Mar commença à installer toutes ces affaires dans les parois équipées de sa cellule, regardant et retournant chaque objet, l'admirant comme si c'était une œuvre d'art : il se sentait riche. Lui revinrent alors à l'esprit ses ex collègues de la Maison des Plaisirs et l'océan d'injustice, d'exploitation et d'arbitraire qui les retenait dans ce lieu.
"Et moi qui ai tout cela ! Pour eux tout continue comme avant et je ne peux rien faire pour les aider. Même si j'étais riche, je pourrais en libérer un, deux, peut-être dix, mais tout continuerait comme avant. Tant qu'il y aura des gens comme Mirwan et Avocat, il n'y aura rien à faire. Et tant qu'il y aura des lois pour les protéger... personne ne pourra les arrêter. Et pour changer ces lois, une personne ne suffit pas, ni dix, ni cent... il faudrait changer toute l'humanité, la civilisation ou au moins le système... C'est comme un cercle vicieux et je ne suis qu'un minuscule et insignifiant rouage de ce système. Chanceux, peut-être, mais insignifiant."
Après avoir tout installé, Mar régla le réveil, se déshabilla et se coucha pour se reposer. Il aurait tout le temps pour visiter l'astronef par la suite. A cinq heures, ponctuel, il était à la réunion du service des mécaniciens.
Le chef de service était un Citoyen encore jeune : il avait l'ait d'avoir la trentaine. Un type maigre, nerveux, moyennement grand. Sa constitution longiligne le faisait paraître plus grand qu'il n'était. Il avait dû avoir les cheveux longs parce qu'il gardait l'étrange habitude de porter sa main à son front comme s'il voulait écarter ses cheveux de ses yeux. Il avait une voix de ténor (ou de contralto ?) Ses yeux glissaient ça et là sans s'y arrêter, comme s'il cherchait à surprendre un des présents dans une situation inattendue.
Les collègues de Mar aussi étaient jeunes, bien qu'aucun autant que lui, sauf un qui devait avoir dix ans de plus que le chef. Ce dernier avait la peau extraordinairement claire, des cheveux blonds-roux, des yeux couleur aigue-marine sale. Il se mordillait souvent la lèvre inférieure. Lui, comme le chef et deux ou trois autres mécaniciens, portait déjà la spray-tenue de service. Les autres, comme Mar, portaient encore des habits civils. Le chef mécanicien fit les présentations. Seul Mar et deux autres en étaient à leur premier embarquement sur le "Rêve d'Eau" et seul Mar en était au premier embarquement tout court.
Puis le chef expliqua le principe des tours de travail. En cas d'urgence, ils étaient tous tenus à un service continu. Chacun d'eux avait une partie de la nef à réviser systématiquement, selon un calendrier prédéfini, en plus des réparations et des autres interventions exceptionnelles à faire pendant leur tour. Mar reçut un manuel, quelques modules, un multi-enregistreur. On lui confia le "complet-repoussant" et on lui expliqua comment l'utiliser quand il devait mettre la spray-tenue.
A sept heures, cette fois avec sa spray-tenue, Mar se rendit à la réunion générale de tout le personnel de bord. Le premier capitaine de la nef, traditionnellement appelé Amiro, tandis que le capitaine en second était appelé Captèn, annonça l'itinéraire et la durée de voyage prévue, lut la liste des passagers de la nef et rappela sommairement les "règles du temps de service et du temps libre".
Il conclut par ces mots : "Pendant votre service, donc, vous êtes sous les ordres de votre seul chef de service et vous ne devrez répondre de votre travail qu'à lui ou à moi. Seul lui ou l'Amiro peuvent vous donner des ordres. Alors si un passager, tout riche et puissant qu'il puisse être, vous demande de faire quelque chose, refusez, avec courtoisie mais fermeté et invitez-le à s'adresser au Chargé des Relations Internes.
"Pendant votre temps libre vous êtes des Citoyens. Tant que cela n'engage pas les intérêts de l'Entreprise, de la nef et du travail qui vous est assigné, vous pouvez vous comporter à votre guise. Les services de la nef sont tous à votre disposition à tarif spécial. Pour ce qui est de vos contacts avec les passagers, vous ne devez ni les solliciter ni les subir. Mais souvenez-vous que l'Entreprise, et moi pour elle, ne tolèrera pas de comportements désagréables, anti-sociaux qui puissent nuire à la réputation de l'Entreprise et de son personnel."
Mar trouva que tout cela, si ce n'était pas que des mots, était juste et raisonnable.
L'Amiro, après, dit qu'il ne voulait pas être dérangé si ce n'était pas pour un motif extrêmement grave et que tout problème de service devait passer par le chef de service et les autres problèmes par le Chargé des Relations Internes.
Après la réunion, beaucoup restèrent dans le salon pour parler entre eux. Certains se connaissaient de longue date, d'autres étaient nouveaux et se reconnaissaient vite à leur air curieux ou même perdu. Mar fut soudain abordé par quelques vétérans. Les questions, les blagues et les récits se succédaient. Mar, suivant le conseil de Soufflet, ne raconta rien de son passé mais dit avoir travaillé avec ses parents dans un petit cargo interstellaire. Il s'en tint toujours à des généralités et, à son soulagement, personne ne chercha à approfondir le sujet.
A deux heures s.u. le lendemain, commencèrent à embarquer les premiers "Hôtes Importants" et une grande partie du personnel fut absorbée par le travail. Mar n'était pas de service avant six heures, alors il se retira dans sa cellule pour commencer à mettre de l'ordre dans ses idées. Il lut le manuel, vérifia certains points sur les microchips reçus de Vieux, se rendit au réfectoire du personnel et commença à faire connaissance avec ses collègues. Il demanda à beaucoup s'il y avait des joueurs de Go mais peu se débrouillaient décemment. Et la routine du travail commença.
Tout marchait comme sur des roulettes. Une fois, pendant une révision de routine, il crut déceler une anomalie, mais il n'en trouva pas la solution. Après plusieurs essais il appela le chef de service. Celui-ci arriva avec ses instruments, contrôla rapidement et trouva que tout fonctionnait normalement.
"Pourquoi dis-tu que le système de fermeture d'étanchéité d'urgence ne fonctionne pas dans ce couloir ? Tout est en règle ici et fonctionne à merveille."
"Oui, mais mon multi-testeur signale une impédance trop basse, à la limite du fonctionnement..."
"Fais-moi voir comment tu fais le contrôle, mécanicien Swooney." Dit le chef avec un air hargneux.
Mar exécuta les opérations une à une. A un moment le chef l'arrêta.
"Non, si tu mesures entre ces deux points tu ne pourras jamais lire la bonne impédance. Ce mécanisme est un XT 328 F, pas un XT 326 K. Avec ce modèle il faut mesurer là, tu vois, et là. Voilà, alors l'impédance que tu trouves est-elle normale, maintenant ?
Mar rougit : "Je regrette, chef, je ne savais pas... je ne voulais pas..."
"Il vaut mieux m'appeler une fois de plus que le nécessaire mais être sûr, que le contraire, mécanicien Swooney. Mais fais en sorte que ça arrive rarement, très rarement. Etudie mieux le manuel, pendant ton temps libre."
Le chef partit et Mar continua sa tournée avec une attention accrue.
De temps en temps le jeune homme croisait un autre membre d'équipage ou du personnel de bord et ils se saluaient d'un bref signe ou d'un sourire. Quelques passagers passaient sans saluer, d'autres au contraire saluaient d'un signe ou même formellement. Dans tous les cas, Mar les saluait tous d'une brève inclinaison, en s'arrêtant pour leur faire place.
Les jours passaient et Mar, peu à peu, fit connaissance avec les autres membres du personnel de bord. Il continuait à demander à tous s'ils savaient jouer au Go et enfin il trouva Aren, un cambusier passionné de cet antique jeu, et un bon adversaire. Leurs tours en général ne correspondaient pas, mais ils trouvaient presque tous les jours le temps de faire quelques parties dans les salles de séjour du personnel. Souvent s'arrêtait autour d'eux un groupe de collègues qui suivaient avec attention le déroulement et la stratégie du jeu. Ils étaient bons tous les deux mais Mar avait plus de classe, bien qu'étant un novice du jeu, et il gagnait souvent : il avait le Go dans le sang, il y jouait presque d'instinct.
Certains commencèrent à lui demander de leur apprendre le jeu de Go et Mar fut heureux d'accepter. Petit à petit il fit bien sa place dans la vie à bord et il était de moins en moins considéré comme un bleu par ses collègues.
Après un mois standard de voyage, la nef se posa à Xunin, où ils firent escale trois jours. Mar visita la ville du port, Zukemenjol, avec quelques collègues.
Ils flânaient dans les promenades et les parcs de la ville quand l'un du groupe proposa : "Eh, on dit qu'il y a près d'ici une Maison des Plaisirs avec de sacrés lots, délectables, tant hommes que femmes, pour tous les goûts et toutes les bourses. Ça vous dirait d'y faire une virée ?"
Tous acceptèrent immédiatement et avec enthousiasme. Mar au contraire, devenu sérieux d'un coup, fut le seul à refuser.
"Oh, bleusaille, va ! Ne me dis pas que tu n'es jamais entré dans une Maison des Plaisirs. Viens, suis-moi, tu ne sais pas ce que tu perdrais."
Mar refusa à nouveau, sèchement.
"Oh, l'ami, ne me dis pas que tu n'es pas équipé, là-dessous !" plaisanta un autre en lui soulevant le kilt et en essayant de lui palper le sexe.
Mar réagit violemment, se dégageant et hurlant : "Ne me touche pas ! Va-t'en je te dis, laisse-moi en paix !"
L'autre s'arrêta d'abord, surpris, puis il revint à la charge : "Mais alors, tu es vraiment lisse, là-dessous ?" dit-il et il essaya de le déshabiller.
Mar rougit, devint furieux et réagit avec une violence inattendue. Les autres eurent de la peine à les séparer.
"Holà, holà... du calme ! Je voulais juste plaisanter. Aucun de nous ne veut mettre en doute tes capacités sexuelles. Et puis, on s'en moque bien de savoir si tu es bien monté ou non."
"Alors fichez-moi la paix."
"Mais allez, tu ne crois pas que tu exagères ? Pour une blague innocente entre copains, réagir comme ça !"
"Je ne tolère pas les blagues de ce genre."
Quelqu'un murmura quelque chose.
Aren dit alors : "Si tu as des tabous religieux... il suffisait de le dire, non ? On ne voulait pas t'offenser. Mais quand on ne sait pas..."
Mar essayait de se calmer mais il tremblait encore fort : "Excusez-moi, mais... je retourne à la nef." Et il repartit et s'éloigna.
Un garçon, un serveur, se détacha du groupe et le suivit : "Mar, attends, je viens avec toi."
Mar s'arrêta : "Non, va avec les autres. Je peux rentrer tout seul."
L'autre insista : "ça ne m'intéresse pas d'aller avec eux. Et puis tu ne t'es pas encore calmé. Je viens avec toi."
Mar haussa les épaules et reprit son chemin à grands pas, suivi par l'autre. Ils marchèrent longtemps, côte à côte, en silence. Mar allait au hasard, vaguement en direction de l'astroport, distant de quelques kilomètres. Les passages piétons s'étendaient sur plusieurs niveaux, en dedans et en dehors de grands édifices, dans d'antiques passages à travers de très hauts palais, traversant des jardins, des cours et des places.
Ils traversaient le Parc de la Fondation quand Mar s'arrêta et s'assit sur une pierre au milieu de l'herbe rase bleu-gris. L'autre resta debout, indécis.
Mar leva le regard : "Tu ne t'assieds pas ?"
"Si tu veux..."
"Pas pour moi ! Fais comme tu veux."
L'autre s'assit à côté de Mar.
"Avant tu m'as appelé par mon nom..." lui dit Mar.
"Ça t'ennuie ?"
"Non, ça m'est égal. C'est juste que je me souviens pas du tien."
"Lidje, Lidje Burgalar."
"Pourquoi n'es-tu pas allé avec les autres?"
"Je te l'ai dit, ça ne m'intéresse pas d'aller là. Je préfère être avec toi."
"C'est quoi, une proposition sexuelle de ta part ? Tu as envie d'une baise gratis avec moi ?"
Lidje le regarda, surpris : "Tu es injuste, Mar. Injuste et violent. Avec les autres non plus tu n'avais pas de raison de réagir comme ça. Ils ne sont pas méchants, ils font juste que qu'ils ont toujours fait..."
"Oui. Je suis injuste et violent. Eux par contre non : ce n'est ni injuste ni violent ce qu'ils ont fait, c'est... c'est normal, non ?"
"Et bien, peut-être bien, c'est vrai. Peut-être bien que c'est normal, ce qu'ils font, parce que c'est dans la norme."
"Bien ! Si telle est la norme, je la hais moi cette norme. Je suis un anormal, je préfère être anormal."
"Et bien... alors nous sommes deux." Répondit Lidje avec un sourire timide.
Mar réagit brusquement : "Qui, toi ? Ne sois pas hypocrite. Quand ils ont proposé d'aller à la Maison, tu n'as pas reculé, toi, tu n'as pas refusé, toi."
Lidje entendit le mépris de Mar dans ces "toi" répétés. Il se tut un instant, comme pour réfléchir. Puis il haussa les épaules et commença à parler, d'un ton bas, en regardant par terre et jouant des doigts avec l'herbe bleu gris.
"Je ne sais pas si je fais bien de te le dire... ni pourquoi je le fais... Mais peut-être... et si ça se passe mal, tant pis pour toi. Tu sais, je suis né dans une famille de krishtens, moi-même, je suis un krishten. Je ne sais pas si tu connais ma religion, si tu en as jamais entendu parler. Mais peu importe. Quand j'étais très petit, mon père a commencé à me parler du sexe, parce que je voyais beaucoup de choses autour de moi et je posais des questions. Mon père répondait à mes questions, mais il ne se contentait pas d'y répondre. Il s'est mis à me parler du sexe d'une façon dont personne ne m'avait jamais parlé avant et dont personne après lui ne l'a plus fait.
"Il m'a expliqué que le sexe était une chose merveilleuse et précieuse. Oui, Mar. Inutile de me regarder avec cet air de te moquer de moi. Le sexe, disait mon père, est une chose merveilleuse, un des plus grands dons que Je-Suis, tel est le nom que nous donnons à notre dieu, a jamais fait à l'humanité. Dans le sexe et par le sexe chaque homme peut exprimer tout son être jusqu'au bout, complètement. Avec le sexe et par le sexe l'homme peut s'ouvrir, corps et âme, esprit, intelligence et volonté, tout ce qu'il y a de meilleur en l'homme. Avec le sexe et par le sexe l'homme peut être vraiment un avec l'être aimé, peut vivre vraiment et à fond l'amour.
"Alors, m'expliquait mon père, on ne peut pas utiliser le sexe à la légère, on ne peut pas jouer avec et l'avilir, on ne peut pas le vendre ou l'acheter. Si on doit l'utiliser, il faut le faire complètement, seulement quand on trouve la personne digne de le vivre avec soi, seulement quand il est l'expression du vrai amour, ce cet Amour qui est Je-Suis. Voilà, je sais que c'est un enseignement inhabituel et à contre-courant. Mais depuis lors, c'est ce que je crois, et j'y crois fermement." Dit-il et il se tut, en le regardant dans les yeux, profondément.
Mar soutint son regard, sérieux : "Beau discours, oui, beau discours. Coulant et tout. Mais comment tu concilies ça avec le fait que tu allais toi aussi à la Maison ? Et ne viens pas me dire que tu n'y as jamais été."
Lidje rit : "Oui, oui j'y suis allé, et même assez souvent... mais ça, c'est une autre histoire."
"Ah ! Alors, les belles paroles et les faits s'opposent." Dit Mar d'un ton narquois.
"Non, Mar, ne juges pas trop vite. Je suis encore vierge, si c'est le problème. Tu sais, je ne suis pas comme mon père : lui c'était un homme très droit, ce en quoi il croyait, il l'affirmait la tête haute, chaque fois que nécessaire. Moi... moi c'est la première fois que j'exprime mes convictions à quelqu'un. Je n'ai pas le courage de proclamer mes idées à haute voix et d'aller à contre-courant... Au fond j'ai besoin des autres, de ne pas être refusé ou l'objet de plaisanteries. Et puis je ne veux pas risquer de perdre mon travail à cause de mes croyances. Je sais que les krishtens ne sont pas bien vus, n'est-ce pas ?
"Alors, à chaque fois que les copains ont décidé d'aller dans une Maison, quand je n'arrivais pas à trouver une excuse raisonnable pour ne pas y aller, et c'est arrivé plus d'une fois, je suis allé avec eux. Et à chaque fois j'ai choisi un entreteneur, je me suis retiré dans une chambre avec lui ou elle, j'ai fermé la porte et je lui ai dit : aujourd'hui je n'ai pas envie, mais je ne veux pas que mes copains le sachent. Alors on passait le temps ensemble, à parler de tout et de rien, je payais le tarif et tout était au mieux, dedans et... dehors."
Mar eut un sourire sarcastique : "Mais à qui veux-tu faire avaler cette fable ? De qui penses-tu te moquer ? Parmi tous les clients que j'ai eus, jamais..." et il blêmit, se figea sur le coup et regarda Lidje dans les yeux, épouvanté.
Ce dernier baissa les yeux puis les releva, limpides, trouvant le regard troublé de Mar : "Mar... Ce ne serait pas mieux que tu en parles ?"
D'une voix étrange, il répondit : "Avec toi ?"
"Si tu veux..."
"Et pourquoi ?"
"On ne peut pas garder certaines expériences enfermées à jamais en soi... Il faut s'en libérer, tôt ou tard."
Mar garda un peu le silence, puis il demanda, hésitant : "Tu as tout compris, Lidje, n'est-ce pas ?"
"Et bien, je crois bien que oui."
"Et je ne te dégoûte pas, moi qui... moi qui ai vécu exactement à l'opposé de tes idées et qui ai baisé pour de l'argent avec des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, dans toutes les positions et de toutes les façons possibles et imaginables..."
"Non, Mar. Chacun de nous est ce qu'il est, comme il est. Ou plutôt, comme il peut être."
Alors, d'un coup, Mar s'ouvrit. Il raconta tout à son compagnon, presque d'un trait. Lidje écoutait sans jamais l'interrompre. Quand à la fin Mar se tut, son compagnon ne dit rien : il le regardait seulement, serein.
"Tu ne me dis rien ?"
"Je devrais ?"
"Je ne sais pas... peut-être que non..."
Ils se levèrent, se promenèrent encore un peu, en silence. Plus tard ils rentrèrent à la nef.
La croisière reprit, avec de nouveaux "Hôtes Importants" monté à Zukemenjol. La vie à bord suivait son cours habituel entre les fêtes et le luxe pour les hôtes et la routine du travail pour le personnel de bord. Mar et Lidje étaient devenus de grands amis et, quand leurs tours libres correspondaient, ils le passaient toujours ensemble à jouer au Go, à bavarder, se promener dans la nef ou encore en se joignant aux autres.
Ils ne revinrent jamais sur le sujet, sauf une fois où Mar fit une remarque : "C'est drôle, Lidje. Moi qui ai été un entreteneur professionnel, un prostitué en fait, à bord on me surnomme le 'puceau'. Et toi qui l'es, on te considère 'normal' dans le sens qu'ils donnent tous à ce mot."
Lidje sourit : "Ce n'est pas si drôle que ça. Ils ne le savent pas nos collègues, mais ils ont raison."
"Raison, mais comment ça ?"
"Pour les deux définitions. Tu es vierge et je suis normal."
"Allez !"
"Mais non, Mar. Tu dois t'en convaincre. La virginité ne dépend pas de la quantité de sperme versée ou de si l'hymen est encore intact ou l'anus inviolé, qu'on utilise la bouche ou la langue pour le sexe. Ça dépend plutôt de comment on est en-dedans. Toi, Mar, tu te crées trop de problèmes. Si je n'avais pas fait le vœu de ne pas coucher, toi Mar tu serais la personne la mieux adaptée que j'ai jamais rencontrée à qui donner ma sexualité, ma virginité, mon amour et moi-même."
Mar le regarda, incrédule : "Tu dis ça pour me consoler !"
"Mais non. Je te dis exactement ce que je ressens. Tu es quelqu'un de très propre en dedans. Et tu me plais beaucoup."
"Mais moi je n'ai jamais cru, même avant mon expérience à la Maison, que le sexe soit la chose merveilleuse et précieuse dont tu parles. D'ailleurs c'est bien moi qui ai accepté de travailler à la Maison, et sans trop de scrupules. Et puis maintenant, je ne sais pas... Je ne le referai jamais mais juste parce que ça me déplait d'être un esclave, pas parce que je trouve ça immoral ou mal."
"Tu vois, Mar, personne ne t'avait jamais expliqué ça, enfant. Tu as grandi dans un milieu qui admettait et encourageait le sexe comme pur divertissement ou pour lui-même. Du plaisir et c'est tout. J'ai eu de la chance, moi, d'avoir un père comme le mien."
Mar fit oui de la tête : "Merci, Lidje. Moi aussi, peut-être, j'ai eu de la chance : je m'en suis sorti... et j'ai trouvé un ami comme toi. Maintenant je commence à penser que Soufflet avait peut-être raison de dire que chaque expérience, bonne ou mauvaise, peut valoir la peine parce qu'elle contient toujours un enseignement. Mais, pour moi, le sexe veut aussi dire plaisir..."
"Mais bien sûr qu'il y a du plaisir, qui a dit le contraire ? Mais pas que du plaisir et encore moins que du commerce, du moins pour moi." Répondit tranquillement Lidje.
Les jours suivaient les jours. Mar dominait de mieux en mieux son travail et le faisait avec de plus en plus d'expertise et de passion. Il commençait à connaître la nef dans ses moindres recoins et à penser à elle presque comme à un être vivant.
Quant à l'incident de la quasi-rixe survenu à Xunin, à part le surnom que ça lui avait valu, n'affecta pas les rapports entre Mar et le reste de l'équipage étaient bons. Cela venait de son bon caractère et aussi du respect dont il commençait à jouir tant comme technicien que comme joueur, et maître, de Go.
Simplement, maintenant ils évitaient de parler de Maisons en présence de Mar. D'ailleurs Lidje, pour simplifier le problème, avait raconté à deux ou trois des membres les plus influents de l'équipage, en grand secret, un gros mensonge : il avait parlé d'un ex-amant de Mar qui soudain l'avait quitté pour aller travailler dans une Maison des Plaisirs. Evidemment Mar en fut effondré.
Ceci fut cru, parce qu'ils ne connaissaient pas le mode normal de recrutement des maisons et cela leur expliqua le pourquoi de la violente réaction de Mar et ils mirent un point d'honneur à éviter que quiconque à bord puisse, même involontairement, offenser Mar. Même le surnom de 'puceau' ne fut plus utilisé.
Le code spontané à bord était très sévère sur un point, fondamental pour garantir la coexistence pacifique de tant de monde en si peu d'espace : ne jamais conduire quelqu'un à l'exaspération, ne jamais trop insister sur une plaisanterie mal accueillie.
Ainsi, Mar fut respecté de tous.
Le fait de s'être confié à Lidje avait été important pour Mar qui, après le grave choc d'être contraint à des prestations sexuelles, non seulement était resté loin du sexe, mais croyait avoir aussi perdu le moindre stimulus ou intérêt pour la chose.
Mais maintenant, rien que d'être à côté de son ami Lidje réveillait en lui des sensations et des émotions qu'il croyait perdues à jamais, et même une vague impression de désir, mais auquel il ne voulait ou ne savait pas encore donner place.