Mar fit passer le mot qu'il serait absent vingt-deux jours (soit huit à l'aller, cinq sur place et neuf au retour, dans cette conjonction des planètes), pour jeter un œil à 'sa' planète Ross.
Il partit équipé comme un riche touriste en vacances, se sentant un peu ridicule, mais ça faisait partie de son jeu. A bord du cargo, une cellule lui fut réservée entre celles du premier pilote et celle du Commandant. Le premier pilote accepta de partager la cellule du second pilote. Les deux grandes soutes étaient utilisées l'une par les soldats, logés dans une série de couchettes mises en file sur trois plans autour d'un local cantine-séjour et l'autre, similaire, complètement occupée par les prisonniers sous narcotiques et pleine de bagages, les leurs et ceux des troupes.
Etaient du voyage cents quatre-vingt dix-sept recrues, neuf sous officiers et deux officiers. Les prisonniers étaient cent quatre-vingt deux, moins que la moyenne des voyages. Mar passa les huit jours du voyage à lire les fichiers des exilés. La quasi-totalité avait été condamnée pour des actes graves, parfois effrayants. Mais ça et là il y avait aussi des sentences qui éveillèrent les soupçons de Mar. Il y avait un garçon d'à peine seize ans s.u. condamné pour avoir torturé et tué toute sa famille. Mais aussi un homme de sciences de soixante huit ans s.u. condamné pour "comportement antisocial" (il avait détruit toutes les données et les résultats de ses recherches sur un "variateur de personnalité").
Mar se sentit mal : l'humanité saurait-elle jamais administrer la justice ? Et lui, pourrait-il jamais faire quelque chose ? Pas dans l'immédiat, bien sûr... peut-être jamais... Mais il ne pouvait pas rester spectateur, il devait au moins essayer de faire quelque chose.
Ils atterrirent sur Ross. La Garnison avait été avertie de son arrivée : elle l'attendait rassemblée, impeccable et en ordre parfait. Mar se fit conduire sur-le-champ à la Résidence. C'était un petit hôtel particulier propre et élégant, entouré sur trois côtés par un grand jardin et de hauts murs, bâti à près de vingt-cinq kilomètres du Commandement, à treize du bord de la mer et à plus de cinquante du centre des villas réservées aux officiers. Ces distances étaient bien sûr annulées par le transmen mais elles permettaient un paisible isolement.
A mille petits détails il comprit que la Résidence était normalement utilisée par le Commandant Biker lors de ces visites brèves mais périodiques. Il le pria donc d'être son hôte, ce que l'homme accepta de bon gré.
Les prisonniers furent débarqués et transférés dans de grandes halles à soixante quinze kilomètres du petit astroport, dans la zone où étaient construits les logements des troupes.
Le Commandant convoqua les officiers et les présenta à Mar. Le jeune homme avait pris son air d'homme du monde et il demanda au Commandant d'organiser une fête pour tous les officiers, bien entendu offerte par le Gouverneur.
Il devait maintenant mettre en œuvre son plan pour être "obligé" de rester sur Ross. Il avait déjà fait en sorte que Biker ait sur Quaryel un engagement absolument immanquable, de sorte qu'il puisse rester seul sur Ross.
Peu avant la fête, Mar avait avalé une des drogues qu'il avait emmenées en cachette avec lui. Elle provoquait une forte arythmie cardiaque, limitée toutefois à quelques jours et elle disparaissait sans dommages pour l'organisme. Une personne sujette à l'arythmie ne pouvait en aucun cas envisager un voyage spatial : les accélérations l'auraient tuée, et d'autre part le cargo ne pouvait retarder son départ sans causer d'énormes difficultés, sa navigation vers Quaryel étant déjà programmée.
Pendant la fête Mar se comporta de façon futile et superficielle, donnant à tous l'impression qu'il était un jeune dandy uniquement intéressé par le divertissement. La drogue, soudain, commença à faire effet. Mar avait en main une élégante flûte en cristal pleine d'eau de vie de Quaryel. Il pâlit, s'arrêta au milieu d'une phrase, tituba, laissa glisser la flûte de sa main et lâcha un petit gémissement étranglé. Immédiatement, les deux officiers avec qui il parlait le soutinrent.
Mar se reprit : "Ce n'est rien, excusez-moi. Puis-je avoir une autre flûte ?"
Pendant la fête il eut trois autres accès, jusqu'à ce que le Commandant le contraigne à se faire examiner par l'officier médecin. Mar céda de mauvais gré, cherchant à minimiser les faits. L'officier l'ausculta et diagnostiqua l'arythmie.
Biker pâlit : "Tu en es sûr ?"
"Oui, absolument."
"Cela signifie que le Gouverneur... ne peut pas repartir pour Quaryel."
"C'est évident."
Mar se leva en riant : "Oh, que d'histoires. Ce n'était qu'un petit malaise de rien du tout. Bien sûr que je pars, je n'ai vraiment aucune envie de rester ici."
L'officier médecin secoua la tête : "Non, Gouverneur. Je regrette, mais dans ce cas la loi prévoit qu'un médecin doit interdire le départ du malade."
"Mais je ne suis pas malade. C'est juste un peu de fatigue..."
"En matière de voyages spatiaux, l'arythmie est considérée suffisante pour interdire l'embarquement, Gouverneur." Insista le médecin avec détermination.
"Cela reste à voir !" protesta Mar quinteux.
La dispute continua. Mar, d'un ton de plus en plus hystérique, en arriva à menacer de licencier l'officier médecin. Lequel lui fit valoir que cela ne changerait rien, puisque dans ce cas la loi contraindrait tant le Commandant que le Premier Pilote du cargo de lui interdire le départ. Ainsi une fois encore, bien que de mauvais gré, Biker dut "convaincre" Mar, qui finit par "se résigner" à rester sur Ross.
Mar abandonna la fête l'air revêche, en maugréant. Le lendemain Biker fit charger à bord une partie des biens confisqués aux exilés, à vendre sur Quaryel. Puis embarquèrent deux cents neuf soldats qui avaient terminé leur engagement et les treize qui avaient droit à trois mois de repos sur Quaryel. Mar salua le Commandant d'un air renfrogné et le pria d'avertir Anje ni Moder du contretemps subit et de lui présenter ses excuses.
Il le quitta en lui disant : "Biker, tu passes ton temps à m'obliger à faire ce que je ne veux pas et ça ne me plait pas du tout, tu sais !"
"Mais c'est toujours pour ton bien, Gouverneur." Répliqua-t-il, fâché.
Le cargo repartit, ponctuel. Mar alla s'enfermer à la Résidence, d'où il renvoya les soldats mis par Biker pour le service. Puis il convoqua le Vice-commandant.
" Officier supérieur Draed Phorgas au rapport !"
"Repos, repos, Phorgas. Pendant ma malencontreuse présence il me faut du personnel pour faire tourner la Résidence. Disons une dizaine de soldats."
"Mais il y avait déjà ceux choisis par le Commandant, tous de..."
"Non, non. Je les ai renvoyés. Ils ne me plaisaient vraiment pas et puis ils étaient trop vieux. Le plus jeune avait mon âge ! Fais-moi voir les dossiers des plus jeunes soldats et je ferai mon choix. Fais les envoyer ici tout de suite."
Phorgas s'inclina : "Gouverneur, il est inutile que tu prennes cette peine. Je m'empresserai de les choisir de manière à..."
Mar prit un air irrité : "Phorgas ! J'ai dit que je voulais les choisir personnellement. Que sais-tu de mes... disons de mes goûts ? Pendant ce séjour forcé, il n'est pas question que je rate l'occasion de m'amuser un peu... à ma façon !"
"Je ne comprends pas, Gouverneur. Je connais bien mes hommes, toi non. Et je te garantis que je ferai un choix..."
"Phorgas, ça suffit comme ça ! Ou tu es idiot ou tu fais l'idiot." Dit-il, puis, avec un lourd sous-entendu, il ajouta : "Est-ce avec toi qu'ils vont passer la nuit, hein ? Alors ce n'est certainement pas toi qui pourras choisir à ma place."
Phorgas le regarda stupéfait, puis se raidit : "Mes soldats sont tous de libres Citoyens et dans leur contrat, leurs prestations ne comportent pas..."
Mar sourit lascivement (du moins espérait-il que son sourire paraisse tel) : "Ce problème-là je m'en occuperai seul, ne t'en fais pas."
"Je te demande pardon, Gouverneur, mais..."
Mar s'était abandonné sur le dossier du siège pneumatique et il fit un petit geste en l'air d'une main : "Il suffit, cette conversation m'ennuie."
"J'insiste, Gouverneur ! Pour tes amusements tu peux choisir entre les prisonniers, comme c'est la coutume ici à la garnison. Eux ne pourront pas s'opposer à tes désirs, ils ont perdu tout droit avec leur citoyenneté, et parmi eux il y en a de tous les genres, pour tous les goûts..."
Mar se sentit dégoûté. Ainsi les exilés en plus du vol de leurs biens personnels que la loi leur garantissaient, devaient encore être soumis à cette ultime humiliation ! Sans laisser voir ses propres sentiments, la voix toujours plate, Mar répondit au Vice-commandant.
"Phorgas, Phorgas ! Mais que tu es banal ! Quel plaisir y a-t-il à mettre dans son lit quelqu'un qui n'a pas d'autre choix ? Il est bien plus excitant de plier la volonté d'un libre Citoyen, tu ne crois pas ? Le convaincre, peu à peu, le faire céder, le voir se rendre à tes désirs, l'utiliser pour ton plaisir et enfin s'en laver les mains ! Ah, mais tu ne peux pas avoir ma classe... tu n'es qu'un militaire, après tout. Va maintenant. J'attends par retour les dossiers que je t'ai demandés. C'est un ordre, si tu ne l'avais pas compris."
Phorgas, raide, s'inclina formellement et entra dans le transmen. Peu après arriva à la Résidence un soldat avec les dossiers en microchips. Mar le congédia, inséra un microchip dans son propre ordinateur et examina rapidement les dossiers. Il avait déjà en tête les noms à demander. Et avec la raison qu'il avait donnée à Phorgas il pourrait maintenant choisir les personnes notées sur son bloc moléculaire sans éveiller aucun soupçon.
C'étaient toutes de jeunes recrues qu'il avait remarquées lors de leur recrutement sur Quaryel. Il ne se faisait pas d'illusions, tous sans doute ne seraient pas aptes à constituer le noyau qu'il avait en tête, mais il fallait bien commencer par quelque chose. Il fit le choix d'une vingtaine de noms et copia leurs dossiers sur son ordinateur, y ajoutant ses propres notes. Puis il fit venir quelqu'un rechercher les microchips. Puis il fit annoncer qu'il voulait pour le lendemain un rassemblement général devant le commandement.
A l'heure fixée, soldats et officiers étaient tous alignés. Mar arriva en retard. Il se fit voir à la fenêtre du premier étage, avec Phorgas à côté de lui.
"Sont-ils tous présents, Vice-commandant ?"
"Tous, mis à part une quarantaine qui ne peut pas quitter son poste."
Mar se montra fâché : "J'avais dit tous, Phorgas !"
"Mais, Gouverneur, il n'est pas possible de laisser sans surveillance les consoles d'alarmes, le centre de communications et les systèmes de sécurité."
"Bah, je n'y connais rien mais surtout ça ne m'intéresse pas. Je les veux tous ici, maintenant."
Phorgas frémit : "Mais... les règlements..."
"Qui les a écrits, ces règlements ?"
"Les précédents Gouverneurs et Commandants..."
"Bien, maintenant c'est moi le Gouverneur ! Je les veux tous ici, et vite !"
Phorgas prit le communicateur de poche et donna de brefs ordres secs.
"Combien de temps faudra-t-il, Phorgas ?"
"Pas plus de deux primes..."
"De Ross ? Combien dure une prime de Ross ?" demanda Mar ennuyé.
"A peu près une base et deux primes t.u., Gouverneur."
"Ah, patience. Avertis-moi quand ils seront tous là. Maintenant je veux boire quelque chose !"
Quand enfin ils furent en rang jusqu'au dernier homme, Mar appela les douze premiers noms de sa liste, les fit monter auprès de lui et le regarda bien de près. Les soldats étaient inquiets, attentifs, se demandant le pourquoi de cet appel. Phorgas était visiblement gêné.
Mar s'adressa aux douze soldats : "A partir de cet instant vous êtes à mon service exclusif et... personnel. Vous recevrez vos ordres de moi et de moi seul." Puis il se tourna vers le Vice-commandant : "Phorgas, fais retourner les autres à leurs occupations, je n'ai plus besoin d'eux, pour l'instant."
"Mais, Gouverneur, faire réunir tous ces hommes, juste pour..."
"Est-ce une critique, mon ami ?"
"Non, bien sûr, mais... Mais je croyais que tu voulais aussi parler aux hommes."
"Ah, je comprends." Mar se montra de nouveau à la fenêtre : "Soldats de la garnison de Ross, je suis content de vous voir... tous aussi bien alignés, avec cet air d'efficience. Bien, mes chers, je me félicite de vous et de vos officiers..."
Il se tourna vers l'intérieur de la salle. Les douze choisis par lui étaient impassibles. Phorgas tournait au violet.
"Ça ne va pas, Phorgas ? Je ne suis pas habitué à faire des discours martiaux. Maintenant moi et ces beaux garçons nous partons à ma Résidence. Fais-y envoyer tous leurs bagages." Il se remontra à la fenêtre : "Maintenant votre Vice-commandant va vous faire un beau discours. Ecoutez-le bien, mes chers. Moi maintenant je dois partir avec ceux que j'ai choisis. Cette journée s'écoule... mes chers." Puis il se retourna vers Phorgas dont le tremblement était à présent visible : "Personne ne m'a répondu. Quels mal-élevés ! Bah, va à la fenêtre, allez, dis-leur quelque chose de... martial."
Mar alla au transmen, le régla sur la Résidence et y fit entrer les douze soldats un à la fois, puis se transféra lui aussi. Une fois à la Résidence il l'éteignit pour que personne ne puisse plus l'utiliser.
Les douze soldats étaient de nouveau au garde à vous.
"Repos, repos. Vous êtes tous armés, je vois... bien. Cherchez-vous un coussin et asseyons-nous là, en cercle. Je hais les sièges, moi."
Il les organisa en tours de garde et de service. Il leur donna l'ordre de ne laisser entrer personne dans la Résidence, sous aucun prétexte, sans son accord préalable. Puis, quand tous leurs bagages furent arrivés en connectant encore pour un peu le transmen, il les installa chacun dans une chambre différente sous l'excuse qu'ainsi chacun pourrait mieux surveiller dehors, assis à sa fenêtre.
Après le dîner, Mar s'installa à son bureau et sortit les autres drogues emportées de Quaryel. L'une d'elles était un sérum de vérité qui, inhalé pendant le sommeil, faisait répondre le sujet à toute question. A son réveil, il ne se souvenait d'absolument rien. Mais il était nécessaire que lorsque Mar ferait inhaler cette coûteuse drogue à l'un des soldats endormis, que les autres ne soient pas en mesure de se rendre compte de ce qu'il faisait. Ce pourquoi il s'était aussi procuré un somnifère, un liquide incolore et sans saveur, qu'il pouvait mettre dans leur boisson ou leur nourriture.
Restait le problème des trois sentinelles qui devaient veiller, mais ils seraient tous trois au rez-de-chaussée pendant que lui agirait à l'étage, et leur consigne était de ne pas bouger, de sorte que Mar était en sécurité.
Il commença le soir même. Il alla au salon et prépara dix verres de liqueur. Il mit du somnifère dans huit. Puis il appela les neuf hommes qui n'étaient pas de garde et leur offrit à boire, les servant en personne et notant à qui il donnait le verre sans somnifère. Puis il se mit à discuter de tout et de rien avec les soldats. Un à un, plus ou moins vite, ils commencèrent à tomber de sommeil. Ils s'excusèrent et demandèrent l'autorisation d'aller se reposer. Quand enfin il resta seul, Mar retourna à son bureau. Il mit dans ses narines un filtre respiratoire, prit la bombonne de gaz de vérité et se rendit dans la chambre du soldat choisi à qui il n'avait pas donné de somnifère.
Il entra sur la pointe des pieds, s'assura qu'il dormait et pulvérisa le gaz sur son visage. Le solda toussa un peu mais n'ouvrit pas les yeux. Mar attendit le temps que le gaz fasse son effet et commença l'interrogatoire.
Il commença par s'assurer que personne ne l'envoyait espionner. Puis, suivant une trame préparée à l'avance, il commença une longue série de questions. Tout en poursuivant l'interrogatoire, il enregistrait tout pour pouvoir examiner plus tard en détail et dans le calme les réponses.
Chaque soir il soumettait un autre soldat à ce traitement. Le bilan final fut que deux étaient absolument fiables, des personnes d'une remarquable droiture morale. Quatre incertains, parce que parfois rapides à accepter des compromis ou de caractère faible, les six autres étaient suspects, prêts à tout pour faire carrière. L'un d'eux était d'ailleurs particulièrement dangereux.
A ces six là il avait aussi demandé quelles avaient été leurs expériences sexuelles les plus dégradantes, humiliantes ou repoussantes. L'usage de ces goûts lui permit, les jours suivants, de les mettre en situation de gêne au point qu'ils demandent à être remplacés.
Il se fit envoyer par Phorgas six autres noms de sa liste secrète. A la fin du mois, grâce à ce système, il avait trouvé cinq éléments fiables et sept incertains. Mais il avait épuisé sa réserve de gaz. Parmi les cinq il y avait le soldat Njeiry. Mar, qui s'était senti conquis par lui dès leur entrevue sur Quaryel, le nomma sous-officier et lui donna la responsabilité du personnel de la Résidence.
Puis il réunit ces cinq soldats fiables et leur révéla ses plans en leur demandant d'y collaborer. Njeiry et un autre acceptèrent tout de suite avec enthousiasme. Les trois autres se dirent fondamentalement d'accord mais exprimèrent quelques doutes sur la possibilité de mener à bien les projets de Mar.
Le jeune Gouverneur fit valoir que son plan demanderait du temps, beaucoup de temps, peut-être des années. Deux choses étaient donc nécessaires : chacun d'eux devrait demander le renouvellement de son engagement et, devant les autres, ils devaient se comporter comme le conscrit moyen, même si cela pourrait parfois mettre leur conscience à rude épreuve.
"Moi aussi, parfois, je dois faire violence à mon code moral et faire des choses qui me déplaisent. Quand on veut parler au chien - c'est un animal de le Terre - il faut savoir aboyer. De toute façon, si l'un d'entre vous ne se sentait plus de poursuivre ce double jeu au-delà de certaines limites, il faudra me le faire savoir et je trouverai le moyen d'y pourvoir. Vous cinq devrez constituer la première cellule secrète de ma partie.
"Cela signifie que, si vous acceptez, vous devez être disposés à payer de votre personne ce que nous ferons. Je ne vous offre pas une vie facile, mais c'est le seul moyen que je vois de rétablir la situation et de remettre les choses en place. A vous de décider maintenant."
Ils discutèrent encore un peu entre eux et enfin ils acceptèrent tous les cinq de collaborer avec Mar. Lequel prit alors le collier de Felwoz, leur expliqua que chacun de ses grains représenterait son autorité dans les communications secrètes et il en donna un à Njeiry. Puis il demanda à chacun de lui jurer fidélité.
Après cette petite cérémonie, la vie normale de la Résidence reprit son cours. Emmenant à chaque fois six hommes en escorte, Mar visita de fond en comble la partie de l'île réservée à la garnison et isolée par le mur de forces. Chaque fois il organisait un pique-nique auquel il invitait deux ou trois officiers. Le groupe était guidé par un homme expert dans le terrain, fourni par Phorgas.
Quand ils escaladèrent le Mont Vaggy, Mar vit un village au-delà du mur de forces et demanda ce que c'était. On lui expliqua que c'était le village des Accueilleurs, la seule installation d'exilés qui se puisse voir depuis la garnison. Ils étaient installés là depuis près de cent cinquante ans. Les Accueilleurs échangeaient avec la garnison de la nourriture fraîche contre une partie des biens confisqués aux exilés. Les biens les plus demandés étaient les livres, les étoffes et les liqueurs.
Mar demanda alors comme se faisait l'échange ainsi que l'envoi des prisonniers sur la planète. On lui expliqua qu'une triple pièce était construite à travers du mur de force à laquelle on avait donné le nom de Porte. La première pièce s'ouvrait côté garnison, la dernière vers le village des Accueilleurs et celle du centre était reliée aux deux autres. Chaque pièce avait deux barrières, de petits murs de force, conçues de manière à ce qu'une seule puisse être ouverte à la fois. Les trois pièces étaient complètement dépouillées et construites en matériaux absolument indestructibles par des moyens mécaniques ou chimiques : seul un puissant laser aurait pu en avoir raison.
Pour l'échange des biens, on ouvrait d'abord la porte extérieure de la première pièce et une délégation de soldats y entrait, vêtus d'un simple pagne, sans armes ni objets métalliques sur eux. Les soldats emportaient les "biens à échanger". On fermait la première porte et ouvrait la seconde et les soldats entraient dans la pièce centrale. Alors s'ouvrait la porte vers le village et entrait un groupe d'Accueilleurs, complètement nus, portant la nourriture. Une fois tous entrés, on fermait la porte extérieure et ouvrait celle qui donnait sur la pièce centrale.
Les Accueilleurs y entraient puis cette porte aussi était fermée. Les accords et les échanges étaient conclus dans la pièce centrale. Puis on faisait sortir les Accueilleurs. Quand ils étaient tous dehors et que les deux portes de leur côté étaient fermées, les soldats faisaient le parcours inverse et rentraient à la garnison.
Mar demanda si les Accueilleurs n'avaient jamais essayé de prendre les soldats en otage, ou bien de tromper les échanges en fournissant des denrées avariées voire empoisonnées. On lui dit que ce n'était arrivé que deux fois : la première cela faisait près de trois cents vingt ans et la seconde juste soixante trois ans plus tôt, mais les deux fois la garnison avait réduit en cendres le village en représailles. Ils n'avaient plus essayé depuis.
Mar se sentit mal en pensant aux centaines de victimes brûlées vives dans ces deux accidents, mais il s'efforça de paraître amusé et de rire comme le faisaient les officiers.
Puis on lui expliqua comment on faisait pour faire passer le mur de force aux exilés. Ces derniers étaient séparés en groupes de moins de cinquante : c'était le maximum qu'on pouvait mettre dans la première pièce. Quand elle était fermée, on les faisait passer dans la pièce centrale que l'on isolait alors de la première et on ouvrait vers la dernière pièce. Une fois tous dans la dernière, on fermait la porte dans leur dos et on ouvrait celle vers le village des Accueilleurs. Une fois tous dehors, on fermait la dernière porte.
Mar demanda : "Et si l'un refuse de sortir, que faites-vous ?"
L'officier rit : "On envoie dans la pièce des décharges électriques de plus en plus fortes et on le fait danser jusqu'à ce qu'il se décide à sortir. Ils finissent tous par s'y décider, à moins que leur cœur ne lâche avant. Dans ce cas il faut à nouveau isoler la pièce et envoyer des soldats prendre le cadavre pour le jeter à l'incinérateur de déchets."
"Vous avez vraiment pensé à tout, n'est-ce pas ?" murmura Mar sans plus arriver à rire.
Il pensa que ces exilés étaient plus mal traités, bien plus mal, que les esclaves des Maisons des Plaisirs, pire que des bêtes. Lidje avait raison...
Tout cela devait cesser à tout prix, et au plus vite, pensa Mar, révolté. Njeiry aussi était révolté, nota Mar, et il n'arrivait pas à le cacher, même s'il se taisait.
Quand ils étaient à la Résidence, Mar et Njeiry passaient longtemps à parler ensemble ou à se promener au jardin. Le jeune sous-officier lui plaisait de plus en plus, tant de physique que de caractère. Mais si Mar sentait bien l'attirance qu'il éprouvait, il n'arrivait pas à comprendre si Njeiry, au-delà de sa loyauté, éprouvait ou non à son égard une attraction du même genre.
Les trois mois passèrent.
Mar avait fait en sorte que sa présence ne pèse pas, il ne mettait jamais le nez au Commandement ni vers les villas des officiers ou les quartiers des soldats. Mais grâce aux pique-niques, sans en avoir l'air, il avait accumulé pas mal d'informations utiles.
La veille de l'arrivée prévue du cargo, Mar rassembla à nouveau ses cinq hommes dans son bureau.
"Quand je reviendrai ici vous serez de nouveau tous les cinq à la Résidence avec moi. Mais pour les trois prochains mois, sinon plus, vous devez retourner avec les autres. Ils essaieront tout pour apprendre quelque chose sur moi. Parlez, racontez tout ce qui se peut et si nécessaire plaignez-vous ou moquez-vous de moi. Rappelez-vous que le motif officiel de mon choix était de vous entraîner dans mon lit... faites comprendre que j'y suis arrivé, si nécessaire. Il vous faudra vous adapter à l'ambiance qui règne aujourd'hui à la garnison. Pour toi surtout, Njeiry, ce sera dur puisque tu es sous-officier maintenant.
"Si pendant cette période vous trouvez d'autres personnes qui vous semblent valables, essayez de vous rapprocher d'eux, de leur faire demander le renouvellement. Mais assurez-vous de ne parler à personne de moi et de mes plans. Chacun de vous doit agir comme si ce n'était que sa propre idée et qu'il ne savait rien des autres. Si l'un de vous venait à être découvert, il devra faire en sorte qu'il soit absolument impossible de remonter aux autres.
"Je répète que si vous n'arrivez vraiment pas à résister, ni à attendre mon retour, qui pourrait tarder beaucoup, vous pouvez demander à repartir sur Quaryel par le premier cargo. Dans ce cas faites-vous voir à ma Résidence.
"Toi, Njeiry, tu as un grain du collier de Felwoz. Si quelqu'un s'en apercevait, ce qui est douteux, raconte-leur, avec l'air de te moquer de moi, les folles nuits d'amour passées avec moi en récompenses desquelles je te l'ai donné..."
Njeiry rougit visiblement et les quatre autres soldats rirent.
Mar poursuivit : "Je sais que je vous demande beaucoup, mais souvenez-vous de votre serment. Si ma tentative échoue, il est possible que chacun de vous doive payer de m'avoir aidé. Mais si je réussis, la joie d'y être arrivé et ma récompense personnelle vous compenseront abondamment de tout. Bon chemin, mes amis."
Ils sortirent tous, Njeiry le dernier. Il se tourna vers Mar et lui dit : "Tu nous manqueras beaucoup, Gouverneur." Et il partit lui aussi.
Mar se demanda de nouveau si c'était une déclaration de loyauté, d'amitié ou d'affection... Njeiry lui plaisait de plus en plus et c'était dur de devoir le laisser sur Ross. Mais lui aussi devait faire des sacrifices pour son projet.
Le lendemain atterrit le cargo avec la relève de soldats et de nouveaux exilés. Le Commanda Biker débarqua, visiblement nerveux, mais après avoir parlé à Phorgas et aux officiers, il revint bien plus serein.
Mar lui dit que "après tout" cela avait été d'intéressantes et amusantes vacances, mais qu'il était néanmoins impatient de revenir enfin sur un "monde civilisé".
Une fois sur Quaryel, Mar se rendit tout de suite à la Résidence. Chanul avait fait une liste avec beaucoup de noms qu'il lui soumit en vue de renforcer le personnel. Le garçon avait souligné sept de ces noms, en faisant aussi remarquer qu'ils étaient aptes à faire les divers travaux nécessaires à la maison.
L'un d'eux était son cousin, Teskar, tout juste diplômé en secrétariat général et appliqué. Mar les rencontra tous les sept, un par un. Il confirma pleinement les choix de Chanul et il les engagea.
Teskar était un type extraverti et désinvolte mais quand il le fallait il savait aussi être réservé et discret. Un autre semblait beaucoup plaire à Chanul, bien que, au moins en public, leur comportement était tout ce qu'il y a de plus correct. Il y avait encore un copain de classe de Chanul, un de ses amis d'enfance et son frère et enfin un copain de classe de Teskar.
Ces relations contribuaient à assurer l'entente et la cohésion du groupe. Ils étaient tous très jeunes, tout juste diplômés ou pré-salariés. Mar, après les avoir engagés dans les règles, les réunit. Il expliqua à tous les raisons de leur choix, leur parla de ses projets et quand tous acceptèrent de collaborer avec lui au-delà du travail pour lequel ils étaient embauchés, il leur demanda à eux aussi de faire un serment. A Teskar aussi il confia un grain du collier de Felwoz.
En accord avec son personnel, Mar choisit un uniforme de représentation : un kilt court blanc lisse, avec des bordures, une ceinture, des sandales et un sac bleu clair à porter à la maison et une manteline bleu clair pour dehors. Mar les laissa tous libres de porter ce qu'ils voulaient quand ils n'étaient pas en service, mais Chanul insista pour qu'ils ne portent jamais rien d'autre, "comme c'est l'usage pour le personnel des Familles."