la prisonnière se couvrait de plaies et de sang.
Tout d'un coup Chanul se mit à hurler : "On doit les arrêter, faisons quelque chose ! Assez, assez, assez !"
Mar secoua la tête, morne : "On ne peut pas."
"Comment, on ne peut pas ? Appelons les Forces de Sécurité, faisons quelque chose... la pauvre fille ne peut plus résister..."
Mar ferma les yeux un instant : "Je sais." Il lui sembla avoir prononcé une condamnation à mort.
Chanul sanglotait : "Assez, assez.."
Mar rouvrit les yeux et regarda son ami : "Même si on faisait intervenir les Forces de Sécurité, Biker s'en sortirait. Oh oui, il perdrait peut-être son poste, mais il a des appuis assez puissants pour éviter d'être condamné et tant qu'il sera libre il peut recommencer ailleurs ses crimes atroces..."
Teskar confirma : "Malheureusement Mar a raison. Ce n'est pas le moment d'intervenir. Aux yeux des puissants la vie d'un pré-salarié est bien peu de choses, Biker s'en tirerait bien." Dit-il d'un ton amer.
"Et alors, à quoi sert tout ce qu'on a fait ? C'était pour jouir de... de... de cette horreur ? Ça t'amuse, Mar, ce que tu vois ?" hurla Chanul.
Mar sentit comme des griffes lui agripper les viscères, un grand poids lui bloquer le cœur et la bouche.
D'une voix étrange, il dit : "Je te jure, Chanul, je te jure que même au prix de ma vie, Biker paiera pour cela et pour toutes les autres fois. Je te jure, Chanul, qu'il ne s'en tirera pas comme ça, qu'il paiera cher, jusqu'au bout. Je te le jure, s'il n'y a pas d'autre façon, je le tuerai moi, de mes propres mains. Mais pas maintenant."
La scène hallucinante se poursuivait, pendant que d'autres moniteurs montraient les cinq restés dans l'autre pièce manger et boire comme si de rien n'était.
Biker et son amante continuaient à torturer leur victime et à s'exciter mutuellement. La prisonnière hurlait encore et se contorsionnait sous la succession des plus effroyables et cruelles tortures. Elle semblait parfois perdre connaissance, mais avec un sadisme inouï, ils lui faisaient des injections pour la faire revenir à elle. Le corps de la pauvre fille était de moins en moins reconnaissable.
Teskar, froid, continuait à surveiller les appareils pour que tout soit fidèlement enregistré. Chanul ne regardait plus les moniteurs, il était prostré dans un coin et sanglotait violemment. Mar était immobile devant les écrans. Seul son front brillant de sueur et un tremblement non contrôlé du coin de sa bouche trahissaient son bouleversement intérieur.
Les heures passaient, lentes et inexorables. La prisonnière, désormais à l'agonie, sursautait de temps en temps. Sa tête, tenue droite par la sangle à son cou, était la seule partie de son corps encore intacte. Déjà plus un centimètre du corps n'était intact. Les deux monstres étaient à présent couchés dans l'alcôve et se livraient à un furieux rapport sexuel. Mar détourna le regard et croisa celui de Chanul.
Il l'appela d'une toute petite voix : "Chanul, écoute... je sais que maintenant tu me vois, moi aussi, comme un monstre... si tu veux, tu es libéré du serment que tu m'as fait. Mais... je te demande encore une chose : donne-moi un mois, Chanul. Rien qu'un mois. Et si Biker n'a pas payé, tu me dénonceras ou tu feras ce que tu veux."
Chanul ne répondit pas. Sur les moniteurs tout se terminait. Après avoir eu un orgasme, les deux monstres avaient plongé un bistouri dans le cœur de la prisonnière dont les souffrances avaient enfin pris fin. Deux hommes installaient son cadavre dans la caisse pendant que les trois autres nettoyaient la pièce à l'alcôve et les instruments. Pendant ce temps Biker et la femme se détendaient en buvant joyeusement.
Teskar arrêta les appareils, se tourna vers le mur, s'y appuya et vomit. Dans la salle d'écoute le silence régna un moment.
Puis Mar parla : "Chanul... j'attends ta réponse."
Teskar s'assit lourdement, soupira et se mit à parler : "Mar a raison, Chanul. Si on l'avait arrêté maintenant, peut-être que cette fille serait en vie, c'est vrai. Mais Biker aurait bientôt été libre de recommencer à en tuer d'autres, avec plus de prudence et d'astuce, peut-être loin d'ici. Mais le moyen de l'arrêter définitivement on l'a : si là, sur ce lit, ça avait été la fille d'un Chef de Famille ou d'un Gouverneur, alors Biker n'arriverait pas à s'en sortir. Personne ne se hasarderait plus à le protéger de la justice."
Mar confirma : "C'est certain. Mais Biker est malin, ce n'est pas par hasard qu'il ne s'attaque qu'à des gens humbles et d'une autre ville. Comment faire ? Je ne vois pas. Mais je l'ai dit, et je le répète, s'il le faut je le tuerai de mes mains, ça doit finir !"
Teskar se reprenait : "Non, Mar, je disais que j'ai peut-être la solution. Ecoute..." et il expliqua son plan.
Mar écoutait et commençait à reprendre confiance : "Oui, oui, c'est possible. Difficile mais pas impossible. Oui, c'est ça. C'est la solution. On doit tout préparer dans le moindre détail... il faut bien faire les choses, très bien, sans laisser place à la moindre erreur."
Tesker se leva : "Chanul... Mar t'a fait une proposition tout à l'heure, à propos de ton serment de fidélité. Que réponds-tu ?"
Chanul leva le regard vers son cousin, puis il regarda Mar : "Excuse-moi, Mar. Mes nerfs ont lâché. Je t'ai juré fidélité, à toi et à ta cause et je sais que tu fais pour le mieux. Je sais que pour toi aussi tout cela est dur et difficile. Je renouvèle mon serment, Mar, et à présent sans doute de façon plus adulte et responsable. Tu peux compter sur moi, Mar, jusqu'au bout. Je comprends qu'on devra peut-être encore sacrifier d'autres vies avant ta victoire... et peut-être aussi la mienne. Mais c'est différent. Cette pauvre fille n'a pas pu choisir. Moi si. Tu nous avais dit que ce serait une bataille dure et dangereuse. Jusque là je n'avais pas réalisé à quel point. Jusque là tout m'avait semblé un jeu d'aventure, beau et fascinant. Je crois qu'il n'est jamais bien d'utiliser la vie des autres pour arriver à ses fins, si nobles qu'elles soient, mais je comprends que dans cette horrible affaire il n'y avait rien d'autre à faire. Si tu peux me pardonner, Mar, accepte-moi encore parmi les tiens."
Mar soupira et tendit la main à Chanul : "Viens, rentrons à la Résidence. On a beaucoup, à faire."
Ils rentrèrent tous les trois. Les autres les attendaient anxieux et quand ils virent leurs airs effondrés, les signes d'une infinie fatigue et la douleur sur leurs visages, aucun n'eut le cœur de poser la moindre question.
Mar et Teskar se mirent au travail immédiatement. Ils trouvèrent deux endroits similaires à la villa des horreurs et firent de faux signalement aux Forces de Sécurité en chronométrant leurs temps d'intervention. Dans tous les cas, les Agents furent sur les lieux en sept centidis et cinq millidis exactement temps de Quaryel.
Mar fit tirer des enregistrements des hologrammes des six complices de Biker. Par de discrets canaux il les fit retrouver et suivre continuellement. Dans le même temps il découvrit que la caisse avec le cadavre était coulée en pleine nuit au centre d'un lointain grand lac. La scène fut aussi enregistrée grâce à des appareils d'amplification de lumière.
Biker n'avait aucun soupçon du nœud coulant qui était en train de se serrer autour de lui et il poursuivait sa vie apparemment normale. Pendant quelques jours Mar fit en sorte de ne pas le rencontrer : la seule idée de se trouver face à lui le révulsait et il ne pensait pas arriver à feindre l'indifférence. A toutes fins utiles il fit savoir qu'il était malade.
Les enquêtes sur les six complices de Biker commençaient à porter leurs fruits. Ils étaient souvent devant les Bureaux d'Embauche des Familles et des Entreprises. Ils y approchaient les jeunes qui n'avaient pas encore trouvé d'emploi. Aussi les espions de Mar prirent contact avec celles qui avaient été approchées par les hommes de Biker et surent qu'en leur faisant miroiter la possibilité d'un emploi, elles avaient été interrogées.
Les complices du Commandant s'étaient informés sur leur situation de famille, leur lieu de résidence, et d'autres points utiles pour savoir comment les approcher sans risque. Une fille avait eu un rendez-vous pour le soir même.
Mar la fit contacter par d'autres de ses hommes déguisés en complices de Biker pour lui dire de ne pas aller au rendez-vous parce que le poste était pris. Et ils se firent remettre par la jeune fille la plasticarte avec les références et les données du rendez-vous. Ils découvrirent ainsi que le lieu de rendez-vous choisi était un quartier en ruine de la ville, presque désert, où il était prévu de construire une nouvelle usine d'armes de la Famille Anje.
Teskar y organisa, pendant la journée, une méticuleuse descente des garçons qui travaillaient pour Mar. Par ailleurs il envoya un homme à lui, habilement grimé pour ressembler parfaitement à un des complices de Biker, à la ville voisine pour acheter quelques livres de poésie et une encre spéciale. D'autres garçons continuaient à suivre les six complices du Commandant.